Pourquoi la France attire Daech
par Scott Atran

Pourquoi la France attire Daech

L’Hexagone a tout pour séduire les djihadistes : sa participation à la chute du Califat ottoman en 1924, une vaste population musulmane déclassée héritée d’un lourd passé colonial, une laïcité débridée, un tempérament va-t-en-guerre… Une belle pièce dans la stratégie mondiale de Daech.

Publié dans le magazine Books, janvier 2016. Par Scott Atran

©Takver/Flickr

Le Bataclan a été l'une des cibles des attaques terroristes du 13 novembre. Aux yeux des disciples de Daech, ces actes de violence servent une noble cause : changer et sauver le monde.

Le choc suscité par la série d’attentats coordonnés à Paris le vendredi 13 novembre – le bain de sang et la terreur dans les rues, l’indignation de la population contre l’extrémisme islamique, François Hollande jurant d’être « impitoyable » dans la lutte contre les « barbares de l’État islamique » – est hélas précisément ce sur quoi Daech comptait. Car plus vive sera l’hostilité envers les musulmans en Europe, plus forte sera l’implication de l’Occident dans l’action militaire au Moyen-Orient, et plus Daech s’approchera de son but : créer et gérer le chaos. C’est une stratégie qui lui a permis de mettre en déroute des forces internationales qui lui sont bien supérieures, tout en renforçant sa légitimité aux yeux de ses partisans. La complexité des attentats de Paris indique aussi avec quel succès Daech a cultivé sa base de soutien au sein de la population indigène des pays occidentaux laïcs. Attaquer Daech en Syrie ne suffira pas pour maîtriser ce mouvement planétaire, qui inclut désormais plus de 2 000 citoyens français. Comme l’ont montré nos propres recherches – lors d’interviews de jeunes à Paris, à Londres et à Barcelone, ainsi que de combattants de Daech capturés en Irak, et de combattants du Front Al-Nosra (Al-Qaïda) en Syrie –, traiter simplement l’État islamique comme une forme de « terrorisme » ou d’« extrémisme violent », c’est masquer la menace. Il est dangereux de considérer le groupe comme « nihiliste », car cela revient à ne pas vouloir comprendre et affronter sa mission profondément séduisante : changer et sauver le monde. Ce que beaucoup, au sein de la communauté internationale, perçoivent comme des actes d’une violence insensée et atroce, les disciples de Daech y voient les éléments d’une noble campagne de purification par le meurtre sacrificiel et l’auto-immolation. C’est cette violence délibérée qu’Abou Bakr al-Baghdadi, calife autoproclamé de l’État islamique, appelle les « volcans du djihad » : il s’agit de créer un archipel international djihadiste qui finira par s’unir pour détruire le monde actuel et créer un nouvel ancien monde de justice et de paix universelles sous la bannière du Prophète. De fait, la brutalité spectaculaire de Daech – que ce soit au Moyen-Orient ou désormais en Europe – s’inscrit dans un plan conscient, visant à instiller parmi les fidèles l’idée d’un sens sacré et sublime, tout en terrorisant les neutres et les ennemis. Cette stratégie était esquissée dans le manifeste de 2004, Idarat at Tawahhush (« Gestion de la barbarie »), tract écrit pour le précurseur de Daech, la branche irakienne d’Al-Qaïda ; tawahhush vient de wahsh, « bête », et désigne donc une attitude bestiale. Voici quelques-uns de ses principaux axiomes : « Diversifier et élargir les frappes perturbatrices contre l’ennemi croisé-sioniste en tous lieux du monde islamique, et même en dehors si possible, afin de disperser les efforts de l’alliance ennemie et ainsi l’épuiser au maximum. Pour être efficaces, les attaques devraient viser des cibles faibles qui ne peuvent être défendues efficacement, ce qui entraînerait un sécuritarisme incapacitant. Si une station touristique où se rendent les croisés […] est frappée, toutes les stations touristiques dans tous les États du monde devront être protégées par l’envoi de renforts armés, deux fois plus importants qu’en temps normal, et par une énorme hausse des dépenses. » Point crucial, cette tactique cherche aussi à séduire les jeunes laissés-pour-compte qui ont tendance à se révolter contre l’autorité, qui aspirent à se sacrifier, pleins d’une énergie et d’un idéalisme que les appels à la « modération » (wasatiyyah) ne cherchent qu’à juguler. Le but est d’« inciter les groupes issus des masses à fuir vers les régions que nous contrôlons, en particulier les jeunes, [car] les jeunes d’une nation sont plus proches de la nature innée [de l’homme] à cause de la rébellion qui est en eux ».   