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La vérité sur la ménopause

La ménopause est souvent vécue dans les pays occidentaux comme une maladie. Dans d’autres sociétés, l’arrêt des règles ne s’accompagne d’aucun symptôme et confère aux femmes une autorité accrue. Cette période d’infertilité a en tout cas probablement joué un rôle majeur dans la survie de notre espèce.


© Sven Torfinn / Panos / Rea

Dans un camp de personnes déplacées au Soudan du Sud, dans les années 2000. « Le grand-maternage est en fait le moteur de l’évolution de la vie humaine. »

En 1966, le médecin américain Robert Wilson publie Femi­nine Forever, un best-seller dans lequel il propose enfin aux femmes une solution à la ménopause, cette terrible affection qui altère leur beauté, entame leur vitalité et nuit à leur bien-être général. La prise d’œstrogènes, affirme le Dr Wilson, permet aux femmes d’éviter la ménopause et de rester «éternellement féminines».

Vingt ans plus tôt, la psychanalyste Helene Deutsch écrivait à propos de la ménopause dans La Psychologie des femmes : « La femme a terminé son existence en tant que créatrice d’une vie nouvelle, elle a atteint sa fin naturelle […] en tant que servante de l’espèce. […] Avec la disparition du service reproducteur s’évanouit sa beauté, et aussi en général l’émanation vivante et chaude de la vie émotionnelle féminine.» 1 Cette sombre vision transparaît dans Le Deuxième Sexe, de Simone de Beauvoir.

Au moment où paraît Feminine Fore­ver, la révolution sexuelle a persuadé de nombreuses femmes que la sexualité était essentielle pour la santé – et le Dr Wilson les a à son tour persuadées que les femmes ménopausées sont en fait des castrats (c’est son mot), qui risquent de se faire abandonner par leur mari au profit de jeunes femmes sexuellement libérées et sous contraceptifs. En 1998, plus d’un tiers des femmes aux États-Unis prennent un traitement hormonal de substitution (THS), la médecine considérant la ménopause comme une « maladie de carence ».

Absurde, estime Susan P. Mattern dans un livre passionnant et extrêmement bien documenté, The Slow Moon Climbs. En fait, affirme-t-elle, la ménopause a très certainement été déterminante pour la survie de notre espèce. Les humains ne seraient pas ce qu’ils sont s’ils n’avaient pas pu compter sur un abondant vivier d’individus ayant cessé d’être fertiles pour procurer de la nourriture à la collectivité et s’occuper d’enfants autres que les leurs. Dans toute société, ces individus se recrutent essentiellement parmi les grands-mères. Et ce sont elles, affirme Susan P. Mattern, qui ont rendu la civilisation possible.

L’auteure puise dans l’anthropologie, une discipline qui n’est pas la sienne puisqu’elle est historienne et spécialiste de l’Antiquité. C’est peut-être pour cela qu’elle expose ses arguments de façon détaillée. Toujours est-il qu’elle parvient à démontrer de façon convaincante que la ménopause n’est pas une sorte d’erreur de l’évolution mais une adaptation d’une importance cruciale, et que l’inconfort ressenti à l’arrêt des règles n’est appréhendé comme un problème de santé que dans nos sociétés occidentales.

Voici son argumentation.Tout d’abord, la ménopause humaine reste un mystère. Chez la plupart des autres espèces animales, y compris les chimpanzés, les femelles se reproduisent presque jusqu’à leur mort. Seules font exception une espèce de puceron japonais et, peut-être, l’orque. Il n’y a pas de cycle de vie reproductive standard chez les mammifères. Une éléphante peut mettre bas à 57 ans tandis que la fertilité des rongeurs de laboratoire décline très vite. Les «vieux ovocytes» ne suffisent pas à expliquer la ménopause humaine.

La longévité accrue de notre espèce ne l’explique pas non plus : ce serait comme si, à l’origine, la fin de vie suivait de peu la perte de la capacité reproductive mais que, aujourd’hui, grâce à une meilleure alimentation et aux progrès de la médecine, les femmes vivaient bien plus longtemps après la perte de leur fertilité. Dans les sociétés de chasseurs-cueilleurs actuelles, les femmes vivent encore vingt-cinq bonnes années après la fin de leur période de reproduction. Mattern fait une digression passionnante pour expliquer pourquoi c’était probablement vrai aussi de nos ancêtres.

L’évolution de la durée de vie moyenne de l’être humain que nous associons au monde moderne n’est pas tant due à un allongement considérable de la vie qu’à un recul spectaculaire de la mortalité infantile. Pour les personnes de 60 ans, le risque de mourir est quatre fois plus élevé dans une société de chasseurs-cueilleurs que dans le monde industrialisé moderne ; pour les enfants de moins de 4 ans, il est cent fois plus élevé. La longévité naturelle de l’être humain s’est certes accrue au fil du temps, mais pas selon des modalités qui permettraient d’expliquer la ménopause.

