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Castes : « Je suis une dalit à New York »

En Inde, une infime partie des dalits échappent à leur condition d’intouchables grâce à la politique des quotas, qui leur ouvre la voie aux études et aux emplois. Ils n’en restent pas moins des parias malgré leurs efforts pour cacher leur origine. Ce n’est que loin du pays natal qu’un « coming out » devient possible.


© Calvin Tso / Admerasia

Yashica Dutt à New York. Chaque fois qu’elle rencontre un compatriote, raconte-t-elle, il lui demande à quelle caste elle appartient.

En 2015, Yashica Dutt s’installe à New York pour faire des études de journalisme à l’université Columbia. Là, elle a une révélation. En cours, ses ­camarades noirs, hispaniques et homos parlent sans ambages des discriminations et des ­insultes dont ils sont l’objet. Elle en est stupéfaite : elle-même, en Inde – pendant toute son enfance, ses études universitaires et le début de sa carrière –, a dû soigneusement dissimuler sa caste. Ce qui la frappe ­encore plus, c’est la réaction des autres étudiants. Loin de contester les témoignages de leurs camarades membres de minorités, ils manifestent leur solidarité et expriment même de la colère. Au bout de deux mois, Yashica Dutt prend la décision difficile de parler de son expérience de dalit [autrefois appe­lés « intouchables »]. La réaction de ses camarades l’aide à comprendre qu’elle n’a pas à éprouver de honte mais au contraire de l’indignation.

 

 

Dès lors, la jeune femme cherche à en savoir plus sur la cause des dalits. Sur les réseaux sociaux, elle entre en contact avec des militants. Son chemin aurait bien pu croiser celui de Rohith Vemula, un jeune chercheur dalit de 26 ans victime de harcèlement de caste à l’université d’Hyderabad. Celui-ci a demandé à être son ami sur Facebook, ce qu’elle refuse pour des raisons personnelles. Dix jours plus tard, en ouvrant son ordinateur, elle apprend qu’il s’est suicidé.

Les suicides d’étudiants dalits de troisième cycle persécutés par leurs professeurs et par l’administration sont monnaie courante en Inde. La plupart du temps, on n’en parle guère. Mais l’histoire de Vemula défraie la chronique ; elle suscite dans tout le pays des manifestations qui mobilisent aussi bien les étudiants dalits que leurs camarades des hautes castes. C’est nouveau. Plus étonnant encore, Vemula n’est pas décrit comme une pauvre victime mais comme le jeune homme brillant, passionné et courageux qu’il était. Yashica Dutt lit et relit sa poignante lettre d’adieu publiée dans la presse. Elle se rend compte que, à peu de chose près, elle aurait pu subir le même sort.

Portée par l’histoire de Vemula, la jeune femme décide alors de ne plus cacher sa caste à ses amis et collègues indiens. C’est une décision courageuse, même pour quelqu’un qui vit et travaille à New York et qui, comme Yashica Dutt le dit dans son livre, « n’a pas dans l’immédiat le projet de rentrer à New Delhi, ville où les clivages de caste sont particulièrement marqués ». Elle publie sur Facebook un billet dans lequel elle révèle sa caste et reçoit en réponse un déferlement de messages venus non ­seulement d’Inde mais du monde entier. Son coming out devient viral et attire l’attention des médias.

Paru cette année, Coming Out As ­Dalit est le prolongement de ce dévoilement initial. Elle y livre le récit de sa vie, entrecoupé de réflexions plus générales sur la question des castes. L’histoire de son arrivée à New York m’a captivée parce que j’y ai eu une révélation similaire. J’y suis arrivée au début des ­années 1990, un quart de siècle avant Dutt mais à peu près au même âge, à 25 ans environ. Peu après, les États-Unis envahissaient l’Irak. Puis il y eut le tabassage de Rodney King à Los Angeles : c’était la première fois que des flics ­racistes étaient pris sur le fait, filmés en train de brutaliser un Noir inno­cent, et pourtant ils furent acquittés. Il y avait de grandes manifestations contre la guerre et le racisme. J’ai participé à certaines d’entre elles en arborant une pancarte de ma fabrication, certes politiquement pas très subtile, sur laquelle j’avais écrit : « Le système, ça craint ! »

Dans ces manifestations, j’ai rencontré des Blancs qui étaient des antiracistes convaincus. Cela m’a surprise, parce que, en Inde, je n’avais jamais vu d’hindous de caste protester contre le système des castes. J’en ai conclu que ces gens ne me regarderaient pas de haut si je leur disais que j’étais née dalit. J’avais raison, et, finalement, leur soutien m’a donné le courage d’aborder de front cette question : qu’est-ce qui fait de quelqu’un un « intouchable » ? À force de chercher des réponses, j’en suis venue à écrire l’histoire de ma famille, « Des fourmis parmi les éléphants » 1, paru il y a deux ans. En lisant le livre de Yashica Dutt, j’ai été frappée par les nombreuses similitudes entre nos deux histoires.

