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Communisme : comment la RDA brisait les ados rebelles

Stefan Gerber était un élève brillant. Il voulait devenir médecin. Mais, à 16 ans, il refuse de prêter allégeance au régime communiste par conviction religieuse. Décrété « ennemi d’Etat », il est expulsé de son lycée. Comme lui, des milliers d’adolescents est-allemands ont vu leur vie brisée.

Sigrun Scholl a écrit six lettres. Elle en a déchiré cinq. Dès les premiers mots, son stylo se faisait hésitant. Avait-elle le droit d’appeler un adulte par son prénom sous prétexte qu’il avait été son élève ? Elle se demandait ce qui était approprié, et s’il y avait même quelque chose d’approprié après tout ce qu’elle avait fait ou s’était abstenue de faire.

L’histoire commence en septembre 1980. Stefan venait d’avoir 15 ans quand Sigrun Scholl est devenue sa professeure principale. Depuis la chute du Mur, une peur la hante. Il pourrait la retrouver, venir chez elle et réclamer justice. Elle a fini par envoyer la sixième lettre. C’était en février 2019. Stefan l’a ouverte, l’a lue, a replié la feuille de papier, l’a remise dans son enveloppe et n’en a parlé à personne. Il a décidé qu’il n’y répondrait pas, du moins pas encore.

Quand les régimes totalitaires tirent leur révérence, ils laissent dans leur sillage un monde dévasté et des âmes abîmées, et, outre une liberté qui donne le tournis, une culpabilité omniprésente. Ce fut le cas après la chute du Mur, en 1989, lorsque la RDA commença à faire ses adieux.

Il a fallu trente ans à Sigrun Scholl pour trouver le courage de révéler sa compromission, sa culpabilité à un étranger. Depuis 1975, elle vit à Dresde, cette ville ancienne aux églises imposantes. Ce jour-là, elle a disposé une assiette de biscuits et du café sur la table basse du salon. Dehors, on entend passer les nouvelles rames de tramway. Dans l’appartement, rien ne rappelle la République démocratique allemande, ni la camarade Scholl qui la servait avec enthousiasme. Sauf une chose, peut-être : la serviette Malimo accrochée dans la salle de bains. Tissu-éponge de l’Est. De qualité mondiale, disait-on à l’époque. Parfois elle essuie le lavabo avec.

Sigrun Scholl, 82 ans, est une femme intelligente et énergique. Il ne s’agit pas de sa véritable identité. Ses fils connaissent l’histoire, ses amies aussi, mais elle préfère taire son nom : il n’intéresse personne.

L’histoire, c’est surtout Stefan Gerber qui en porte les stigmates, comme tous ceux dont la vie a été brisée par le système scolaire de la RDA. Lui aussi a un autre nom. Il ne veut pas étaler devant tout le monde les difficultés qu’il a traversées – même s’il a aussi vécu, dit-il, des choses agréables.

Stefan Gerber a 54 ans, une famille, un emploi. À l’époque, il voulait faire des études de médecine. Il a bien fini par travailler à l’hôpital, mais pour y nettoyer les sanitaires et jeter des jambes amputées et des fœtus avortés à la poubelle. Puis il est devenu infirmier en gériatrie.

À l’époque, il avait aussi refusé de faire son service militaire dans l’Armée nationale populaire. Une décision passible de la prison. Mais personne n’est venu le chercher. Il a fini par déposer une demande de sortie du territoire. A attendu. Et, quand, à l’automne 1988, il a été déchu de sa nationalité est-allemande, on lui a donné trois heures pour rassembler ses affaires et quitter le pays.

Stefan Gerber fait partie de ceux qu’on appelle aujourd’hui en Allemagne les «élèves persécutés» de la RDA – parce qu’ils étaient lycéens et parfois même collégiens lorsqu’ils se sont retrouvés dans le viseur des autorités. Comme Susann Mai, originaire de Worbis, en Thuringe, qui se souvient encore aujourd’hui du bruit des pas du directeur dans le couloir quand il est venu la chercher en classe. Ou Caritas Führer, fille d’un pasteur de la région des monts métallifères, près de Karl-Marx-Stadt (aujourd’hui Chemnitz), qui n’a réussi à surmonter ce qu’elle et ses cinq frères et sœurs ont enduré à l’école que grâce à l’écriture. En 1998, elle a publié Die Montagsangst, un livre plusieurs fois réédité depuis. « Tout ce qui s’y trouve est du vécu, explique-t-elle dans un café de Dresde. Nous avions 14 ans lorsque notre vie a basculé. » Elle a réalisé un jour que le pardon était le seul moyen de s’en sortir. Et elle a réussi à le faire : à pardonner à tous ceux qui ont pourri sa vie dans l’ancienne RDA. « Maintenant c’est fini, dit-elle. Maintenant je peux enfin être libre. »

