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L’homme qui voulait venger la Shoah

Pour Yehuda Maimon, la Seconde Guerre mondiale n’a pas pris fin avec la capitulation de la Wehrmacht et la libération des camps. Dans les années suivantes, il a cherché avec un groupe d’une cinquantaine de rescapés à venger des siècles de souffrance juive. Soixante-quinze ans plus tard, ce projet le hante encore.


© Florian Krauss

Yehuda Maimon chez lui, dans la banlieue de Tel-Aviv, en 2015 : « Je ne sais pas ce qui se serait passé si nous avions réussi. Je sais seulement que je ne pouvais pas faire autrement. »

Au bout de deux minutes seulement, il prononce le premier mot en allemand : Wasser. « Vous voulez de l’eau ? » demande Yehuda Maimon. Il n’a plus parlé cette langue depuis au moins cinquante ans. Il l’a apprise à l’école, à Cracovie. Il a aussi cessé de parler le polonais, sa langue maternelle, bien qu’il ait été marié soixante-dix ans avec Aviva, originaire de Pologne comme lui. Lorsqu’ils se sont rencontrés, elle s’appelait Freda Lieberman et lui Leopold Yehuda Wassermann. En Israël, ils ont changé de nom et se sont mis à l’hébreu. C’était la condition d’un nouveau départ. C’était la langue du nouveau peuple qu’ils voulaient devenir. Des gens nouveaux et forts.

Pendant les nombreuses heures que nous passons ensemble, Yehuda Maimon s’exprime en hébreu, mais, de temps en temps, il emploie un mot allemand, sans doute parce qu’il n’existe que dans cette langue. Kapo. Volkssturm. Arbeitsdienst 1. À un moment donné, il crie : « Alle raus! Alle raus! » [« Tout le monde dehors ! »] « Parfois, il suffit d’un mot et je suis de nouveau à Auschwitz.»

Son aide à domicile philippine apporte de l’eau et une coupe de chocolats. Nous sommes assis dans la cuisine de son appartement d’une résidence pour seniors à Ramat Gan, dans la banlieue de Tel-Aviv. À l’extérieur souffle un vent hivernal. Aux murs sont accrochés des tableaux, dont le plus grand représente sa femme Aviva. « Êtes-vous confortablement assis ? » s’enquiert-il. Je réponds : « Mais j’ai le meilleur siège de la maison ! » Yehuda Maimon rit de bon cœur. L’Allemand est assis sur le meilleur siège. Il est difficile de concevoir que ce vieil homme a tout fait jadis pour assassiner 6 millions d’Allemands.

Son histoire, Yehuda Maimon la porte en lui depuis plus de soixante-dix ans. Il y a vingt ans, sous un pseudonyme, il s’est entretenu pour la première fois avec deux journalistes allemands. Puis il a donné quelques conférences dans des écoles et, pour finir, il a parlé avec Dina Porat, l’historienne en chef du mémorial Yad Vashem, qui vient de publier un livre sur Nakam (« vengeance », en hébreu), le groupe qui, il y a environ trois quarts de siècle, a eu pour projet de faire payer aux Allemands ce qu’ils avaient fait subir au peuple juif. L’ouvrage s’intitule « À moi la vengeance et la rétribution ». Cela fait écho à un passage de la Bible 2. Lorsqu’on entend Yehuda Maimon relater son histoire, on comprend que ce n’est pas un hasard.

Leopold Wassermann est né le 2 février 1924 à Cracovie. Tous le surnommaient Poldek. Son père importait des produits de luxe et de l’épicerie fine. Poldek avait un frère aîné, Marcel. Leur mère était femme au foyer. En Pologne, les Wassermann appartenaient à la classe moyenne supérieure. Ils parlaient yiddish entre eux, mais le père connaissait aussi bien l’allemand ; il avait servi dans l’armée austro-hongroise pendant la Première Guerre mondiale. Ils habitaient au centre-ville ; Leopold fréquentait une école privée juive. Cracovie était merveilleuse, dit-il. Un quart des habitants étaient juifs, il y avait environ 90 synagogues et lieux de prière, les seuls non-juifs qu’il connaissait étaient les concierges de l’immeuble. Guerre et génocide semblaient encore bien loin.