À en croire Mattern, chez les humains, l’enfance prolongée, l’accroissement de la durée de vie, les naissances plus rapprochées et la ménopause sont des phénomènes intimement liés. Les trois premiers facteurs ne sont pas possibles sans la ménopause, car ils demandent un tel investissement parental qu’il faut qu’une partie seulement des femmes d’une société puissent se reproduire.

La ménopause – ces vingt-cinq années durant lesquelles une femme n’allaite pas un enfant entièrement à sa charge – accroît considérablement le nombre d’adultes par enfant au sein d’un groupe social. Elle crée une catégorie d’individus qui collectent davantage de nourriture qu’ils n’en consomment. Elle contribue ainsi à la création d’un monde social dans lequel on partage la nourriture avec d’autres personnes que les seuls parents en ligne directe. De toutes les espèces humaines, Homo sapiens est la seule qui possédait ces quatre caractéristiques, et c’est ce qui l’a aidée à triompher, avance Mattern. Elle sait que ce n’est qu’une hypothèse, mais elle s’attache à nous montrer qu’elle est plausible.

Ce qui semble incontestable, en revanche, c’est que la ménopause fait partie d’une stratégie de coopération complexe qui, en déléguant la reproduction à une partie de la population, crée un monde social éminemment adaptable. Les femmes en phase postreproductive – les grands-mères – aident leurs filles, belles-filles, petites sœurs, nièces et autres jeunes femmes à s’occuper de leurs enfants. L’enfance dure plus longtemps, ce qui laisse aux petits comme aux adultes le temps d’acquérir des compétences difficiles à maîtriser et permet aux mères de se consacrer davantage au maternage. Tout le monde devient plus coopératif. Nous coopérons plus que toute autre espèce, à l’exception des abeilles, et cette coopération se fait pour une bonne part avec des personnes qui ne sont pas des parents en ligne directe. « Le grand-maternage, écrit Mattern, est en fait le moteur de l’évolution de la vie humaine.»

Dans les sociétés de chasseurs-cueilleurs, qui sont ce qu’il y a de plus proche du monde social de nos ancêtres, les grands-mères sont extrêmement précieuses. Non seulement elles collectent une bonne partie de la nourriture, mais elles assurent un approvisionnement plus fiable que les hommes qui chassent. Un chasseur rentre souvent bredouille. L’intérêt des non-chasseurs non reproducteurs est encore démontré par le fait que, dans de nombreuses sociétés traditionnelles, un rôle est dévolu aux hommes qui s’affranchissent du comportement masculin traditionnel (les grands-pères aussi devraient avoir un rôle, mais l’auteure en parle à peine).

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Mattern apporte des éléments montrant que cette utilité reste de mise dans les sociétés agraires. De fait, celles-ci ne fonctionnent que parce que toutes les femmes ne se reproduisent pas. Son exemple le plus précis est celui de l’Angleterre des débuts de l’ère moderne. Beaucoup de femmes ne se mariaient pas. Elles s’occupaient de leurs frères célibataires ou de leurs parents âgés. Elles devenaient préceptrices et gouvernantes. L’un des grands intérêts du livre, c’est qu’il montre l’extraordinaire diversité des configurations domestiques.

Dans toutes, les femmes en phase postreproductive et celles qui sont restées célibataires sont essentielles à la survie du foyer et contribuent à la coopération entre ménages.
Mais le constat le plus frappant à propos de la ménopause, c’est que les symptômes qu’on lui associe en Europe et aux États-Unis n’existent visiblement pas ailleurs dans le monde. Dans nombre de sociétés traditionnelles (Mattern évoque les Hmongs et des communautés rurales de Gambie et du Mexique), les femmes jouissent d’un prestige accru après la ménopause. C’est quand elles deviennent belles-mères ou grands-mères qu’elles ont le plus d’autorité et jouissent des meilleures conditions de vie. Pour ces sociétés, c’est le sang menstruel qui est le problème. Souvent, il n’existe pas de terme pour désigner la ménopause. De nombreuses femmes sont soulagées de ne plus avoir leurs règles.

Et les bouffées de chaleur, me direz-vous ? Mattern cite une anthropologue éthiopienne qui s’est intéressée à la ménopause parce qu’elle avait été effarée par la façon dont elle en entendait parler à l’université. « Venant d’une culture non occidentale, j’ignorais que la ménopause provoquait une dépression ou tout autre trouble psychologique ou physique. Pour moi, c’était ce moment où les femmes sont enfin délivrées du tabou des règles. Autrement, personne ne prêtait attention à cet événement de la vie », écrit Yewoubdar Beyene.

