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Pourquoi la France attire Daech

L’Hexagone a tout pour séduire les djihadistes : sa participation à la chute du Califat ottoman en 1924, une vaste population musulmane déclassée héritée d’un lourd passé colonial, une laïcité débridée, un tempérament va-t-en-guerre… Une belle pièce dans la stratégie mondiale de Daech.


©Takver/Flickr

Le Bataclan a été l'une des cibles des attaques terroristes du 13 novembre. Aux yeux des disciples de Daech, ces actes de violence servent une noble cause : changer et sauver le monde.

Le choc suscité par la série d’attentats coordonnés à Paris le vendredi 13 novembre – le bain de sang et la terreur dans les rues, l’indignation de la population contre l’extrémisme islamique, François Hollande jurant d’être « impitoyable » dans la lutte contre les « barbares de l’État islamique » – est hélas précisément ce sur quoi Daech comptait. Car plus vive sera l’hostilité envers les musulmans en Europe, plus forte sera l’implication de l’Occident dans l’action militaire au Moyen-Orient, et plus Daech s’approchera de son but : créer et gérer le chaos. C’est une stratégie qui lui a permis de mettre en déroute des forces internationales qui lui sont bien supérieures, tout en renforçant sa légitimité aux yeux de ses partisans. La complexité des attentats de Paris indique aussi avec quel succès Daech a cultivé sa base de soutien au sein de la population indigène des pays occidentaux laïcs. Attaquer Daech en Syrie ne suffira pas pour maîtriser ce mouvement planétaire, qui inclut désormais plus de 2 000 citoyens français. Comme l’ont montré nos propres recherches – lors d’interviews de jeunes à Paris, à Londres et à Barcelone, ainsi que de combattants de Daech capturés en Irak, et de combattants du Front Al-Nosra (Al-Qaïda) en Syrie –, traiter simplement l’État islamique comme une forme de « terrorisme » ou d’« extrémisme violent », c’est masquer la menace. Il est dangereux de considérer le groupe comme « nihiliste », car cela revient à ne pas vouloir comprendre et affronter sa mission profondément séduisante : changer et sauver le monde. Ce que beaucoup, au sein de la communauté internationale, perçoivent comme des actes d’une violence insensée et atroce, les disciples de Daech y voient les éléments d’une noble campagne de purification par le meurtre sacrificiel et l’auto-immolation. C’est cette violence délibérée qu’Abou Bakr al-Baghdadi, calife autoproclamé de l’État islamique, appelle les « volcans du djihad » : il s’agit de créer un archipel international djihadiste qui finira par s’unir pour détruire le monde actuel et créer un nouvel ancien monde de justice et de paix universelles sous la bannière du Prophète. De fait, la brutalité spectaculaire de Daech – que ce soit au Moyen-Orient ou désormais en Europe – s’inscrit dans un plan conscient, visant à instiller parmi les fidèles l’idée d’un sens sacré et sublime, tout en terrorisant les neutres et les ennemis. Cette stratégie était esquissée dans le manifeste de 2004, Idarat at Tawahhush (« Gestion de la barbarie »), tract écrit pour le précurseur de Daech, la branche irakienne d’Al-Qaïda ; tawahhush vient de wahsh, « bête », et désigne donc une attitude bestiale. Voici quelques-uns de ses principaux axiomes : « Diversifier et élargir les frappes perturbatrices contre l’ennemi croisé-sioniste en tous lieux du monde islamique, et même en dehors si possible, afin de disperser les efforts de l’alliance ennemie et ainsi l’épuiser au maximum. Pour être efficaces, les attaques devraient viser des cibles faibles qui ne peuvent être défendues efficacement, ce qui entraînerait un sécuritarisme incapacitant. Si une station touristique où se rendent les croisés […] est frappée, toutes les stations touristiques dans tous les États du monde devront être protégées par l’envoi de renforts armés, deux fois plus importants qu’en temps normal, et par une énorme hausse des dépenses. » Point crucial, cette tactique cherche aussi à séduire les jeunes laissés-pour-compte qui ont tendance à se révolter contre l’autorité, qui aspirent à se sacrifier, pleins d’une énergie et d’un idéalisme que les appels à la « modération » (wasatiyyah) ne cherchent qu’à juguler. Le but est d’« inciter les groupes issus des masses à fuir vers les régions que nous contrôlons, en particulier les jeunes, [car] les jeunes d’une nation sont plus proches de la nature innée [de l’homme] à cause de la rébellion qui est en eux ».   