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Amerigo l’imposteur

L’Amérique doit son nom à Amerigo Vespucci, filou notoire qui parvint à se faire passer pour son découvreur. Histoire d’une étonnante falsification.

La chance, dit-on, sourit aux vauriens. Amerigo Vespucci doit ainsi sa postérité au simple fait que quelqu’un s’avisa de baptiser un continent de son nom, sans se soucier des conséquences. Or la chance considérable du Florentin est sans commune mesure avec l’étendue de ses méfaits. Et il est fort malaisé de faire le récit des exploits d’un imposteur tout en faisant étalage de ses mystifications (géographiques, astronomiques…). Felipe Fernández-Armesto offre donc un beau cadeau au lecteur en s’attelant si brillamment à la tâche, levant le voile sur la vie de celui qui passe volontiers pour une sorte d’alter ego de Colomb. L’histoire commence à Florence, où Amerigo Vespucci naît en 1454. Les relations commerciales de la ville avec Séville sont alors en plein essor. Étudiant médiocre, Amerigo devient vite « une espèce de charlatan », raconte Fernández-Armesto, «un proxénète », « un entremetteur », non sans un « côté jouisseur et picaresque qui lui permettait de tirer de menus profits des bas-fonds, au moyen de trafics hasardeux et de fréquentations douteuses ». Il s’adonnait, en outre, à «l’escroquerie » et autres « activités fort peu honnêtes ».

L’appel du Nouveau Monde

Finalement, son existence à l’ombre des Médicis tourna mal et Amerigo part s’installer à Séville, en 1492. Mais la réussite n’est pas davantage au rendez-vous. Il opte alors pour la fuite en avant, vers les Amériques, au sei

n de l’expédition dirigée par le navigateur Alonso de Ojeda en 1499. Un voyage dont notre escroc ne manqua pas de tirer parti.

Au cours du périple, le Florentin se forge un parfait curriculum de navigateur et d’astronome, capable même de calculer des longitudes. Et Fernández-Armesto d’analyser l’enchevêtrement de supercheries, de demi-vérités et autres falsifications que l’homme accumula dans ses écrits à l’issue de ce voyage et de celui qu’il effectua en 1501 au Brésil. « Nombreuses sont les sources apocryphes qui dénaturent l’histoire des découvertes. Plus que tout autre genre historique, celui-ci s’appuie sur des cartes et des récits autobiographiques : documents particulièrement sujets aux distorsions. » Mais qui donc aurait osé contester les allégations de Vespucci selon lesquelles « il avait découvert un quatrième continent» ? Comment savoir, à l’époque, que le découvreur du Brésil était Pedro Álvares Cabral, et non lui ?


Le baptême de l’Amérique

Pourtant, « le baptême de l’Amérique échappa à l’entendement et au contrôle de Vespucci ». Et la réussite de toute l’opération tient autant à un tour de passe-passe éditorial qu’au marketing dont cette affaire semble avoir été entourée. Au début

du XVIe siècle, deux cartographes (Martin Waldseemüller et Mathias Ringmann) préparent en effet une mise à jour du Guide géographique de Ptolémée. Les savants ont entre les mains les textes mensongers de Vespucci, au moment même où le projet initial apparaît une gageure économique et éditoriale. Ses promoteurs décident sans tergiverser de « prendre un raccourci » : ils rédigeraient une introduction au texte ancien de Ptolémée et y adjoindraient une mappemonde actualisée au gré des dernières découvertes. Le résultat, la Cosmografia Introductio, fut une singulière nouveauté dans le monde de l’édition : la carte en question se présentait sous forme de papier peint pliable, d’une surface de quelque quatre mètres carrés ! On vit bientôt apparaître des fragments de celle-ci en fascicules qui, collés sur une sphère en bois, permettaient à l’heureux propriétaire d’avoir chez lui le nouveau monde à ses pieds.

Ce faisant, les auteurs de la supercherie validaient – et pour cause ! – l’attribution par Vespucci à lui-même de la découverte d’un quatrième continent. Comme les trois premiers, il devait en bonne logique être du genre féminin. Ainsi naquit l’Amérique. « Je ne vois pas pour quel motif quiconque désapprouverait logiquement un nom dérivé de celui d’Amerigo, le découvreur, un habile homme de génie », observaient Waldseemüller et Ringmann en 1507. « Un nom approprié serait Amerige qui, en grec, signifie “pays d’Amerigo”, ou América  (1), puisque l’Europe et l’Asie ont reçu des noms de femme. »


Ce texte été traduit de l’espagnol par Liliane Hasson.

LE LIVRE
LE LIVRE

Amerigo, l’homme qui donna son nom à un continent, Tusquets

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