Le jour de la déclaration de guerre, Poldek campait avec d’autres jeunes dans les montagnes des Tatras. Il essaya de rentrer chez lui aussi vite que possible, mais les trains étaient bondés, on se pressait sur les quais de gare. Il avait 15 ans, l’autre monde n’était pas aussi éloigné qu’il l’avait cru. Les Allemands mirent six jours à atteindre Cracovie. Le 6 septembre 1939, ils y étaient. Deux semaines plus tard, l’école de Poldek fermait. On leur distribua des brassards, puis ils durent évacuer leur appartement et gagner le ghetto de Cracovie.

À partir de 1941, les Wassermann vécurent dans une seule pièce. En juin 1942, on vint chercher le père – direction le camp d’extermination de Belzec. Poldek ne savait encore rien d’Auschwitz, mais il comprit que les nazis ne les laisseraient pas en vie. On parlait d’exécutions de masse dans l’est de la Pologne, d’un camp de la mort à Lodz, de ces déportations à Belzec… Son père allait mourir, ils allaient tous mourir. Poldek avait éprouvé un sentiment d’impuissance, mais aussi de colère, dit-il. Pas de peur.

À l’été 1942, il rejoignit avec des amis un groupe de résistants ; ils fabriquaient des cocktails Molotov, volaient des armes, distribuaient des tracts. Fin décembre 1942, ils lancèrent des grenades et des engins incendiaires dans des cafés où se retrouvaient des soldats et des officiers allemands venus à Cracovie pour Noël. Peu après, les nazis arrêtèrent et exécutèrent la plupart des membres du groupe. Poldek passa entre les mailles du filet, planqué dans l’appartement d’une vieille dame, en dehors du ghetto.

 

C’était la première fois que des combattants clandestins juifs attaquaient ouvertement et tuaient des occupants allemands. « Nous ne voulions pas nous laisser emmener comme des moutons à l’abattoir », explique Yehuda Maimon. Ça aussi, ça vient de la Bible. En ce jour de décembre [le 6 décembre 2019], la chancelière allemande se rend pour la première fois à Auschwitz. Cela fera bientôt soixante-quinze ans que le camp a été libéré. Il y aura beaucoup de commémorations, de larmes, de couronnes de fleurs et de discours. L’Allemagne va se mettre à genoux et on verra les derniers rescapés à la télévision. Pas Yehuda Maimon. Pour lui, le combat contre les Allemands n’a pas pris fin quand le camp a été libéré et que la Wehrmacht a capitulé. Son histoire s’intègre mal dans la mécanique bien huilée des commémorations.

En mars 1943, Poldek, revêtu d’un uniforme imitant celui des SS, dévalisa au nord de Cracovie une riche famille de collaborateurs polonais afin de pouvoir continuer à financer la Résistance. Il fut arrêté et écroué à la prison Montelupich de Cracovie. Pendant qu’il attendait son exécution, le ghetto fut évacué. Son frère, sa belle-sœur et sa mère furent déportés dans le camp de concentration de Plaszów. Sa mère fut plus tard transférée vers le camp de travail de Skarzysko, où, dans une cour, un officier allemand l’abattit. Il voulait essayer son arme. « Moi, ils ne m’ont pas tué. Ils m’ont amené à Auschwitz », raconte-t-il. Pourquoi ? « Ça, ils ne me l’ont pas dit. Tu n’as qu’à regarder dans les archives. Les Allemands ont toujours tout consigné par écrit, non ? Avec leur minutie…» Le voilà qui rit de nouveau, comme s’il se moquait de nous tous cette fois-ci. Ces cruels et minutieux Allemands. Je ne peux m’empêcher de rire avec lui.

Poldek était considéré comme un criminel dangereux. On le plaça dans le bloc 11, la prison interne d’Auschwitz, dit-il. Il se retrouva ensuite dans un camp pénitentiaire en dehors d’Auschwitz où on construisait une usine pour l’entreprise IG Farben 3. C’est là qu’il fut approché par des résistants communistes. « Je leur ai dit : “C’est un honneur pour moi, à condition que vous acceptiez le fait que je suis sioniste, pas communiste.” Pour mon vingtième anniversaire, ils m’ont offert une étoile de David », se souvient-il. Il a survécu presque deux ans là-bas.

