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Zara Yaqob, plus fort que Descartes

Au fin fond de l’Éthiopie, un contemporain de Descartes expose déjà les grands principes des Lumières : aucune religion n’est plus légitime qu’une autre, les incroyants méritent le respect, il faut penser par soi-même, l’homme et la femme sont égaux dans le mariage, l’esclavage est un déni d’humanité…


© Antoni Lallican / Hans Lucas

Après avoir déclaré qu’aucune religion n’était plus légitime qu’une autre, Yaqob dut s’enfuir et se réfugia dans une grotte où, pendant deux ans, il élabora sa nouvelle philosophie rationaliste.

À ce qu’on dit, les Lumières ont débuté avec le Discours de la méthode de René Descartes (1637), se sont poursuivies pendant un siècle et demi avec John Locke, Isaac Newton, David Hume, Voltaire et Kant, avant de prendre fin en 1789 avec la Révolution française, ou peut-être en 1793 avec la Terreur. Toujours est-il que, lorsque Thomas Paine publie Le Siècle de la raison, en 1794, l’ère des Lumières connaît déjà son crépuscule. Et Napoléon Bonaparte entame son ascension.   Et si ce récit était faux ? Et si les ­Lumières avaient été le fait de pays et de penseurs passés inaperçus ? Ces questions me hantent depuis que j’ai découvert par hasard l’œuvre du philosophe éthiopien du XVIIe siècle Zara Yaqob 1.   Yaqob naît le 28 août 1599 au sein d’une famille pauvre dans une ferme des alentours d’Aksoum, l’ancienne capitale du royaume du même nom, dans le nord de l’Éthiopie. À l’école, il impressionne ses professeurs, qui l’envoient apprendre pendant quatre ans la rhétorique (siwasiw en guèze, la langue locale), la poésie et le raisonnement critique (qiné) dans un autre établissement. Puis il étudie pendant dix ans la Bible et les doctrines catholique et copte, ainsi que la tradition de l’Église orthodoxe éthiopienne (constituée au début du ive siècle, c’est l’une des plus anciennes Églises chrétiennes du monde).   Dans les années 1620, un jésuite portugais convainc le roi Susenyos de se convertir au catholicisme, qui devient la religion officielle de l’Éthiopie. S’ensuit une persécution des libres-penseurs qui s’intensifie à partir de 1630. Yaqob, qui enseigne dans la région d’Aksoum, a déclaré qu’aucune religion n’était plus légitime qu’une autre, et ses ennemis le dénoncent au roi.   Il doit s’enfuir nuitamment, n’emportant qu’un peu d’or et les psaumes de David. Il se dirige vers la province du Choa, au sud, et parvient jusqu’aux rives du Tekezé. Y ayant trouvé un lieu désert et une « belle grotte » au pied d’une vallée, il décide de s’installer là, en pleine nature, pour n’accomplir que les « actes essentiels de la vie » – comme l’écrira deux siècles plus tard Henry David Thoreau dans Walden ou la Vie dans les bois (1854), évoquant lui aussi les bienfaits d’une existence de solitude.   Yaqob vivra en ermite dans sa grotte pendant deux ans, jusqu’à la mort du roi, en septembre 1632, ne se déplaçant que pour se ravitailler au marché voisin. C’est là qu’il élabore sa nouvelle philosophie rationaliste. Il croit en la suprématie de la raison et pense que tous les humains, hommes et femmes, sont nés égaux. Il se prononce contre l’esclavage, critique les religions et doctrines établies et allie ces idées à une foi théiste en un créateur, l’option selon lui la plus rationnelle au vu de l’ordre qui régit le monde.   En somme, beaucoup des idéaux les plus nobles des Lumières tardives ont été conçus et synthétisés par un seul homme méditant au fond d’une grotte d’Éthiopie entre 1630 et 1632. Yaqob présente sa philosophie fondée sur la raison dans son principal ouvrage, ­Hatäta (« enquête »), un traité qu’il a écrit en 1667 à la demande insistante d’un de ses disciples, Walda Heywat, auteur lui-même d’un Hatäta d’inspiration plus pratique. Trois siècles plus tard, le livre de Yaqob reste difficile à se procurer. Les premières traductions anglaise et française ont été effectuées à la fin du xxe siècle par le missionnaire et linguiste canadien Claude Sumner.   