Enfin, ces attaques violentes doivent servir à entraîner l’Occident aussi profondément et activement que possible dans le conflit armé : « Travaillez à dévoiler la faiblesse du pouvoir centralisé de l’Amérique en poussant ce pays à renoncer à la guerre psychologique des médias et à la guerre par personne interposée, jusqu’à ce qu’il lutte directement. » Onze ans après, Daech emploie cette approche contre les plus importants alliés européens de l’Amérique. Pour Daech, plonger la France dans le chaos présente un attrait particulier. La première grande incursion militaire du califat de l’État islamique, à l’été 2014, visait à anéantir la frontière internationale entre la Syrie et l’Irak, symbole de la division arbitraire du monde arabo-musulman imposée par la France et la Grande-Bretagne après la défaite de l’Empire ottoman, siège du dernier califat musulman. Et parce que les lumières de Paris incarnent aux yeux du monde la laïcité culturelle et donc « l’ignorance des directives divines » (jahiliyyah), il faut les éteindre jusqu’à ce qu’elles soient rallumées par le rayonnement divin d’Allah (an-Noor). Le seuil de renouvellement de l’Union européenne étant de 1,59 enfant par couple, le continent – en pleine crise des réfugiés et alors que l’hostilité aux immigrés est plus vive que jamais – a besoin d’un taux d’immigration considérable pour conserver une main-d’œuvre productive,  : c’est là une autre forme de chaos que l’État islamique est bien placé pour exploiter. Les autorités françaises ont retrouvé le passeport, peut-être maquillé, d’un ressortissant syrien lié aux attentats parisiens, ainsi que deux faux passeports turcs, ce qui montre que Daech tire profit de la crise des réfugiés en Europe et encourage l’hostilité et la suspicion envers ceux qui cherchent un refuge légitime, afin de creuser l’écart entre musulmans et Européens non musulmans. La France possède aujourd’hui l’une des plus fortes minorités musulmanes d’Europe. Par ailleurs, les musulmans français forment majoritairement une sous-classe, héritage du passé colonial d’un pays qui ne s’est guère soucié des lendemains de la décolonisation. Par exemple, bien que seulement 7 à 8 % de la population française soit de religion musulmane, près de 70 % de la population carcérale est musulmane, situation qui rend beaucoup de jeunes musulmans français vulnérables aux idées radicales, à l’intérieur comme à l’extérieur des prisons. C’est dans ce paysage social que Daech trouve le succès : la France a envoyé à ce mouvement plus de combattants étrangers qu’aucun autre pays occidental. Au Bataclan, où les morts ont été les plus nombreux, un des terroristes était Ismaël Omar Mostefaï, 29 ans, citoyen français d’origine algéro-portugaise, habitant la région parisienne. Il avait un casier judiciaire et avait passé quelques mois en Syrie en 2013-2014, profil similaire à celui des deux frères Kouachi, également ressortissants français d’origine algérienne, habitant Paris intra
muros, qui avaient reçu une formation dans une branche d’Al-Qaïda au Yémen avant de perpétrer l’attentat contre Charlie Hebdo en janvier.   Parmi les auteurs présumés des attentats de vendredi figurent deux frères, Salah Abdeslam, 26 ans, et son frère Brahim, 31 ans, qui s’est fait exploser près du Stade de France. Bien que citoyens français, les frères Abdeslam vivaient à Molenbeek, une commune pauvre de Bruxelles, peuplée d’immigrés arabes. Au cours de l’année écoulée, on a pu établir un lien entre des armes provenant de ce quartier et Amedy Coulibaly, 33 ans, né à Paris mais d’ascendance malienne, qui avait été le compagnon de détention d’un des frères Kouachi et avait perpétré l’attaque meurtrière de janvier contre un supermarché casher, ainsi qu’avec Mehdi Nemmouche, 29 ans, ressortissant français d’origine algérienne, qui a passé plus d’un an avec Daech en Syrie et qui était responsable de la fusillade meurtrière au Musée juif de Belgique. Un autre des kamikazes de Paris, Bilal Hadfi, 20 ans, également de nationalité française, avait combattu avec l’État islamique avant de revenir