Orwell neurologue
par Israel Rosenfield et Alma Terrasse

Orwell neurologue

La « novlangue » mise en place par Big Brother vise à exclure tout autre mode de pensée que celui qu’impose le Parti. Elle interdit les métaphores, efface le passé et le reconstruit sans cesse pour installer l’individu dans un univers parallèle au sien. Ce faisant, Big Brother s’en prend au fonctionnement même du cerveau.

Publié dans le magazine Books, novembre 2018. Par Israel Rosenfield et Alma Terrasse

©Columbia Pictures

Dans 1984 (ici l’adaptation de Michael Anderson, 1956), la novlangue estropie le langage avec une remarquable précision, ce qui se retrouve dans certains troubles neurologiques.

Dans 1984, le roman dystopique de George Orwell, le Parti se maintient au pouvoir grâce à un contrôle total des pensées et des actions des citoyens. Winston Smith, rédacteur au ministère de la Vérité, réécrit l’histoire en permanence. La novlangue (1), langue officielle de la société, écrit Orwell, « visait à exclure tout autre mode de pensée […] Il fallait donc créer de nouveaux mots, mais aussi et surtout éliminer les mots indésirables et dépouiller ceux qui restaient de leurs sens hétérodoxes, et d’ailleurs de tout sens second dans la mesure du possible. Prenons un seul exemple : le mot “libre” existait toujours, mais seulement dans des énoncés comme “ce siège est libre” » . Le sujet d’Orwell est bien sûr la politique et la société, pas les troubles neuro­logiques, mais 1984 livre cependant de remar­quables intuitions sur ces derniers. La novlangue est d’une grande précision, ce qui se retrouve dans certaines affections neurologiques. Certains ­patients sont inca­pables de comprendre les méta­phores ou les généralisations. Ils ne se soucient pas de se contredire. À la suite d’un AVC, par exemple, le patient dont le bras est paralysé ne le reconnaît pas comme sien. Si, à l’aide d’une ­seringue, on lui injecte de l’eau froide dans l’oreille, cela active les canaux du système vestibulaire de l’oreille interne. Soudain, sans qu’il ait le sentiment de se contredire, il dit : « Regardez ! C’est mon bras ! Il est ­paralysé. » Et quand le médecin lui dit qu’il y a quelques instants il niait qu’il s’agisse de son bras, le patient…

Découvrez la Booksletter !

Inscrivez-vous à la Booksletter et bénéficiez d'un mois d'abonnement Web gratuit !
Déjà abonné ? connectez-vous !
Imprimer cet article
0
Commentaire

écrire un commentaire