Soutenez la presse indépendante ! Abonnez-vous à Books, à partir de 8€/mois.

Quand les Belges tentent de décoloniser leur musée… colonial

Le Musée royal de l’Afrique centrale, près de Bruxelles, a longtemps été la vitrine de l’entreprise coloniale belge au Congo. En 2018, après dix ans de tergiversations et cinq ans de travaux de rénovation, l’institution a réorganisé ses collections et fait évoluer son discours. Avec des résultats mitigés.


© Collection MRAC

La statue de L’Homme-léopard a-t-elle encore sa place au Musée royal de l’Afrique centrale ? Dans Réorganisation (2002), l’artiste Chéri Samba évoque le débat suscité par la rénovation du lieu.

L’une des plus belles balades urbaines d’Europe com­mence à la station de tram Montgomery, à Bruxelles. On emprunte une grande avenue bor­dée d’arbres et d’élégantes demeures vieilles d’un siècle ou plus, dont beaucoup abritent désormais des ambassades. Puis l’on quitte cette artère fréquentée pour traverser une forêt de hêtres et de chênes, qui était autrefois le terrain de chasse des ducs de Brabant. Par une belle journée de printemps, la lumière scintille à tra­vers le feuillage et offre une harmonieuse palette de tons verts. Les rails s’arrêtent à proximité d’un somptueux édifice en pierre, dont l’existence même témoigne de tensions non résolues.

Bienvenue au Musée royal de l’Afrique centrale 1, l’un des principaux musées du monde consacrés exclusivement à l’Afrique – et situé à des milliers de kilo­mètres de là. Avec ses hautes fenêtres, sa façade à colonnade, son toit cein­turé d’une balustrade et sa rotonde qui culmine à une trentaine de mètres, le bâtiment principal a des allures de châ­teau. Cette impression est renforcée par la présence d’une cour intérieure et d’un vaste parc : des jardins à la française, une fontaine et un bassin dans lequel le bâtiment se reflète, des mares avec des canards et des oies, de vastes pelouses entourées de haies et des allées parfai­tement entretenues qui mènent vers des arbres majestueux au loin.

Ici, on est bien loin de l’Afrique, mais pas du fruit de sa colonisation. À partir de 1885 et pendant vingt­-trois ans, le roi des Belges Léopold II fut le « propriétaire », comme il se plaisait à dire, du mal nommé État indépendant du Congo, l’actuelle République démo­cratique du Congo (RDC). Exaspéré de voir les souverains européens perdre de leur pouvoir, Léopold était en quête d’un territoire où il pourrait régner en maître, sans avoir à s’embarrasser d’électeurs ni d’un parlement, et il le trouva au Congo. Il amassa une fortune – l’équivalent de quelque 1 milliard d’euros – grâce à cette colonie qu’il détenait à titre personnel, essentiellement en soumettant la popu­lation masculine au travail forcé. Les soldats de Sa Majesté allaient de village en village et prenaient les femmes en otage, afin d’obliger les hommes à s’en­foncer dans la forêt tropicale pendant des semaines pour y récolter du caoutchouc sauvage. C’en fut fini de la chasse, de la pêche et des travaux des champs, et les hommes de Léopold II firent main basse sur le peu de vivres qui restaient. Le taux de natalité s’effondra, et, affaiblis par la faim, les Congolais succombèrent à des maladies dont ils auraient pu guérir autrement. Selon certains démographes, la population du Congo aurait été réduite de moitié, soit d’environ 10 millions de personnes 2.

En s’appuyant sur des photographies et des témoignages de missionnaires et de colons européens, le journaliste bri­tannique Edmund Dene Morel dénonça publiquement le système de travail forcé mis en place par Léopold II, suscitant l’indignation de la communauté inter­ nationale. Des personnalités telles que les écrivains américains Mark Twain et Booker T. Washington ou l’archevêque de Canterbury prirent part à de grandes manifestations. Face à la pression crois­sante de l’opinion publique, le roi céda à contrecœur le Congo à la Belgique en 1908, un an avant sa mort.