en Belgique, le pays d’Europe qui compte la plus forte proportion de volontaires djihadistes par rapport à sa population. Deux autres Belges, dont l’un n’avait que 18 ans, étaient également impliqués dans les attentats de Paris. Comme pour les attentats dans des trains à Madrid en 2004 et dans le métro à Londres en 2005, ce qui semble se dégager, c’est que les attentats de Paris ont été menés par un réseau informel d’amis, de parents et de compagnons de route, dont chacun a peut-être suivi son propre chemin plus ou moins indépendant en direction de l’islam radical avant de rejoindre Daech. Pourtant, leur action étroitement coordonnée sur des sites multiples indique un certain degré de formation, de préparation collective, de commandement et de contrôle par l’État islamique (notamment par le biais de messages codés), vraisemblablement sous la direction d’Abdelhamid Abaaoud, connu sous le nom d’Abou Omar « le Belge », 27 ans, habitant de Molenbeek d’origine marocaine [tué dans l’assaut de Saint-Denis]. Cette coordination a été facilitée par l’énorme contingent de combattants français en Syrie. En avril, le sénateur Jean-Pierre Sueur a déclaré que 1 430 hommes et femmes avaient quitté la France pour se rendre en Irak et en Syrie, alors qu’ils n’étaient guère plus de 20 en 2012. Les convertis représentent environ 20 % de ce groupe. Le dernier rapport émanant du West Point’s Center for Combating Terrorism, qui détient des archives détaillées sur 182 combattants français, note que la plupart sont âgés d’une vingtaine d’années. Près d’un quart d’entre eux viennent de la région parisienne, le reste étant réparti entre les différentes régions de France. Selon le ministère de l’Intérieur, 571 individus de nationalité française ou résidant en France sont actuellement en Syrie et en Irak, certains avec le Front al-Nosra, affilié à Al-Qaïda, mais la plupart avec Daech. On sait qu’ils sont plus de 260 à être revenus en France, et plus de 2 000 personnes venues de France ont été directement impliquées dans la filière djihadiste qui s’étend à travers l’Europe : la police a procédé à des arrestations en Belgique et en Allemagne en relation avec les attentats de Paris et a retrouvé la trace d’un des terroristes, un ressortissant syrien, entré dans l’Union européenne en passant la frontière grecque.   Le fichier de surveillance antiterroriste FSPRT a identifié 11 400 islamistes radicaux, dont un quart sont des femmes et 16 % sont des mineurs ; parmi les moins de 18 ans, les femmes sont en majorité. Une procédure légale est en cours contre 646 personnes soupçonnées d’implication dans des activités terroristes. Le Premier ministre, Manuel Valls, a admis après les attentats de vendredi qu’il était pratiquement impossible de surveiller même ceux qui sont suspects de préparer des actes de violence : la surveillance d’un seul individu vingt-quatre heures sur vingt-quatre exige entre 10 et 20 agents de sécurité, et ils ne sont que 6 500 pour l’ensemble du pays. Il n’est pas question non plus de contrôler le flux migratoire en France. Le Centre de prévention contre les dérives sectaires liées à l’islam (CPDSI) estime que 90 % des citoyens français ayant des convictions islamistes radicales ont des grands-parents français et que 80 % d’entre eux viennent de familles non religieuses. En fait, la plupart des Européens attirés dans le djihad sont « régénérés » dans la religion radicale par leurs fréquentations sociales (1). En France, et en Europe plus généralement, plus de trois recrues sur quatre rejoignent l’État islamique en même temps que des amis, alors que seulement une sur cinq est accompagnée de membres de sa famille ; très peu sont directement enrôlées par des inconnus. Beaucoup de ces jeunes ne s’identifient ni au pays d’où viennent leurs parents, ni au pays où ils vivent. Les autres identités sont faibles et non motivantes. Une femme de Clichy-sous-Bois compare sa conversion à la situation d’un transsexuel qui s’affranchit du sexe qu’on lui a attribué à la naissance. Pour elle, l’État islamique est le seul cadre permettant de vivre pleinement et avec dignité en tant que musulmane : « J’étais comme une musulmane prisonnière dans le corps d’une chrétienne. » Pour d’autres qui se débattent afin de donner un sens à leur