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Au Mexique, des civils en guerre contre les cartels

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Dans le Michoacán et le Guerrero, où la population est la première victime de la violence inouïe des narcos, des milliers de citoyens ont pris les armes pour libérer les villages de l’emprise des cartels. Avec succès. Mais qui sont ces vigilantes ? Les héros dont le pays avait besoin, ou les instruments de forces obscures, voire de nouveaux tyrans en puissance ? Reportage dans la zone grise entre justice et vengeance, État de droit et loi de la jungle, armée populaire et milice paramilitaire.

Deux ans après avoir été torturé, il était encore harcelé par la douleur. Les narcos l’avaient frappé au bas du dos avec une planche en bois, technique qui provoque des hémorragies internes et lèse des organes. Elías ressent la douleur quand il s’assied ou fait des mouvements brusques. Parfois elle le réveille la nuit. Mais la souffrance peut être aussi une source d’énergie, me confie-il. Quand elle le tenaille, il se rappelle pourquoi il veut la justice. Pourquoi il la recherche en portant un gilet pare-balles et une kalachnikov à la main. Elías, un homme d’âge mûr qui cultivait des citronniers à Antuñez (1), dans l’État du Michoacán, a été torturé par des sbires du cartel des Chevaliers Templiers (2) parce qu’il n’avait pas payé sa « quote-part » du racket. Ils l’ont amené dans une ferme de la sierra et tabassé pendant trois jours, l’abandonnant à moitié mort de faim. Maintenant, c’est lui qui passe au peigne fin ces mêmes collines avec des centaines d’hommes armés et ce sont les narcos qui fuient pour sauver leur peau. « Les Templiers savent faire du mal, ils savent torturer et ils savent tuer. Mais à présent que nous sommes armés, ce sont eux qui nous craignent », confie Elías pendant que son groupe d’autodéfense fouille une planque du cartel dans le relief accidenté de la région de Tierra Caliente. Ils soulèvent les lattes du plancher pour voir si les narcos ont entreposé des armes. Dans une casserole, un ragoût de porc entamé indique que les Templiers étaient là quelques heures plus tôt. « Ce sont des lâches ! s’écrie Elías. Ils filent comme des cafards. » Je me demande si, aiguillonné par la douleur, Elías cherche justice ou vengeance. Y a-t-il une différence entre les deux ? D’autres membres de la milice me disent ouvertement vouloir que le sang coule pour venger leurs proches tués par le cartel. Certains, au contraire, affirment ne souhaiter que la paix pour retourner à leurs récoltes et à leurs affaires dès que les Templiers auront disparu. En attendant, à mesure qu’elles « libèrent » des villages, les milices d’autodéfense trouvent de nouvelles fosses de cadavres en décomposition.   carte cartels   Cette question de la justice et de ce qu’elle signifie aux yeux de la population est capitale pour comprendre les raisons qui ont poussé des milliers de civils à prendre les armes contre les cartels de la drogue dans les États du Michoacán et du Guerrero (3). Chaque jour, la télévision diffuse des images qui créent un sentiment mélangé d’inquiétude et d’espoir : des civils armés qui chassent le crime organisé. Dans les villages situés sur la ligne de front, je rencontre des habitants qui oscillent entre l’euphorie, à l’idée que les cartels puissent être vaincus, et la peur : et si les milices d’autodéfense devenaient de pires tyrans que les narcos ? La plupart s’accordent à dire que l’incapacité du gouvernement mexicain à faire régner la justice dans certaines communautés explique la naissance de ces groupes. Mais la question de savoir jusqu’où les civils peuvent rendre eux-mêmes la justice et suppléer l’État reste ouverte. Pour le meilleur ou pour le pire, les milices d’autodéfense sont l’un des plus importants mouvements qui soient apparus au cours de la dernière décennie. Il existe à présent des dizaines de formations composées de milliers de civils armés dans le Michoacán et le Guerrero, et certains signes attestent l’émergence de groupes semblables dans au moins huit autres États. Ces mouvements ont bouleversé la dynamique de la guerre contre les narcos qui sévit au Mexique depuis plus de sept ans, au prix de plus de 70 000 morts (4). Avec l’appareil de sécurité de l’État et les escadrons de la mort des cartels, les milices d’autodéfense constituent la troisième force en présence dans ce conflit. Elles ont transformé physiquement le champ de bataille en édifiant des barrages qui s’étendent de la Tierra Caliente du Michoacán à la Costa Chica du Guerrero. Mais la confusion règne sur la nature réelle des milices. Assiste-t-on à la résurgence des groupes civils armés qui avaient participé à la lutte pour l’indépendance puis à la révolution mexicaine ? Ou s’agit-il d’un phénomène nouveau et postmoderne, alimenté par Facebook et YouTube ? Représentent-elles véritablement un mouvement civil indépendant ? Sont-elles au contraire les pions d’autres cartels ou de forces politiques obscures ?   « Plutôt armés que ligotés » Les milices d’autodéfense transcendent étrangement les clivages politiques et attirent (ou effraient) les responsables de gauche comme de droite. Certains voient leurs membres comme les héros dont le Mexique avait besoin après des années d’exactions de la part des organisations criminelles. Elles sont souvent décrites comme un mouvement social et convoquent l’aura de romantisme qui nimbait les guérilleros du XXe siècle. Les images de paysans et de fermiers kalachnikov au poing se sont multipliées sur Internet, accompagnées de slogans tels que « plutôt armés que ligotés ». Mais les groupes d’autodéfense attirent aussi les milieux plus conservateurs, petits propriétaires et autres hommes d’affaires de la classe moyenne qui défendent leurs biens et leur famille. En outre, il existe une sympathie particulière pour les milices chez les Mexicains des États-Unis, où se produisent des manifestations sporadiques en leur faveur. L’idée de ces vigilantes (« sentinelles ») est en phase avec la tradition américaine du port d’armes et fait écho aux milices qui patrouillent le long de la frontière pour lutter contre l’immigration clandestine. D’autres craignent au contraire que le mouvement n’ait engendré un monstre bientôt impossible à maîtriser. D’anciens criminels ont rejoint les rangs des milices et commandent des checkpoints, arrêtent des suspects et fouillent des maisons. Certains de ceux que j’ai interrogés avaient été détenus aux États-Unis pour trafic de drogue, d’autres étaient d’anciens sicaires des Chevaliers Templiers ayant changé de camp lorsque les milices avaient investi leurs localités. L’accusation selon laquelle le cartel de Jalisco Nueva Generación (5), organisation rivale des Templiers, soutient certains éléments des groupes d’autodéfense apparaît également crédible. La comparaison avec les paramilitaires colombiens, responsables d’atroces massacres, est récurrente. L’une des critiques les plus sévères émane de Human Rights Watch, dont le directeur pour les Amériques, José Miguel Vivanco, estime que ces groupes ne sont pas un remède mais une maladie. « Les milices d’autodéfense sont un cancer dont la Colombie a souffert pendant des décennies. Il est très facile de reproduire ce type d’erreur et de créer un monstre de Frankenstein qu’aucun État ne parvient plus à contrôler. » Les différences entre les groupes d’autodéfense mexicains et les paramilitaires andins sont pourtant nettes. Les milices colombiennes étaient politisées dès le début : elles luttaient contre des guérilleros marxistes (6). En revanche, les milices mexicaines combattent des cartels de narcotrafiquants sans véritable idéologie. C’est d’ailleurs pourquoi une partie de la gauche les considère avec une plus grande sympathie.   Une politique confuse et versatile Les hommes politiques du pays ont soigneusement évité de prendre clairement position sur le sujet. Considérant les souffrances et les crimes violents subis par la population ces dernières années, la plupart se refusent à condamner ouvertement des groupes armés qui violent la loi et menacent le monopole étatique de la violence. Le Parti de la révolution démocratique [PRD, gauche] est une force politique importante dans le Michoacán et le Guerrero. Mais quand je demande au député Carlos Reyes, porte-parole du PRD au Congrès, quelle est la position de son parti sur le mouvement d’autodéfense, il répond qu’il « n’y en a pas » : « Il existe une multitude d’opinions sur le sujet, parfois totalement opposées, confie-t-il. Certains le voient comme un mouvement social, d’autres insistent sur la nécessité de renforcer l’État. » De la même façon, le gouvernement du président Enrique Peña Nieto (7) a mené jusqu’à présent une politique confuse et versatile. Parfois, il a ignoré les milices ; parfois, la police fédérale et les militaires ont arrêté certains de leurs membres ; mais, parfois, les forces de l’ordre ont travaillé avec elles. Après la nomination d’Alfredo Castillo en janvier 2014 à la tête de la Sécurité du Michoacán, l’armée et la police fédérale ont agi de concert