 

Jusqu’alors, Léopold II, passé maître dans l’art de la communication, avait déployé des efforts considérables pour se présenter comme un philanthrope animé d’un seul désir, celui d’apporter la civilisation et la religion chrétienne au « continent noir ». En 1904, il avait engagé son architecte préféré, le Français Charles Girault – à qui l’on doit le Petit Palais, à Paris –, pour bâtir ce musée sur le site d’une manifestation orchestrée par Sa Majesté sept ans plus tôt. En 1897, à l’occasion de l’Exposition internationale de Bruxelles, le roi avait organisé une sec­tion congolaise dans la commune de Ter­vuren, aux portes de la capitale. La pièce maîtresse du pavillon colonial, c’étaient des êtres humains : 267 hommes, femmes et enfants congolais furent exhibés pen­dant plusieurs mois dans trois reconstitu­tions de villages africains construits à cet effet. Dans le « village du fleuve » et dans le « village de la forêt », on pouvait les voir utiliser leurs instruments de musique, outils et ustensiles de cuisine et pagayer dans des pirogues autour d’un étang. Dans le « village civilisé », une fanfare de la Force publique, la milice de l’État indépendant du Congo, se produisait en concert. La section congolaise attira plus de 1 million de visiteurs.

En 1910, peu après la mort du roi et la cession de sa colonie à la Belgique, le mu­sée ouvrit enfin ses portes. Une partie des bâtiments abrite des archives et accueille des chercheurs en sciences de la Terre, mais, tout au long du XXe siècle, les salles ouvertes au public n’ont cessé de témoi­gner d’une vision du monde profon­dément coloniale. Le zoo humain avait certes disparu, mais le silence entourant le pillage du Congo demeurait.

Lorsque j’ai visité le musée pour la pre­mière fois, en 1995, on pouvait voir dans la section consacrée à la flore congolaise un échantillon de liane à caoutchouc. Mais pas un mot des millions de Congo­lais qui ont péri à cause du système de travail forcé mis en place pour récolter ce caoutchouc. C’était comme si le Musée juif de Berlin ne faisait pas mention de la Shoah.

Quelques années plus tard, j’ai évoqué cette visite dans Le Fantôme du roi Léopold, à la suite de quoi un em­ployé du musée a commencé à m’infor­mer par courriel de dissensions au sein de l’institution. Le musée était toujours rempli d’objets ayant appartenu à des soldats et à des explorateurs coloniaux, et de statues monumentales de per­sonnages héroïques et idéalisés portant des inscriptions du style « La Belgique apportant la civilisation au Congo ». Les Belges attachés aux droits de l’homme réclamaient des changements ; le puissant lobby colonial du pays – composé de personnes ayant vécu et travaillé au Congo avant son accession à l’indépen­dance, en 1960, et de leurs descendants – s’y opposait. L’institution, prise entre deux feux, était tétanisée. Finalement, en 2005, elle organisa avec tambours et trompettes une exposition temporaire censée dire enfin la vérité sur le colonia­lisme. On pouvait y voir quelques petites photographies qui témoignaient de la violence du système colonial, mais pas une seule vitrine n’abordait la question du travail forcé. En fait, le propos était tellement évasif qu’un groupe de mili­tants bruxellois publia sur Internet un guide bilingue français­-néerlandais, que les visiteurs pouvaient imprimer chez eux et emporter au musée. Il contenait des textes et des photos – de femmes enchaî­nées, par exemple, et d’hommes soumis au travail forcé, portant des paniers de lianes à caoutchouc – qui fournissaient les explications qui manquaient.