vie, Daech est une cause exaltante, un appel à l’action qui promet gloire et estime aux yeux des amis et, par le biais des amis, un respect et un souvenir éternels dans le vaste monde dont beaucoup ne pourront jamais profiter. Une enquête réalisée en juillet 2014 par l’institut britannique ICM indiquait que, parmi les jeunes Français âgés de 18 à 24 ans, toutes religions confondues, plus d’un sur quatre a de Daech une opinion favorable ou très favorable. Même si ces chiffres paraissent élevés, dans nos propres entretiens avec des jeunes vivant dans ces grandes banlieues sans âme qui entourent Paris, nous avons découvert l’ampleur stupéfiante de la tolérance et du soutien pour Daech parmi ceux qui veulent se rebeller pour la cause, qui veulent défendre « les opprimés ». Pourtant, le désir qu’expriment ces jeunes n’est pas d’être « un musulman pieux » mais de devenir un moudjahid, un participant à la guerre sainte : accomplir un geste radical, source immédiate de satisfaction et de transformation, pour donner un sens à sa vie par le biais du sacrifice. Même si le sentiment de marginalisation et d’indignation s’édifie lentement, le passage de la quête d’identité à l’état de moudjahid est souvent ultrarapide. Sur les huit terroristes parisiens, six étaient des kamikazes et un septième est mort sous une grêle de balles tirées par la police : cela en dit long sur la sincérité de leur engagement, tout comme la mort de centaines de volontaires français en Syrie et en Irak.   zele fr   Comme nous l’a déclaré un jeune de 24 ans qui avait rejoint le Front al-Nosra en Syrie, « [La société occidentale] nous apprend à travailler dur pour nous acheter une belle voiture et des beaux vêtements, mais ce n’est pas ça, le bonheur. J’étais un humain de troisième classe parce que je n’étais pas intégré à un système corrompu. Mais je ne voulais pas devenir un gangster des rues. Alors, mes amis et moi, nous avons simplement décidé de partir inciter les gens à rejoindre l’islam. Dans la cité, les autres groupes musulmans se contentent de parler. Ils pensent qu’un vrai État musulman va leur tomber du ciel sans se battre, sans faire d’effort sur le chemin d’Allah. » Les Français convertis issus de familles chrétiennes sont souvent les défenseurs les plus véhéments de l’État islamique. L’engagement au profit du combat des autres rend souvent féroce. Quand nous avons demandé à un ex-culturiste d’Épinay-sur-Seine pourquoi il s’était converti à l’islam, il a répondu qu’il avait fait plusieurs séjours en prison et qu’il s’attirait constamment des ennuis. « J’étais une épave, je n’avais rien à moi, jusqu’au jour où l’idée de suivre la voie des moudjahidines m’a donné des règles de vie » : canaliser son énergie dans le djihad et, « de la Palestine à la Birmanie », défendre ses frères musulmans attaqués par les infidèles venus de France et de partout. Parce que beaucoup de volontaires étrangers sont des marginaux dans leurs pays d’accueil, les gouvernements et les ONG occidentaux ont tendance à croire qu’il suffirait d’offrir aux enrôlés potentiels des emplois, des conjoints ou un accès à l’éducation pour réduire la violence et contrer l’attrait du califat. Mais un rapport encore inédit, préparé par la Banque mondiale, montre qu’il n’existe aucun lien fiable entre la baisse du chômage et la réduction de la violence, ce qui suggère que même ceux qui disposent de ces possibilités peuvent se laisser séduire par le djihadisme. Quand j’ai demandé à un représentant de la Banque mondiale pourquoi ce rapport n’était pas publié, il m’a répondu : « Ça ne plairait pas à nos clients [les gouvernements] parce qu’ils ont trop investi dans cette idée. » Comme l’a montré la recherche sur les recrues d’Al-Qaïda, être déjà marié n’empêche pas de se porter volontaire pour Daech. Parmi les plus âgés, beaucoup ont eu accès à des études supérieures, en particulier dans des domaines scientifiques comme l’ingénierie et la médecine, qui exigent une grande discipline et pour lesquels il faut être prêt à différer la gratification. Si les gens sont prêts à sacrifier leur vie, il y a peu de chances que l’offre d’avantages matériels accrus les en dissuade (en fait, nos recherches montrent que l’incitation – ou la dissuasion – matérielle produit souvent l’effet inverse