avec les milices pour en finir avec les principaux chefs des Templiers. Mais, en mars dernier, la police a recommencé d’arrêter des membres des groupes d’autodéfense. Cette politique ambiguë a peut-être aidé le gouvernement à étouffer les protestations au Michoacán et au Guerrero au cours des premiers mois de l’année, sans combattre ni soutenir complètement les milices. Mais, à long terme, c’est dangereux. Si le pouvoir n’adopte pas une position claire, les milices pourraient devenir de plus en plus incontrôlables. Toute stratégie en la matière doit tenir compte de la diversité des groupes, de leurs méthodes et de leurs objectifs. Il faut en particulier faire la distinction entre polices communautaires et milices d’autodéfense. En règle générale, l’expression police communautaire désigne les troupes constituées par des hommes de villages indigènes, qui rendent des comptes à des assemblées et fondent leur légitimité sur des lois d’autodétermination. Normalement, ces policiers portent un uniforme, des armes de petit calibre et agissent à visage découvert. En revanche, les milices d’autodéfense sont surtout présentes dans des localités et des villes non indigènes, possèdent des armes puissantes et agissent de façon offensive pour s’emparer de nouvelles zones. Cependant, la ligne de partage entre les deux est floue. De nombreuses milices d’autodéfense prétendent être une police communautaire et comptent dans leurs rangs des membres indigènes. Les lois permettant de former une police communautaire et de fixer l’étendue de ses prérogatives sont âprement débattues. Et l’origine des groupes armés civils est étroitement liée à celle de la police communautaire. C’est là un point important : cette solution radicale au problème de la lutte contre les cartels a vu le jour pour la première fois dans des communautés indigènes déshéritées. Depuis la Conquête au XVIe siècle, les régimes alternatifs de justice indigène ont toujours coexisté avec le système général. Le phénomène actuel des polices autochtones a gagné en puissance quand la Coordination régionale des autorités communautaires (CRAC) a été fondée dans l’État du Guerrero en 1995, après le soulèvement zapatiste (8), à une époque où les droits indigènes étaient fortement soutenus. La CRAC est formée de volontaires qui servent entre un et trois ans, pendant lesquels la communauté les entretient et les nourrit. Ils portent des uniformes spécifiques et sont armés de fusils de chasse. Ces dernières années, quand le racket et les enlèvements commis par les cartels ont ravagé l’État du Guerrero, la police communautaire s’est développée car les populations cherchaient à se défendre, explique Eliseo Vilar, coordinateur régional de la CRAC. À présent, 1 500 policiers sont répartis dans treize municipalités de l’État. « C’est vrai, notre projet de système communautaire offre sécurité, justice et éducation là où les armes sont aussi présentes.  Mais c’est parce que le gouvernement ne répond pas à nos besoins. C’est pour cela que nous avons dû nous organiser, établir notre propre règlement interne et nous distinguer avec un uniforme. » Toute politique gouvernementale sur les milices citoyennes doit aussi tenir compte de ces groupes modérés qui, par ailleurs, n’échappent pas à la controverse. La CRAC, par exemple, n’arrête pas seulement des suspects ; elle les enferme dans des cellules improvisées. Des commissaires élus et des assemblées communautaires qui votent en place publique jugent les affaires mineures, tandis que des assemblées régionales jugent les individus accusés de crimes graves. Ceux qui sont déclarés coupables sont condamnés à des travaux d’intérêt général, car la CRAC insiste sur l’idée de réhabilitation. Mais certains peuvent aussi passer des années en prison. Pour fonder son droit à rendre la justice, la CRAC cite la déclaration des Nations unies sur les droits des peuples autochtones et la convention 169 de l’Organisation internationale du travail (9). Le fonctionnement de ces polices communautaires au Guerrero s’appuie en outre sur la loi n° 701, promulguée par cet État en février 