La philosophie n’était pas inconnue en Éthiopie avant Yaqob. Vers 1510, l’Égyptien Abba Michel y avait traduit et adapté le Livre des philosophes. Il s’agit d’un recueil de pensées d’auteurs grecs et chrétiens mâtiné de philosophie arabe et de dictons populaires 2. Dans son ­Hatäta, Yaqob reproche à ses contemporains de ne pas penser par eux-mêmes et de croire les affirmations des astrologues et des devins uniquement parce que leurs prédécesseurs en faisaient autant. Il plaide au contraire pour un examen fondé sur la rationalité scientifique et la raison, que tous peuvent mener puisque tous les humains sont d’égale valeur et dotés d’intelligence.   Très loin de l’Éthiopie, un contemporain de Zara Yaqob, René Descartes (1596-1650), se débat avec les mêmes problèmes. À cette différence philosophique près que ce catholique s’élève sans ambages contre les « infidèles » et les athées, qu’il juge dans ses Méditations métaphysiques (1641) « plus arrogants que doctes et judicieux ». John Locke se situe sur la même ligne dans sa Lettre sur la tolérance (1689), qui affirme en conclusion que « ceux qui nient l’existence d’un Dieu ne doivent pas être tolé­rés ». Descartes dédie les Méditations à « messieurs les doyens et docteurs de la sacrée faculté de théologie de Paris », et son postulat est « de croire par la foi qu’il y a un Dieu, et que l’âme humaine ne meurt point avec le corps ».   Yaqob adopte une méthode beaucoup plus agnostique, laïque et critique, qui témoigne aussi d’une ­ouverture à la pensée athée. Le chapitre IV du Hatäta s’ouvre sur cette question radicale : « Tout ce qui est écrit dans les Saintes Écritures est-il vrai ? » Il poursuit en soulignant que toutes les religions prétendent détenir la foi véritable. « En effet, chacun dit : “Ma foi est la vraie ; ceux qui croient en une autre foi professent un mensonge et sont les ennemis de Dieu.” »   Yaqob ouvre de la sorte un débat ­typique des Lumières sur la subjectivité de la religion, même s’il continue de croire en une sorte de créateur universel. Sa réflexion sur l’existence ou la non-existence de Dieu témoigne d’une plus grande ouverture d’esprit que celle de Descartes et est sans doute plus facile d’accès pour les lecteurs d’aujourd’hui, notamment lorsqu’il intègre la perspective existentialiste : « Qui m’a donné une oreille pour entendre, qui m’a fait être raisonnable et comment suis-je venu en ce monde ? Il y a donc un créateur, ­autrement il n’y aurait pas eu de création. Ce créateur, qui nous a dotés d’intelligence et de raison, ne peut pas en être dépossédé lui-même. »   Au chapitre V, Yaqob applique l’examen rationnel aux différentes lois religieuses. Il critique tout autant le christianisme, l’islam, le judaïsme et les religions indiennes. Yaqob fait ainsi valoir que le Créateur dans sa sagesse a fait couler tous les mois le sang du ventre des femmes afin qu’elles puissent avoir des enfants. Il en conclut que la loi de Moïse, qui déclare que les femmes sont impures pendant leurs règles, est contraire à la nature et au Créateur puisqu’elle est « un obstacle au mariage, à la vie entière de la femme et ruine l’amour ».   Yaqob prend ainsi en compte la solidarité, les femmes et les sentiments dans son argumentation philosophique. Et se montre à la hauteur de ses idéaux. Après avoir quitté sa grotte, il demande en mariage une jeune fille pauvre nommée Hirut, qui est servante dans une famille riche. Son maître, qui juge qu’une servante ne peut être l’égale d’un homme instruit, refuse, mais Yaqob fini
t par l’emporter. Lorsque Hirut accepte avec plaisir sa demande, Yaqob souligne qu’elle ne devra plus être une servante mais son égale, car « l’homme et la femme sont égaux dans le mariage ».   Kant écrit un siècle plus tard dans Obser­vations sur le sentiment du beau et du sublime (1764) : « Une femme s’inquiète peu de ce qu’elle ne possède certaines hautes facultés intellectuelles. » Et dans Leçons d’éthique (1760-1794), on lit : « L’inclination qu’a un homme pour une femme n’est pas dirigée vers elle parce qu’elle est un être humain, mais parce qu’elle est une femme ; le fait qu’elle soit un être humain le laisse indifférent ; son sexe est le seul objet de son désir. »   Yaqob considère la femme tout à fait autrement, à savoir comme l’égale intellectuelle du philosophe. « Hirut, écrit-il, n’était pas très jolie, mais elle était bonne, intelligente et patiente. » Il apprécie l’intelligence de son épouse et célèbre l’amour qu’ils se vouent mutuellement : « Mais comme elle m’aimait beaucoup, je décidai en moi-même de lui plaire autant que je le pouvais, et je ne crois pas qu’il y ait un autre mariage qui soit aussi comblé