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Au Japon, amis, parents ou époux à louer

Tromper la solitude, combler un vide existentiel, sauver les apparences… Au Japon, plusieurs agences proposent depuis les années 1990 des amis, parents, enfants ou époux de location. Cette activité, qui en dit long sur la société nipponne, incite à s’interroger sur la réalité des liens d’affection.


Les illustrations de cet article ont été réalisées par Fang Wang pour Books.
Il y a deux ans, Kazushige ­Nishida, un salaryman (1) sexagénaire de Tokyo, s’est mis à louer une épouse et une fille à temps partiel. Sa vraie femme venait de mourir et, six mois plus tôt, leur fille de 22 ans avait quitté le ­domicile familial à la suite d’une dispute et n’était jamais revenue. « Je me croyais solide, me confie ­M. Nishida quand nous nous rencontrons en février dans un restaurant près d’une gare de banlieue. Mais, quand on n’a plus personne, on se sent très seul. » Nishida est grand et légèrement voûté, il porte un costume et une cravate grise et parle d’une voix grave et posée avec un brin d’autodérision. Évidemment, Nishida a continué à se rendre au travail tous les jours, au service commercial d’une entreprise industrielle, et à aller boire un verre ou jouer au golf avec ses amis. Mais le soir il se retrouvait seul. Il pensait qu’à la longue il s’y habituerait, mais en fait il le vivait de plus en plus mal. Il a essayé les bars à hôtesses ; c’est sympa de parler aux filles, mais, à la fin de la soirée, on se retrouve de nouveau tout seul et on se sent bête d’avoir dépensé tant d’argent. Nishida s’est souvenu alors d’avoir vu à la télévision un reportage sur Family Romance [« Roman familial »], l’une des nombreuses agences au Japon qui proposent des familles de substitution. Il a contacté Family Romance et engagé une épouse et une fille pour dîner avec lui. Sur le bon de commande, il avait indiqué l’âge de sa fille et le physique de son épouse (1,52 m, un peu dodue). Coût : 40 000 yens, soit environ 310 euros. La première rencontre a eu lieu dans un café. La fille de location était habillée avec plus de goût que sa vraie fille, mais l’épouse lui a tout de suite fait l’impression d’une femme ­banale, entre deux âges. « À la différence de Mme Matsu­moto », précise-t-il en signalant mon interprète, Chie Matsumoto, de la tête. Chie, qui est journaliste, universitaire et militante et a des cheveux poivre et sel coiffés en épi et des lunettes à monture plastique, rigole en traduisant cette ­description. L’épouse de location a demandé à ­Nishida comment la fille et elle devaient se comporter. Il a montré le mouvement de tête que faisait sa femme décédée pour remettre de l’ordre dans ses cheveux, et les petits coups affectueux que sa fille lui donnait dans les côtes. Puis les deux femmes ont endossé leurs rôles. L’épouse de location l’appelait Kazu, comme sa femme, et rejetait la tête en arrière pour se recoiffer. La fille de location lui donnait de petits coups dans les côtes. Quelqu’un d’extérieur aurait pu les prendre pour une vraie famille. Nishida a réservé une deuxième rencontre. Cette fois, l’épouse et la fille sont venues chez lui. L’épouse a préparé des okonomiyaki, des galettes comme en confectionnait la femme de Nishida, tandis que celui-ci bavardait avec la fille. Ensuite, ils ont dîné et regardé la télé. D’autres dîners en famille ont ­suivi ; en général, c’était à la maison, mais une fois ils sont allés manger des monja­yaki, une autre sorte de galette que la défunte Mme Nishida affectionnait. Ce n’était pas un repas gastronomique, et Kazushige s’est demandé s’il n’aurait pas dû inviter les deux femmes dans un restaurant plus chic. Mais, après tout, les Nishida n’allaient jamais dans ce genre d’endroit. Avant la rencontre suivante, il a eu l’idée d’envoyer à Family Romance un double de ses clés. Quand il est rentré du travail ce soir-là, les lumières étaient allumées, il faisait bon dans l’appartement, et une épouse et une fille étaient là pour l’accueillir. « C’était bien agréable », se souvient Nishida en esquissant un sourire. Quand les femmes sont parties, il ne s’est pas senti malheureux, mais il s’est dit qu’il aimerait bien passer une autre soirée avec elles. Nishida continue à les appeler par les prénoms de son épouse et de sa fille, et leurs rencontres continuent de prendre la forme de dîners de famille, mais les femmes ont jusqu’à un certain point ­cessé de jouer un rôle et « sont redevenues elles-mêmes ». L’épouse de location « sort parfois du cadre de la famille de location » pour se plaindre de son vrai mari, et Nishida lui donne des conseils. Ce relâchement des rôles lui a fait réaliser que lui aussi en jouait un, celui du bon père et mari, veillant à ne pas avoir l’air trop malheureux, disant à sa fille comment tenir son bol de riz. À présent, il se sent plus léger. Il a enfin été capable de parler de sa vraie fille, de l’état dans lequel il s’est mis quand elle lui a ­annoncé qu’elle ­allait s’installer avec un garçon qu’il n’avait ­jamais rencontré, et du fait qu’ils se sont disputés puis brouillés.

