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Pléistocène : pourquoi les mammouths ont disparu ?

Selon une thèse communément admise, les humains seraient les responsables de l’extinction des mammouths et des autres grands animaux du pléistocène. Mais cette explication tient-elle vraiment la route ?

Le mammouth et le tigre à dents de sabre ne sont que deux des animaux emblématiques de la mégafaune, cet ensemble d’espèces animales de grande taille dont la disparition s’est échelonnée entre 48000 et 10000 avant notre ère. Comme pour toutes les extinctions de masse, plusieurs hypothèses ont été émises, mais la plus connue est celle de Paul S. Martin. Pour ce paléoécologue américain, c’est la chasse à outrance pratiquée par les hommes du pléistocène qui en serait la cause.

Dans End of the Megafauna, le paléomammalogiste Ross MacPhee examine cette idée à la loupe, en pèse le pour et le contre et explique l’attrait qu’elle exerce toujours. S’agirait-il, pour para­phraser Aldous Huxley, d’une « belle hypothèse réduite à néant par un vilain petit fait » ?

Paul S. Martin a formulé sa thèse dans les années 1960 : quand nos ancêtres ont essaimé sur la planète et investi de nouveaux territoires, ils ont chassé la mégafaune jusqu’à en provoquer l’extinction. Dans les Amériques, surtout, il semble y avoir eu un lien étroit entre l’apparition des humains et la disparition de ces grands animaux. Martin a défendu cette idée tout au long d’une carrière de cinquante ans qui a culminé en 2005 avec la publication de son livre « Le crépuscule des mammouths »1.

MacPhee commence par expliquer à quoi ressemblait le monde au cours du quaternaire (qui a commencé il y a 2,6 millions d’années), avec son climat marqué par de nombreuses ­périodes glaciaires et des épisodes inter­glaciaires plus chauds, et sa méga­faune singulière comprenant des paresseux terrestres, d’énormes oiseaux incapables de voler et des espèces plus exotiques comme les glyptodons ou les gomphothères (lesquels pesaient des centaines de kilos, voire plusieurs tonnes). Le livre est illustré par de magnifiques planches de Peter Schouten, qui donnent vie aux paysages et aux animaux de l’époque.

L’essentiel de l’ouvrage porte toutefois sur les deux principales théories à propos des extinctions : le changement climatique et, surtout, la chasse à outrance. En se fondant notamment sur le peuplement des Amériques, Martin supposait que, dans leur migration du nord au sud du continent – de l’Alaska à la Patagonie –, les humains avaient anéanti en un millénaire environ toute la faune sur leur passage – il parle même à ce propos de blitzkrieg. Et il voyait ce même processus à l’œuvre dans des extinctions plus récentes à d’autres endroits du globe. L’idée, saisissante, était rendue crédible par le fait que l’extinction d’espèces insulaires telles que le dodo était de toute évidence due à la chasse pratiquée par les humains.

Pourtant, souligne MacPhee, quand on y regarde de plus près, il y a plusieurs choses qui clochent. Des espèces qui n’étaient pas chassées (tels le cheval et le chameau) ont disparu, alors que d’autres qui l’étaient (tel le bison) ont survécu – avant d’être quasi exterminées à une époque plus récente. La datation est essen­tielle ; or les données livrées par l’archéologie et l’ADN fossile donnent de plus en plus à penser que les Amériques ont été peuplées avant l’apparition de la culture Clovis, il y a 12 000 ans. En Afrique et en Eurasie, pendant ce temps, les humains et la mégafaune ont cohabité « harmonieusement » pendant des milliers d’années.

Martin invoquait aussi la naïveté des proies : n’ayant jamais rencontré d’humains, les animaux de grande taille étaient selon lui dépourvus d’instinct de fuite. Cela est vrai de certaines espèces insulaires mais paraît peu plausible chez les animaux continentaux. On voit mal comment des groupes de chasseurs-­cueilleurs munis d’armes de l’âge de la pierre auraient pu causer une telle hécatombe. Des études ethnographiques montrent que les humains peuvent s’unir brièvement pour des expéditions de chasse annuelles mais qu’ils se dispersent par la suite. Enfin, on ne dispose d’aucune preuve archéo­logique de l’existence de sites de tueries de masse.

MacPhee en conclut que cette piste de recherche nous a ­menés dans une impasse. Bien que des arguments solides militent en ­faveur de l’hypothèse de la chasse à outrance, qui a de toute évidence été la cause de certaines extinctions, il est manifestement impossible de généraliser à partir de ces quelques cas.

Comme le note aussi Ross MacPhee, il est séduisant d’attribuer les extinctions à une cause unique, et les médias sont friands de ce genre d’explications univoques. Le débat autour de l’extinction crétacé-paléogène qui s’est produite il y a 66 millions d’années en est un parfait exemple (impact massif d’astéroïde, activité volcanique intense ou bien un peu des deux ?). Et la question n’intéresse pas qu’une poignée de spécialistes. MacPhee fait une remarque très perspicace : l’hypo­thèse de la chasse à ­outrance influe sur l’idée que nous nous faisons de l’actuelle crise d’extinction, et stopper ce processus nous apparaît comme un devoir ­moral afin de racheter notre ­péché ­passé.

— Leon Vlieger est un biologiste néerlandais.

— Cet article est paru sur son blog, The Inquisitive Biologist, le 24 décembre 2018. Il a été traduit par Laurent Bury.

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Notes

1. Twilight of the Mammoths: Ice Age Extinctions and the Rewilding of America (University of California Press, 2005).

LE LIVRE
LE LIVRE

End of the Megafauna: The Fate of the World’s Hugest, Fiercest, and Strangest Animals (« La fin de la mégafaune. La mort des animaux les plus imposants, les plus féroces et les plus étranges du monde ») de Ross MacPhee, illustrations de Peter Schouten, W. W. Norton & Company, 2018

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