d’amour et aussi béni que le nôtre. »   Yaqob se montre également plus ­éclairé que ses homologues des ­Lumières au sujet de l’esclavage. Dans le chapitre V, il s’élève contre l’idée « qu’un homme puisse en acheter un autre comme s’il s’agissait d’un animal », car tous les hommes sont créés égaux et doués de raison. Ce qui l’amène à proposer une argumentation universelle contre les discriminations fondées sur la raison : « Tous les hommes sont égaux en présence de Dieu. Et tous sont intelligents, puisqu’ils sont ses créatures. Il n’a pas destiné un peuple à la vie, un autre à la mort, un à la miséricorde et l’autre au jugement. Notre raison nous enseigne que ce genre de discrimination ne peut exister en Dieu. »   Yaqob écrit « Tous les hommes sont égaux » des décennies avant que Locke, le « père du libéralisme », le couche sur le papier (Locke naît l’année où Yaqob quitte sa grotte). Mais la théorie du contrat social selon Locke ne s’applique pas à tout le monde dans les faits. Le philosophe britannique a participé à la rédaction des Constitutions fondamentales de la Caroline (1669), lesquelles conféraient aux hommes blancs un « pouvoir absolu » sur leurs esclaves africains, et il avait beaucoup ­investi dans la Compagnie royale africaine britannique, qui se livrait au commerce triangulaire. Dans son second Traité du gouvernement civil (1689), Locke ­postule que Dieu a donné le monde en partage aux hommes, mais surtout aux plus « indus­trieux » et aux plus « rationnels », ce qui peut s’interpréter, explique la philosophe Julie K. Ward, de l’université Loyola de Chicago, comme une attaque coloniale contre le droit à la terre des Amérindiens. Comparée à celle de ses pairs philosophes, la pensée de Yaqob apparaît comme l’incarnation de tous les idéaux dont on crédite généralement les Lumières.   Quelques mois après avoir lu l’ouvrage de Yaqob, j’ai enfin pu mettre la main sur un autre livre rare : une traduction des écrits du philosophe Antoine Guillaume Amo (vers 1703-1755) 3, né et mort sur la Côte-de-l’Or, dans ce qui est aujourd’hui le Ghana. Pendant deux décennies, Amo a étudié et enseigné dans les plus prestigieuses universités allemandes, et il écrivait en latin.   Amo naît un siècle après Yaqob. Issu du peuple akan, il a vraisemblablement été capturé très jeune près de la ville ­côtière d’Axim, peut-être pour être ­vendu comme esclave, avant d’arriver, via Amsterdam, à la cour du duc Antoine-­Ulrich de Brunswick-­Wolfenbüttel. Il est baptisé en 1707 et reçoit une solide éducation ; il apprend l’hébreu, le grec, le latin, le français, le haut et le bas allemand, et avait sans doute des rudiments de sa langue mater­nelle, le nzema. Le grand philosophe et savant Leibniz (1646-1716) l’a rencontré plusieurs fois enfant à Wolfenbüttel. Amo est admis à l’université de Halle en 1727 et acquiert une grande réputation dans les cercles universitaires allemands de l’époque. Dans son livre de 1738 consacré à l’œuvre du philosophe des Lumières et disciple de Leibnitz Christian Wolff (1679-1754), Carl Günther Ludovici parle d’Amo comme l’un des membres les plus éminents disciples de Wolff. Et, dans sa préface à la thèse qu’Amo soutient en 1734, De l’insensibilité de l’âme humaine, le recteur de l’université de Wittemberg, Johann Gottfried Kraus, salue le savoir exhaustif de l’auteur et rappelle « les hommages que lui ont valu son génie ». Il replace aussi la contribution d’Amo aux Lumières allemandes dans un contexte historique : « Dans le passé, l’Afrique fut l’objet d’une grande vénération pour son génie naturel, son appétit du savoir ou son organisation reli­gieuse. Ce continent a permis l’éclosion de nombreux hommes d’une grande valeur, dont le génie et l’ardeur au travail a fourni une contribution majeure à la connaissance des affaires humaines. »   Kraus souligne aussi que, « dans le déve­loppement de la doctrine chrétienne, nombre de ses promoteurs ­venaient d’Afrique ». Il évoque l’exemple d’intellectuels tels qu’Augustin, Tertullien ou le berbère Apulée. Le recteur insiste enfin sur l’apport africain à la Renaissance européenne : « Lorsque les Maures venus d’Afrique traversèrent l’Espagne, ils emportèrent les savoirs des penseurs anciens, tout en contribuant largement au développement des lettres, qui émergeaient alors peu à peu des ténèbres. »   Ces mots émanant du cœur de l’Allemagne au printemps 1733 révè­lent qu’Amo n’est pas le seul Africain à trouver le succès dans l’Europe du XVIIIe siècle. À la même époque, Abraham Hanibal (1696-1781), lui ­aussi capturé en Afrique subsaharienne, devient général de Pierre le Grand, le tsar de Russie. Son arrière-petit-fils, Alexandre Pouchkine, sera le poète natio­nal russe. Quant à Alexandre Dumas (1802-1870), c’est le petit-fils d’une esclave haïtienne, Marie-Cessette Dumas, et le fils de Thomas Alexandre Davy de La Pailleterie, le premier géné­ral de l’armée française ayant des origines afro-antillaises.   