Le but : que le client n’ait plus besoin d’une famille de ­location

Sur ce sujet, la fille de location avait beaucoup à dire. Elle trouvait que Nishida n’avait pas eu la bonne attitude et que c’était à lui de faire le premier pas. « Ta fille attend que tu l’appelles. » ­Nishida semble ne plus savoir très bien ce qu’a dit la fille de location, ni à qui elle s’adressait. « Elle jouait un rôle de fille, mais en même temps elle exprimait ce qu’elle ressentait en tant que vraie fille. Pourtant, si on avait été dans un vrai ­rapport père-fille, elle n’aurait peut-être pas parlé aussi franchement. » Nishida a fini par appeler sa fille – ce qu’il n’aurait pas fait, dit-il, si sa remplaçante ne l’avait pas aidé à comprendre son point de vue. Il leur a fallu plusieurs tentatives, mais ils ont enfin réussi à se joindre. Un jour, à son retour du travail, il a trouvé des fleurs fraîches qui avaient été déposées pour sa femme devant l’autel familial et il a compris que sa fille était passée en son absence. « Je n’arrête pas de lui dire de venir me voir, dit-il doucement, en pliant et repliant l’essuie-main que la serveuse lui a apporté. J’espère la revoir bientôt. » Yuichi Ishii, le fondateur de Family Romance, me dit que lui et sa troupe d’acteurs s’emploient à produire ce genre de résultats, c’est-à-dire à ce que le client n’ait plus besoin d’une famille de ­location. Son but, affirme-t-il, est « de faire advenir une société où plus personne n’aura besoin de nos services ». Ishii, la trentaine élégante, arrive tout droit d’une interview à la télévision. Il porte un costume à rayures avec des boutons de manchettes et une épingle à cravate assortie. Sur la carte de visite qu’il me tend figure son visage dessiné et la devise « Plus de plaisir que la réalité ne peut en procurer ». Ishii est né à Tokyo et a grandi au bord de la mer, dans la préfecture de Chiba, où son père était marchand de fruits et sa mère monitrice de natation. Quand il était à l’école primaire, il épatait ses copains avec les canulars qu’il faisait depuis une cabine téléphonique en prenant une voix d’adulte. À 20 ans, il a été repéré par une agence artistique et a fait un peu de mannequinat et de figuration. Il a aussi travaillé comme aide-soignant auprès de personnes âgées. Il me montre sur son téléphone des photos de lui, plus jeune, travesti lors de différentes fêtes dans des maisons de retraite, ­entouré de pensionnaires aux anges. Il adorait avoir le sentiment d’aider les gens et était fier d’être l’aide-soignant le plus ­demandé. De fait, il était déjà un petit-fils de location. Il y a onze ans, une amie d’Ishii, mère célibataire, lui a dit qu’elle avait du mal à inscrire sa fille dans une bonne école parce qu’on donnait la priorité aux enfants de couples mariés. Ishii a proposé de jouer le rôle du papa lors de l’entretien d’inscription. Cela n’a pas marché – la fillette n’était pas habituée à lui et leurs échanges manquaient de naturel –, mais cet épisode l’a encouragé à faire mieux et à « réparer les injustices » en aidant d’autres femmes dans le même cas. En se renseignant pour savoir si quelqu’un avait déjà pensé à créer un service de ce genre, il est tombé sur le site d’une agence de location de proches nommée Hagemashi-tai. Hagemashi-tai, littéralement « J’ai envie de te remonter le moral », a été créée en 2006 par Ryuichi Ichinokawa, un ancien salaryman marié et père de deux garçons. Ichinokawa avait été très choqué cinq ans plus tôt par une attaque au couteau dans une école primaire de la banlieue d’Osaka qui avait fait huit morts, des enfants de l’âge de ses fils. Les tragédies de ce genre sont rares au Japon, et les établissements scolaires ne disposent pas de services d’aide psychologique. Ichinokawa s’est donc inscrit à une formation dans l’idée de devenir psychologue scolaire. Finalement, il a créé un service de consultation en ligne. De là, il s’est diversifié dans la location de proches. Beaucoup de problèmes lui semblaient en effet découler de la ­dis­parition d’un être cher ; la solution la plus simple était de trouver à remplacer cette personne. Ishii a proposé ses services à Hagemashi-tai, mais, à 26 ans, on le trouvait trop jeune pour incarner un père ou un mari, et on ne lui confiait que des rôles d’invité à des réceptions de mariage. Les mariages constituent le fonds de commerce des agences de location de proches, sans doute parce que l’urbanisation, l’exode rural, la diminution de la taille des familles et la fin de l’emploi à vie ne permettent plus de se conformer aux traditions en matière de nombre d’invités. Les mariés sans emploi engagent des collègues et des supérieurs de substitution. Ceux qui ont souvent changé d’école louent des amis d’enfance. Les fiancés qui ne veulent pas s’imposer mutuellement leurs problèmes familiaux font parfois appel à des figurants pour remplacer leurs parents divorcés, en prison ou atteints de troubles mentaux. Un client de Hagemashi-tai a loué des parents parce qu’il ne voulait pas dire à sa promise que ces derniers étaient décédés.   En 2009, Ishii décide de créer son entreprise. Première étape : trouver un nom facile à retenir. En cherchant des expressions en lien avec l’idée d’une famille imaginaire, il tombe sur un texte de Freud de 1909, « Le roman familial des névrosés » (2). Les enfants, dit Freud, pensent à un moment donné que leurs parents sont des imposteurs et qu’eux-mêmes sont en fait issus d’une famille royale ou noble. Pour Freud, ce fantasme est une façon pour l’enfant de surmonter la décep­tion, douloureuse et inévitable, qu’il ressent à l’égard de ses géniteurs. Si les parents ne cessaient pas de nous sembler tout-puissants et infaillibles, comme c’est le cas dans la petite enfance, nous ne deviendrions jamais autonomes. En même temps, comment supporter la perte brutale et irrémédiable de ces êtres qui nous sont si chers ? Le « roman fami­lial » est ce qui permet à l’enfant de s’accro­cher ­encore un peu à cet idéal en le reportant sur des « parents nouveaux et de haut rang », pourvus de traits merveilleux « qui reposent sur les souvenirs réels des parents effectifs, ceux d’un ­niveau plus bas », écrit Freud. De cette façon, l’enfant « n’élimine pas » ses parents mais les « élève », et « tout l’effort visant à remplacer le père par un père plus ­huppé n’est que l’expression de la nostalgie qu’éprouve l’enfant à l’égard de cette époque heureuse et perdue où son père lui est apparu comme l’homme le plus éminent et le plus fort et sa mère comme la femme la plus chère et la plus belle ». En plus de Family Romance, Ishii dirige une agence de casting et une société de conseil en informatique. Il emploie vingt personnes à plein temps, dont sept ou huit travaillent uniquement pour Fami­ly Romance. Il possède dans sa base de données les références de