La « pureté » du sang et la recherche médicale
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La « pureté » du sang et la recherche médicale

Écrit par La rédaction de Books publié le 21 février 2017

Donner son sang est une bonne action, qui n’a pas échappé aux lois du capitalisme. Le plasma est devenu l’objet d’un marché mondial, décrit dans le documentaire Le Business du sang diffusé sur Arte ce mardi 21 février. Mais avant de devenir une marchandise, « l’or rouge » ne valait que par sa prétendue « pureté ». Les chercheurs du siècle dernier ont vu derrière les groupes sanguins des catégories raciales et psychopathologiques, encourageant ainsi des politiques atroces, rappelle Frank Thadeusz dans cet article du Spiegel traduit par Books en novembre 2013. Mais ils ont aussi fait progresser la recherche médicale.

Pour une grande partie de l’humanité, la Première Guerre mondiale fut un cataclysme d’une violence inédite. Pour Ludwik Hirszfeld, ce fut une aubaine. Ce médecin allemand, qui dirigeait avec son épouse Hanna un laboratoire de bactériologie à Salonique, eut soudain à sa disposition presque autant de cobayes humains qu’il pouvait en rêver : les soldats des armées alliées d’Orient, venus de France et de Grande-Bretagne, d’Italie, de Russie et de Serbie, que les troupes allemandes avaient encerclés dans le port grec (1). Pour mener à bien l’une des plus grandes études de terrain de l’histoire de la médecine, Hirszfeld n’hésita pas à harceler ces hommes à bout de forces. Et savait s’adapter aux différentes cultures pour les convaincre de se laisser faire une prise de sang.

« Avec les Anglais, il suffisait de dire qu’il en allait du progrès de la science », se souvient Hirszfeld dans ses Mémoires (2). À ses « bons amis français », l’ingénieux chercheur promettait de dévoiler, en contrepartie, avec qui leur sang « leur permettait de fauter en toute impunité ». Il parvenait même à persuader les tirailleurs sénégalais, auxiliaires de l’armée française : « Nous disions aux Noirs que l’examen déboucherait peut-être sur une permission, et il y avait aussitôt des candidats. »

En l’espace de quelques mois à peine, il avait réussi à accomplir ce qui, en toute autre circonstance, lui aurait pris des années : déterminer le groupe sanguin d’à peu près huit mille soldats venus de tous les coins du monde. Après analyse des données recueillies, notre homme crut avoir fait une découverte révolutionnaire : « Le groupe sanguin A était associé principalement avec la “race” blanche, européenne, tandis que le groupe sanguin B était apparié aux “races” à la peau sombre », écrit l’historienne suisse Myriam Spörri dans le livre qu’elle consacre à l’histoire culturelle de la recherche sur les groupes sanguins. En 1910, Hirszfeld établit, en collaboration avec son collègue Emil von Dungern, la nomenclature utilisée aujourd’hui partout dans le monde, des groupes sanguins en A, B, AB et O. L’existence desdits groupes sanguins ayant elle-même été découverte en 1901 par leur collègue Karl Landsteiner.

En 1941, Hirszfeld, qui était juif, fut relégué par les nazis dans le ghetto de Varsovie. Il survécut à la guerre et fut lavé de tout soupçon quant aux éventuelles motivations racistes de son travail. Spörri, elle, ne l’exonère pas.

L’historienne suisse a découvert que les recherches d’Hirszfeld avaient d’emblée des « tendances eugénistes ». Même à l’époque de son internement, explique-t-elle, il affirmait dans des conférences que « la répartition des groupes sanguins était quasiment identique chez les Juifs et chez les “populations hôtes” au sein desquelles ils vivaient ». Mais le scientifique originaire de Varsovie n’était pas le seul à user d’un vocabulaire qui nous choque aujourd’hui. Dans la revue Jüdische Familienforschung (« Recherches familiales juives »), le sérologiste berlinois Fritz Schiff affirmait que la différence de sang entre les diverses communautés juives était une marque d’« assimilation à leurs “populations hôtes” respectives ».

Dès les années 1920, les Hirszfeld avaient commencé à répandre d’inquiétantes théories. Comme le rappelle Spörri, « le concept de “sang pur”, qu’ils ont été les premiers à formuler, connut une popularité persistante et ne fut pas contesté, malgré de nouvelles découvertes ». L’obsession du sang pur était alors partagée par presque tous les spécialistes. Des années avant l’arrivée au pouvoir des nazis, les biologistes juifs et non juifs traquaient dans le sang caractéristiques raciales et traces de mélanges interethniques, comme si la chose relevait de l’évidence.

