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Comment s’ennuyer intelligemment

On peut chercher à surmonter l’ennui. Mais mieux vaut se délecter de cet état d’« excitation insatisfaite », tant il nous offre une compréhension profonde de la réalité et de la condition humaine.


© Olivier Culmann / Tendance Floue

Les avancées technologiques ont mis à portée de nos doigts une infinité de divertissements. Mais cela ne fait qu’aggraver le problème. Nous ne nous sentons jamais rassasiés et avons besoin de toujours plus de stimulation.

Qu’est-ce que l’ennui au juste ? C’est un état d’excitation insatisfaite extrêmement désagréable. Nous sommes excités et non pas déprimés, mais, pour une raison ou pour une autre, nous ne parvenons pas à satisfaire ou à canaliser cette excitation.

Ces raisons peuvent être internes – manque d’imagination, de motivation ou de concentration très souvent – ou externes – absence de stimuli extérieurs ou de possibilités d’action. Nous voulons faire quelque chose d’intéressant, mais nous en sommes incapables, et, surtout, nous en avons conscience et cela nous contrarie.

Cette conscience ou prise de conscience est déterminante et pourrait expliquer que les animaux, s’ils s’ennuient, ont un seuil de tolérance plus élevé. « L’ennui est un désagrément pour la plupart des animaux mais une torture pour l’homme », selon l’expression de l’écrivain britannique Colin Wilson. Chez l’homme comme chez l’animal, l’ennui est provoqué ou exacerbé par l’absence de maîtrise ou de liberté. C’est pourquoi il est si fréquent chez les enfants et les adolescents, qui non seulement sont encadrés par leurs parents, mais ne possèdent pas les ressources mentales, l’expérience et la discipline nécessaires pour atténuer leur ennui. Examinons de plus près l’anatomie de l’ennui. Pourquoi est-ce si ennuyeux d’être coincé dans une salle d’embarquement à attendre un vol qui est de plus en plus retardé ? Parce que nous sommes dans un état de grande excitation à la perspective de notre arrivée imminente dans un environnement nouveau et stimulant. Certes, il y a tout ce qu’il faut comme boutiques, écrans et magazines à proximité, mais nous n’arrivons pas vraiment à nous y intéresser, et, en fragmentant notre attention, cela ne fait qu’exacerber notre ennui. Pour ne rien arranger, nous ne maîtrisons pas la situation, qui est imprévisible (le vol sera peut-être retardé davantage, voire annulé) et inéluctable. Nous jetons régulièrement un coup d’œil au panneau d’affichage et prenons douloureusement conscience de tous ces éléments et de bien d’autres encore. Nous voilà donc coincés dans un aéroport, dans un état d’excitation intense que nous ne pouvons ni gérer ni évacuer.

S’il faut vraiment que nous ayons notre vol pour des raisons professionnelles ou sentimentales, nous éprouverons moins d’ennui (mais plus d’anxiété et d’agacement) que si nous pouvions décider soit de partir, soit de rester chez nous. De ce point de vue, l’ennui est inversement proportionnel au besoin ressenti. On peut s’ennuyer à l’enterrement d’un parent éloigné mais pas à celui d’un proche.

Soit. Mais pourquoi l’ennui est-il si déplaisant ? Si la vie était intrinsèquement intéressante et satisfaisante, l’ennui n’existerait pas, disait le philosophe allemand du XIXe siècle Arthur Schopenhauer. L’ennui est donc la preuve de l’insignifiance de la vie, car il révèle des sentiments très désagréables que nous dissimulons d’habitude derrière une activité débordante ou des sentiments opposés. C’est le principe même de la « défense maniaque » chère à Donald Winnicott : empêcher les sentiments de désarroi et de désespoir d’envahir l’esprit en l’occupant avec des sentiments opposés d’euphorie, d’activité utile ou de maîtrise totale ou, à défaut, de tout autre sentiment 1.

Dans La Chute (1956), Albert Camus fait dire à son personnage principal, Jean-Baptiste Clamence : « J’ai connu un homme qui a donné vingt ans de sa vie à une étourdie, qui lui a tout sacrifié, ses amitiés, son travail, la décence même de sa vie, et qui reconnut un soir qu’il ne l’avait jamais aimée. Il s’ennuyait, voilà tout, il s’ennuyait, comme la plupart des gens. Il s’était donc créé de toutes pièces une vie de complications et de drames. Il faut que quelque chose arrive, voilà l’explication de la plupart des engagements humains. Il faut que quelque chose arrive, même la servitude sans amour, même la guerre, ou la mort.»

Les personnes qui souffrent d’ennui chronique sont plus susceptibles de présenter des troubles psychologiques tels que la dépression, la boulimie, l’alcoolisme ou la toxicomanie. Une étude a montré que, confrontés à l’ennui dans le cadre d’une expérience clinique, beaucoup de sujets choisissaient de s’infliger des chocs électriques désagréables simplement pour se détourner de leurs pensées ou de leur absence de pensées.