quelque 1 200 comédiens. Les grosses interventions ponctuelles comme les mariages représentent environ 70 % du chiffre d’affaires de Family Romance, le reste venant de prestations personnalisées qui peuvent, comme dans le cas de Kazu­shige Nishida, s’étendre sur des années. Depuis 2009, Ishii a joué le rôle du mari auprès d’une centaine de femmes. Soixante de ces missions sont toujours en cours. Il lui est arrivé au début de sa carrière d’intervenir jusque dans dix familles en même temps – une charge de travail insoutenable. « On a l’impression de porter la vie de quelqu’un sur ses épaules », confie-t-il. Depuis, il a instauré une règle : aucun acteur ne peut tenir plus de cinq rôles à la fois. Un des risques du métier est que le client devienne dépendant. Ishii estime que 30 à 40 % des femmes qui entretiennent des relations suivies avec des maris de location finissent par les deman­der en mariage. Les clients hommes ont moins de risques de s’attacher parce que, pour des raisons de sécurité, les épouses de location leur rendent rarement ­visite chez eux. La femme et la fille de Nishida ont fait une exception parce qu’elles étaient deux. En règle générale, les conjoints loués ne sont pas censés se retrouver en tête-à-tête avec les clients, et le contact physique doit se limiter à se tenir les mains. C’est avec les mères célibataires que la dépendance est la plus difficile à gérer. « On ne peut pas juste les repousser et leur dire froidement : “Non, ça, on ne le fait pas”, parce qu’on a la respon­sabilité de tenir notre rôle sur la durée », explique Ishii. Dans ce genre de cas, la première chose qu’il fait est de limiter la fréquence des rendez-vous à un tous les trois mois. Ça marche avec certaines personnes ; mais d’autres exigent d’avoir des rencontres plus fréquentes. Il arrive qu’il faille mettre fin d’autorité à une prestation. Cet hiver, à Tokyo, j’ai rencontré des collaborateurs de Family Romance et de Hagemashi-tai. Ils sont intervenus dans des mariages, des séminaires spirituels, des salons professionnels, des concours d’humoristes et des soirées de lancement d’albums de jeunes stars de la pop. Une actrice a joué le rôle d’épouse pour un client pendant sept ans ; la véritable épouse avait pris du poids, si bien que le mari en avait engagé une de substitution pour sortir avec ses amis. Cette comédienne a aussi remplacé des mamans obèses lors de fêtes d’école, car les enfants de parents en surpoids font parfois l’objet de brimades. Ichinokawa et Ishii m’ont raconté bien d’autres histoires. Une hôtesse de cabaret a engagé un client pour qu’il la réclame, elle, et uniquement elle. Une femme aveugle a loué un ami voyant pour qu’il l’aide à repérer les beaux garçons dans les bals pour célibataires. Une femme enceinte a engagé une mère pour persuader son petit ami de reconnaître leur enfant, et un jeune homme a loué un père pour se concilier les bonnes grâces des parents de sa petite amie enceinte. Les femmes célibataires que les parents harcèlent pour qu’elles se marient engagent souvent de faux fiancés ou petits amis. Si les parents deman­dent à revoir le garçon, la fille essaiera généralement de ­gagner du temps puis dira qu’au final la relation n’a pas marché. Mais il arrive que les parents ne lâchent pas l’affaire et qu’il faille en faire plus. Ishii raconte que, deux ou trois fois par an, il doit organiser des mariages fabriqués de toutes pièces. Cette prestation est facturée autour de 5 millions de yens [environ 39 000 euros]. Dans certains cas, la mariée invite de vrais collègues, amis et proches. Dans d’autres, tout le monde est acteur, sauf la mariée et ses parents. Le témoin de location fait un discours qui tire parfois des larmes aux faux invi­tés. Quand Ishii tient le rôle du marié, il éprouve des émotions complexes. Un faux mariage, dit-il, est aussi difficile à organiser qu’un vrai. Lui et la cliente le planifient des mois à l’avance. À chaque fois, admet Ishii, « je finis par en pincer pour elle ». Pour ce qui est du baiser des époux, certaines mariées préfèrent le simu­ler alors que d’autres ­décident d’y aller franchement. Ishii essaie de faire comme s’il jouait dans un film, mais souvent, ajoute-t-il, « j’ai l’impression d’être vraiment en train d’épouser la femme ».   De toutes les prestations proposées par Family Romance, la plus surprenante à mes yeux est la « location de réprimandeurs ». Les réprimandeurs se font engager non pas, comme je l’avais imaginé, par des clients qui ont quelque chose à reprocher à un tiers, mais par des personnes qui ont « commis une faute » et ont besoin qu’on les aide à « expier ». Un des acteurs, Taishi, un moniteur de sport de 42 ans, m’a raconté sa première prestation de ce type. Le client était un chef d’entreprise d’une bonne cinquantaine d’années qui se plaignait d’avoir perdu la niaque. Il déléguait à ses subordonnés et allait jouer au golf ou fréquentait des bars à hôtesses aux frais de l’entreprise. Le comptable était au courant de ces dépenses, donc les autres salariés sans doute aussi, et cela lui faisait honte. Impressionné par tant de lucidité et hési­tant à engueuler un chef d’entreprise de quinze ans son aîné, Taishi suggéra à son client de parler avec ses salariés ou d’aller boire un verre avec eux, et de cesser de faire assumer ses dépenses personnelles à la société. Le client répondit par une diatribe sur la distance qu’un patron doit avoir avec ses salariés, expliquant que tout changement d’attitude de sa part intimiderait son équipe. Il refusait d’aller ne serait-ce qu’à une réunion pour vérifier si ses salariés étaient ou non intimidés. La discussion tournait en rond, et cela commençait à agacer Taishi. « Je lui ai dit : “À quoi bon faire appel à nous si vous ne m’écoutez pas ?” » Et, en ne jouant qu’à moitié la comédie, il tapa du poing sur la table. « Votre problème, c’est que vous êtes têtu », ajouta-t-il en lançant la paille de son soda à l’autre bout de la pièce. Les excuses sur commande, qui sont l’envers des réprimandes de location, peuvent s’avérer particulièrement délicates. Ishii me décrit quelques scénarios possibles. Si vous commettez une erreur au travail et qu’un client mécontent ­demande à parler à votre supérieur, vous pouvez engager Ishii pour incarner ce dernier. Ishii se fait passer pour un chef de service et présente des excuses. Si cela ne s