 

Une pancarte apposée cette année­-là promettait un nouveau musée pour 2010. Mais, lorsque 2010 arriva, seule une petite section du musée avait été réamé­nagée pour commémorer le 50e anniver­saire de l’indépendance du Congo. Cette exposition se révéla bien plus sérieuse que celle qui l’avait précédée cinq ans plus tôt, mais elle n’était, cette fois encore, que temporaire et ne dura que quelques mois. Enfin, en 2013, le musée annonça qu’il allait fermer jusqu’en 2017 afin d’être entièrement rénové.

En coulisses, des tensions subsis­taient, dont la presse se faisait de temps en temps l’écho. Ce qui n’est guère sur­ prenant étant donné les sommes en jeu – la facture atteindra finalement près de 73 millions d’euros. Une demi­-douzaine d’universitaires belges issus de la diaspora africaine furent choisis pour constituer un comité consultatif, mais ils durent signer un accord de confidentialité et n’eurent pas réellement voix au chapitre. Ils finirent par se dire que leur avis n’in­téressait guère l’institution et cessèrent de se réunir. Un anthropologue et historien attaché au musée proposa d’inviter des Africains à construire un musée dans le musée, dans lequel ils présenteraient leur vision de la Belgique. Son idée fut jugée trop radicale. L’année 2017 passa et le musée ne rouvrit pas.

C'est gratuit !

Recevez chaque jour la Booksletter, l’actualité par les livres.

Les professionnels des musées dis­posent aujourd’hui de quantité de res­sources (livres, colloques, séminaires, blogs) pour «créer le dialogue, pas la polémique », « assurer la pérennité » d’un musée et répondre aux récriminations. Le principal problème, bien sûr, c’est qu’un grand nombre de ces institutions ont été fondées il y a plus d’un siècle par des hommes qui ne trouvaient rien à redire au colonialisme, aux hiérarchies raciales et à l’esclavage. « On peut facilement réé­crire un manuel scolaire, mais on ne peut pas réécrire un musée», observe Lonnie Bunch, directeur fondateur du Musée national de l’histoire et de la culture afro-­américaines de Washington.

Plus de 90 % des objets d’Afrique sub­saharienne conservés dans les musées à travers le monde le sont en dehors du continent africain. C’est la question des frises du Parthénon, mais à une échelle bien plus vaste. Les œuvres d’art ou les biens culturels qui ont été pillés doivent­ ils être restitués à leurs pays d’origine ? Même si cela se justifie morale­ment, cela ne résout pas toujours la question. Le Musée royal de l’Afrique centrale a cédé une par­tie de sa superbe collection d’art africain à l’Institut des musées nationaux du Zaïre, à Kinshasa, à la fin des années 1970. À l’époque, le pays était dirigé par Mobutu, kleptocrate notoire, et quelques années plus tard, on retrouva beaucoup de ces objets dans des salles de vente européennes ou chez les anti­quaires de Bruxelles.

Le Musée royal de l’Afrique centrale a fini par rouvrir en décembre 2018, une bonne décennie après l’annonce des pre­miers projets de rénovation. Quelques mois plus tard, j’ai à nouveau pris le tram pour aller le visiter. Le musée s’est doté, à côté du château, d’un pavillon d’accueil de verre et d’acier, ainsi que d’une gale­rie souterraine qui fait communiquer les deux bâtiments. L’une des premières œuvres offertes au regard des visiteurs a trait au débat suscité par la rénovation du lieu. L’Homme-léopard, une statue emblématique de l’ancien musée acquise en 1913, représente un Africain à l’air menaçant, revêtu d’une peau de léopard. Il serre dans ses poings des lames qui ressemblent à des griffes et semble sur le point de bondir sur une victime endor­mie. Aujourd’hui, un tableau de l’artiste congolais Chéri Samba intitulé Réorganisation représente L’Homme-léopard, sur son piédestal, en train de dévaler les marches du perron du musée. Un groupe d’hommes et de femmes africains tire sur des cordes attachées à la statue pour la traîner au bas des marches, tandis que des Européens tentent de la retenir en tirant dans la direction opposée. Un per­sonnage en costume­-cravate représentant le directeur du musée assiste à la scène, impassible, les bras croisés.