À l’université même de Halle, Amo n’était pas le seul à insuffler diversité et cosmopolitisme dans les années 1720 et 1730. L’érudit arabe Salomon Negri de Damas y a également étudié et enseigné. Tout comme beaucoup d’étudiants juifs de grand talent qui y ont obtenu leur doctorat. Le jeune Africain prend ainsi conscience de l’existence d’autres religions, d’autres façons de voir le monde. Amo aborde ce genre de sujets quand il soutient sa première thèse, un mémoire juridique sur les droits des Maures en Europe en 1729. Ce ­mémoire n’existe plus. Il se peut qu’il n’ait été soutenu qu’à l’oral ou que le texte en ait tout simplement été perdu. Mais, dans le journal hebdomadaire de Halle du 2 novembre 1729, on trouve un bref rapport de cette soutenance publique, dont le sujet avait été attribué à Amo « en considération de sa situation personnelle ». D’après cet article, Amo avait dénoncé l’esclavage en s’appuyant sur la loi romaine, la tradition et la raison : « L’auteur ­démontre non seulement, à partir de l’histoire et des livres, que les rois des Maures avaient été affranchis par l’empereur ­romain, et que chacun d’entre eux devait obtenir une licence royale (que Justinien accorderait lui aussi), mais il étudie également l’étendue de la liberté ou de la servitude dont jouissent, selon les lois en usage, les Maures achetés par des chrétiens en Europe. »   Amo aurait-il donc soutenu en Europe la première thèse de droit dénon­çant l’esclavage ? Toujours est-il que ses idées ne semblent pas avoir influencé les principaux penseurs des Lumières plus tard au XVIIIe siècle.   En 1752, dans ses Essais et traités sur différents sujets, Hume (1711-1776) écrit en effet : « Je suspecte les Nègres et en général les autres espèces humaines d’être naturellement inférieurs à la race blanche. Il n’y a jamais eu de nation civi­lisée d’une autre couleur que la couleur blanche, ni d’individu illustre par ses ­actions ou par sa capacité de réflexion. » Kant (1724-1804) en rajoute sur les idées de Hume en postulant que la différence fondamentale entre les Blancs et les Noirs « semble aussi importante en ce qui concerne leurs facultés mentales que leur couleur », avant de conclure dans sa Géographie physique que « l’humanité atteint la plus grande perfection dans la race des Blancs ». En France, Voltaire, le plus célèbre philosophe des Lumières, ne se contente pas de décrire les juifs en termes antisémites, écrivant ainsi qu’ils « sont tous nés avec la rage du fanatisme dans le cœur ». Dans son Abrégé de l’histoire universelle depuis Charlemagne jusques à Charles Quint (1753), il affirme encore que « si l’intelligence des Africains n’est pas d’une autre espèce que la nôtre, alors elle lui est fort inférieure ». Et, tout comme Locke, il investit son argent dans le commerce des esclaves.   La philosophie d’Amo est souvent plus théorique que celle de Yaqob, mais ils partagent la même conception éclairée de la raison et considèrent tous les hommes comme des égaux. Dans son œuvre, Amo affronte résolument les ­débats du temps, notamment dans De l’insensibilité de l’âme humaine, où il adopte une méthode de déduction logique à partir d’arguments rigoureux, appa­remment dans la ­lignée de sa précédente thèse de droit. Il s’y confronte au dualisme cartésien – l’idée qu’il y a une différence abso­lue de substance entre l’esprit et le corps. Par ­moments, Amo semble s’opposer à Descartes, comme le note le philosophe contemporain Kwasi Wiredu dans son « Introduction à la philosophie africaine », où il écrit : « Les êtres ­humains font l’expérience des choses matérielles non pas à travers leur esprit mais à travers leur corps ­vivant et organique » 4. ­Wiredu suggère qu’Amo s’oppose au dualisme cartésien entre le corps et l’esprit et lui préfère la métaphysique des Akans et la langue nzema de sa petite enfance : la douleur s’éprouve dans la chair (honam) pas dans l’esprit (adwene). Mais Amo écrit ­aussi qu’il va soutenir et critiquer à la fois certaines idées de Descartes ­selon lesquelles l’âme (l’esprit) est capable d’agir et de souffrir en même temps que le corps. Selon Amo, « il faut répondre à ces mots avec prudence et dissentiment : nous reconnaissons que l’esprit agit de concert avec le corps par la médiation d’une union mutuelle ; mais nous nions que l’esprit souffre avec le corps ».   