Une comédie réconcilie Merkel et Tsipras
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Une comédie réconcilie Merkel et Tsipras

Écrit par La rédaction de Books publié le 7 juillet 2015

Crédit : Dennis Skley

Euro ou drachme ? Angela Merkel et Alexis Tsipras ne s’en doutent pas, mais ils pourraient épargner à la Grèce ce choix cornélien. Il leur suffirait de se fier au dramaturge français des années 1930 Robert Boissy, qui proposait, au lendemain de la Grande Dépression, de remplacer la monnaie par le troc. Une bien belle utopie, dont il expose le principe avec une ironie mordante dans cet extrait de sa comédie  Jupiter.

 

 

RODRIGUE – J’ai fait une découverte extrêmement intéressante, c’est que tous les hommes sont malheureux. Et ils sont malheureux parce qu’ils s’envient les uns les autres, parce qu’ils ont plus ou moins d’argent. L’argent est à la base de tout. S’il n’y avait pas d’argent, tous les hommes seraient égaux !

L’INCONNU – C’est d’une justesse d’appréciation.

RODRIGUE – Donc premier résultat : supprimer l’argent. Or qu’est-ce que l’argent ? Un mot, un symbole.

L’INCONNU – Une triste réalité aussi.

RODRIGUE – C’est la réalité de l’argent qu’il faut supprimer, c’est-à-dire la monnaie. Et en particulier le billet de banque. Voici l’idée maîtresse de mon système : plus de billets de banque !

L’INCONNU – Avec quoi paiera-t-on ?

RODRIGUE – Attends. Prends ce livre, c’est un de mes livres préférés. Aimes-tu les cigarettes ? Lesquelles ?

L’INCONNU – Les Celtiques.

RODRIGUE – Tu en as sur toi ? Donne-moi le paquet. Et maintenant, regarde ! Je voudrais le livre et toi…

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L’INCONNU – Moi, les cigarettes.

RODRIGUE – Bravo ! Quelle finesse d’esprit ! Voici les cigarettes, donne-moi le livre. Tu n’es pas allé au bureau de tabac, je ne suis pas allé dans une librairie Nous avons fait ?

L’INCONNU – Un échange.

RODRIGUE – Mieux que cela : du troc. Comprends-tu ? Du troc. Tout mon plan est basé là-dessus : abandonner la monnaie pour revenir au troc. Les espèces primitives ne connaissaient que cela et elles étaient autrement heureuses.

L’INCONNU – Alors plus de billets, plus de pièces ?

RODRIGUE – Plus rien. Une seule loi, le désir. Une seule méthode, l’échange.

L’INCONNU – C’est prodigieusement intéressant. Mais, dites-moi, cette maison est bien à vous ?

RODRIGUE – Oui.

L’INCONNU – Je voudrais bien l’échanger contre ma cravate.

RODRIGUE – Tu mets le doigt sur la charnière du système. Je reconnais l’économie classique. Tu penses si j’ai paré à cet argument ! Tu m’opposes les valeurs différentes. Enfantillages. Quand tu as acheté ta cravate, on t’a remis un petit papier sur lequel il y avait écrit « cravate ». Il suffit de se reporter à un grand répertoire que j’ai intitulé « Registre comparatif des différentes espèces de marchandises » – sa rédaction m’a pris quinze ans – pour savoir, par une simple règle de trois, combien ma maison vaut de cravates.

L’INCONNU – C’est stupéfiant !

RODRIGUE – Et tellement pratique ! Chez le boucher, je paye aussi en maisons, en vases, en tapis, en ce que je veux, quoi, et il me donne sa viande avec un petit papier « rôti de veau » ; avec ce ticket « rôti de veau », j’achète par exemple une bicyclette qui vaut, d’après mon registre, 18 tickets « rôti de veau ».

L’INCONNU – Et vous n’en donnez qu’un ?

RODRIGUE – Oui, mais je fais l’appoint avec 17 autres tickets ou davantage, selon la valeur des tickets. Ainsi contre le ticket « rôti de veau », je peux avoir une bicyclette pour 3 tickets « crayons de couleur », 14 tickets « cure-dents », 2 tickets « maillot de bain » et 1 ticket « machine à écrire ». Tu vois ce que peut donner le système à l’infini.

L’INCONNU – C’est fabuleux, inexprimable ! Mais je voudrais vous faire une petite objection.

RODRIGUE – Va donc ! Entre économistes…

L’INCONNU – Est-ce que justement, à l’infini, cela ne serait pas un peu compliqué ?

RODRIGUE – Non ! Parce que j’y ai aussi réfléchi. Mon projet prévoit une simplification extraordinaire : au lieu d’écrire sur les tickets les noms des marchandises, j’écris des numéros : 10, 50, 100, jusqu’à 1 000, 5 000 même. Ainsi, on ne compte plus en produits mais en tickets. La bicyclette en question vaut 1 200 tickets. N’importe qui peut additionner des tickets pour faire 1 200.

L’INCONNU – Admirable ! Mais s’il se trouvait des gens malhonnêtes qui se mettraient à écrire eux-mêmes les chiffres sur n’importe quel papier ?

RODRIGUE – Pardon ! Mes tickets seront d’une forme et d’une couleur spéciale.

L’INCONNU – Obligatoire pour tous ?

RODRIGUE – Naturellement ! Pour plus de sécurité, et c’est là la clef de voûte du système, je les fais imprimer dans une seule imprimerie et je charge le gouvernement de les délivrer par l’intermédiaire d’une banque spéciale.

L’INCONNU – Fantastique. Je m’incline ! Jamais au cours de mes longues études je n’ai rencontré un tel cerveau créateur.

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