 

Les cartels en plusieurs langues qui présentent les objets exposés s’ap­parentent pour beaucoup à un mea culpa. La période coloniale « reste très controversée, avance prudemment l’un d’eux. Les collections du Musée royal de l’Afrique centrale ont été constituées par des Européens ; c’est pourquoi raconter l’histoire coloniale depuis une perspective africaine reste un véritable défi. » « Les collections en disent souvent plus long sur ceux qui les ont constituées que sur les sociétés qui ont fabriqué et utilisé ces objets. Les Africains se sont tou­jours opposés à la colonisation, de dif­férentes manières, mais les collections de ce musée n’en rendent pas vraiment compte », pointe un autre cartel.

C’est tout à fait le genre de propos qui font enrager le vieux lobby colonial. Dans une lettre adressée au directeur général du musée, les dirigeants d’une associa­tion d’anciens coloniaux ont reproché à l’institution de présenter une histoire du Congo fondée sur « une lecture “révision­niste” anticoloniale ». Un autre détracteur a accusé le directeur du musée de verser dans le « politiquement correct ». Et, dans une tribune publiée dans l’hebdomadaire belge Le Vif/L’Express, l’entreprise est qualifiée de « Belgium bashing ».

Quoi qu’il en soit, les excuses se pour­suivent d’un bout à l’autre du bâtiment. Certaines restent vagues et anodines (leur formulation est sans aucun doute le résul­tat de débats et de compromis houleux), mais d’autres ont le mérite de recon­naître implicitement que presque toutes les pièces exposées dans n’importe quel musée du monde recèlent une dimension politique – ce que peu de musées font. Dans l’institution, qui possède un impor­tant fonds photographique, des cartels expliquent désormais que ces photos « ont presque toutes été prises par des Blancs et reflètent essentiellement leur point de vue » et qu’elles « ont été soigneusement mises en scène ». « Des dignitaires des régions rurales étaient présentés comme des “bons sauvages”, tandis que des cita­dins hilares véhiculaient l’image d’une colonie modèle. » Suit une photo ancienne montrant justement la mise en scène d’un portrait de « bon sauvage ». Deux Belges coiffés de casques coloniaux s’apprêtent à photographier de profil un Congolais à demi nu à la mine renfrognée. L’un des Blancs a la tête sous le drap noir d’un vieil appareil photo monté sur trépied, l’autre se tient près du Noir, les poings sur les hanches, comme s’il venait de lui demander de prendre la pose. Difficile d’imaginer représentation plus frappante de ce qu’était le regard colonial.

L’ancien bâtiment était célèbre, entre autres, pour sa vaste rotonde où trônaient des statues monumentales repré­sentant Le Travailleur (un Noir vêtu d’un pagne s’appuyant sur une pelle), Le Guerrier (un Noir tenant une lance), La Justice (une femme blanche drapée dans une robe dorée, avec une balance dans une main et une épée dans l’autre) et La Belgique apportant le bien-être au Congo (une femme blanche aux allures de sainte, drapée dans une robe dorée, réconfortant deux enfants noirs). Désormais, un pan­neau évoque la « vision coloniale » dont témoignent les statues : « Les Belges sont représentés en bienfaiteurs, por­teurs d’une mission civilisatrice, comme s’ils n’avaient pas commis d’atrocités au Congo et comme s’il n’y avait pas eu de civilisation avant eux. »

La pancarte explique également que ces statues sont classées monuments historiques et ne peuvent être déplacées. C’est pourquoi le musée a invité l’artiste congolais Aimé Mpane à concevoir une œuvre qui soit une « réponse explicite » à leur présence. Nouveau souffle ou le Congo bourgeonnant est une gigantesque tête d’homme africain en bois ajouré qui repose sur un socle dont la forme épouse celle du continent africain. Je n’ai pas été ému par l’œuvre, mais j’ai aimé l’idée de faire se répondre les sculptures.