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Lorsqu’on l’interroge sur le quotidien dans le camp, il raconte des histoires de souffrance et de malheur, mais parle aussi de bonheur et de solidarité. C’est le récit d’un homme qui, dans le lieu le plus sombre du monde, n’a pas voulu se résigner à son sort. Et, pendant notre conversation, il refuse de jouer le rôle qu’on attend de lui – celui de victime. L’historienne Dina Porat raconte qu’à la fin, à Auschwitz, Poldek ne pesait plus que 40 kilos, mais de cela il ne parle pas non plus. Il offre des chocolats à son visiteur allemand.

 

Avant que l’Armée rouge n’atteigne Auschwitz, les nazis expédièrent leurs détenus vers l’ouest, durant ce qu’on a appelé les marches de la mort. Dans une grange de Gliwice, où les détenus de 40 camps avaient été rassemblés, Poldek tomba sur son frère Marcel, rescapé du camp de Plaszów. Il lui proposa de s’enfuir aussitôt. Mais Marcel refusa. Selon lui, le risque était trop grand, et il voulait rester avec ses camarades de camp, qui étaient devenus sa famille. Marcel poursuivit la marche de la mort jusqu’à la fin de la guerre. Poldek, lui, s’évada au cours de la nuit.Tous deux ont survécu. Chacun à sa façon.

Poldek parvint à gagner Cracovie, qui avait été libérée le 18 janvier 1945. La famille polonaise qui vivait dans l’ancien appartement des Wassermann ne le laissa pas entrer. Quelqu’un lui dit : «Vous êtes bien plus nombreux à avoir survécu que je l’imaginais. »

Il ne cesse de répéter cette phrase. Même quand il parle d’Auschwitz ou du ghetto, il ne semble pas aussi ébranlé. Peut-être parce que c’est à ce moment-là qu’il a pris conscience que ce n’était pas fini. Que, si Cracovie était libérée, lui ne l’était pas. Que les autres hommes ne comprenaient pas ce qui s’était passé. Il venait d’avoir 21 ans.

Poldek se rendit à Bucarest, où l’Agence juive organisait l’émigration vers la Palestine. Là, il fit la connaissance d’autres rescapés des camps. Ils fondèrent le groupe Nakam, dirigé par Abba Kovner, un poète de Vilnius qui avait combattu comme partisan dans les forêts lituaniennes. « Nous étions les messagers du destin, dirait celui-ci plus tard. La destruction n’était pas autour de nous, elle était en nous. Nous ne pouvions pas concevoir de partir pour le pays d’Israël, d’y fonder une famille et d’aller au travail chaque matin sans avoir réglé nos comptes avec les Allemands. »

Ils avaient acquis la certitude que, dans un pays démocratique, il ne fallait pas compter sur la justice pour faire payer de tels crimes. On allait condamner quelques personnes, puis on passerait à autre chose. Eux, ils voulaient venger la persécution séculaire dont les juifs étaient victimes. Mais ils n’avaient aucune idée de ce qui pourrait constituer un châtiment proportionné. Kovner voulait 6 millions d’Allemands, sans vraiment savoir combien de victimes juives il y avait eu. Pour lui, c’était un chiffre symbolique. Une équivalence.

Mais comment s’y prendre? Quelqu’un proposa d’empoisonner l’eau potable des villes allemandes. Ils envoyèrent Kovner – qui était non seulement un poète, mais aussi un excellent orateur – en Palestine afin qu’il explique leur projet à la Haganah, l’organisation militaire juive clandestine qui allait par la suite devenir Tsahal, l’armée israélienne. Il devait également se procurer le poison. Le reste du groupe s’établit à Tarvisio, dans le nord de l’Italie. Là, dans un ancien camp des jeunesses mussoliniennes, ils étudièrent l’approvisionnement en eau des villes allemandes et attendirent le poison de Palestine. Poldek s’occupa, entre autres, du financement de l’entreprise.