Le chiffre d’affaires mondial du secteur des médias et du divertissement devrait atteindre 2600 milliards de dollars d’ici à 2023. Les avancées technologiques de ces dernières années ont mis à portée de nos doigts une infinité de divertissements, mais cela n’a fait qu’aggraver le problème – ne serait-ce qu’en nous coupant davantage de notre ici et maintenant. Au lieu de nous sentir rassasiés et satisfaits, nous sommes insensibilisés et avons besoin de toujours plus de stimulation – toujours plus de guerre, toujours plus d’horreur, toujours plus de porno.

La bonne nouvelle, c’est que l’ennui a aussi des côtés positifs. Il peut nous permettre de réaliser que nous n’employons pas notre temps aussi bien que nous le pourrions, que nous devrions faire des choses plus agréables, plus utiles, plus épanouissantes. De ce point de vue, l’ennui est un facteur de changement et de progrès, un stimulateur d’ambition qui nous mène vers des pâturages plus vastes et plus verts.

Mais, même si nous faisons partie de ces rares personnes qui se sentent épanouies, cela vaut le coup de cultiver un certain ennui, dans la mesure où il nous procure les conditions requises pour explorer notre moi profond, nous remettre en phase avec les rythmes de la nature et mener à bien un travail long et difficile exigeant une grande concentration.

Comme l’écrivait le philosophe britannique Bertrand Russell dans La Conquête du bonheur (1930), « une génération incapable de supporter l’ennui sera une génération d’hommes médiocres, d’hommes trop coupés des lents processus de la nature, d’hommes chez qui toute pulsion vitale se fane comme des fleurs coupées dans un vase ». En 1918, Bertrand Russell passa quatre mois et demi à la prison de Brixton pour «propagande pacifiste ». Il s’accommoda très bien des conditions spartiates, qu’il trouvait propices à la créativité : « J’ai trouvé la prison fort agréable à bien des égards […]. Je n’avais aucun rendez-vous, aucune décision difficile à prendre, aucune crainte d’avoir des visites, et je n’étais pas inter-
rompu dans mon travail. J’ai lu énormément. J’ai écrit un livre, Introduction à la philosophie mathématique […] et commencé à travailler sur Analyse de l’esprit. […] Un jour que je lisais Victoriens éminents, de Lytton Strachey, j’ai éclaté de rire, et le gardien est venu me demander d’arrêter en disant que je devais garder en tête que la prison était un lieu de châtiment. »2

Tout le monde n’est pas Russell, bien sûr. Que pouvons-nous faire, nous autres simples mortels, pour gérer au mieux l’ennui ? S’il s’agit, comme nous l’avons vu, de la conscience d’une excitation non satisfaite, nous pouvons l’atténuer de plusieurs façons : par exemple en évitant les situations que nous ne maîtrisons pas, en éliminant les distractions, en nous motivant, en revoyant nos attentes à la baisse ou en relativisant (c’est- à-dire en réalisant la chance que nous avons).

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Mais cessons de livrer une bataille perpétuelle contre l’ennui : il est plus facile et bien plus fécond de l’accepter. Si l’ennui nous aide à mieux comprendre la nature fondamentale de la réalité et, par extension, de la condition humaine, lutter contre lui équivaut à tirer le rideau. Oui, il fait nuit noire, mais cela rend les étoiles d’autant plus brillantes.

C’est précisément pour ces raisons que de nombreuses traditions de sagesse orientales valorisent l’ennui, y voyant la voie vers un état de conscience supérieur. Voici une de mes blagues zen préférées : un disciple demande combien de temps il lui faudra pour atteindre l’éveil s’il entre au temple. « Dix ans, répond le maître. – Et si je travaille dur et que je redouble d’efforts ? – Vingt ans. »

Alors, au lieu de combattre l’ennui, acceptez-le, accueillez-le, faites-en quelque chose. Bref, soyez moins ennuyeux. Comme le disait Arthur Scho-penhauer, l’ennui n’est que l’envers de la fascination, dans la mesure où les deux supposent que l’on soit à l’extérieur et non à l’intérieur d’une situation, et l’un mène à l’autre.

La prochaine fois que vous pratiquez une activité ennuyeuse, allez-y à fond au lieu de faire ce que nous faisons d’habitude, c’est-à-dire reculer. Si c’est trop demander, le maître zen Thich Nhat Hanh préconise d’ajouter « en méditant » à toute activité que l’on trouve ennuyeuse – par exemple « faire la queue en méditant ». Comme le disait l’écrivain anglais du XVIIIe siècle Samuel Johnson, « c’est en nous attachant aux petites choses que nous atteignons au grand art, l’art d’avoir le moins de peine et le plus de bonheur possible ».

 

— Cet article est paru dans le magazine en ligne Aeon le 14 février 2020. Il a été traduit par Jean-Louis de Montesquiou.

Notes

1. Donald Winnicott (1896-1971) est un pédiatre et psychanalyste britannique. Il est l’une des grandes références en matière de psychanalyse infantile. Il a développé son concept de « défense maniaque » dans De la pédiatrie à la psychanalyse (Payot, 1989).

2. Autobiographie (1872-1967), traduit de l’anglais par Antoinette et Michel Berveiller (Les Belles Lettres, 2012).

LE LIVRE
LE LIVRE

La Conquête du bonheur de Bertrand Russell, traduit de l’anglais par Nina Rabinot, Payot, « Petite Bibliothèque Payot », 2016

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