uffit pas, un autre acteur s’excuse en tant que directeur de département. Si ce dernier n’aboutit à rien, Ishii dépêche un patron contrit. Les choses peuvent se compliquer dans la mesure où le vrai chef de département et le vrai patron ignorent qu’ils ont présenté des excuses. Parfois, quand le client mécontent n’a jamais rencontré la personne incriminée, Ishii se substitue au coupable, lequel se fait passer pour son supérieur. Ishii se fait crier dessus et se prosterne en tremblant, tandis que le vrai coupable observe. Ces scènes, confie Ishii, ont quelque chose de surréel et de déplaisant.   Les excuses à propos de relations extraconjugales sont encore plus stressantes. Il peut arriver qu’un mari trompé exige des excuses de la part de l’amant de sa femme ; si celui-ci s’y refuse, l’épouse infi­dèle peut alors recourir à une doublure. La technique d’Ishii dans ces situa­tions est de se faire un tatouage éphémère sur le cou et de s’habiller comme un ­yakuza. Il se rend au domicile du couple, et, quand le mari ouvre la porte, Ishii tombe à genoux et se confond en excuses. Le but est visiblement de désamorcer toute violence éventuelle en alliant surprise, peur et flatterie. Si l’amant est marié, le mari trompé peut demander à voir les deux membres du couple, dans l’espoir de détruire le ménage de son rival. Si bien que l’amant dont l’épouse ignore la liaison finit aussi par engager une femme de substitution. Une actrice me dit que les rôles d’épouse de l’amant sont ceux qu’elle déteste le plus : outre que ces prestations la font se sentir terriblement coupable, elles ont tendance à s’éterniser, et les maris ont un comportement agressif et se crient dessus. Par le biais de Family Romance, j’ai engagé une mère de location pour une prestation de deux heures dans le quartier commerçant de Shibuya. Cette perspective m’angoissait déjà avant que je parte au Japon. La veille de mon départ, ma vraie mère m’avait envoyé un joli e-mail pour me souhaiter bon voyage. Elle y évoquait l’un de nos livres préférés à toutes les deux, Quatre sœurs, une fresque familiale de Junichirô Tani­zaki datant des années 1940 (3). Ma mère m’avait donné son exemplaire quand j’étais au collège, et, ce qui m’avait plu dans ce roman, c’était combien le mode de communication des sœurs Makioka ressemblait au nôtre. Si je suis devenue écrivaine, n’est-ce pas parce que ma mère m’a fait partager sa passion pour Tanizaki et Kōbō Abe ? J’avais à présent la ­possibilité de découvrir beaucoup des endroits dont nous avions lu la description. Mais je trouvais injuste d’aller au Japon sans elle et d’engager de surcroît une mère de substitution. Je rencontre la mère de location au café d’un grand magasin. Je n’ai pas vu sa photo, si bien qu’il me faut un certain temps pour la repérer : une Japonaise d’âge mûr, avec de longs cheveux teints couleur miel. Elle se lève à mon approche. — Maman ! m’écrié-je avec un grand sourire. Elle m’embrasse à son tour, quoique avec une certaine réserve. — Alors, comment procède-t-on ? me demande-t-elle dans un anglais américain sans accent. Vous souhaitez m’interviewer ou vous voulez le jeu de rôle ? Comme je l’ai retenue pour deux heures, je propose de faire les deux. — Ça me fait un peu bizarre, parce que, généralement, quand je joue la mère, la fille a dans les 20 ans, m’explique-t-elle, ajoutant qu’elle en a 56, soit seulement seize de plus que moi. Elle propose le contexte suivant : ma mère est partie vivre au Japon pour une raison quelconque et nous nous revoyons pour la première fois depuis des années. J’accepte. Tout à coup, son expression s’adoucit. — Ça fait si longtemps qu’on ne s’est pas vues. Sa voix aussi est devenue plus douce, plus mélancolique. Je ressens un petit frisson d’émotion. — Oui, ça fait très longtemps. — Je ne sais pas de quoi tu te souviens exactement. Je ne sais pas si tu te rappelles les moments que nous avons passés ensemble. La tristesse dans sa voix me rappelle ma vraie mère quand elle évoquait l’époque où, après le divorce de mes parents, j’ai vécu chez mon père. — Bien sûr que je me souviens, dis-je en guise d’encouragement. (Et je me surprends même à chercher un souvenir réel, avant de réaliser qu’il ne peut pas y en avoir puisque nous venons de faire connaissance.) Enfin, pas de façon très précise. — Eh bien, moi, je me souviens de chaque minute que nous avons passée ensemble, et chaque minute m’est chère. Si seulement il avait pu y en avoir davantage. Je n’ai pas pu passer avec toi autant de temps que j’aurais voulu, à cause de mon travail. Je le regrette à présent. Je sens la panique monter, comme si une diseuse de bonne aventure m’avait dit quelque chose d’étonnamment exact. — Tu étais obligée de travailler dur, lui dis-je. — Et toi, comment ça va ton travail ? Tu n’as pas trop de pression ? Le charme est rompu : ma vraie mère sait tout de mon travail et ne m’aurait jamais posé cette question. Nous arrêtons donc le jeu de rôle et passons à l’entretien. Elle s’appelle Airi et a passé la plus grande partie de son enfance aux États-Unis et au Canada, en raison du travail de son père, chercheur en physique. Dans les années 1970, elle a joué le rôle de « gamine asiatique » dans quelques séries télé. À 14 ans, son père l’a envoyée au Japon pour qu’elle « rentre dans le moule ». Brimée et mise à l’écart parce qu’elle utilisait des mots anglais, elle a appris à rester bouche close jusqu’à ce qu’elle sache parler parfaitement le japonais. À l’issue de ses études, elle a intégré le monde du travail et s’est ­hissée jusqu’au sommet de plusieurs multinationales, avant de quitter son dernier poste il y a deux ans. Airi a rejoint peu après l’équipe de Family Romance et se voit désormais confier deux missions par mois. Elle n’a ni enfants, ni famille proche ; en l’espace de vingt ans, elle a perdu son mari, ses parents et sa grand-mère de 110 ans. Les jeunes femmes qui l’engagent comme mère lui parlent parfois de tout ce qu’elles subissent au boulot. Leurs récits lui ­rappellent tellement ce qu’elle a vécu qu’elle est capable non seulement d’imaginer, mais aussi de ressentir ce qu’aurait pu être sa vie si elle n’avait pas été aussi concentrée sur son travail et qu’elle avait eu des enfants. Airi et ma mère ont beau avoir des parcours et des personnalités différentes, je constate certaines ressemblances entre leurs vies. Ma mère aussi a dû surmonter beaucoup d’obstacles professionnels pour atteindre un niveau élevé dans son ­domaine, dans un pays qui n’était pas ­celui de son enfance. Elle aussi a quitté son travail il y a peu. Quand Airi me parle des choses qui lui plaisent dans sa vie et de celles qui auraient pu aller mieux, j’éprouve un étrange soulagement : elle a été confrontée à peu près aux mêmes difficultés que ma mère mais n’a pas eu de fille ; donc ce n’est pas d’avoir une fille qui lui a créé des difficultés. Nous parlons de l’article pour lequel je l’interviewe. « J’imagine que je n’aurai droit qu’à quelques lignes », me dit-elle, et j’éprouve soudain de la culpabilité envers ma mère de location. Je ressens même une douleur physique quand elle fait une brève allusion à sa situation financière et me dit qu’elle ne pourra pas continuer longtemps comme ça, puis qu’elle me propose de l’engager comme interprète et que je dois lui dire que j’en ai déjà une. Le plus dur, c’est quand elle me dit qu’aucune des filles qui l’ont engagée n’a demandé à la revoir et que je me rends compte que moi non plus je ne la reverrai pas. Quand elle me propose de me faire faire le tour du grand magasin bien que nous ayons dépassé le temps imparti, je me surprends à accepter.   