On peut regretter que la section « His­toire coloniale et indépendance » occupe un espace trop restreint, mais elle expose sans ambages la face sombre du colonialisme. Sur divers écrans, des historiens, presque tous congolais, évoquent le très grand nombre de morts imputable au travail forcé ainsi que la complicité de la Belgique dans l’assas­sinat, en 1961, de Patrice Lumumba, le premier chef de gouvernement démocra­tiquement élu du Congo nouvellement indépendant. Une partie de la salle lui est consacrée. Sont également exposées plusieurs des photographies d’atrocités qui contribuèrent à susciter une mobili­sation de la communauté internationale contre le travail forcé. On découvre des spécimens de chicotte, ce fouet consti­tué de lanières de peau d’hippopotame tressées qui servait à corriger les travailleurs forcés. Une photo et un tableau en montrent l’utili­sation. Il y a aussi des livres et des tracts écrits par des Belges et des étrangers pour dénoncer l’exploitation des Congolais, des carica­tures de Léopold II et la transcription de déclarations de témoins africains devant la commission chargée en 1904 d’enquê­ter sur les exactions commises au Congo – des témoignages censurés pendant plus de cinquante ans, d’abord par Léopold II, puis par le gouvernement belge.

Cette section du musée est celle qui a le plus irrité le vieux lobby colo­nial. Elle témoigne aussi des dissensions internes au sein du musée. La personne qui a choisi les objets à exposer, dont la chicotte, et celle qui a conçu la frise chro­nologique qui défile sur les bornes inter­ actives n’avaient de toute évidence pas la même vision de l’histoire. La frise chronologique passe en effet sous silence plu­sieurs grandes rébellions anticoloniales et ne fait pas mention des mutineries de conscrits congolais de la Force publique. Le travail forcé est à peine évoqué, tout comme l’ampleur du mouvement de pro­testation contre le système léopoldien. En revanche, la frise chronologique signale la nomination de différents gou­verneurs et ministres des Colonies, ainsi que la création de la première troupe de scouts au Congo.

Mais il y a plus problématique : aucun lien n’est fait ici entre l’exploitation des richesses du Congo – l’ivoire et le caout­chouc au début, puis le cuivre, le diamant, l’uranium et bien d’autres ressources – et la prospérité de la Belgique. Les béné­fices tirés de l’exploitation du Congo ont permis de financer, par exemple, les imposantes Arcades du Cinquante­naire, un monument emblématique de Bruxelles. Et combien d’hôtels particu­liers devant lesquelles passe le tram qui conduit au musée ont été bâtis grâce à cet argent-­là ? Selon une enquête de 2007, la fortune de neuf des vingt­-trois familles les plus riches de Belgique pro­vient du Congo belge. Un musée bien conçu devrait permettre à ses visiteurs de poser un regard neuf sur ce qui se trouve en dehors de l’enceinte de ses murs. Mais c’est rarement le cas.

Au Musée royal de l’Afrique centrale comme ailleurs, des pièces témoignant de l’histoire, de l’art et de la vie quoti­dienne des populations africaines coha­bitent avec des animaux empaillés et des minéraux. L’une des membres du comité consultatif, issue de la diaspora africaine, a plaidé pour que les animaux soient transférés au Muséum des sciences naturelles de Bruxelles, mais elle n’a pas été entendue. « Le musée de Tervuren reste le “musée des Autres”», remarque fine­ment, dans la revue Ensemble !, Arnaud Lismond­Mertes, secrétaire général du Collectif solidarité contre l’exclusion.