Sauf qu’Abba Kovner ne revint pas. La Haganah et la plupart des futurs dirigeants politiques israéliens ne voyaient pas le plan du groupe d’un bon œil. « Il est plus important de ramener 6 millions de juifs en Palestine que de tuer 6 millions d’Allemands », déclara David Ben Gourion. Ce qu’ils voulaient par-dessus tout, c’était fonder un État. Et un massacre d’Allemands aurait mis ce projet en péril. Ni les Britanniques ni les Américains ne soutiendraient un État d’Israël qui commettrait un acte pareil. En Palestine, Kovner et ses justiciers étaient considérés comme des têtes brûlées, aveuglées par le traumatisme qu’elles avaient subi.

Pourtant, Abba Kovner se procura le poison. Auprès de qui ? Aujourd’hui encore, cela reste un mystère. Il entreprit de rentrer en Europe, muni de faux papiers et d’un uniforme d’officier britannique. Mais il éveilla les soupçons de l’équipage du navire parce qu’il n’avait pas la tête de l’emploi et ne parlait même pas l’anglais. Juste avant d’être arrêté, Kovner jeta le poison par-dessus bord. On l’enferma quatre mois à la prison britannique du Caire – pour falsification de documents.

En Allemagne, les membres du groupe Nakam s’impatientèrent, se querellèrent et se décidèrent finalement pour un plan B. Il s’agissait d’empoisonner d’anciens SS incarcérés en Allemagne. Ils se procurèrent de l’arsenic à Paris. En avril 1946, ils badigeonnèrent de ce poison 3 000 miches de pain d’une boulangerie de Nuremberg qui approvisionnait Langwasser, un camp d’internement de prisonniers de guerre SS. Après quoi ils allèrent s’abriter dans une planque à Prague, fêtèrent leur coup et attendirent. Deux semaines plus tard, ils dépêchèrent l’une des leurs, Rachel Glücksmann, à Nuremberg pour savoir ce qui s’était passé. Elle trouva en tout et pour tout quelques articles de journaux sur des Allemands qui avaient dû être soignés pour une intoxication alimentaire. Mais aucun mort, aucun scandale, aucune enquête. Ils n’ont jamais su ce qui avait mal tourné. « Notre monde s’est effondré. Cet objectif était toute notre vie », confie Yehuda Maimon.

Son récit s’effiloche à présent, saute d’un lieu à un autre. On sent que l’énergie du grand projet faiblit. Le plan A devint le plan B qui devint le plan C et finit par s’effondrer. On devine à quel point le groupe était assommé à ce moment-là. Il n’allait laisser aucune trace dans l’histoire, n’enverrait aucun avertissement au monde. Plusieurs membres de Nakam se mirent à caresser l’idée du suicide.

Au mois de mai 1946, Abba Kovner les invita à venir en Palestine. Il leur dit qu’ils y recevraient une formation militaire afin de pouvoir poursuivre leur lutte. Poldek partit avec Freda, sa compagne, qu’il avait rencontrée en Italie. Elle avait survécu dans un hôpital catholique sous la fausse identité d’une religieuse polonaise. Ils accostèrent à Haïfa le 26 juin 1946. Freda et Poldek devinrent Aviva et Yehuda. Ils rejoignirent les autres dans le kibboutz d’Ein HaHoresh, à mi-chemin entre Tel-Aviv et Haïfa. Mais, en guise de formation militaire, on leur apprit à cultiver des betteraves et des bananes.

Abba Kovner avait remisé ses idées de vengeance au profit de la construction du nouvel État juif. Les membres de son groupe se sentirent trahis. Il était leur chef, leur idole. La plupart quittèrent le kibboutz, en froid avec lui. Plusieurs retournèrent en Europe par leurs propres moyens afin de continuer le combat. Grâce au consul polonais en Israël, qui se trouvait être un ami de son frère, Yehuda Maimon se procura des faux passeports pour Rachel Glücksmann et lui-même. Ils voulaient se rendre en Allemagne en se faisant passer pour un couple polonais. Sur le chemin de l’aéroport, la Haganah arrêta leur bus, en fit sortir les deux justiciers et leur confisqua leurs passeports.

Fin de l’histoire.