Yashica Dutt est née au Rajasthan dans une famille de bhangis. Traditionnellement, les bhangis sont préposés à la vidange manuelle des latrines et des égouts – ce sont ceux qui « ramassent les excréments ». Un destin auquel les deux grands-pères de l’auteure ont échappé grâce à la politique des quotas 2. Ils sont allés à l’université et ont passé des concours de la fonction publique qui leur ont permis de décrocher des postes d’assez haut niveau. Avant d’être démis de ses fonctions, en 2001, son père avait un bon emploi de fonctionnaire.

 

Je viens pour ma part de l’Andra Pradesh. Ma famille appartient à la caste des màlas, traditionnellement préposés aux travaux des champs et autres tâches pénibles. Mes grands-­parents sont parvenus à s’y soustraire grâce aux missionnaires chrétiens, qui leur ont donné une éducation avant de les ­employer dans leurs écoles. Mes ­parents ont pu faire des études secondaires et supérieures dans des établissements publics, qui étaient à l’époque plus ­réputés que les institutions privées et, de surcroît, quasi gratuits. Ils sont devenus profs de fac.

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Historiquement, les dalits n’avaient pas le droit d’apprendre à lire et à écrire, encore moins de faire des études supérieures. Au sein de la société indienne traditionnelle, ils ne pouvaient aspirer à autre chose qu’à des tâches manuelles et salissantes. Pour pouvoir envisager d’autres perspectives, il leur a fallu s’extraire de la hiérarchie des castes. Ma famille s’en est sortie grâce aux missionnaires étrangers, celle de Yashica Dutt grâce au système des quotas inscrit dans la Constitution.

Des familles comme les nôtres ont su saisir ces occasions et se hisser dans la classe moyenne. Nos parents ont béné­ficié de bourses universitaires grâce auxquelles ils ont pu prétendre aux emplois de cadres garantis par le système des quotas. Mais nous ne formons qu’une toute petite minorité, moins de 2 % de la population dalit. Et, de ce fait, nous sommes confrontés à un problème que n’ont pas la plupart des dalits : nous avons grimpé l’échelle des qualifications et des emplois, mais notre statut de caste ne s’est pas amé­lioré. Dans ces conditions, comment nous faire accep­ter par nos camarades et nos collègues des castes supérieures ?

Les Dutt ont cherché à résoudre le problème en se faisant passer pour une famille de haute caste. Cela m’a d’abord étonnée, mais, d’après Yashica Dutt, c’est assez fréquent. Cette ­démarche ressemble, explique-t-elle, à la « sanskritisation », à savoir l’adoption des us et coutumes des hautes castes par des membres de castes inférieures afin de se hisser dans la hiérarchie sociale hindoue. La sanskritisation se fait à l’échelle d’une caste entière, ou du moins d’une partie d’entre elle. Ainsi, dans l’Andra Pradesh, les orfèvres, des artisans de basse caste, ont revendiqué un statut supérieur au motif qu’ils travaillaient un métal précieux. Les hommes se sont mis à ceindre leur torse d’un cordon sacré (qui, dans les hautes castes, marque l’entrée dans la puberté) et à cloîtrer les femmes, comme cela se fait dans les castes supé­rieures. Ils ont changé le nom de leur caste : de kamsali (« orfèvres » en telugu) ils sont devenus vishwa brahmana (« brahmanes descendants de Dieu »). Mais revendiquer un statut de haute caste est une chose, le faire accepter ­autour de soi en est une autre. À cette aune, certains sont plus doués que d’autres.

Yashica Dutt compare aussi les ­efforts déployés par sa famille avec ce que les Américains appellent le passing : le fait pour une personne noire de se faire passer pour blanche. Oui, c’est possible, car, aux États-Unis, il suffit d’un seul ascendant noir pour être noir, quelle que soit votre couleur de peau. Bien sûr, seules les personnes à la peau très claire et aux traits européens peuvent espérer passer pour blanches.

