Dans les enfers du Net
par Sue M. Halpern

Dans les enfers du Net

On peut y acheter de la drogue, des armes, y recruter des assassins ou y télécharger des images pédopornographiques. Inaccessible à la plupart des internautes, l’Internet clandestin est une vaste zone de non-droit numérique. Les geeks, les dealers, les escrocs et les terroristes de Daech y circulent de manière anonyme, effectuant des transactions dans une monnaie numérique intraçable. Mais le FBI n’a pas dit son dernier mot.

Publié dans le magazine Books, janvier 2016. Par Sue M. Halpern

©Antana/Flickr

Le bitcoin, monnaie virtuelle fondée sur une formule mathématique obscure élaborée par un certain Satoshi Nakamoto, permet d'effectuer des transactions intraçables.

Début 2015, un robot installé en Suisse a acheté dix cachets d’une drogue illégale, le MDMA, plus connue sous le nom d’ecstasy, sur un site de vente en ligne. Et il les a tout simplement fait livrer par la poste dans une galerie d’art de Saint-Gall où la machine était exposée dans le cadre d’une installation baptisée Random Darknet Shopper ; il s’agissait de montrer ce que l’on pouvait obtenir du côté « obscur » d’Internet. Outre l’ecstasy, le robot s’est également procuré, entre autres, une casquette de base-ball équipée d’une caméra cachée, un jean Diesel de contrefaçon et un passeport hongrois. Des passeports volés et falsifiés, de l’héroïne, du crack, des armes semi-automatiques, les mercenaires sachant s’en servir, des virus informatiques, de la pornographie infantile (surtout de la pornographie infantile) : tout cela est à portée de clic dans les recoins obscurs d’Internet. Pour les besoins de sa recherche, Jamie Bartlett, auteur d’un livre qui propose une descente haute en couleur dans ces enfers, est ainsi parvenu à acheter une petite quantité de marijuana sur un site de l’Internet clandestin. Et quiconque envisage de l’imiter découvrira que le plus difficile dans tout cela est encore de choisir son vendeur ; on ne les compte plus tant il y en a. Mes propres incursions dans les tréfonds de la Toile m’ont conduite sur des sites offrant de faux permis de conduire, de la méthamphétamine, un modèle pour fabriquer des billets de 20 dollars, des logiciels permettant d’imprimer une arme à feu en 3D et des manuels expliquant comment recevoir des produits illicites par la poste sans se faire prendre. J’ai aussi trouvé des liens vers des vidéos de viols et d’agressions sexuelles sur enfants. Selon une étude publiée il y a quelques années, la pédophilie représente 80 % du trafic sur le Darknet. On décrit souvent ce qui distingue le Darknet et l’Internet accessible à tous en usant de la métaphore éculée de l’iceberg. La pointe supérieure flottant au-dessus de la surface, c’est la Toile que nous parcourons chaque jour quand nous utilisons un moteur de recherche comme Google ou quand nous tapons l’adresse d’un site. Au-dessous, massif et fantomatique, se cache son pendant sinistre. Mais l’image n’est pas tout à fait juste. Une part impressionnante du trafic quotidien, comme la banque en ligne et les dossiers médicaux, est délibérément tenue cachée, à l’abri dans des bases de données sécurisées, protégée par des mots de passe ou glissée derrière des paywalls, sans qu’il y ait là rien de nuisible ou d’illégal. C’est ce qu’on appelle le « Web profond », et selon certaines estimations, il est 500 fois plus vaste que le « Web de surface » – celui d’Amazon, de YouTube, de Twitter et de Tumblr. C’est au creux de ce Web profond que niche le Darknet, ou « Web clandestin », composé de sites sans adresse standard, d’adresses non référencées et souvent changeantes, de sorte que seuls les trouvent ceux qui les connaissent déjà. Et, parce que ces sites sont difficiles à découvrir, ils abritent tout un éventail d’activités illicites. Comme Bartlett l’écrit, avec ce ton indirectement indulgent qui caractérise son livre, « les terroristes, les extrémistes, les criminels organisés les plus sérieux et les pédopornographes, exclus des canaux normaux sont souvent les premiers à adopter une nouvelle technologie ; ils ont aussi toutes les raisons de vouloir rester dans la clandestinité, dans le secret ».   