À la suite la restauration de Meiji, en 1868, les réformateurs ont unifié le Japon sous l’égide d’un empereur « restauré » et entrepris, après des siècles d’isolationnisme et de féodalisme, de transformer le pays en une puissance militaire dotée d’une administration moderne. Le nouveau Code civil qu’ils rédigèrent comportait des dispositions relatives à ce que les Occidentaux appellent la famille, un concept sans véritable réalité juridique au Japon ni mot pour le désigner. On forgea un nouveau terme, kazoku, et on élabora un « système familial » sur la base d’une forme très ancienne d’organisation domestique, le ie (la maison). Fondé en partie sur les principes confucéens, le ie reposait sur une hiérarchie très stricte. Le « chef du ménage » administrait l’ensemble du patrimoine et choisissait un membre de la génération suivante pour lui succéder – le plus souvent le fils aîné, mais parfois un gendre, voire un fils adoptif. La continuation de la maison importait plus en effet que les liens du sang. Les autres membres pouvaient soit demeurer dans le ie, soit en intégrer un autre en se mariant (les filles), soit fonder une maison secondaire (les fils). Dans l’idéologie nationaliste de l’ère Meiji, le Japon est une grande famille où l’empereur est le chef de la maison principale et tous les ménages constituent des maisons secondaires. Le « familialisme » est devenu un élément constitutif de l’identité nationale que l’on oppose à l’individualisme égoïste de l’Occident. Après la Seconde Guerre mondiale, une nouvelle Constitution, rédigée ­durant l’occupation alliée, vise à remplacer le ie par la famille nucléaire « démocratique » à l’occidentale. Les mariages forcés sont interdits, les époux deviennent égaux devant la loi (4) et le patrimoine doit être partagé équitablement entre les enfants du couple sans considération de sexe ni d’ordre de naissance. Avec la croissance économique de l’après-guerre et l’émergence de la culture d’entreprise, la famille élargie de type ie disparaît au profit de la famille nucléaire vivant en appartement et composée d’un salaryman, d’une femme au foyer et de leurs enfants. Avec le boom économique des années 1980, les femmes sont de plus en plus nombreuses à travailler à l’exté­rieur. La natalité chute, tandis que le taux de divorces et le nombre de foyers monoparentaux augmentent – ainsi que l’espérance de vie et le nombre de ­personnes âgées. C’est à ce moment qu’apparaît la ­location de proches. En 1989, Satsuki Oiwa, la patronne d’une entreprise de formation tokyoïte, se met à proposer des enfants et des petits-enfants à des personnes âgées délaissées. L’idée lui est venue en entendant des salariés regretter d’être trop occupés pour pouvoir rendre visite à leurs parents. La presse parle abondamment des services d’Oiwa et, en l’espace de quelques années, elle envoie des proches à une centaine de clients. Un couple loue un fils pour écouter le récit des déboires du père – leur vrai fils vit avec eux mais refuse d’entendre ces histoires. De plus, leur petit-fils a ­grandi et ils sont tristes de ne plus pouvoir ­caresser une peau de bébé. Trois heures de présence d’un fils et d’une belle-fille de location dotés d’un bébé et capables d’écouter patiemment des ­histoires tristes sont facturées l’équivalent de 1 100 euros. Parmi ses autres clients ­figure un jeune couple qui cherche des grands-parents de substitution pour leur enfant, et un célibataire qui a loué une épouse et une fille pour voir ce que cela faisait de vivre dans une famille nucléaire comme il en avait vu à la télévision.   Le concept de la location de proches s’est enraciné dans l’imaginaire collectif. En 1993, Misa Yamamura, une célèbre auteure de littérature policière, publie « Affaire de meurtre en lien avec une famille de location », un roman où une vieille dame atteinte d’un cancer se venge de son fils négligent en hypothéquant la maison familiale et en louant un fils, une belle-fille et un petit-fils plus attentionnés. Après son assassinat, on trouve deux exemplaires de son testament – l’un en faveur du fils, l’autre en faveur de la famille de location –, ce qui exacerbe la tension entre les idées ­reçues sur l’amour filial et les liens économiques qui unissent parents et enfants. Depuis, la location de proches a inspiré de nombreuses œuvres littéraires. À Tokyo, je rencontre le critique Takayuki Tatsumi, qui a publié une étude sur cette thématique dans les années 1990. Il ­m’explique que les romanciers postmodernes et queer ont utilisé la figure du proche de location pour représenter la « famille virtuelle », une idée qu’il fait remonter au ie de l’ère Meiji, époque où l’adoption était chose commune et la filiation biologique subordonnée à la préservation de la famille. « Selon Foucault, tout est construit, rien n’est déterminé d’emblée, ajoute-t-il (5). Ce qui compte, c’est la fonction. » Cela me fait penser à une phrase de Satsuki Oiwa que j’ai lue dans un article qui lui était consacré : « Nous ne proposons pas de l’affection familiale, mais de l’affection humaine exprimée par le biais de la ­famille. » On continue à trouver des personnages de proches de location dans la littérature et au cinéma. Il y en a par exemple dans trois films japonais récents que j’ai vus dans des avions. Dans la comédie Dorobou Yakusha ou The Stand-In Thief [« Le voleur comédien »], un orphelin noue des liens affectifs avec toute une série d’inconnus solitaires qu’il rencontre en cambriolant une maison ; dans une autre ­comédie, un beau-père paie le père de sa belle-fille – un bon à rien – pour qu’il passe du temps avec elle. La tonalité de ces portraits semble osciller entre une sorte d’euphorie face à l’alchimie qu’opère le marché en transformant des inconnus en êtres chers et une paranoïa façon Truman Show qui conduit à suspecter tous ses proches de jouer un rôle (6). L’euphorie et l’effroi trouvent peut-être leur origine dans la déréglementation du marché du travail japonais des ­années 1990 et l’érosion du style de vie du salary­man d’après guerre qui s’est ­ensuivie. Aujourd’hui, 38 % des travailleurs ont des emplois précaires (beaucoup d’articles de la presse japonaise consacrés aux proches de location présentent cette activité comme un travail d’appoint pouvant apporter un complément de revenu aux lecteurs). En 2010, le nombre de foyers monoparentaux a dépassé pour la première fois celui des familles nucléaires. Au Japon comme ailleurs, les