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Combien pèse un dinosaure ?

Les découvertes paléontologiques récentes ont considérablement fait progresser l’état des connaissances. Grâce aux informations livrées par les fossiles, nous savons que plus de 99 % des espèces ayant un jour existé ont disparu, que l’Antarctique abritait une forêt luxuriante et que les oiseaux descendent des dinosaures.


©DPA/MAXPPP

La Patagonie abonde en restes de dinosaures. Ici, le paléontologue argentin Sebastián Apesteguía sur le site de la découverte d’une espèce inconnue de sauropode en 2019.

Un matin du printemps 2014, en consultant mes courriels, je suis tombé sur une photo du paléontologue Diego Pol. Il faisait semblant de dormir allongé sur un fémur de dinosaure de la taille d’un canapé. Ce scientifique argentin charismatique et facétieux venait de faire une découverte spectaculaire.

Au cours de fouilles en Patagonie, son équipe avait mis au jour un mastodonte : un sauropode herbivore dont on a ­estimé la longueur à 40 mètres, la hauteur à 20 mètres et le poids à 85 tonnes, soit l’équivalent de 14 éléphants d’Afrique adultes. Il surpassait le célèbre Argentinosaurus, un autre sauropode de Patagonie qui détenait jusque-là le titre du plus grand dinosaure du monde.

Quelques mois plus tard est venu s’ajouter un fossile du même acabit. En septembre, une équipe internationale dirigée par des chercheurs de l’université Drexel, à Philadelphie, annonçait la découverte en Patagonie d’un nouveau titanosaure baptisé ­Dreadnoughtus [en référence au dreadnought, un type de cuirassé], d’une longueur estimée à 25 mètres pour un poids de 65 tonnes.

Ce même mois de septembre, une équipe travaillant au Maroc décrivait la découverte des restes d’un ­Spinosaurus, un grand dinosaure carnivore vieux d’environ 100 millions d’années. Décrit pour la première fois en 1915, Spinosaurus a un squelette et un crâne qui suggèrent une adaptation très inhabituelle à un mode de vie semi-aquatique, un peu comme un crocodile mais en beaucoup plus grand. Il mesurait 15 mètres, soit 3 de plus que ce célèbre prédateur géant qu’est ­Tyrannosaurus rex.

Les nouvelles découvertes s’accumulent comme des records olympiques. Nous sommes à l’ère des micro­processeurs et de l’exploration de la planète Mars, et pourtant certaines de nos découvertes scientifiques les plus passionnantes et les plus extraordinaires sont des espèces disparues dans les ­archives fossiles de la Terre. Ces espèces livrent des informations précieuses sur l’histoire de l’évolution que l’on ne pourrait tirer de l’étude d’organismes vivants. Des fossiles récemment mis au jour de poissons de 385 millions d’années qui avaient conservé leurs membres souples apportent la preuve du passage du ­milieu marin au milieu terrestre. De multiples fossiles d’animaux et de plantes montrent que, il y a environ 100 millions d’années, l’Antarctique était une serre, avec des forêts luxuriantes baignant dans la chaleur.

Ces preuves qui s’accumulent rapidement nous donnent également une idée beaucoup plus précise de ce qui s’est produit lors des grandes extinctions massives du passé, qui ont chacune anéanti de 50 à 90 % des espèces. Sans les fossiles, nous ne pourrions pas comprendre que l’extinction fait partie intégrante de l’évolution du vivant et qu’elle est en même temps une réalité matérielle – à ce stade de l’histoire de l’humanité, à mille lieues des préoccupations scientifiques.

Les 1,8 million d’espèces d’organismes vivants décrites à ce jour ne représentent qu’une part infime de la vie sur Terre. Grâce aux données livrées par les fossiles, si incomplètes soient-elles, nous pouvons estimer que plus de 99 % des espèces ayant un jour existé ont disparu. Au fond, notre vision de l’avenir de l’évolution est inscrite dans le passé.