Un roman ordurier

L’auteur met ainsi en lumière, pour la première fois, une communauté scientifique qui, avec le recul, nous apparaît aussi bien assortie que l’eau et le feu, et dont la démarche a pour l’essentiel été oubliée. D’un côté, des savants d’inclination libérale et d’origine juive comme Hirszfeld, Schiff ou Landsteiner. De l’autre côté, un groupe réactionnaire rassemblé autour de l’anthropologue hambourgeois Otto Reche, qui avait fondé en 1926 la Société allemande pour la recherche sur les groupes sanguins.

Aussi étonnant qu’il y paraisse aujourd’hui, ces protagonistes aux antipodes les uns des autres étaient très souvent d’accord sur le plan scientifique. En 1929, par exemple, Landsteiner, qui avait émigré à New York, prit le temps, en visite en Allemagne, de rencontrer l’obscur théoricien des races Reche. Dans une lettre à un collègue, ce fervent nationaliste et futur admirateur d’Hitler oscille sans cesse entre défiance et admiration : « (Landsteiner) est un homme qui fait bonne impression, mince et de grande taille, avec une belle cicatrice sur la joue gauche que lui a laissée un duel ; son type racial n’est pas très prononcé (…). Il a eu quelques très bonnes idées. »

Hitler lui-même se passionnait pour le sujet, tout en puisant ses connaissances à des sources d’un sérieux douteux. Ainsi s’inspira-t-il, pour la loi de 1935 sur la protection du sang et de l’honneur allemands, d’un roman ordurier paru en 1917 : « Le péché contre le sang (3) ».

Dans l’ensemble, cette croyance erronée dans la pureté du sang a, parfois, fait progresser la recherche médicale allemande plus qu’elle ne l’a retardée. Ainsi le pays était-il à la pointe en matière d’hérédité des caractéristiques sanguines. C’est là qu’en 1924, pour la première fois au monde, on eut recours à des analyses de sang dans un procès en paternité. Dès le début du XXe siècle, des enquêteurs allemands réussirent à confondre un tueur en série grâce à un test sanguin. On soupçonnait le compagnon menuisier Ludwig Tessnow d’avoir assassiné quatre enfants. Des taches sur ses vêtements constituaient les seuls indices. Pressé de questions, Tessnow expliqua qu’elles avaient été faites par le bois. Mais les experts, au moyen de ce qu’ils appelaient un « test de précipité sanguin », les identifièrent comme du sang humain. Tessnow fut exécuté en 1904.

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Les médecins allemands se montrèrent en revanche très réticents envers la transfusion sanguine, qu’ils considéraient comme une souillure. Cette méthode était pourtant employée avec succès dans les hôpitaux britanniques et américains depuis la fin de la Première Guerre mondiale. Mais, pour la plupart des praticiens, il était impensable de mélanger le sang d’un Allemand avec celui d’un Juif. Même les transfusions entre hommes et femmes étaient suspectes : on craignait que les attributs des unes ne se transmettent aux autres.

Le socle de cette croyance avait été posé par le couple Hirszfeld et son étude des groupes sanguins. Le British Medical Journal avait refusé de la publier, mais le chercheur se consolait en se disant que l’importance de la théorie de la relativité avait elle aussi été d’abord sous-estimée. Finalement, c’est la revue The Lancet qui publia les douteux résultats de l’étude menée à Salonique. Pour Hirszfeld et les autres savants, l’affaire était entendue : les différents groupes sanguins étaient des indicateurs de plus ou moins grande supériorité raciale. Ils étaient aussi persuadés que l’on pouvait en déduire des traits de personnalité.

Pour expliquer l’existence des différents groupes sanguins, Ludwik Hirszfeld développa une théorie que les recherches ultérieures ont invalidée. D’après elle, il existait à l’aube de l’humanité « deux races originelles » – les représentants du groupe A, qui vivaient à l’ouest et au nord, et les représentants du groupe B, installés au sud et à l’est. Les autres types sanguins étaient nés ensuite des mélanges de populations au fil des millénaires. Mélanges perçus comme une catastrophe aussi bien par les scientifiques libéraux que par les nationalistes extrémistes. Que des chercheurs juifs aient ainsi ouvert la voie à un antisémitisme radical s’explique sans trop de peine, selon Spörri : « Ils se voyaient d’abord comme des savants, pas comme des Juifs. » Le groupe B était ainsi unanimement considéré comme un signe de dégénérescence. Le bactériologiste Max Gundel prétendait avoir constaté que ses représentants n’étaient qu’un ramassis d’« êtres inférieurs », parmi lesquels on trouvait un grand nombre « de psychopathes, d’hystériques et d’alcooliques, ainsi que beaucoup d’individus aux cheveux bruns ».