Le secret et la clandestinité sont les signes distinctifs du Darknet. Certes, Google permet de trouver sur le Web de surface des sites qui vendent du cannabis au poids (www.marijuanaonline007.com), des armes à feu sans permis (www.gunbroker.com) et les données de cartes de crédit volées (www.tomsguide.com/us/how-to-buy-stolen-credit-cards/news-18387.html). Bartlett lui-même présente à ses lecteurs un trio de jeunes femmes qui, moyennant finances, se livrent à des ébats sexuels par webcam interposée (alors qu’il se trouve à quelques mètres d’elles) sur un site très accessible qui porte le nom de Chaturbate. Mais quiconque fréquente ces sites laisse une trace facile à suivre. Le Darknet est particulièrement attirant pour ceux qui veulent s’affranchir de la loi car il promet d’assurer – promesse généralement tenue – l’anonymat des acheteurs et des vendeurs, ou de quiconque veut passer inaperçu. Par exemple, les lanceurs d’alerte, les activistes, les terroristes et les citoyens de régimes autoritaires souhaitant échapper à leurs censeurs. Pour atteindre une adresse du Darknet, il faut se connecter à l’un des rares navigateurs qui dissimulent à la fois l’identité et la localisation, Tor étant le plus populaire d’entre eux. Conçu par le Naval Research Laboratory de l’armée américaine pour permettre aux dissidents des régimes autoritaires de communiquer en toute sécurité sur la Toile, Tor est encore en partie financé par l’État américain via la National Science Foundation, ainsi que par diverses organisations de défense des libertés. Construit sur la base du navigateur Firefox, Tor peut être téléchargé par n’importe qui n’importe où, et utilisé pour surfer sur la totalité d’Internet – le Web de surface, le Web profond et le Web clandestin – sans laisser la moindre trace. L’an dernier, Andrew Lewman, directeur général du Tor Project, le décrivait ainsi à la BBC : « Le réseau Tor est composé d’environ 6 000 relais, des serveurs éparpillés dans 89 pays environ. Et, ce que nous faisons, c’est transférer votre trafic à travers trois de ces relais dans une sorte d’ordre aléatoire, si bien que l’endroit où vous vous trouvez sur la planète n’est pas celui d’où vous semblez venir. Vous êtes ici, en Grande-Bretagne, vous lancez le navigateur Tor, et vous pouvez surgir du Japon, d’Argentine ou des États-Unis. » Outre le navigateur, Tor propose aussi des services cachés (« Tor Hidden Services »), dont la fonction est de brouiller l’adresse d’un site pour la rendre indétectable. L’utilisateur désireux de se connecter à un service caché est envoyé vers un « lieu de rendez-vous » quelque part ailleurs sur Internet. Ni lui ni le site qu’il cherche ne connaissent ainsi l’identité de l’autre. Cela fonctionne très bien quand l’internaute sait se rendre virtuellement sur le lieu du rendez-vous. Mais, étant donné la prolifération des sites qui utilisent Tor Hidden Services – entre 40 000 et 60 000 selon Bartlett –, leur caractère mouvant et leurs adresses obscures, composées à la fois de chiffres et de lettres, ils peuvent être difficiles à dénicher. C’est peut-être le but, mais tout ce secret complique la bonne marche des affaires ; quelques esprits entreprenants ont donc imaginé divers moyens d’aider les utilisateurs à trouver leur chemin dans le noir. Par exemple, le moteur de recherche Grams, qui ressemble comme deux gouttes d’eau à Google (même police de caractères, mêmes couleurs, même bouton « J’ai de la chance ») et oriente les internautes vers des milliers de vendeurs de drogues du monde entier ; ou le Hidden Wiki, encyclopédie dans l’esprit de Wikipédia, qui dirige les utilisateurs vers les lieux obscurs du Net, mais surtout, semble-t-il, vers les sites pédophiles ; ou encore toutes sortes de centres commerciaux souterrains, dont certains ressemblent à des supermarchés de la contrebande tandis que d’autres sont plus spécialisés, comme Alpha Bay pour les cartes de crédit volées, la Got Milk Pharmacy pour la drogue et le Real Deal Market pour le matériel de piratage. Le plus connu de ces marchés du Darknet, et de loin, s’appelait Silk Road, véritable bazar de la drogue et des services illégaux (dont, apparemment, des tueurs à gages), que le FBI a fermé en 2013 et dont le fondateur de 31 ans, Ross Ulbricht, a été condamné à la perpétuité sans possibilité de libération conditionnelle en mai 2015. Silk Road ne vendait directement ni crack, ni cyanure, ni quoi que ce soit d’autre ; le site se contentait de mettre en relation les acheteurs et les vendeurs, en prélevant un pourcentage sur les transactions. Ulbricht, un ex-boy-scout