 

De la même façon, très peu de dalits peuvent espérer passer pour des membres d’une caste supérieure. L’obstacle principal n’est pas l’apparence physique, même si, comme le souligne Yashica Dutt, la couleur de peau compte aussi en Inde. Mais, surtout, cette stratégie requiert un emploi de bureau, des manières raffinées, des goûts élitistes en matière de mode et de biens de consommation, et en priorité une bonne formation – notamment la maîtrise de l’anglais. Non que tous les membres des hautes castes cochent forcément toutes ces cases – en réalité, beaucoup sont aussi pauvres et illettrés que les dalits. Mais, pour qu’un dalit puisse passer pour un membre d’une haute caste, il faut qu’il ressemble le moins possible à la masse de ses semblables.

Lorsque je vivais en Inde, j’évitais de mentionner ma caste. Dans mon enfance, quand on me posait la question, je répondais : « Nous sommes chrétiens, nous n’avons pas de caste. » Adolescente, je me bornais à dire : « Je ne crois pas aux castes. » Étudiante à Warangal, dans l’Andhra Pradesh, quand on me prenait pour une hindoue de caste supérieure, je me gardais bien de démentir. Lorsque j’ai commencé à travailler, après mon diplôme, ma mère et moi avons dû passer quelques mois à Chennai [anciennement Madras]. Il faisait particulièrement chaud cet été-là, et le seul puits d’eau potable des environs appartenait à une famille brahmane. Quand nous avons voulu y puiser de l’eau, on nous a ­demandé notre caste. Nous avons prétendu être des balija, c’est-à-dire des membres d’une très basse caste préposée à la récolte du vin de palme – mais qui ne sont pas des « intouchables ». Jusqu’à ce que je quitte l’Inde, je n’avais jamais avoué être une dalit.

Mais je n’ai jamais non plus prétendu appartenir à une haute caste, et je mépri­sais ceux qui le faisaient. Coming Out As Dalit m’a appris que beaucoup d’entre eux mentent par nécessité et non par désir d’ascension sociale ou par vanité : cela leur évite d’être ostracisés. Pour certains, je m’en rends compte à présent, c’est même une question de survie, au sens propre du terme. En juillet, Payal ­Tadvi, étudiante en deuxième année de médecine dans le Maharashtra et ­issue d’une mino­rité tribale, les Adivasis, s’est suicidée après avoir été harcelée des mois durant par trois étudiants plus âgés. Une étudiante à qui Payal Tadvi s’était confiée a demandé au journaliste qui l’interrogeait de ne surtout pas mentionner qu’elle-même appartenait à la minorité adivasie.

Un dalit de la classe moyenne instruite peut certes passer pour un hindou de haute caste, mais ce n’est jamais chose aisée. Si quelqu’un se montre curieux de votre statut, mille indices peuvent lui permettre de vous démasquer : votre nom, vos manières, votre style vestimentaire, votre régime alimentaire, vos coutumes familiales, vos pratiques rituelles… La curiosité de votre interlocuteur est déjà la preuve qu’il a des doutes. À chaque fois qu’elle rencontre un autre Indien, ­explique Dutt dans le quotidien The Hindustan Times, que ce soit en cherchant un appartement à louer ou en attendant le bus, la deuxième question qu’on lui pose est toujours : « Vous êtes de quelle caste ? » La journaliste qui l’interviewe, et qui est visiblement membre d’une haute caste, n’en croit pas ses oreilles : « Vraiment ? » À l’évidence, cela ne lui est jamais arrivé.

La prétention de la famille de Yashica Dutt à faire partie d’une haute caste n’a jamais trompé personne. Son grand-père s’est débarrassé de son deuxième patronyme, Nidaniya, trop connoté, pour le remplacer par Dutt, qui est un nom brahmane au Bengale et parfois au Pendjab. Mais les Dutt ne pouvaient guère se faire passer pour bengalais ou pendjabais. Le nom a servi à brouiller les pistes, car, si la famille avait adopté un patronyme typique des hautes castes du Rajasthan, l’imposture aurait été immédiatement découverte.

Dutt se souvient qu’enfant elle a entendu sa mère « tenter maladroitement d’expliquer qu’elle-même, une brahmane de l’Uttar Pradesh, avait épousé un ­dalit du Rajasthan sans l’avoir rencontré aupa­ravant ». Un mariage arrangé entre une brahmane et un dalit ? Pas étonnant, écrit Dutt, que « le nouveau voisin ou la mère d’élève à qui s’adressait cette fable n’ait eu aucun mal à deviner la vérité. Ensuite, la personne en question évitait tout contact avec nous ».