2011 et qui reconnaît les droits et la culture des populations indigènes. La question des systèmes alternatifs de justice n’en soulève pas moins un débat fondamental parmi les juristes, à propos du rapport entre le droit coutumier et les droits constitutionnels. Influencés par l’exemple de la police communautaire du Guerrero, les Indiens Purépecha de Cherán, dans le Michoacán, se sont organisés contre les Chevaliers Templiers en 2011. Victimes de la violence de leurs sicaires, ils ont dressé des barrages, certains avec des hommes en cagoule et armés de kalachnikovs. Les miliciens de Cherán ont eux aussi invoqué les textes sur l’autodétermination, parmi lesquels une loi de justice communale du Michoacán, qui date de 2007. Dans le Guerrero, un volcan de milices citoyennes est entré en éruption en janvier 2013, dans la Costa Chica [autour d’Acapulco]. Armés de fusils de chasse et de machettes, des hommes se sont regroupés dans la localité d’Ayutla en réponse à l’enlèvement d’un commissaire et sont passés de maison en maison jusqu’à ce qu’ils le retrouvent ligoté dans une ferme. À la suite de quoi les milices se sont répandues comme une traînée de poudre dans la plupart des villages proches des montagnes où les habitants subissaient eux aussi enlèvements et demandes de rançon. Le militant Bruno Plácido dirigeait ce nouveau mouvement d’autodéfense à Ayutla [baptisé l’Union des peuples et organisations de l’État de Guerrero, « Upoeg »]. Bien que Plácido ait autrefois fait partie d’une police communautaire indigène, son groupe a fini par ressembler rapidement à une milice d’autodéfense. Après les villages indiens, ses troupes ont pris le contrôle de petites villes à majorité métisse, comme Tierra Colorada, et ont formé des centaines de membres aux techniques d’assaut. Lorsqu’ils s’emparaient des localités, ils rassemblaient les habitants sur la grand-place pour les recruter et constituer des cellules de dix hommes. Quand des milices se sont formées dans les bourgs agricoles de La Ruana, de Buenavista et de Tepalcatepec le mois suivant, au Michoacán voisin, elles ont usé de tactiques quasi identiques.   Gouvernement parallèle Les groupes d’autodéfense du Michoacán sont devenus rapidement plus nombreux et agressifs que ceux du Guerrero, et cela pour deux raisons. En premier lieu, ils étaient soutenus par des éleveurs et des chefs d’entreprise de la Tierra Caliente, disposant de moyens. Ensuite parce que, dans le Guerrero, les milices affrontaient des racketteurs et des kidnappeurs qui n’entretenaient que des liens distants avec les grands cartels. Au Michoacán, en revanche, elles combattaient l’une des organisations les mieux structurées et les plus implacables du Mexique : les Chevaliers Templiers. Les groupes d’autodéfense du Michoacán savaient que, face à cet ennemi, ils devaient unir leurs forces s’ils ne voulaient pas périr. Le cartel avait la mainmise sur la vie économique et politique de l’État. C’était un véritable gouvernement parallèle. La sanglante domination des Chevaliers Templiers et de leur leader Nazario Moreno, surnommé « El Más Loco » (« Le Plus Fou »), est l’un des épisodes les plus surréalistes de l’histoire de la guerre contre les narcos. Dans une autobiographie intitulée « On m’appelle Le Plus Fou », publiée en 2010, Moreno, qui se présentait comme un leader quasi religieux, exprimait sa philosophie (en grande partie inspirée par les slogans de Kalimán, le héros d’une célèbre bande dessinée mexicaine des années 1970) et encourageait ses partisans à le vénérer comme un saint. Les journaux ont beaucoup écrit sur lui, sur la manière dont il avait feint sa propre mort aux mains de la police fédérale en 2010, sur le jour où certains de ses hommes ont jeté des têtes coupées sur la piste de danse d’une discothèque d’Uruapan, ou bien encore sur la rumeur selon laquelle les membres des Templiers devaient, lors de leur rite d’initiation, manger des organes humains. L’étendue de la tyrannie des Templiers se mesure en nombre de localités « libérées » par les milices d’autodéfense. Dans l’État agricole du Michoacán, le cartel agissait comme intermédiaire en achetant aux paysans du maïs à trois pesos, qu’il revendait six pesos aux fabricants de tortillas. Il prenait aussi un pourcentage par tonne de citrons et d’avocats, autant aux producteurs qu’aux vendeurs. Mais en plus de racketter quasiment tous les commerces, il fournissait