jeunes d’aujourd’hui sont plus mobiles et ont plus de possibilités d’expression individuelle, mais font moins l’expérience de la sécurité, du collectif et de la famille. Parallèlement, le nombre de personnes âgées augmente. Tatsumi m’a montré un extrait d’un film de 2008 dans lequel une vieille dame se fait volon­tairement avoir par un jeune escroc parce qu’il lui rappelle son fils défunt. Le film est en partie tourné dans un campement de vieux SDF qui a véri­tablement existé à Tokyo. Comme tant d’autres aspects de la société japonaise, on explique souvent le phénomène des proches de location par la dichotomie honne-tatemae, c’est-à-dire entre les sentiments et les désirs personnels et le comportement que la société attend de chacun. La sincérité et la cohérence ne sont pas forcément valorisées en tant que telles, et la dissimulation du honne derrière le tatemae est souvent considérée comme un acte de générosité et de sociabilité et non comme de la tromperie ou de l’hypocrisie. Un exemple : l’homme qui avait ­engagé de faux parents pour son ­mariage parce que les siens étaient morts a fini par l’avouer à sa femme. Aucun problème. Elle a compris qu’il n’avait pas voulu la berner mais juste éviter de créer des complications lors de la cérémonie, et elle l’a même remercié d’avoir fait preuve de tant de considération.   La location de proches telle qu’elle se pratique au Japon est à bien des égards spécifique à la culture locale, mais de tout temps, nous avons payé des incon­nus pour remplir des rôles que nos proches tenaient gratuitement. On ­engageait des pleureuses dans la Grèce et la Rome antiques, en Chine, dans la tradition judéo-chrétienne et dans le monde proto-musulman ; tour à tour, Solon, saint Paul et saint Jean Chrysostome ont dénoncé cette pratique, dont on trouve encore la trace en Chine, en Inde et au Royaume-Uni, où l’entreprise Rent A Mourner [« Louez un pleureur »] opère depuis 2013. Et que sont les baby-sitters, les nounous et les cuisinières, sinon des parentes de location remplissant les rôles traditionnellement dévolus aux mères, aux filles et aux épouses ? En fait, l’idée que la famille c’est de l’amour qui ne s’achète pas est relati­vement récente. À l’époque préin­dustrielle, la famille était l’unité économique de base, et chaque nouvel enfant signifiait une paire de bras supplémentaire. Avec l’industrialisation, quand on s’est mis à travailler à l’extérieur pour un salaire fixe, chaque nouvel enfant signifiait une bouche de plus à nourrir. La ­famille est devenue un sanctuaire d’amour inconditionnel dans un monde régi par le marché. En 1898, l’utopiste féministe Charlotte Perkins Gilman dénonce l’« amour romantique » et le « sacrifice maternel » comme étant des constructions idéologiques, des supercheries destinées à retenir les femmes à la maison (7). On élevait les jeunes filles dans l’idée que l’amour était au-dessus de tout et qu’elles ­devaient cultiver leur beauté pour attirer un mari ; et puis, en vertu d’un contrat tacite, on leur demandait, sans qu’elles y soient préparées, de devenir des nurses, des éducatrices, des femmes de ménage bénévoles à plein temps, mues par un « mystérieux “instinct maternel” » qui se manifestait automatiquement le ­moment venu. Dans le Japon de la fin du XIXe siècle, le régime adopte une « idéologie de l’amour romantique » qui définit le « déroulement idéal d’une vie de femme » en des termes similaires : « amour romantique » (séduction) puis mariage, enfantement, éveil d’un « amour maternel protecteur » et enfin acceptation triomphale d’un rôle désexualisé de « dispensatrice de soins ». C’est ce qu’écrit l’anthropologue Akiko Takeyama dans l’ouvrage qu’elle a consacré aux hosuto kurabu de Tokyo, ces « bars à hôtes » où les femmes paient pour boire un verre en compagnie de beaux jeunes gens prévenants (8). Certaines mères de ­famille dépensent l’équivalent de dizaines ou des centaines de milliers d’euros avec leurs « hôtes » et doivent à cet effet se trouver un job d’appoint, économiser sur les courses ou extorquer de l’argent à leur mari. Cela leur permet de goûter à un peu de romantisme, pour la première fois depuis qu’elles sont devenues des dispensatrices de soins et des ménagères à plein temps et que leur mari s’est mis à les appeler « maman ». En un sens, l’idée de recourir à un conjoint, un parent ou un enfant de location est peut-être moins saugrenue que celle qui veut que l’éducation des enfants et les tâches ménagères soient la manifestation d’un amour romantique qui ne s’achète pas. Une idée que le capitalisme patriarcal a vraisemblablement tout intérêt à ériger en constante humaine universelle. Comme le soulignait le psychanalyste marxiste Wilhelm Reich, quand les femmes accomplissent les tâches ménagères et prodiguent des soins aux enfants gratuitement, les capitalistes peuvent moins payer les hommes. Et l’iniquité ne s’arrête pas là. À partir du moment où les tâches familiales sont accomplies exclusivement et gratuitement par les épouses et les mères, les personnes qui n’ont pas de famille ne peuvent en bénéficier, observe ­Perkins Gilman dans son essai de 1898 Women and Economics : « Seules les personnes mariées et leurs proches ont le droit de vivre confortablement et en bonne ­santé. » Elle proposait comme solution de confier le travail non rémunéré incom­bant à chaque femme au foyer – l’éducation des tout-petits, la gestion du ménage, la préparation des repas et autres – à des spécialistes rémunérés des deux sexes. Mais le plus souvent, ces tâches, au lieu de donner lieu à des professions respectées et bien payées, sont imposées au coup par coup à des femmes de milieux défavorisés afin de permettre à leurs homologues plus privilégiées de faire carrière. Quand Yuichi Ishii parle de « réparer les injustices », il semble avoir en tête à peu près la même chose que Charlotte Perkins Gilman. « Tout être humain a besoin d’un foyer – qu’il soit célibataire, mari ou veuf, qu’elle soit célibataire, épouse ou veuve », écrit celle-ci. Grâce à Family Romance, un homme qui n’a plus de famille comme Kazushige Nishida peut louer une épouse et une fille et, avec elles, les conforts d’un foyer : de bons petits plats, des voix féminines qui lui souhaitent la bienvenue et, de temps en temps, un petit coup affectueux dans les côtes. Il y a neuf ans, Reiko, une assistante dentaire trentenaire, a sollicité auprès de Family Romance les services d’un père à mi-temps pour sa fille de 10 ans, Mana, qui, comme beaucoup d’enfants de mères célibataires au Japon, se faisait harceler à l’école. Reiko s’est vu proposer quatre candidats et a choisi celui qui avait la voix la plus douce. Le père de location leur rend visite régulièrement depuis. Mana, aujourd’hui âgée de 19 ans, ne sait toujours pas qu’il n’est pas son vrai père.  