sans prétention qui vivait en colocation à San Francisco et gérait son commerce dans les bibliothèques et les cafés, gagnait selon les estimations environ 20 000 dollars par jour. Le site lui-même, lancé en 2011, aurait généré au total 1,2 milliard de dollars de chiffre d’affaires. « Pendant les trois ans ou presque d’activité de Silk Road, écrit le New York Times qui cite les enquêteurs, plus de 1,5 million de transactions ont été réalisées sur le site, avec plus de 100 000 comptes acheteurs et près de 4 000 comptes vendeurs. […] Au moment de sa fermeture, le site répertoriait plus de 13 000 offres de drogue. » Avant la condamnation de leur client, les avocats d’Ulbricht ont essayé d’arguer de la salubrité publique du site : il évacuait le marché de la drogue des rues, pour le déplacer vers une plateforme commerciale du Darknet comparable à Amazon, où les acheteurs pouvaient évaluer les vendeurs. « Les transactions sur Silk Road, plaidaient-ils, étaient bien plus sûres que les achats de drogue classiques, notamment grâce à un contrôle qualité et une charte de responsabilité qui assuraient aux clients une sécurité beaucoup plus grande que lorsqu’ils se procuraient de la drogue de manière traditionnelle. »   Jamie Bartlett, qui a acheté son cannabis à un vendeur via Silk Road, fait écho à cet argument de la défense lorsqu’il écrit : « Les marchés de la drogue sur Internet transforment ce méchant business en simple transaction entre des acheteurs mieux affranchis et des vendeurs plus attentifs à leurs besoins. […] Le vrai secret des marchés du Web clandestin, c’est la qualité du service clients. » Le juge n’en a pas moins rejeté vigoureusement ce type de raisonnement et prononcé une peine sensiblement plus sévère que la sentence déjà sévère requise par l’accusation. Au moment de son arrestation, Ross Ulbricht pesait, dit-on, près de 30 millions de dollars, mais pas un centime de sa fortune n’était libellé dans une devise ayant légalement cours. Elle était détenue en ligne sous forme de bitcoins, la monnaie de prédilection du Web clandestin puisqu’elle dissimule l’identité de ses détenteurs, à la manière du Darknet lui-même. Bartlett la décrit en ces termes : « Un bitcoin n’est rien de plus qu’une série unique de chiffres. Il est dénué de valeur intrinsèque et n’est indexé sur aucune devise du monde réel. Sa force et sa valeur viennent du fait que les gens y croient et l’utilisent. N’importe qui peut télécharger un portefeuille libellé en bitcoins sur son ordinateur, acheter des bitcoins avec une devise traditionnelle auprès d’un bureau de change, et s’en servir pour acheter ou vendre un nombre croissant de produits ou de services aussi facilement qu’on envoie un e-mail. Les transactions sont sûres, rapides et gratuites, sans autorité centrale pour contrôler la valeur ou l’offre, sans intermédiaires pour prélever leur dîme. » En 2009, date de la première transaction, un bitcoin valait moins d’un demi-penny. En avril 2013, il s’échangeait contre 100 dollars, soit une augmentation de plus de 9 999 900 %. En novembre de la même année, après une audition de la Commission pour la sécurité intérieure du Sénat que la presse a décrite comme un « échange de déclarations énamourées » entre les représentants de l’État et ceux de la communauté bitcoin, la valeur de cette monnaie a atteint le chiffre astronomique de 1 023 dollars. Depuis, elle est peu à peu retombée jusqu’à sa valeur actuelle (321 dollars), alors même que le bitcoin est accepté par un nombre croissant d’entreprises traditionnelles aux États-Unis et en Europe, dont Overstock, Microsoft et Dell en Amérique, et Air Baltic en Lettonie, pour n’en nommer que quelques-uns. (1)   Pourtant, le bitcoin, qui est fondamentalement un concept – une idée ancrée dans des chiffres purs et non indexée sur le cours d’un actif physique comme l’or ou l’argent –, n’existe pas, du moins pas dans le monde matériel. Ceci explique pourquoi, durant cette audition de la Commission pour la sécurité intérieure en 2013, le sénateur Thomas Carper a parlé de monnaie « virtuelle » : « Les monnaies virtuelles, le bitcoin étant sans doute la plus connue, se sont emparées de l’imagination de certains, ont répandu la peur chez d’autres et sacrément embrouillé l’esprit du reste d’entre nous. » Cette confusion vient en grande partie du…
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