Quand j’ai fait part à des camarades de fac, il y a des années, de mon intention de m’orienter vers la paléontologie, ils se sont demandé pourquoi j’avais envie de me consacrer à une discipline aussi ennuyeuse qu’hermétique. Il est vrai que le travail de terrain n’est pas forcément glamour. La recherche de sauropodes et d’autres grands dinosaures conduit les paléontologues sur les terres arides de la Patagonie, de l’ouest de l’Amérique du Nord, de la Chine, de la Mongolie et de l’Afrique du Sud. En été, les températures dépassent facilement les 38 °C. Il n’y a pratiquement pas d’ombre ; le vent hurle sans relâche. Même avec une équipe, la prospection est souvent un travail solitaire, qui implique de zigzaguer pendant des kilomètres dans des lits de cours d’eau asséchés et dans des canyons balayés par le vent.

Une grande découverte est excitante, mais la paléontologie n’est pas une aventure à la Indiana Jones, c’est une acti­vité scientifique, une affaire sérieuse. Ces découvertes, bien sûr, font progresser notre discipline, mais les grandes extinctions massives sont aussi riches d’enseignements et d’informations sur la décimation des espèces et des habitats à laquelle nous assistons aujourd’hui. Les chercheurs estiment que la destruction actuelle des milieux naturels et les perturbations induites par le changement climatique pourraient provoquer la disparition de 20 à 50 % des espèces vivantes d’ici la fin du siècle.

Les données livrées par les fossiles nous apprennent que les extinctions massives ont été si dévastatrices qu’il a fallu des centaines de milliers, voire des millions d’années pour que les quelques espèces rescapées se diversifient et prospèrent à nouveau et que les écosystèmes se rétablissent. Autrement dit, le passé nous enseigne que nous sommes dans une phase véritablement dramatique de l’histoire de la planète qui pourrait avoir des répercussions sur une bonne partie du vivant, y compris notre espèce.

Les sauropodes constituaient un groupe dominant de l’un de ces anciens règnes biologiques qui ont prospéré pendant le mésozoïque, une ère lointaine qui a commencé il y a 250 millions d’années et s’est terminée il y a 65 millions d’années par un cataclysme dû à un astéroïde. Ils sont les seuls animaux sur Terre, avec les plus grandes baleines, à avoir jamais dépassé la barre des 50 tonnes.

Mais le gabarit n’est pas tout. Parmi les dinosaures les plus importants d’un point de vue scientifique figurent des fossiles moins imposants, de la taille d’une autruche, qui indiquent que les oiseaux actuels sont une branche ­évolutive des dinosaures. Ces théropodes – un groupe diversifié qui comprend le vélociraptor, le sinistre prédateur du film Jurassic Park – nous montrent que le geai bleu des jardins des banlieues américaines est un descendant de l’énorme Tyrannosaurus et de ses cousins.

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L’accumulation des preuves de cette transition est l’une des grandes réussites de la paléontologie, et une bonne part de ces éléments n’a été découverte que récemment. Les lits de lacs fossiles du nord de la Chine conservent de magnifiques échantillons de ces dinosaures de transition, dont beaucoup sont dotés de fines empreintes de plumes. Grâce à des techniques d’imagerie modernes comme la tomodensitométrie, la reconstruction et l’animation 3D ainsi que la microphotographie de tissus osseux, les paléontologues sont désormais en mesure d’extraire des informations qui nous permettent de mieux appréhender les dinosaures en tant qu’animaux vivants : leurs modes de déplacement, le rythme de croissance et parfois même leur couleur.

Nous ne devons certainement pas cette série de découvertes paléontologiques à un afflux de financements ; les postes de chercheur sont rares dans ce domaine. Mais la discipline s’internationalise, et de plus en plus de ­personnes sont formées et travaillent dans leur pays. En outre, les changements de régime ouvrent parfois des perspectives : ainsi, l’effondrement imminent de l’Union soviétique nous a ouvert, en 1990, le pays des merveilles fossiles du désert de Gobi, en Mongolie, un ­terrain qui était resté inaccessible aux chercheurs ­occidentaux pendant plus de soixante ans.