« Mais tu es qui, en fait ? »

Chie et moi faisons la connaissance de Reiko dans un salon de thé ­bondé près de la gare de Tokyo. La rencontre a été organisée par Ishii, qui nous a dit qu’il nous rejoindrait plus tard. Reiko, 40 ans, est vêtue d’un pull bleu marine, d’une écharpe écossaise et d’un ravissant manteau de laine bleu-vert. — C’est la première fois que je ­raconte mon histoire, nous confie-t-elle à voix basse en jetant des coups d’œil tout ­autour. Elle explique qu’elle a épousé Inaba, le père de Mana, à 21 ans après avoir découvert qu’elle était enceinte. Il est ­devenu violent, et elle a divorcé peu après la naissance de sa fille. Reiko s’est bornée à expliquer à Mana que son père et elle avaient eu un conflit longtemps aupa­ravant, quand elle était bébé ; Mana en a conclu qu’elle avait été la cause du départ de son père, et rien de ce que ­Reiko lui disait ne pouvait la faire ­changer d’avis. À l’école, Mana était renfermée et avait du mal à se faire des amis. À 10 ans, elle évitait autant que possible ses camarades et passait ses journées soit dans le bureau de l’infirmière scolaire, soit enfermée dans sa chambre, dont elle ne sortait que quand Reiko était au travail. Puis Mana a refusé d’aller en classe. Au bout de trois mois, Reiko a appelé Family Romance. Sur le bon de commande – elle en a apporté un exemplaire à notre rendez-vous –, elle a décrit le type de père qu’elle souhaitait pour sa fille. Quoi que Mana puisse faire ou dire, y précisait-elle, celui-ci devrait réagir avec douceur. Quand le nouvel Inaba est venu pour la première fois chez elles, Mana était comme d’habitude dans sa chambre et refusait d’ouvrir. Inaba a réussi à entrou­vrir la porte, et Reiko et lui ont vu Mana blottie sur son lit, la tête enfouie sous la couette. Après lui avoir parlé dans l’embrasure de la porte, Inaba s’est aventuré dans la chambre, s’est assis sur le lit, a caressé le bras de Mana et s’est excusé. À ce stade du récit, Chie cesse de traduire, et je vois que ses yeux sont embués de larmes. Il lui faut un moment pour ­pouvoir prononcer les mots qu’Inaba a dits à Mana : — Pardon de ne pas être venu te voir. Mana s’est extraite de sous la couette mais a évité de croiser le regard d’Inaba. Remarquant au mur un poster du boys band Arashi, il lui a dit qu’il avait été figurant dans un clip du groupe. Mana l’a enfin regardé dans les yeux. Reiko se rappelle s’être demandé dans le couloir : « Qu’est-ce qu’il y a de vrai dans ce qu’il raconte ? » Après ce qui a paru durer une éter­nité, Inaba et Mana sont descendus pour déjeuner – un « repas terriblement laborieux ». Puis Reiko a débarrassé, laissant Inaba et Mana en tête-à-tête. Ils ont trouvé le clip d’Arashi sur YouTube, et Inaba y faisait effectivement une apparition l’espace d’une seconde. Au terme des quatre heures contractuelles, il s’est levé, et Mana, qui semblait presque joyeuse, a eu comme un soupçon : — Oh, tu t’en vas. Mais tu es qui, en fait ? Reiko a décidé de faire intervenir Inaba régulièrement, environ deux fois par mois, pour des prestations de quatre ou huit heures facturées 20 000 ou 40 000 yens [155 ou 310 euros]. Pour pouvoir les payer, elle s’est mise à rogner sur les dépenses alimentaires et à s’habiller aux puces. Au bout de trois ou quatre mois, elle a demandé à Mana, un soir en rentrant du travail, comment s’était passée sa journée, et, pour la première fois depuis des années, sa fille a daigné lui répondre et lui a raconté ce qu’elle avait vu à la télé. Le visage de ­Reiko s’éclaire quand elle évoque la transformation qui s’est produite chez Mana : elle « a finalement compris que son père se préoccupait d’elle » et « est devenue une enfant normale et sociable ». Reiko s’est mise à réserver Inaba des mois à l’avance pour les anniversaires, les réunions parents-professeurs et même des excursions d’une journée à Disneyland ou aux sources thermales du coin. Pour expliquer à Mana pourquoi il ne passait jamais la nuit avec elles, Reiko a raconté qu’Inaba s’était remarié et avait une autre famille. Quand je demande à Reiko si elle ­envisage de dire un jour la vérité à Mana, ses yeux s’emplissent de larmes. — Non, je ne pourrai jamais, dit-elle en éclatant de rire. Elle ajoute, entre rire et larmes : — Parfois, j’aimerais bien qu’Inaba-san m’épouse. Je ne sais pas si je devrais le dire, mais moi aussi je suis contente quand il vient nous voir. Ça ne dure qu’un ­moment, mais ça me rend très très heureuse. Franchement, c’est quelqu’un d’adorable. Vous verrez s’il vient. Reiko a en effet appris qu’Inaba viendrait peut-être nous rejoindre au salon de thé. Quand nous lui disons que, d’après ce que nous savons, c’est Ishii qui doit venir, elle nous répond qu’elle ne connaît personne de ce nom-là. — Je me demande si Inaba-san et Ishii-san ne sont pas une seule et même personne, glisse Chie. Reiko paraît sceptique : elle ne pense pas qu’Inaba soit le patron de Family Romance. Nous restons là un moment toutes les trois à remuer le sucre dans nos infusions au yuzu. Puis voilà qu’Ishii s’avance vers notre table, en blazer et col roulé noirs. — Inaba-san ! s’écrie Reiko. Ishii se présente et s’adresse poliment à Reiko en utilisant la forme de salutation formelle. Elle réagit avec une indignation feinte : d’ordinaire, ils se parlent comme mari et femme. À présent, ils sont assis côte à côte, face à Chie et moi, sans se regarder. L’idée était qu’une fois qu’Ishii nous aurait rejointes je les interviewerais ensemble, mais ils semblent être sur des longueurs d’onde tellement différentes qu’au début je ne vois pas comment m’adresser aux deux en même temps. — Vous êtes-vous demandé quel était le vrai nom d’Inaba-san et ce qu’il faisait dans la vie ? finis-je par demander à Reiko. Elle me répond que non, et que même aujourd’hui elle ne se pose pas la question ; elle a l’impression de le savoir déjà. — Je ne pense pas qu’il change. C’est quelqu’un de très naturel. Maintenant je le vois dans ce contexte, et c’est pareil. Ishii proteste avec un sourire et lui rappelle qu’aujourd’hui elle est sa cliente et non sa femme. — Tu as quelque chose, là, dit Reiko en indiquant le coin de sa bouche. Il se tourne par réflexe vers un miroir et s’essuie les lèvres. C’est le premier d’un des nombreux moments où il semble ­aller et venir entre Inaba et Ishii. Reiko et lui se mettent à évoquer leur premier déjeuner ensemble avec Mana. Reiko avait préparé trois fois trop à manger – des beignets de crevette, du rôti de bœuf, une soupe de maïs… tout ce qu’aime Mana. Et Ishii se rappelle avoir cherché à « manger comme un papa », c’est-à-dire, dans son esprit, « sans hési­ter ni faire des manières ». Il fait une démons­tration en se penchant sur la table, le coude en avant, avec le geste d’enfourner de la nourriture. Cela fait tout à fait patriarcal. Reiko éclate de rire. Son regard croise le mien, et je lui fais un grand sourire en retour. Pas un sourire feint, un vrai sourire. Mais qu’est-ce qui me fait sourire au juste ? Je leur demande la différence entre une vraie famille et une famille de location. Une famille de location a beau ne pas être une vraie famille, répond Ishii, elle peut en un sens représenter « davantage qu’une famille ». Cette idée me paraît quelque peu absconse, mais Reiko dit qu’elle comprend parfaitement. — Si je n’avais pas divorcé et que j’étais toujours mariée, je ne pense pas que je serais en train de rire comme ça, ni que je me sentirais aussi heureuse. La vraie famille, ce n’est pas forcément ce qu’il y a de mieux.   