Amo suggère même que ces déclarations de Descartes sont en contradiction avec les «  idées propres » du philosophe français. Il conclut sa thèse en déclarant qu’il faut éviter de confondre les choses du corps et celles de l’esprit, car ce qui est à l’œuvre dans l’esprit, quoi que ce puisse être, ne peut être attribué uniquement à celui-ci. Pour le professeur Justin E. H. Smith, de l’université Paris-­Diderot, « Amo, loin de rejeter le dualisme cartésien, en adopte au contraire une version plus radicale »5. Se pourrait-il cependant que Wiredu et Smith aient raison tous les deux ? Et que, par exemple, la philosophie traditionnelle akan et la langue nzema permettent de caractériser plus précisément que Descartes la distinction entre l’âme et le corps – une façon de voir les choses que la philosophie européenne devrait à Amo ?   Dans l’ouvrage le plus abouti d’Amo, Traité de l’art de philosopher avec précision et sans fioritures (1738), il semble préfigurer Kant, le dernier philosophe des Lumières. Son livre porte sur les intentions de notre esprit et sur les ­actions humaines définies comme natu­relles, rationnelles et soumises à une norme. Dans le premier chapitre, l’auteur écrit que « tout ce qui est connaissable est ou bien une chose en soi, ou bien une sensation, ou bien une opération de l’esprit ». Il précise au paragraphe suivant que «  la raison d’être du ­savoir est la chose en soi ». Et, dans la démons­tration subséquente, il ajoute : « Le ­véritable savoir est la connaissance des choses en soi. Le savoir fonde donc sa certitude sur la chose connue. » La formulation originelle d’Amo est « Omne cognoscibile aut res ipsa », et il utilise l’expression latine res ipsa pour désigner « la chose en soi ».   Aujourd’hui, Kant est connu pour sa théorie, exposée dans la Critique de la raison pure (1787), de la « chose en soi » (das Ding an sich), ainsi que celle selon laquelle on ne peut connaître une chose au-delà de la représentation mentale que l’on s’en fait. Et, pourtant, on sait que Kant n’était pas le premier à faire usage de ce terme dans la philosophie des Lumières. On peut lire dans le Merriam-Webster, dictionnaire américain de référence, à propos de « la chose en soi » : « Premier usage connu : 1739. » Une date postérieure de deux ans à la publication du principal ouvrage d’Amo à ­Wittemberg.   L’exemple de ces deux philosophes des Lumières, Yaqob et Amo, peut nous conduire à reconsidérer l’avènement de l’âge de la Raison dans la philosophie et l’histoire des idées. Pour ce qui est de l’histoire tout court, de nouvelles études ont montré que la révolution née des idées des Lumières la plus réussie du point de vue de la liberté, de l’égalité et de la fraternité a eu lieu en Haïti plutôt qu’en France. La révolution haïtienne (1791-1804) et les idées de Toussaint Louverture (1743-1803) ont préparé le terrain à l’indépendance du pays, sa nouvelle Constitution et l’abolition de l’esclavage en 1804. Dans Les Vengeurs du Nouveau Monde, l’historien Laurent Dubois écrit que les événements de Haïti « ont constitué l’expression la plus concrète de l’idée que les droits proclamés dans la Déclaration de 1789 étaient bel et bien universels » 6. On peut sur la même lancée se demander si Yaqob et Amo ne se verront pas un jour accorder à leur tour la place qu’ils méritent parmi les philosophes du siècle des Lumières.   — Ce texte est paru dans le magazine en ligne Aeon le 13 décembre 2017. Il a été traduit par Jean-Louis de Montesquiou.
LE LIVRE
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Le Sage d’Abyssinie. Extraits du traité de Zara Yaqob de Zara Yaqob, traduit du guèze et présenté par Claude Sumner, éditions Alternatives, « Pollen », 1997

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