Soutenez la presse indépendante ! Abonnez-vous à Books, à partir de 8€/mois.

L’amour aux temps de Ceausescu

Dans la Roumanie des années 1980, l’avortement reste interdit et les produits alimentaires sont rationnés. Veronica D. Niculescu se place sous le patronage de Borges et de Tchekhov pour relater cette sombre époque.


© Carlos Muñoz Yagüe / Divergence

Dans un orphelinat de Bucarest, en janvier 1990, un mois après la chute du régime de Ceaușescu. L’abandon d’enfants est l’une des conséquences de la politique nataliste menée par l’État roumain.

Après avoir exploré les possibilités narratives de la prose courte (avec les recueils Adeb, « L’orchestre orange » et « Rouge, rouge, velours », salués par la critique), Veronica D. Niculescu s’est aventurée sur le territoire de la poésie (avec deux recueils jumeaux de petites histoires en vers, « La symphonie anima­lière » et Hibernalia), de la litté­rature jeunesse et, plus récem­ment, du roman.

L’univers de cette voix tout à fait singulière de la littérature rou­maine, dont les registres multi­ples et le lyrisme inné charment le lecteur, oscille en permanence entre le réel et le fantastique, entre l’éveil et le rêve. Son der­ nier roman, Toți i copiii librăresei, cache derrière un épais tissu de mots un mécanisme aussi délicat que celui d’une montre. Sous le couvercle, ce mécanisme constitué de petites pièces, de détails d’ordre psychologique et historique, de renvois inter­ textuels et de parallèles donne naissance à une existence secrète et émouvante. Cette captivante vie intérieure est celle de la pro­tagoniste, Silvia Albu, qui offre une perspective entièrement féminine du régime communiste de Nicolae Ceaușescu durant sa dernière décennie, la plus bru­tale – les années 1980.

À travers le regard subjectif et meurtri de Silvia, le lecteur découvre l’histoire de dizaines – voire de centaines – de milliers de femmes qui ont subi, de 1966 à 1989, les effets du tristement célèbre décret 770 interdisant l’avortement. Seules pouvaient bénéficier d’une interruption volontaire de grossesse les femmes de plus de 45 ans (plus tard, la limite d’âge sera abaissée à 40 ans, avant d’être de nouveau fixée à 45 ans) ou ayant donné naissance à quatre enfants (plus tard cinq), ainsi que les femmes souffrant de certaines pathologies ou dont la grossesse comportait un risque pour leur santé. Cette interdiction se doublait d’un accès très difficile aux moyens de contraception, le plus souvent des préservatifs chinois vendus dans des boîtes ornées d’un papillon aux ailes bariolées.

Les femmes qui se faisaient avorter à leur domicile ris­quaient aussi bien la mort par septicémie que la prison. De même, les médecins et infir­mières qui réalisaient des IVG clandestines étaient emprison­nés. Le projet grandiose du couple Ceaușescu était de faire augmenter de manière spectacu­laire la population du pays. Alors, quand le personnage principal du roman, Silvia Albu, tombe enceinte à seu­lement 17 ans, c’est un véri­table tremblement de terre qui frappe sa vie et sa famille. La triste fin de cette histoire se superpose, symboliquement, à la fête nationale du 23 août, qui marquait la « libération » du pays par la « révolution socia­liste et anti­impérialiste », en 1944. Un mensonge historique, puisque c’est le roi Michel qui avait pris ce jour-­là la décision de retourner les armes contre l’Allemagne nazie, alliée de la Roumanie. L’histoire fabriquée par le régime communiste était célébrée avec une joie tout aussi fausse, à travers des manifesta­tions gigantesques sur le modèle nord-­coréen censées exprimer la gratitude du peuple envers son leader suprême.

La superposition de la tragé­die personnelle et des festivités met en évidence l’hypocrisie, le dédoublement et le mensonge général qui régissaient la vie des Roumains et, surtout, des Rou­maines. L’amour aux temps du communisme était intimement lié à la mort. À chaque fois, la fille ou la femme voyait le visage de la mort lui sourire affreuse­ment durant l’acte sexuel.

Au moment où commence le roman, Silvia Alba est de retour à Pitești, sa ville natale, située dans le sud de la Roumanie. Silvia travaille dans une librairie, et son petit univers est rythmé par les visages des enfants du quartier, qui sont ses princi­paux clients. Avec l’argent que leur donnent leurs parents, ils viennent acheter des cahiers et des poupées, des livres et des gommes chinoises parfumées, ainsi que d’autres menus objets colorés qui émerveillent leurs sens. Leur présence remplit le vide creusé dans le ventre et l’âme de la libraire ; ces « enfants de la librairie » deviennent un peu les siens, parce qu’elle leur ouvre les portes d’un monde miraculeux et essaie d’exaucer leurs vœux.

Toți copiii librăresei est donc un roman à la fois sur la féminité et sur l’enfance. À l’instar de l’amour, cette dernière est fra­gile ; elle se tient sur le seuil de l’au­-delà.