C’est là, dans le cadre de l’expédition scientifique conjointe du ­Muséum américain d’histoire naturelle et de l’Académie des sciences de Mongolie, que j’ai dirigée avec Mark A. Norell, que nous avons découvert en 1993 un site extraordinairement riche. L’un de nos véhicules s’était enlisé dans le sable. Pendant que les chauffeurs le ­dégageaient, nous avons décidé ­d’explorer brièvement des falaises toutes proches que nous avions laissées de côté lors de nos deux saisons de fouilles précédentes.

En l’espace d’une matinée, nous avons compris que nous étions tombés sur un trésor : des dizaines de squelettes de dinosaures, une multitude de squelettes fragiles de mammifères et de lézards, des nids avec des œufs contenant des embryons et des dinosaures en train de faire leur nid étaient éparpillés sur le sol d’un amphithéâtre rocheux pas beaucoup plus grand qu’un terrain de base-ball. Les oviraptors que nous avons trouvés blottis sur une couvée d’œufs ont été les premières preuves tangibles de ce qui n’était jusqu’alors qu’une hypothèse : les soins parentaux existaient chez les dinosaures.

Les fossiles du désert de Gobi ainsi que des couches de terrain du nord de la Chine recèlent également d’extraordinaires échantillons de minuscules mammifères ressemblant à des musaraignes qui donnent des pistes sur les origines du groupe moderne de mammifères ­auquel nous appartenons. Les découvertes se poursuivent, notamment celle, à Madagascar, d’un crâne remarquablement préservé d’un mammifère ressemblant à une marmotte, âgé de 70 millions d’années.

Depuis 2000, nous avons identifié cinq types d’hominidés primitifs, nos proches parents préhistoriques. Et si vous pensez que les fossiles ne livrent que des informations sur des évolutions survenues il y a plusieurs millions d’années, détrompez-vous. Pas plus tard qu’il y a 50 000 ans – une fraction de seconde à l’échelle du temps long de la paléontologie –, au moins trois et peut-être quatre espèces de la lignée humaine cohabitaient sur notre planète. Pourtant, dans ce court intervalle de temps, il n’y a que la nôtre qui ait passé avec succès le crible de l’évolution.

Comme toujours lorsqu’on repousse les frontières du savoir, des problèmes se posent et des perspectives s’ouvrent. Certaines régions du monde comme l’Afrique du Nord détiennent peut-être la clé pour comprendre l’évolution des principaux groupes d’animaux, mais elles sont encore insuffisamment explorées. Si certaines zones deviennent acces­sibles à la faveur des évolutions poli­tiques, d’autres cessent de l’être quand y éclatent des conflits. Le pillage de fossiles est monnaie courante dans de nombreuses régions, et il faut y mettre fin avant que cela n’empêche l’avancée des connaissances.

Il est d’autant plus important de ­résoudre ces problèmes que l’on sait ce que la science paléontologique apporte au savoir humain. L’étude des seules espèces vivantes n’aurait pas permis de deviner l’existence de libellules grosses comme des mouettes ou de dinosaures de la taille de grandes baleines capables de vivre sur la terre ferme. De telles décou­vertes fournissent des indications précieuses sur la capacité des organismes à évoluer, à s’adapter et à survivre. Après tout, les sauropodes se sont maintenus pendant environ 150 millions d’années. Ce n’est pas ce qu’on appelle une expérience d’évolution ratée.

— Michael J. Novacek est un paléontologue américain.

— Cet article est paru dans The New York Times le 8 novembre 2014. Il a été traduit par Catherine Mantoux.

Pour aller plus loin

LE LIVRE
LE LIVRE

Time Traveler: In Search of Dinosaurs and Other Fossils from Montana to Mongolia (« Voyageur du temps. A la recherche de dinosaures et autres fossiles, du Montana à la Mongolie ») de Michael J. Novacek, Farrar, Straus and Giroux, 2002

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