D’autres tentatives de la mère pour se faire passer, elle-même et sa ­famille, pour brahmane paraissent également vouées à l’échec. Quoiqu’elle déploie tous les efforts possibles pour adopter le mode de vie et les rites ­brahmanes, l’idée qu’elle s’en fait demeure très appro­ximative. Pour paraître plus brahmane que les brahmanes, elle fait ainsi l’acqui­sition d’une vache, l’animal sacré des hindous, et l’installe dans le garage de l’immeuble de ses beaux-parents. Or, si les brahmanes peuvent posséder des vaches, ils n’en assurent pas la garde eux-mêmes, et aucune maîtresse de maison ne s’abaisserait à les traire.

Dans ce jeu de dupes, la mère rencontre davantage de succès avec sa fille. Dès son plus jeune âge, Yashica est envoyée dans un pensionnat anglophone. Là, à chaque fois qu’on l’interroge, la fillette suit d’abord les instructions maternelles et prétend être brahmane. Ensuite, elle apprend à éviter la question en suggérant implicitement son appartenance à une haute caste. Elle devient plus convaincante à mesure qu’elle progresse dans sa scolarité : elle acquiert la maîtrise de l’anglais, fraie avec des filles de hautes castes, adopte leurs manières et leurs goûts. Puis elle intègre le prestigieux collège Saint-Étienne de New Delhi, « réservé à la jeunesse dorée, urbaine et cool » ; elle réussit à s’intégrer parmi ses camarades des castes supérieures. À l’occasion, pourtant, les listes des résultats aux examens trahissent son appartenance à la catégorie des « castes répertoriées » [le terme officiel pour désigner les dalits]. Son statut d’ancienne élève du collège Saint-Étienne lui permet ensuite de se lancer dans le journalisme de mode, de publier dans des médias prestigieux, et, dès lors, personne ou presque ne soupçonne une jeune femme aussi brillante d’être une « intouchable ».

 

Une réussite… Du moins en apparence. Au fond, Yashica Dutt restait toujours hantée par « la peur d’être découverte, la peur de perdre [s]es amis, [s]a réputation et même [s]es collaborations journalistiques ». Cette dernière préoccupation n’avait rien d’absurde. Si elle avait continué à travailler pour des médias ­indiens, elle aurait vite rencontré des obstacles dans sa progression professionnelle : son pedigree aurait été scruté à la loupe. En 2008, se ­souvient-elle, un journaliste américain qui souhaitait inter­roger une rédactrice dalit avait contacté en vain tous les journaux ­indiens. À terme, fonder une famille ­aurait posé problème. L’auteure n’aborde pas la question du mariage, mais il est clair que les dalits ne peuvent dissimuler leur caste à leurs éventuels prétendants. Comme moi, Yashica Dutt devait quitter l’Inde pour se libérer de l’oppression quotidienne et écrire son livre.

À travers cette enquête, l’auteure fait siennes les idées dominantes du militantisme dalit d’aujour­d’hui, directement inspirées ­d’Ambedkar (1891-1956). Père de la Constitution indienne et lui-même dalit, ce contempteur des castes cherchait l’émancipation des siens par leur ascension socioprofessionnelle dans le cadre d’une économie capi­taliste. Qu’est-ce donc qu’être « intou­chable » dans la deuxième décennie du nouveau siècle ? Yashica Dutt apporte cette réponse : « Certains d’entre nous manifestent, militent, écrivent. Nous étudions Ambedkar et tentons de vivre selon ses valeurs. Mais beaucoup d’entre nous ne font rien de tel. Nous allons à l’école, nous élevons nos enfants, décrochons des emplois, créons des entreprises, connaissons des joies et des succès, ce qui est en soi la contestation la plus efficace du système des castes. »

 

— Cet article est paru dans le mensuel indien The Caravan le 3 août 2019. Il a été traduit par Ève Charrin.

Notes

1. Ants Among Elephants. An Untouchable Family and the Making of Modern India (North Point Press, 2017).

2. En vertu de la politique des quotas (ou reservations), des emplois publics et des bourses d’études sont réservés aux personnes des basses castes, aux dalits et aux membres des minorités tribales.

LE LIVRE
LE LIVRE

Coming Out As Dalit de Yashica Dutt, Aleph, 2019

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