 

On proposa à Yehuda Maimon d’entrer dans la nouvelle marine israélienne. Il accepta et devint capitaine de vaisseau. Il déménagea avec Aviva à Haïfa, et ils eurent deux fils. L’un est devenu médecin, l’autre roboticien, tous deux sont des experts mondialement reconnus dans leur domaine. Maimon a sept petits-enfants et trois arrière-petits-enfants. Plus personne ne parle polonais – et encore moins allemand. Dans les années 1960, Maimon fut nommé attaché militaire à l’ambassade d’Israël en Pologne. Il y passa trois ans, célébra Pessah à Cracovie et la barmitzva de son fils aîné à Varsovie. À Auschwitz, le directeur du mémorial le reçut comme un hôte de marque. « Vingt ans auparavant, ils m’avaient roué de coups de pied, et maintenant ils m’invitaient à prendre le café. Il y avait du progrès », plaisante-t-il.

Maimon finit aussi par faire la paix avec Abba Kovner. Le groupe se réunit de nouveau, fit la fête, discuta. Ils étaient tous israéliens désormais. « Nous parlions de politique, de philosophie, de culture et de sport, mais à la fin nous en arrivions toujours à Auschwitz. C’est ce qui a tout déterminé. C’est ce qui a fait que nous nous sommes retrouvés là. Ce n’était pas prévu, dit Yehuda Maimon. Je suis le fruit du hasard. »

 

Le groupe se montrait rarement en public. Ses membres étaient discrets. Il n’y eut jamais de coin commémoratif à Yad Vashem pour ces justiciers. Poldek était invité en tant que rescapé de la Shoah. Il allumait une torche lors de la journée du souvenir, il parlait d’Auschwitz, mais personne ne l’interrogeait sur l’histoire de sa vie, sur toutes ces années où il rêvait d’appliquer la loi du talion à l’encontre des Allemands. « Ils n’ont eu droit à aucune place dans la galerie des grands ancêtre sd’Israël, écrivait, au milieu des années 1990, le célèbre auteur et historien Tom Segev. Les vengeurs voulaient la justice, les dirigeants politiques un État. Les vengeurs parlaient au nom des derniers juifs, l’avenir appartenait aux premiers Israéliens. »

Quelques années plus tard, les historiens allemands Jim Tobias et Peter Zinke publièrent un livre sur le groupe. Poldek y apparaît sous le pseudonyme d’Olek Hirsch parce qu’il craignait d’être poursuivi par les autorités allemandes 4. Après la parution de l’ouvrage, en 2000, le procureur de Nuremberg ouvrit une enquête, mais rien ne vint confirmer que les pains empoisonnés aient causé la mort de quiconque. Dans la presse locale, un homme qui avait été interné à Langwasser déclara : « Je ne leur en veux pas. Nous devrions tirer un trait sur tout cela. » Un SS donnait son absolution aux « Avengers » juifs… Le procureur classa l’affaire.

Sur la cinquantaine de membres de Nakam, quatre sont encore en vie. L’un d’eux vient d’avoir 100 ans, un autre n’arrive plus à se souvenir de rien, un autre refuse de parler. Reste Yehuda Maimon. Poldek. Dans quelques jours, il aura 96 ans.

Si les justiciers de Nakam sont devenus des personnes respectées et que Poldek peut aujourd’hui parler ouvertement, cela tient à des rapports étonnamment cordiaux avec l’Allemagne, estime Dina Porat, l’historienne en chef du mémorial de Yad Vashem. « En principe, on peut tout dire. On ne peut plus faire de mal aux Allemands », explique-t-elle. Pour son livre « À moi la vengeance et la rétribution », elle a mené des recherches pendant dix ans. Elle a épluché les dossiers judiciaires, la correspondance, les journaux intimes, elle a discuté avec des membres du groupe. Elle aborde aussi des questions de justice, de châtiment, d’expiation ; elle se demande quelle aurait été la meilleure réponse à un crime planétaire comme la Shoah et comment le monde aurait pu être recomposé par la suite. Elle a aussi la conviction que trop peu de criminels allemands ont été jugés : « Israël a dû faire des compromis pour des raisons économiques et financières. Il a donc fait la paix avec les Allemands.»