L’anthropologue a vécu un an dans un village de la péninsule du Yucatán, au Mexique, dont les habitants pratiquaient une agriculture de quasi-subsistance et affichaient des taux de fécondité typiques de la période prémoderne. Sur la centaine de femmes qu’elle a interviewées, aucune ou presque ne s’est plainte de bouffées de chaleur. Elles n’avaient même pas de mot pour le dire. Ni elles ni leurs médecins ne considéraient la ménopause comme un problème.

L’anthropologue médicale Margaret Lock fait un constat semblable dans l’une des plus vastes études jamais menées sur la ménopause. Certaines des Japonaises qu’elle a interviewées signalaient avoir eu des raideurs dans les épaules et des maux de tête au cours de ce que les Occidentaux désignent sous le nom de ménopause. Quelques-unes ont décrit des sensations semblables aux bouffées de chaleur. Aucune n’a parlé de sueurs nocturnes. Le mot qu’emploient les Japonais, kônenki, ne désigne pas la fin des règles mais une période de transition de dix ans qui commence vers la quarantaine, au moment où se produit une modification du système nerveux autonome.

Le grand enseignement de l’anthropologie médicale est que la culture locale influe sur la signification que l’on donne à des sensations corporelles – le fait, par exemple, qu’on les interprète comme des symptômes, des signes de maladie – mais aussi sur ce ressenti corporel lui-même. Nous ne savons pas encore exactement comment cela se produit, mais il est clair que l’attention que nous prêtons à certaines sensations corporelles contribue à leur donner plus d’importance, à les rendre plus marquantes et, au fond, plus réelles. Mattern cite une étude menée auprès de femmes âgées de 20 à 70 ans dans quatre pays d’Europe et aux États- Unis et portant sur toute une série de symptômes. L’étude mettait en évidence deux phénomènes – les bouffées de chaleur et les sueurs nocturnes – dont l’incidence s’accroît vers l’âge de 50 ans. Il semble effectivement que les bouffées de chaleur et les sueurs nocturnes soient plus fréquentes chez les femmes récemment ménopausées. Mais ces manifestations ne sont pas forcément associées à la ménopause. Qui plus est, des hommes en font également état. C’était le cas d’environ un tiers d’entre eux dans une étude suédoise portant sur 1 381 hommes.

Cela ne signifie pas que les bouffées de chaleur ne soient pas une réalité. Elles le sont. Cela signifie que le corps n’échappe jamais totalement à la culture. Susan Mattern mentionne une autre étude où les participantes étaient munies d’un dispositif enregistrant les bouffées de chaleur en temps réel. Il s’est avéré que beaucoup de femmes ne déclaraient pas des bouffées de chaleur pourtant enregistrées par l’appareil et que d’autres en signalaient alors que les capteurs ne les avaient pas détectées.

Que s’est-il donc passé aux États-Unis et en Europe ? Susan Mattern relève deux causes principales. La ménopause fait son entrée dans la littérature médicale européenne au début
du XVIIIe siècle, avec l’émergence d’une médecine professionnelle et d’une bourgeoisie dont les membres féminins ne travaillent pas. Elle vient s’ajouter aux nombreuses maladies étranges auxquelles sont sujettes les femmes aisées, parmi lesquelles la neurasthénie et la chlorose, une affection qui touche les jeunes filles et se soigne par le mariage. Elle fait une réapparition avec la révolution sexuelle des années 1960, époque où le mariage est perçu non plus comme une relation économique mais comme un partenariat sexuel. Dans les deux cas, les femmes sont présentées comme des êtres faibles et inaptes – et sont, de fait, encouragées à jouer ce rôle.

The Slow Moon Climbs (dont le titre est emprunté au poème Ulysse, d’Alfred Tennyson) nous dit que les femmes accèdent à leur rôle le plus important sur le tard. Et il leur fait prendre conscience que la culture dans laquelle elles vivent influe sur leurs perceptions corporelles.

Les grands-mères ont le pouvoir.

 

— Tanya Marie Luhrmann est professeure d’anthropologie à l’université Stanford, aux États-Unis.

— Cet article est paru dans The Times Literary Supplement le 13 mars 2020. Il a été traduit par Isabelle Lauze.

 

Notes

1. Traduit de l’anglais par Hubert Benoit (PUF, « Quadrige », 2 volumes, 1997 et 2002). Édition originale : 1944 et 1945.

LE LIVRE
LE LIVRE

The Slow Moon Climbs. The Science, History, and Meaning of Menopause (« La lune, lentement, s’élève. Science, histoire et signification de la ménopause ») de Susan P. Mattern, Princeton University Press, 2019

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