L’origine des groupes sanguins est toujours un mystère. Ce qui est certain, c’est que le groupe O est plus répandu en Amérique et en Afrique. En Asie, on trouve majoritairement des représentants du groupe B, et en Europe, du groupe A. L’une des clés d’explication résiderait dans les qualités particulières à chaque groupe : le type O, par exemple, est moins sensible au paludisme et fut sans doute le résultat d’une mutation évolutionniste du type A accomplie il y a des millions d’années en Afrique. Le type B, quant à lui, est mieux immunisé contre l’agent pathogène de la peste et a pu s’imposer dans les contrées où cette maladie sévissait le plus.

Le groupe B, celui des meurtriers

Les groupes sanguins n’ont, en revanche, absolument rien à voir avec de quelconques traits de caractère. Sous la république de Weimar, la justice ne se laissait pas moins influencer par cette croyance erronée ; de nombreux juges accordaient un grand poids, au moment de rendre leur verdict, au groupe sanguin de l’accusé, comme le prouve l’affaire de l’assassinat du jeune Helmut Daube. Son camarade de classe Karl Hussmann fut soupçonné de lui avoir tranché la gorge, puis de lui avoir arraché les organes génitaux. Mais l’accusation n’a pas réussi à prouver sa culpabilité. Et, comme le raconte Spörri, « Hussmann put s’estimer heureux d’appartenir au groupe sanguin O, et non au B. Aux yeux de nombreux médecins, le groupe B était particulièrement répandu chez les meurtriers. »

À la même époque, un docteur de la polyclinique de Munich se hasarda, après une étude approfondie de la défécation, sur une piste tout aussi scabreuse : « La durée de défécation se révèle différente selon le groupe. Ainsi ne requiert-elle que quelques minutes chez les représentants du groupe A, souvent plus longtemps (20-40 minutes), en revanche, chez ceux du groupe B. » Les chercheurs attribuaient une utilisation prolongée des toilettes aux grandes villes de l’Est, comme Berlin ou Leipzig ; et ils se figuraient trouver majoritairement le type A, prisé entre tous, dans la population paysanne de l’Ouest.

Ce dogme hystérique de la pureté eut des conséquences fatales pour le développement des dons de sang. Alors que, dès la fin de la Première Guerre mondiale, des organismes de collecte étaient résolument mis sur pied aux États-Unis, en Grande-Bretagne et en France, l’Allemagne fut distanciée. Et quand il arrivait aux médecins du pays de pratiquer malgré tout des transfusions, ils injectaient du sang frais directement dans les veines des patients par peur des mélanges et des souillures. Les Américains travaillaient depuis longtemps déjà avec du sang qu’on empêchait de coaguler au moyen de citrate de sodium. Pour les malades, cette innovation était une bénédiction, qui éliminait le risque de formation de caillots. Mais le personnel hospitalier allemand considérait le sang ainsi conservé comme un dangereux produit artificiel. Quelques médecins seulement avaient conscience des inconvénients de la méthode. La transfusion sanguine directe obligeait notamment donneur et receveur à être côte à côte sur des civières. « Nous en avons fait plusieurs fois l’expérience : la promiscuité avec un patient moribond suscite une violente réaction de dégoût chez le donneur, qu’accroît encore le stress de la situation », déplorait le chirurgien autrichien Burghard Breitner.

Il fallut attendre la fin de la Seconde Guerre mondiale et l’effondrement du pays pour en finir avec cette obsession de la pureté. La recherche sur les groupes sanguins en Allemagne avait « servi une mauvaise cause », concédait désormais Ludwik Hirszfeld lui-même. Le savant, qui s’éteignit en 1954, fit amende honorable. Il s’est senti obligé, écrit-il dans ses Mémoires, « de s’insurger contre un si mauvais usage de la science ».

 

Cet article est paru dans le Spiegel le 27 mai 2013. Il a été traduit par Baptiste Touverey.

Notes

1| Cette opération quelque peu oubliée de la Première Guerre mondiale et connue sous le nom d’« expédition de Salonique » se déroula de 1915 à 1918. Le but des alliés était d’aider l’armée serbe en difficulté face aux Empires centraux.

2| Intitulés « Histoire d’une vie », ils sont parus en 1946.

3| Die Sünde wider das Blut en allemand. Ce roman est le premier volume d’une trilogie de l’écrivain et philosophe antisémite Artur Dinter.

 

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Commentaire

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  1. SEGHIR Mehdi dit :

    ils pourraient mettre la date de fraicheur ;j’ai failli m’intoxiquer à lire cet article des années trente!

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