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Art

65 000 tirs à vue sur l’artiste !

Indigné par la déshumanisation de la conduite de la guerre, Wafaa Bilal s’est offert pour cible des tirs virtuels des internautes pendant un mois. L’artiste américano-irakien raconte cette expérience dans un livre.

Le 5 mai 2007 commença, à la galerie Flatfile de Chicago, la performance Domestic Tension de l’artiste américano-irakien Wafaa Bilal. Un mois durant, il s’est enfermé dans une petite « cellule » à l’intérieur du lieu d’exposition. Disponible 24 heures sur 24 pour quiconque souhaitait le rencontrer, il était surtout en permanence sous le regard des internautes à travers une webcam. Et le cybermonde pouvait agir en lui tirant dessus avec un pistolet de paint-ball chargé de peinture jaune, qui se déclenchait grâce aux impulsions provenant du site Internet créé à cet effet. Définie par le Chicago Tribune comme « l’une des œuvres d’art politique les plus fortes de ces dernières années », cette performance a été saluée par l’attribution à Wafaa Bilal du titre d’artiste de l’année par ce même journal. La maison d’édition de San Francisco City Lights a récemment publié Shoot An Iraqi. Art, Life and Resistance Under the Gun, livre dans lequel Bilal fait alternativement le récit de son mois de captivité volontaire sous les tirs et de sa vie en Irak, sous Saddam Hussein, pendant la guerre Iran-Irak et la guerre du Golfe de 1990-1991. Dans son journal consacré à cette expérience artistique interactive de trente jours, l’artiste raconte ses moments de colère, d’impuissance, de sérénité et de souffrance. Il évoque également ses rencontres avec le public réel, qui lui a rendu visite à la galerie, et avec les internautes, qui lui ont tiré dessus des quatre coins du monde (65 000 tirs provenant de 136 pays différents) ou ont pris sa défense. Avec cette performance aux allures de reality show, Bilal n’entendait pas devenir une vedette du monde du spectacle, mais comprendre comment le monde allait entrer en relation avec un homme devenu, le temps d’une exposition, un « ennemi virtuel » irakien. Au moment de la g
uerre du Golfe, Wafaa a passé deux ans dans des camps de réfugiés au Koweït et en Arabie Saoudite, avant d’obtenir en 1992 l’asile politique aux États-Unis. Mais, en 2003, lorsque son pays d’adoption a attaqué sa terre natale, Bilal a vécu sa situation comme de plus en plus inconfortable. Ce malaise croissant lui a fait prendre conscience de ses conditions de vie privilégiées – lui confortablement installé à Chicago quand ses proches étaient restés en Irak – et de notre relative indifférence aux événements qui se déroulent hors de notre petit microcosme, simple série d’images dramatiques défilant jour après jour sur nos écrans de télévision. Rencontré au Levantine Cultural Center de Los Angeles à l’occasion de la présentation de son livre, Bilal explique que Domestic Tension est né d’une réaction à l’invasion de l’Irak en 2003 et, surtout, au meurtre de son père et de son frère – celui-ci en victime d’une bombe lancée par un drone américain. Mais c’est en 2007, après avoir vu l’interview d’une femme soldat lançant des bombes sur l’Irak depuis le Colorado via le clavier de son ordinateur, que Wafaa a ressenti la nécessité d’exprimer sa douleur par son art, dont le devoir serait désormais de « dénoncer » la déshumanisation de la guerre menée par les États-Unis dans le ciel irakien.

La guerre en Irak, un simple « jeu de la mort »  ?

Dans sa performance Domestic Tension, Wafaa Bilal s’est donc offert pour cible à tous ceux qui, le percevant comme un ennemi, voulaient lui tirer dessus. Il souhaitait que ce « jeu de la mort », exécuté dramatiquement et avec succès par la femme soldat depuis le Colorado, soit disponible pour tous. « Tirez-moi dessus, mais parlez-moi et regardez-moi dans les yeux », semblait être le défi lancé par l’artiste. « J’ai été profondément choqué par le fait que cette femme, qui répandait la mort sur un autre pays, n’ait pas été capable d’établir un lien avec le lieu où elle envoyait des bombes et où elle provoquait des souffrances depuis son ordinateur. Dans l’interview, elle disait faire ce que son gouvernement lui demandait, et affirmait que ces personnes étaient de toute façon nocives. » Reclus dans la galerie, Bilal a mis sa propre survie entre les mains des internautes ou des visiteurs. « Je n’ai rien apporté à manger ; j’ai volontairement créé une situation dans laquelle mon existence dépendait exclusivement du bon vouloir des gens. D’ailleurs, un artiste n’est que le prolongement de la communauté dans laquelle il vit. » Sans doute d’abord apeuré, Bilal a découvert les dures lois de l’anonymat d’Internet, mais aussi que ses « ennemis » étaient capables d’instaurer avec lui un autre type de rapport. Témoin ce marine qui lui a rendu visite à la galerie et qui est resté discuter plusieurs heures. Mais « les personnes qui fréquentaient le forum de discussion sur Internet ne savaient rien du Moyen-Orient, n’étaient les clichés et la propagande. Lorsqu’on vit dans le confort, on n’a pas réellement envie de participer à un dialogue de nature politique. L’idée maîtresse de l’exposition consistait à placer ceux qui jouaient dans une situation difficile, face à leurs responsabilités ». Avec cette performance, Bilal souhaitait ainsi jeter les bases d’une réflexion sur les conflits qui se déroulent loin de notre monde. L’artiste en a payé les conséquences – il n’arrivait pas à dormir plus de quatre heures par nuit après la fin de l’exposition en raison du choc émotionnel éprouvé dans le rôle de l’ennemi –, mais il a montré ce que signifie à ses yeux combattre pour la justice et la liberté. Ce texte est paru le 14 mars 2009. Il a été traduit par Jimmy Bertini.
LE LIVRE
LE LIVRE

Tirez sur l’Irakien. Art, vie et résistance sous les balles, City Lights

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