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Chris Hedges : « Internet gonfle le culte du moi »

  Ancien grand reporter, Chris Hedges a suivi de nombreux conflits armés. Militant pacifiste, il a notamment publié War Is a Force That Gives Us Meaning (« La guerre est une force qui nous donne du sens »), Anchor, 2003.   L’« empire de l’illusion » que vous dénoncez est une vieille idée – aussi vieille que la démocratie et la philosophie. L’avènement des mass media lui a donné une force sans précédent. Internet apporte-t-il quelque chose de neuf dans le paysage ? Internet est un outil, une technologie. Il est moralement neutre. Il ne peut rien faire de lui-même pour émousser le nihilisme moral qui s’est emparé de la culture moderne. Les valeurs qui promeuvent une société ouverte ont été battues en brèche. L’éthique moderne est celle d’un intérêt personnel sans contrôle : ce qui compte est de gagner, et Internet n’est pas équipé ni conçu pour arrêter cette décomposition morale. Notre culture est inondée de mensonges et habilement manipulée par des images qui nous font confondre le savoir et ce que l’on nous fait ressentir, l’idéologie avec la propagande.   Vous écrivez dans votre livre : « Le culte du moi domine notre paysage culturel. » En quoi est-ce nouveau ? Christopher Lasch a publié La Culture du narcissisme il y a trente ans (1). Internet aggraverait-il une tendance ancienne ? La popularité d’Internet tient à sa capacité de gonfler le culte du moi, nous permettant de devenir des stars dans le cinéma de notre vie. Voyez FaceBook et les autres sites sociaux. Leur objet n’est pas de se faire des amis mais d’établir des contacts et de communiquer au niveau le plus superficiel. Ce sont des sites d’autoprésentation, destinés à montrer comment je souhaite être vu. Le culte du moi véhicule des traits communs aux psychopathes : charme superficiel, goût d’en imposer, sentiment de son importance. Et aussi un besoin constant de simuler, un penchant pour le mensonge, la tromperie, la manipulation, ainsi qu’une incapacité à éprouver du remords ou un sentiment de culpabilité. C’est là, notez-le, l’éthique promue par la grande entreprise. C’est l’éthique du capitalisme sans entraves. C’est la croyance mal placée que le style personnel et l’avanceme
nt personnel, confondus à tort avec l’individualisme, sont la même chose que l’égalité démocratique. Dans la réalité, le style personnel, défini par les marchandises que nous achetons et consommons, est devenu un moyen de compenser notre perte d’égalité démocratique. Avec le culte du moi, nous nous donnons le droit d’obtenir tout ce que nous désirons.   Vous consacrez tout un chapitre à la pornographie. Vous y écrivez que les principaux usagers de la pornographie sur le Net ont entre 12 et 17 ans… Le sadisme fait autant partie de la culture populaire que de la culture d’entreprise. Il imprègne la pornographie, parcourt la téléréalité et les émissions de plateau comme un courant électrique et est au cœur de l’esprit de soumission qui habite la grande entreprise. La grande organisation broie la faculté du choix moral. On en voit le produit logique dans Abu Ghraib, les guerres en Irak et en Afghanistan et notre absence de compassion pour les sans-abri, les pauvres, les malades mentaux, les chômeurs et les malades. Par son efficacité à diffuser les images et la pornographie, Internet a facilité notre penchant culturel à transformer les êtres humains en objets.   Vous écrivez : « Ceux qui mettent en question, ceux qui doutent, ceux qui critiquent sont évités et condamnés pour leur pessimisme. » Pour quelles raisons ? Nous vivons dans une culture où la réalité n’est jamais un obstacle à ce que nous voulons. C’est ce que croient les enfants. Nous n’affrontons pas nos limites, nouvelles et sévères. Ceux qui parlent du réel sont condamnés pour négation des motifs d’espoir et d’optimisme. Ce dédain culturel pour toute forme de négativité, même quand elle est le reflet fidèle de la réalité, alimente la fuite collective dans l’auto-illusion. Cet infantilisme encourage aussi une passivité politique générale. Laquelle est exploitée par les démagogues se posant en sauveurs et offrant des rêves de gloire et de salut sans limite de temps. La démocratie n’est pas sur une pente ascendante. Elle est assaillie de toutes parts et anémique. Les jeunes ont été détournés des préoccupations d’intérêt général, grâce une extraordinaire palette de moyens de diversion dont beaucoup sont disponibles via Internet.   Ne pensez-vous pas que l’élection d’Obama fut une victoire pour la démocratie et une victoire pour Internet, dans ce qu’il apporte de mieux ? Barack Obama est une marque. La marque Obama est là pour nous donner un sentiment positif à l’égard de l’État, tandis que les seigneurs et maîtres des grandes entreprises pillent le Trésor public, que nos officiels élus se font graisser la patte par des armées de lobbyistes professionnels, que nos entreprises de communication nous divertissent avec leur bavardage et leurs banalités et que nos guerres impériales se développent au Moyen-Orient. La marque Obama est destinée à faire de nous d’heureux consommateurs. Nous sommes divertis. Nous nous sentons pleins d’espoir. Nous aimons notre président. Nous pensons qu’il est comme nous. Nous recevons des messages de lui sur nos portables et sur Internet. Nous sommes amenés à nous sentir une relation personnelle avec lui. La marque Obama a attribué près d’un trillion de dollars aux activités liées à la défense et à la poursuite de nos projets impériaux voués à l’échec, notamment en Irak, où les planificateurs militaires estiment à présent que 70 000 hommes resteront pendant les quinze à vingt prochaines années. La marque Obama ne va pas poursuivre l’administration Bush pour crimes de guerre et usage de la torture. La marque Obama nous vaccine contre le risque de voir que les vieux rouages du pouvoir des grandes entreprises et le vaste complexe militaro-industriel continuent de piller le pays. La marque Obama ne menace pas plus le cœur de l’État-entreprise que ne le faisait la marque Bush.   À propos des moins de 30 ans, un livre récent a pour titre : « La génération la plus bête ». « Bête » est-il le mot juste ? La génération la plus bête est l’élite politique et économique qui a saccagé notre économie, rendu un culte au faux dieu de la globalisation, répandu la maladie de la guerre permanente et présidé à la destruction de l’écosystème dont dépend l’espèce humaine. Ce sont les moins de 30 ans, qui ne sont pas stupides mais divertis par des spectacles vides, qui vont payer le prix.   Propos recueillis par Books.
LE LIVRE
LE LIVRE

Empire of Illusion. The End of Literacy and the Triumph of Spectacle

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