Pour elle, les justiciers de Nakam ne sont pas des rescapés traumatisés et aveuglés par leur désir de vengeance mais des jeunes gens qui ont voulu racheter des siècles de souffrance infligée aux juifs. Cette année sortira aussi un long-métrage auquel elle a collaboré en tant que consultante. Son titre : « Plan A ». Il est en partie financé par des Allemands. On peut aussi espérer que le livre de Nina Porat sera bientôt traduit en allemand. L’auteure se demande justement à quoi pourrait ressembler la préface de l’édition allemande.

En Israël, plus de 400 personnes se sont pressées à la présentation du livre. Pour un livre d’histoire, c’est énorme, se réjouit Dina Porat. Poldek était assis à côté d’elle. Elle lui a demandé s’il agirait de la même façon si c’était à refaire. « Il a répondu : “Bien sûr.” Les gens se sont levés et ont applaudi. » Peut-être Poldek a-t-il fini par devenir un vrai héros.
Quelques semaines plus tard, nous nous retrouvons une nouvelle fois dans l’appartement de Yehuda Maimon, à Ramat Gan. Le matin a eu lieu une cérémonie commémorative pour son frère Marcel, devenu Mosche après sa venue en Israël, qui est décédé il y a huit ans. Quant à Aviva, l’épouse de Yehuda, elle est morte il y a quatre ans. Certes, il a ses enfants et ses petits-enfants, dit-il, mais il se sent seul. Les gens qui le comprennent vraiment sont de moins en moins nombreux. En décembre, il a assisté au centième anniversaire du plus âgé des survivants du groupe Nakam. Hier, il a rendu visite à la fille de ce dernier. Il essaie aussi de rester en contact avec Hassia, qui a le même âge que lui. Ce n’est pas évident. Hassia est une bonne fille, dit-il, mais elle n’est pas commode. Elle ne parle pas aux Allemands. Elle ne supporte pas la langue. Pas même l’accent. Elle est restée fidèle à l’idée de vengeance. Œil pour œil, dent pour dent… Et lui ?

«C’est important que notre groupe ait existé. Je ne sais pas ce qui se serait passé si nous avions réussi. Je sais seulement que je ne pouvais pas faire autrement. Nous devions envoyer un message. Donner une leçon », confie-t-il. Qu’auraient donc appris les Allemands si le plan A avait fonctionné ? « Il ne s’agit pas des Allemands. Je parle de nous. De notre peuple. Depuis des siècles, nous subissons des pogroms. Les juifs n’ont jamais réagi, ne se sont jamais défendus. Il fallait que ça s’arrête. » Est-ce que la force actuelle d’Israël n’a pas à voir avec cette expérience de l’impuissance ? « En théorie, peut-être, répond Yehuda Maimon. Dans notre situation, aussi bien géographique qu’historique, nous nous devons d’être forts en tant qu’État. Mais si la Shoah est ta raison d’être, pauvre de toi ! Je n’étais pas membre du groupe Nakam parce que je haïssais l’humanité. Je voulais que les gens soient traités avec respect. Il faut combattre ses ennemis, mais, si on ne voit plus que des ennemis partout, on est perdu. La politique israélienne actuelle m’attriste. » Cela pourrait être le mot de la fin. « Encore un chocolat ? » propose Poldek. Volontiers.

 

— Alexander Osang est un journaliste et romancier allemand établi à Tel-Aviv.

— Cet article est paru dans l’hebdomadaire allemand Der Spiegel le 17 janvier 2020. Il a été traduit par Baptiste Touverey.

Notes

1. Volkssturm, « tempête du peuple », est le nom de la milice populaire levée par les nazis en 1944. Arbeitsdienst est le service du travail obligatoire (STO).

2. Deutéronome 32, 35.

3. On doit à ce conglomérat chimique le Zyklon B, utilisé dans les chambres à gaz.

4. Nakam, Jüdische Rache an NS-Tätern (« Nakam, vengeance juive contre les coupables nazis »), Konkret Literatur Verlag, 2000.

LE LIVRE
LE LIVRE

לי נקם ושילם: היישוב, השואה וקבוצת הנוקמים של אבא קובנר (« À moi la vengeance et la rétribution. La communauté, la Shoah et les vengeurs d’Abba Kovner ») de Dina Porat, Pardes/ Haifa University Press, 2019

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