à la population un système de justice alternatif. Si quelqu’un devait de l’argent à un habitant, les Templiers se chargeaient de le récupérer contre une commission de 30 %. Certains débiteurs signaient la donation de leur maison aux Templiers, lesquels se faisaient accompagner d’un notaire. Le pouvoir des membres du cartel était souvent visible à leurs villas au luxe ostentatoire, comme celle que l’on trouve, accolée à l’église, sur la grand-place d’Antuñez. Les groupes d’autodéfense qui ont « libéré » la localité au début de l’année m’ont montré la piscine, le bar, les chambres avec salle de bains et jardin en terrasse. Les chefs des Templiers avaient aussi acheté des terres cultivables et fixé le prix auquel les propriétaires devaient les leur vendre. Des miliciens m’ont emmené au village de Holanda, au cœur du territoire templier, pour me montrer une étendue immense, bordée par une route et une rivière : tout cela appartenait à Moreno, qui était devenu une sorte de seigneur féodal. Par crainte des représailles, les milices du Michoacán avaient préparé en secret leur offensive contre les Templiers. On compte parmi leurs leaders des fermiers et des notables lassés de subir des exactions. Certains d’entre eux, comme l’éleveur Estanislao Beltrán – plus connu sous le surnom de « Papa Pitufo » (« Papa Schtroumpf ») à cause de sa longue barbe chenue – et le docteur José Mireles, ont su s’exprimer avec éloquence dans les médias, s’attirant la sympathie du public.   « Le peuple a dit : ça suffit » Beltrán, charismatique et chaleureux avec les journalistes, s’est justifié pendant que nous parlions, assis dans l’église d’Apatzingán : « Nous, on pense que si le gouvernement est incapable de protéger son peuple, alors le peuple a le droit de se défendre, et quand le peuple décide, attention ! rien ne l’arrête. Ici, le peuple n’en peut plus des exactions des Templiers, il a dit ça suffit et il s’est révolté. » Sous la terreur du cartel, affirment les milices d’autodéfense, la loi s’était effondrée. Le Michoacán vivait dans un état d’exception où les règles ne comptaient plus. C’est là un argument puissant aux conséquences dangereuses, car il pourrait s’appliquer à d’autres États, comme celui du Tamaulipas (10), et justifier toutes sortes de débordements. Les milices du Michoacán se sont armées de fusils automatiques importés illégalement des États-Unis et d’autres pris aux Templiers. Entraînés par d’anciens militaires, leurs membres ont appris les techniques de combat. Certains, qui appartenaient à des clubs de tir, ont prouvé rapidement qu’ils pouvaient dépasser les tueurs des Templiers en puissance de feu. Ce fut pourtant une campagne exténuante. Pendant presque un an, ces groupes et la plupart des habitants de Buenavista et de Tepalcatepec sont restés isolés d’Apatzingán, la ville où ils s’approvisionnent. Les Templiers tendaient des embuscades aux milices et faisaient disparaître les personnes accusées de sympathiser avec elles. Les groupes d’autodéfense ont dû affronter le cartel dans de véritables batailles rangées à travers toute la région de Tierra Caliente. L’un des chefs de la milice estime à quelque deux cents personnes le nombre de morts dans chaque camp au cours de cette année de combat. Mais, sans un recensement officiel des victimes, on n’en connaîtra jamais le nombre exact. La prise des villages de Parácuaro et de Nueva Italia par les milices, en janvier 2014, donna lieu à l’une des batailles les plus féroces. Ces conquêtes ont constitué un tournant dans la guerre entre les milices et le cartel, car les lignes d’approvisionnement des Templiers ont été coupées et ils ont perdu d’importantes sources de revenus et de nombreux combattants. Quand les groupes d’autodéfense investissaient une localité, les narcos les plus importants fuyaient ou mouraient. D’autres rejoignaient les rangs des milices. Les leaders de celles-ci pensaient qu’il valait mieux les avoir avec eux que contre eux, stratégie qui les a aidés à prendre rapidement le contrôle du territoire. Mais ce qui avait commencé comme un mouvement de citoyens fut ainsi de plus en plus pollué par d’anciens narcos (11). Après la prise de Nueva Italia, le gouvernement envoya plus de dix mille soldats et la police commença de travailler étroitement avec les milices pour éradiquer les Chevaliers Templiers. Au moins les groupes d’autodéfense avaient-ils obligé le pouvoir à agir. Avec