En 1981, Nicolae Ceaușescu avait décidé de tenter de rem­bourser dans son intégralité la dette extérieure de la Rouma­nie. Par conséquent, les produits roumains étaient pour la plupart exportés, tandis que, dans le pays, les aliments étaient rationnés et les queues devant les magasins institutionnalisées. La vie devint une lutte pour la survie et éle­ver un enfant, une tâche presque impossible. Des mots impen­sables commençaient à sortir de la bouche de parents effarés : « anémie », « rachitisme »… Tout au long du roman, les figures d’enfants sont des apparitions maigres, pâles, aux os de verre, qu’on dirait à tout moment sur le point de se briser.

Mais, dans ce paysage social terrible, fait de files d’attente interminables et de parents épuisés et désespérés, l’exubé­rance de l’enfance explose avec une force inouïe. Le spectacle est à la fois troublant et apai­sant pour la libraire, qui oscille entre ses souvenirs douloureux et la joie que lui procure la fré­quentation de ces enfants s’obs­tinant à vivre et à s’épanouir au milieu des décombres. Cette dichotomie positif­-négatif, vie­ mort, structure en profondeur le roman à la fois attachant et effrayant, lumineux et sombre de Veronica D. Niculescu.

Après l’épisode traumatique de son adolescence, la libraire amorce un retour à la vie grâce à ses petits clients mais aussi à la rencontre décisive avec un horloger, arrivé à Pitești après le tremblement de terre de 1977 qui a ravagé Bucarest. Cette rela­tion s’inscrit sous le signe d’une passion commune, la littérature, qui leur permet de s’évader d’une réalité quotidienne déprimante.

Plusieurs livres ponctuent leurs échanges, qui ne sont pas sans rapport avec le récit. Il s’agit surtout du recueil Le Livre de sable, de Jorge Luis Borges, et de la nouvelle La Petite Classe, de Tchekhov 1.

Aussi bien chez Borges que chez Veronica D. Niculescu, le temps est l’un des éléments centraux du récit. Dans Toți copiii librăresei, on assiste à une tentative d’exorciser le passé et de créer les prémisses d’un avenir sup­portable. Enfermée dans un pré­ sent pétrifié et sans espoir, Silvia retrouve une issue et un sens à sa vie grâce à l’aide de l’horloger, le seul capable de réparer le temps – en lui permettant de s’écouler à nouveau – et le cœur brisé de la jeune femme. Leurs rendez­-vous et leurs promenades deviennent l’écho de la rencontre miracu­leuse d’Ulrica et de Javier dans l’une des nouvelles de Borges, scellée par la présence du loup, figure animalière tutélaire des deux textes.

C'est gratuit !

Recevez chaque jour la Booksletter, l’actualité par les livres.

Pour ce qui est de La Petite Classe, de Tchekhov, Veronica D. Niculescu s’adonne à un exer­cice de réécriture postmoderne. Dans un chapitre du roman, le jeu de loto du texte original est remplacé par une partie de cartes qui a lieu dans un appartement communiste de Pitești. La sim­plicité du jeu, au cours duquel les enfants se montrent tour à tour exaltés, tristes ou fâchés pour finir par s’endormir dans le même lit, dégage un sentiment de légèreté, la légèreté d’un être qui vit une existence heureuse, solidaire et sans soucis.
De même que les œuvres de Borges, celles de Tchekhov reposent sur une simplicité apparente et mettent en évi­dence, à travers des instantanés du quotidien, des réalités et des vérités poignantes. Veronica D. Niculescu utilise la même approche dans son roman, proposant au lecteur un style simple, presque enfantin, qui dissimule des sentiments et des transformations complexes. L’histoire prend souvent l’allure d’un Bildungsroman existentiel et sentimental, dans le sens où il suit la métamorphose de Silvia, son retour à la vie et à la joie. La perspective féminine de l’expérience sociale représentée par le décret 770 et le ration­nement des aliments à partir de 1981 offre aussi au lecteur un excellent outil sociologique qui lui donne accès à la petite his­toire – celle des individus écrasés par la grande.

 

— Andreea Apostu est une universitaire roumaine spécialiste de littérature comparée. Elle contribue régulièrement à l’hebdomadaire culturel roumain Dilema Veche.

— Cet article est paru dans Le Grand Continent le 6 mars 2020. Cette revue en ligne, dont Books est partenaire, est publiée par le Groupe d’études géopolitiques de l’École normale supérieure. Elle traite de l’actualité dans une perspective européenne et propose chaque semaine le compte rendu d’une œuvre de fiction parue récemment dans un pays d’Europe.

 

Notes

1. Aussi traduite en français sous le titre La Marmaille.

LE LIVRE
LE LIVRE

Toti i copiii libraresei (« Tous les enfants de la libraire ») de Veronica D. Niculescu, Polirom, 2020

SUR LE MÊME THÈME

Littérature Seconde Guerre mondiale : peut-on être juif et hongrois ?
Littérature Nico Bleutge, ou comment être un poète allemand au XXIe siècle
Littérature Au cinéma avec Alberto Moravia

Aussi dans
ce numéro de Books

Booksletter,
c'est gratuit !

Retrouvez gratuitement la Booksletter
chaque samedi matin dans votre boîte email.