et renforce l’engagement). Avec sa campagne inepte intitulée « Think Again Turn Away », diffusée par les médias sociaux, le Département d’État tente de dissuader les jeunes essentiellement par des messages négatifs et anonymes. « Bon, Daech veut construire l’avenir ; vous, l’avenir que vous voulez, c’est les décapitations, et qu’on vous dise ce que vous devez manger et comment vous devez vous habiller ? » Quoi de nouveau là-dedans ? Cela compte-t-il vraiment pour ceux que la cause attire malgré ces éléments, ou grâce à eux ? Comme l’a répliqué une adolescente de la banlieue de Chicago aux agents du FBI qui l’avaient empêchée de partir pour la Syrie : « Eh bien, et les bombes-barils qui tuent des milliers de gens ? Peut-être que les décapitations permettront de mettre fin à ça. » Et la stricte obéissance libère certains de l’incertitude quant à ce que doit faire un bon croyant. Par contraste, l’État islamique peut passer des centaines d’heures à tenter d’enrôler des individus ou des groupes d’amis, à sympathiser au lieu de sermonner, à apprendre comment transformer leurs frustrations et doléances personnelles en un thème universel (la persécution contre tous les musulmans), et ainsi traduire la colère et les aspirations déçues en indignation morale. De Syrie, une jeune femme envoie ces messages à une autre : « Je sais combien il est difficile d’abandonner le père et la mère que l’on aime, sans leur dire avant d’arriver ici qu’on les aimera toujours mais que l’on a été mis sur cette terre pour faire davantage qu’honorer ses parents et rester avec eux. Je sais que cela sera probablement la chose la plus difficile pour toi, mais permets-moi de l’expliquer, à toi et à eux. » Toute démarche sérieuse doit prendre en compte les individus et leurs réseaux, et non le marketing de masse fondé sur des messages répétitifs. Les jeunes gens ont de l’empathie les uns pour les autres ; en général, ils ne se sermonnent pas les uns les autres. Il existe près de 50 000 comptes Twitter qui soutiennent Daech, et chacun a en moyenne 1 000 followers. Le mois dernier, à Amman, un ancien imam de l’État islamique nous a confié : « Les jeunes qui viennent à nous, il ne faut pas leur faire la leçon comme à des gamins sans cervelle ; pour la plupart, ils sont pleins de compréhension et de compassion, mais ils sont égarés. Nous devons leur proposer un meilleur message, mais surtout un message positif. Autrement, ils seront perdus pour Daech. » En avril dernier, lors du Sommet de l’Asie orientale à Singapour, certains officiels parlant au nom des gouvernements occidentaux affirmaient que le califat, c’est la politique de pouvoir traditionnelle sous le masque de la mythologie. La recherche sur ceux que cette cause attire montre qu’il s’agit là d’une conception dangereusement erronée. Le califat a réapparu comme source séduisante de mobilisation dans l’esprit de nombreux musulmans, du Levant jusqu’à l’Europe de l’Ouest. Comme nous l’a dit à Barcelone un imam participant au dialogue œcuménique avec des chrétiens et des juifs, « Je suis contre la violence d’Al-Qaïda et de Daech, mais ces organismes ont mis au cœur du débat notre situation en Europe et ailleurs. Auparavant, personne ne s’intéressait à nous. Et le califat… Nous en rêvons comme les Juifs ont longtemps rêvé de Sion. Ça pourrait être une fédération des peuples musulmans, comme l’Union européenne. Le califat est ici, dans nos cœurs, même si nous ne savons pas quelle forme il finira par prendre réellement. » Même si l’État islamique est détruit par la force des armes, avec toutes les conséquences imprévues et involontaires qui peuvent résulter d’une guerre totale, son message pourrait encore fasciner bien des membres des générations à venir. Tant que nous ne reconnaîtrons pas les passions que ce message peut enflammer parmi les jeunes rebelles du monde entier, nous risquons de les renforcer et de contribuer au chaos si cher à Daech.   Cet article est paru sur le blog de la New York Review of Books le 16 novembre 2015.
LE LIVRE
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 En parlant avec l’ennemi : extrémisme violent, valeurs sacrées, et ce que cela signifie d’être un être humain  de Scott Atran, Allen Lane, 2010

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