Enfin, ces attaques violentes doivent servir à entraîner l’Occident aussi profondément et activement que possible dans le conflit armé : « Travaillez à dévoiler la faiblesse du pouvoir centralisé de l’Amérique en poussant ce pays à renoncer à la guerre psychologique des médias et à la guerre par personne interposée, jusqu’à ce qu’il lutte directement. » Onze ans après, Daech emploie cette approche contre les plus importants alliés européens de l’Amérique. Pour Daech, plonger la France dans le chaos présente un attrait particulier. La première grande incursion militaire du califat de l’État islamique, à l’été 2014, visait à anéantir la frontière internationale entre la Syrie et l’Irak, symbole de la division arbitraire du monde arabo-musulman imposée par la France et la Grande-Bretagne après la défaite de l’Empire ottoman, siège du dernier califat musulman. Et parce que les lumières de Paris incarnent aux yeux du monde la laïcité culturelle et donc « l’ignorance des directives divines » (jahiliyyah), il faut les éteindre jusqu’à ce qu’elles soient rallumées par le rayonnement divin d’Allah (an-Noor). Le seuil de renouvellement de l’Union européenne étant de 1,59 enfant par couple, le continent – en pleine crise des réfugiés et alors que l’hostilité aux immigrés est plus vive que jamais – a besoin d’un taux d’immigration considérable pour conserver une main-d’œuvre productive,  : c’est là une autre forme de chaos que l’État islamique est bien placé pour exploiter. Les autorités françaises ont retrouvé le passeport, peut-être maquillé, d’un ressortissant syrien lié aux attentats parisiens, ainsi que deux faux passeports turcs, ce qui montre que Daech tire profit de la crise des réfugiés en Europe et encourage l’hostilité et la suspicion envers ceux qui cherchent un refuge légitime, afin de creuser l’écart entre musulmans et Européens non musulmans. La France possède aujourd’hui l’une des plus fortes minorités musulmanes d’Europe. Par ailleurs, les musulmans français forment majoritairement une sous-classe, héritage du passé colonial d’un pays qui ne s’est guère soucié des lendemains de la décolonisation. Par exemple, bien que seulement 7 à 8 % de la population française soit de religion musulmane, près de 70 % de la population carcérale est musulmane, situation qui rend beaucoup de jeunes musulmans français vulnérables aux idées radicales, à l’intérieur comme à l’extérieur des prisons. C’est dans ce paysage social que Daech trouve le succès : la France a envoyé à ce mouvement plus de combattants étrangers qu’aucun autre pays occidental. Au Bataclan, où les morts ont été les plus nombreux, un des terroristes était Ismaël Omar Mostefaï, 29 ans, citoyen français d’origine algéro-portugaise, habitant la région parisienne. Il avait un casier judiciaire et avait passé quelques mois en Syrie en 2013-2014, profil similaire à celui des deux frères Kouachi, également ressortissants français d’origine algérienne, habitant Paris intra muros, qui avaient reçu une formation dans une branche d’Al-Qaïda au Yémen avant de perpétrer l’attentat contre Charlie Hebdo en janvier.   Parmi les auteurs présumés des attentats de vendredi figurent deux frères, Salah Abdeslam, 26 ans, et son frère Brahim, 31 ans, qui s’est fait exploser près du Stade de France. Bien que citoyens français, les frères Abdeslam vivaient à Molenbeek, une commune pauvre de Bruxelles, peuplée d’immigrés arabes. Au cours de l’année écoulée, on a pu établir un lien entre des armes provenant de ce quartier et Amedy Coulibaly, 33 ans, né à Paris mais d’ascendance malienne, qui avait été le compagnon de détention d’un des frères Kouachi et avait perpétré l’attaque meurtrière de janvier contre un supermarché casher, ainsi qu’avec Mehdi Nemmouche, 29 ans, ressortissant français d’origine algérienne, qui a passé plus d’un an avec Daech en Syrie et qui était responsable de la fusillade meurtrière au Musée juif de Belgique. Un autre des kamikazes de Paris, Bilal Hadfi, 20 ans, également de nationalité française, avait combattu avec l’État islamique avant de revenir en Belgique, le pays d’Europe qui compte la plus forte proportion de volontaires djihadistes par rapport à sa population. Deux…
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Commentaire

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  1. j-frédéric chasteland dit :

    « Un côté va t-en guerre »,écrit l’auteur au sujet de la France ,c’est bien mal connaitre l’humeur moyenne de la population de notre pays ,très pacifique et déshabituée de la violence de guerre par plus de 50 ans de paix.C’est aussi prendre les rodomontades de certains intellectuels dans un passé récent pour représentative de la mentalité courante du pays ,mieux traduite par la sidération et l’incompréhension en face de l’ultra-violence, manifestées un peu partout après janvier et encore en novembre 2015.C’est aussi ironique et même un peu cocasse de la part d’un américain après 2003 et ses suites…

    A part cela ,malgré la partialité ,le biais du regard ,un article très intéressant demandant à être complété par des vues prises sur d’autres versants du problème,comme celle de G Kepel dans son dernier livre par exemple.