Finalement, elle se lève pour partir. En enfilant son manteau bleu-vert, elle dit qu’elle se sent requinquée. Son visage est rayonnant et plus expressif que quand elle est arrivée. En la regardant s’éloigner, j’ai un peu mal pour elle. J’ai pu constater à quel point elle l’aimait. Ishii s’éclipse aux toilettes, et Chie et moi nous demandons pourquoi il a choisi de révéler sa véritable identité à Reiko en notre présence. Peut-être avait-il besoin de tiers pour rendre crédible ce qu’il tentait de lui dire : qu’il dirigeait une grosse affaire sérieuse, que leur relation n’était pas réelle, qu’ils ne se marieraient jamais. Quand il revient à la table, je lui ­demande s’il a dit à Reiko qu’il pensait qu’il valait mieux mettre un terme aux visites d’Inaba. Il répond que oui. Mana va sur ses 20 ans. — Si Mana se marie et a des enfants, j’aurai des petits-enfants. Bien sûr, ce ­serait formidable, mais fatalement ça ferait encore plus de gens auxquels il ­faudrait mentir – sans parler du mari et des beaux-parents de Mana. Je dis à ­Reiko qu’avant d’en arriver là il faut qu’elle dise la vérité à Mana. — Reiko sera d’accord, vous croyez ? Ishii hésite un instant. — Reiko a sans doute très envie que tout cela continue. Ishii est convaincu que Mana comprendrait parfaitement si on lui disait la vérité. Je me demande s’il n’y aurait pas moyen que Mana voie la chose comme l’histoire d’une mère qui l’adore et d’une sorte de père au rabais, qui, à sa façon, même au rabais, lui a procuré douceur et stabilité. Évidemment, il facture sa prestation l’équivalent de près de 40 euros l’heure, mais le monde regorge de gens qui sont incapables d’être gentils et présents même si on les paie. La gentillesse cesse-t-elle d’en être simplement parce qu’elle est tarifée ? — On me demande souvent pourquoi je ne me marie pas, nous dit Ishii. Il a beau être célibataire, il a rencontré une multitude de futurs beaux-parents, embrassé une dizaine de mariées, s’est excusé d’avoir été infidèle et a même ­assisté à un accouchement. Il s’est tapé des entre­tiens d’inscription dans des écoles privées, des réunions parents-­professeurs, a filmé des compétitions sportives et des remises de diplôme, a passé des journées entières à Disneyland. S’il finit un jour par être père, en quoi ce qu’il éprouvera pour ses enfants sera-t-il différent de ce qu’il éprouve dans le cadre de son travail ? — J’ai peur à présent de me retrouver à jouer le gentil papa, avoue-t-il. Il lui arrive de rêver de Mana et de lui dire qu’il n’est pas son vrai père. — C’est un rêve, alors elle prend ça bien. Elle accepte la vérité, mais ensuite elle me dit : « Tu restes quand même mon papa. » — Vous ne pensez pas qu’en un sens vous êtes son père ? lui demandé-je. Ishii ferme les yeux, l’air las. — Cela prouve que, même si nous ne sommes pas une vraie famille, même s’il s’agit d’une famille de location, les ­rapports que nous entretenons font de nous une sorte de famille. Un soir, de retour à mon hôtel, encore sous l’effet du décalage horaire et un peu perturbée par tout ce que j’ai entendu, je décide de m’offrir un massage dans ma chambre. Deux heures plus tard, une jeune femme souriante frappe à ma porte, se déchausse en entrant et me donne à signer un formulaire par lequel je m’engage à ne pas exiger de massage sexuel et à laisser la porte de la chambre entrouverte si je suis un homme. Tout contribue à une atmosphère onirique : sa voix douce, son toucher habile, le fait que je sois allongée sur le lit. À un ­moment, je réalise qu’elle est à genoux sur le lit à côté de moi. Curieusement, cela ne pose pas de problème qu’on soit au lit comme ça, ensemble. « Comme vous avez les épaules contractées », me dit-elle, parvenant malgré tout à détendre les muscles avec ses doigts. Je me sens pleine d’amour et de gratitude, et je ­réalise que le fait de la payer, loin de me mettre mal à l’aise, me procure joie et soulagement, parce que cela veut dire que je n’ai à me préoccuper de rien. Je peux juste me ­relaxer.  

L’amour inconditionnel peut-il exister gratuitement ?

Ça a tout de l’amour inconditionnel – du type de celui que l’on ne reçoit ni ne requiert de ses proches, parce qu’ils ont des besoins eux aussi, qu’il faudra satisfaire en retour. Elle, je n’ai pas besoin de la masser ou d’écouter ses problèmes, parce que je lui ai donné une somme dont elle peut faire ce qu’elle veut : régler des factures, s’acheter un manteau bleu-vert, ou même payer quelqu’un pour la masser ou écouter ses problèmes. Cette heure durant laquelle elle s’occupe de moi sans que moi je m’occupe d’elle ne sera pas inscrite sur un registre où s’accumulera au fil des années son ressentiment à mon égard. Je n’ai pas à me sentir coupable : c’est pour cela que je paie. J’étais partie du principe que la loca­tion contrevenait à l’idée d’amour incon­ditionnel. J’en suis à présent à me deman­der si l’amour inconditionnel peut exister gratuitement. Les questions que je me suis posées sur ce qu’Ishii éprouve réellement pour Reiko et sa fille s’éclairent quand je les pose en ces termes. On peut faire à titre professionnel, pendant un temps donné et en échange d’argent et de reconnaissance, des choses qu’on ne peut pas faire indéfiniment et gratuitement. Je sais qu’Ishii s’est beaucoup préparé à sa prestation en visionnant des comédies familiales pour voir comment marche, parle et mange un « gentil papa ». Dans la même idée, j’ai lu quelque chose à propos d’un employé d’un bar à hôtes qui avait étudié des ­romans d’amour pour pouvoir anticiper et satisfaire les besoins de ses clientes, et qui n’avait, du coup, plus de temps pour sa vie personnelle. « L’amour idéal, pour les femmes, ça demande beaucoup de travail, et c’est pratiquement impossible dans la réalité. » Il disait qu’il n’aurait jamais pu se donner autant de mal pour une véritable petite amie. Je repense aussi à ce que m’a dit Kenji Kameguchi, un professeur de psychologie qui essaie depuis trente ans de promouvoir la thérapie familiale dans un pays stoïque et allergique aux conflits, où la psychothérapie reste stigmatisée. Pour lui, la location de proches possède les mêmes fonctions qu’une technique de thérapie de groupe comme le psychodrame, à travers lequel les patients jouent ou improvisent les expériences passées des uns et des autres. Le jeu théâtral est souvent d’une plus grande aide que la parole parce que, même quand on est incapable d’exprimer son problème – parce qu’il est trop affreux à dire, ou qu’on ne trouve pas les bons mots, ou qu’on ne sait pas en quoi il consiste –, on peut toujours le mettre en scène avec quelqu’un d’autre. Sous cet angle, le transfert, un élément clé de la thérapie freudienne, peut s’analyser comme un processus par lequel le patient voit dans le psychanalyste un proche de location ou, pour reprendre la formule de Freud, « la réincarnation d’une personne importante issue de son passé ou de son enfance ».   — Cet article est paru dans The New Yorker le 30 avril 2018. Il a été traduit par Jean-Louis de Montesquiou.
LE LIVRE
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レンタル家族殺人事件 (« Affaire de meurtre en lien avec une famille de location ») de Misa Yamamura, Bungeishunju, 1993

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