Un air de famille
par Elif Batuman

Un air de famille

Tromper la solitude, combler un vide existentiel, sauver les apparences… Au Japon, plusieurs agences proposent depuis les années 1990 des amis, parents, enfants ou époux de location. Cette activité, qui en dit long sur la société nipponne, incite à s’interroger sur la réalité des liens d’affection.

Publié dans le magazine Books, novembre 2018. Par Elif Batuman

Les illustrations de cet article ont été réalisées par Fang Wang pour Books.
Il y a deux ans, Kazushige ­Nishida, un salaryman (1) sexagénaire de Tokyo, s’est mis à louer une épouse et une fille à temps partiel. Sa vraie femme venait de mourir et, six mois plus tôt, leur fille de 22 ans avait quitté le ­domicile familial à la suite d’une dispute et n’était jamais revenue. « Je me croyais solide, me confie ­M. Nishida quand nous nous rencontrons en février dans un restaurant près d’une gare de banlieue. Mais, quand on n’a plus personne, on se sent très seul. » Nishida est grand et légèrement voûté, il porte un costume et une cravate grise et parle d’une voix grave et posée avec un brin d’autodérision. Évidemment, Nishida a continué à se rendre au travail tous les jours, au service commercial d’une entreprise industrielle, et à aller boire un verre ou jouer au golf avec ses amis. Mais le soir il se retrouvait seul. Il pensait qu’à la longue il s’y habituerait, mais en fait il le vivait de plus en plus mal. Il a essayé les bars à hôtesses ; c’est sympa de parler aux filles, mais, à la fin de la soirée, on se retrouve de nouveau tout seul et on se sent bête d’avoir dépensé tant d’argent. Nishida s’est souvenu alors d’avoir vu à la télévision un reportage sur Family Romance [« Roman familial »], l’une des nombreuses agences au Japon qui proposent des familles de substitution. Il a contacté Family Romance et engagé une épouse et une fille pour dîner avec lui. Sur…

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Commentaire

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  1. catherine beeckman dit :

    Après avoir vécu dans 17 pays et dont le Japon pendant 3 ans, je réalise avec joie et parfois avec effroi, que ce que nous avons « vu », entendu et compris (je parle japonais) au Japon…allait traverser les océans et s’imposer sur les continents.
    Il y a au Japon, un « je ne sais quoi » de pré-curseur dans les valeurs et dans certaines pratiques sociales. Un décalage de 10 ans peut être.
    Ce décalage dans le futur est peut être ce qui fascine tous ceux qui visitent ce pays. « Fasciner »….comme dans une boule de cristal kaléidoscopique.

    Catherine Beeckman
    Vancouver, Canada