En dépit de ses défauts, le musée relifté présente désormais une particularité proprement stupéfiante. Dans la salle du Mémorial, les noms de 1 508 Belges morts au début de la période coloniale, entre 1876 et 1908, sont gravés sur une immense plaque de marbre. Y figure éga­lement une phrase du successeur et neveu de Léopold II, Albert Ier : « La mort fau­cha sans pitié dans les rangs des premiers pionniers. Nous ne pourrons jamais assez rendre hommage à leur mémoire. »

Des propos scandaleux pour les Africains. La plupart de ces « premiers pionniers » étaient tout sauf des héros. C’étaient de jeunes aventuriers ambitieux, désireux de faire rapidement fortune grâce au caoutchouc et à l’ivoire. Joseph Conrad en fait le portrait au vitriol dans son roman Au cœur des ténèbres. La plupart moururent de maladies telles que le palu­disme, la trypanosomiase (ou maladie du sommeil) et la dysenterie, pour lesquelles il n’existait pas de traitements à l’époque.

 

L’abus d’alcool précipita parfois leur fin. Et ils furent étonnamment nombreux – environ 1 sur 200 – à se suicider. L’astu­cieux Léopold (qui ne mit jamais les pieds dans sa chère colonie) se garda bien de dévoiler qu’environ un tiers des Euro­péens qui s’établirent au Congo durant les premières décennies de son règne y trouvèrent la mort ; un tel chiffre aurait dissuadé les candidats au voyage.

Mais ce qu’il y a de plus injuste dans tout cela, c’est que, sous Léopold II et pendant les années qui suivirent, plu­sieurs millions de Congolais moururent soit d’épuisement en récoltant du caout­chouc, soit abattus lors d’insurrections, soit de faim dans la forêt alors qu’ils tentaient d’échapper au travail forcé, soit encore de dénu­trition lorsque les hommes furent réduits en esclavage et leurs femmes et leurs enfants pris en otage. Or on ignore les noms de presque toutes ces victimes.

On connaît en revanche ceux de la poignée de Congolais qui moururent en Europe sous le règne de Léopold II. Certains étaient des enfants, envoyés à titre d’expérimentation en Belgique dans un pensionnat tenu par des religieuses ; d’autres faisaient partie des Africains exhibés lors d’expositions comme celle qui eut lieu en 1897 à Tervuren, à l’exact emplacement du musée. Les Congo­lais morts pendant l’Exposition inter­nationale de 1897 n’eurent pas le droit d’être inhumés dans la partie consacrée du cimetière de la paroisse locale et furent enterrés dans une fosse commune réser­vée aux suicidés, aux nécessiteux, aux prostituées et aux adultères.

En hommage à ces Africains qui per­dirent la vie si loin de chez eux, l’artiste congolais Freddy Tsimba a inscrit le nom de sept d’entre eux, avec le lieu et la date de leur décès, en haut des grandes fenêtres de la salle du Mémorial. Lorsque le soleil de l’après­-midi pénètre par les vitres, l’ombre portée de ces noms vient s’ajouter à ceux des 1508 Belges gravés sur la stèle. C’est une superposition trou­blante, fantomatique, qui nous rappelle combien de vies passées sous silence se dissimulent derrière l’histoire que nous avons coutume de célébrer.

 

 

— Cet article est paru dans le numéro de janvier-­février 2020 du magazine américain The Atlantic. Il a été traduit par Pauline Toulet.

Notes

1. En 2018, il a été rebaptisé Africa Museum.

2. Ce chiffre fait toutefois débat, certains historiens faisant valoir qu’il n’existait pas à l’époque de recensement fiable de la population congolaise. Sur cette question, voir Congo. Mythes et réalités, de Jean Stengers (Racine, 2005).

LE LIVRE
LE LIVRE

Les Fantômes du roi Léopold. La terreur coloniale dans l’État du Congo de Adam Hochschild, traduit de l’anglais par Marie-Claude Elsen et Frank Straschitz, Tallandier, 2019

SUR LE MÊME THÈME

Histoire Communisme : comment la RDA brisait les ados rebelles
Histoire Les amants d’Auschwitz
Histoire Le gang des voleurs de crânes

Aussi dans
ce numéro de Books

Booksletter,
c'est gratuit !

Retrouvez gratuitement la Booksletter
chaque samedi matin dans votre boîte email.