les forces fédérales, les vigilantes prirent Apatzingán, bastion des Templiers, sans tirer un seul coup de feu. Les narcos se replièrent dans les montagnes en direction du Pacifique. Le 9 mars 2014, grâce aux informations des milices, la marine mexicaine localisa « Le Plus Fou » et le tua, au lendemain de son quarante-quatrième anniversaire. Depuis la défaite du cartel des Templiers, l’inquiétude suscitée par la montée en puissance des milices va croissant. Des rapports ont été commandés sur leur financement, dont il ressort qu’il vient parfois d’organisations rivales. Le procureur général du Mexique, Jesús Murillo Karam, assure que certaines de leurs armes ont été fournies par le cartel de Jalisco Nueva Generación. Cela ne signifie pas que les narcos de Jalisco contrôlent le mouvement, mais qu’ils ont peut-être une influence sur certains de ses membres. Autre problème, les milices n’ont pas un leader unique mais obéissent à cinq commandants au moins, entre lesquels règnent des tensions ouvertes. Leur rivalité a culminé en mars dernier lorsqu’on trouva les cadavres calcinés de deux membres des groupes d’autodéfense à Buenavista. Quand le procureur fit emprisonner le fondateur des milices de La Ruana et Buenavista, Hipólito Mora, et l’accusa d’être le commanditaire présumé de ces assassinats, certains miliciens dénoncèrent une tentative de déstabilisation de leur mouvement. Jusqu’où iront les milices d’autodéfense et la police communautaire ? Pour Alejandro Hope, spécialiste des politiques de sécurité publique à l’Institut mexicain pour la compétitivité, le gouvernement devrait amnistier les crimes perpétrés par ces groupes dans leur combat contre les Templiers. Ils ont utilisé des armes illégales, détenu des individus, confisqué des propriétés et commis des meurtres. Mais doivent-ils être punis pour avoir lutté contre des criminels ? « Il faut trouver une porte de sortie exceptionnelle et une forme de réinsertion sociale. » L’État mexicain a tenté, en janvier dernier, de légaliser certaines milices, en assurant qu’elles pourraient rejoindre la gendarmerie rurale, réglementée par une directive de 1964. Mais la plupart de leurs membres ne remplissent pas les conditions requises pour intégrer ce corps, et Hope pense qu’il serait plus utile de voter une nouvelle loi fédérale sur la police communautaire, définissant clairement ce qu’elle peut et ne peut pas faire. Si l’État établit des règles claires, il lui sera plus facile de contrôler les groupes de civils armés. Mais bien des obstacles s’opposent à la création de ce cadre légal, tant les hommes politiques ont peur de prendre position. Quoi qu’il en soit, la stratégie du ni-ni, ni condamnation, ni pardon, est intenable. Si les milices d’autodéfense restent illégales mais tolérées, elles continueront probablement de se développer. Et certains de leurs leaders pourraient entrer en politique. Beltrán, « Papa Schtroumpf », assure n’être pas intéressé par une telle carrière et répète qu’il souhaite simplement retourner à sa ferme. Mais le bruit court que des partis politiques courtisent les chefs de milice. Avec, en filigrane, le risque de voir un jour un groupe armé soutenir un candidat. La gestion du pouvoir est l’un des problèmes majeurs qu’affrontent les milices. À Antuñez, j’ai rencontré deux habitants qui avaient eu recours au leader du groupe d’autodéfense pour trancher une vieille querelle consécutive à un accident de la route. Au moment des faits, le conflit avait été résolu par le chef des Templiers, qui avait ordonné au conducteur d’indemniser le blessé. À présent, face au commandant de la milice, l’automobiliste se plaint d’être sans travail et dit ne plus pouvoir continuer à payer. Le leader écoute, soupire, déclare que les Templiers ne reviendront pas et conclut que le conducteur doit continuer à payer l’indemnité. Ce faisant, il sort son portefeuille et donne au blessé quelques billets de deux cents pesos pour qu’il se débrouille en attendant. La chute des Chevaliers Templiers a laissé un vide de pouvoir dans des localités comme Antuñez. Les habitants font appel aux milices d’autodéfense pour le combler. On peut simplement espérer qu’elles seront plus souples et moins rapaces que le cartel qu’elles ont vaincu.   Cet article est paru dans Letras libres en mai 2014. Il a été traduit de l’espagnol par François Gaudry.
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