Les élèves persécutés. Sous la dictature du Parti socialiste unifié d’Allemagne (SED), ils étaient entrés en conflit avec le pouvoir dès leur enfance ou leur adolescence, souvent par convictions religieuses. Parce qu’ils n’adhéraient pas à la FDJ, le mouvement de jeunesse officiel de la RDA, qu’ils ne participaient pas à la Jugendweihe, cette cérémonie laïque de passage à l’âge adulte remise au goût du jour par le régime communiste, ni à l’enseignement militaire qui, le 1er septembre 1978, était devenu obligatoire pour les élèves à partir de la seconde. Et parce qu’ils refusaient en cours de sport de lancer des grenades factices, d’empoigner une arme et de tirer. Certains d’entre eux portaient sur la manche l’écusson du mouvement pour la paix proche de l’Église luthérienne avec l’inscription Schwerter zu Pflugscharen [« De l ’épée à la charrue »]. Ce n’était qu’un bout de tissu, orné d’une citation biblique du prophète Michée, mais pour la RDA de l’époque c’était une provocation politique. De même, lorsqu’il s’agissait de réciter Die Schlesischen Weber, le célèbre poème écrit par Heinrich Heine en 1844 sur la révolte des tisserands de Silésie, ils serraient les lèvres lors du passage où il est question de maudire Dieu :

« Maudit le Dieu que nous avons prié
Dans la froideur de l’hiver, dans les jours de famine;
Nous avons en vain attendu et espéré,
Il nous a moqués, bafoués, ridiculisés.»

Ce poème, il fallait le réciter chacun à son tour, devant tout le monde 1.

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Ce n’était qu’un serrement de lèvres. Un moment de silence. Mais, dans la RDA d’alors, cela pouvait sceller votre sort. Souvent, ces enfants étaient les meilleurs élèves, les plus doués ; ils sont devenus cordonniers, trayeurs, infirmiers ou machinistes parce qu’ils n’ont pas eu le droit de passer le bac ni d’aller à l’université.

Ce fut aussi le cas de ceux qui avaient les cheveux longs ou le crâne rasé; des « voyous », des smurfeurs, des punks, des « beatniks », des « clochards »… Des jeunes dont le dénominateur commun était qu’ils n’entraient pas dans le moule, parfois juste parce qu’ils écoutaient ou jouaient de la musique venue de l’Ouest. Ces « éléments hostiles et négatifs» dans le jargon du ministère de la Sécurité d’État, la Stasi, étaient constamment surveillés, humiliés, harcelés. Certains ont même connu la prison. L’écrivain Uwe Johnson, qui est mort en 1984 et que l’on surnomme souvent «le poète des deux Allemagnes », a parfaitement décrit à l’âge de 19 ans dans son premier roman, « Ingrid Babendererde, baccalauréat 1953 », ce procédé choisi par la Stasi pour étouffer toute velléité de dissidence : la Zersetzung, littéralement la « décomposition » de l’individu devenu la cible d’opérations de surveillance et de manipulations psychologiques. Ce roman, publié à titre posthume en 1985, décrit de manière simple, belle et puissante cette méthode à l’œuvre dans une classe de lycée du Mecklembourg dans les années 1950. À la fin, ses deux personnages, Ingrid et Klaus, finissent, comme l’auteur, par fuir à l’Ouest 2.

Le livre de Johnson, écrit avant la construction du Mur, se lit aujourd’hui – trente ans après la fin de la dictature, alors que tant de choses sont connues – comme un catalogue des différentes manières de persécuter un élève en RDA.

Les persécuteurs étaient souvent les professeurs eux-mêmes. Mais, si des dizaines de milliers d’entre eux ont continué à enseigner et à faire carrière après la chute du régime en 1989, nombre de leurs victimes, elles, vivent dans la précarité et l’oubli. Quelque 4 000 personnes ont néanmoins déposé une demande de « réhabilitation » dans l’Allemagne réunifiée. C’est ce qu’a fait Stefan Gerber. Ses parents avaient tout noté, tout conservé. Stefan voulait voir écrit noir sur blanc qu’il avait été lésé. D’autres redoutaient de se voir coller une nouvelle étiquette : celle de victime. Le Parlement allemand a adopté récemment un amendement stipulant que les « élèves persécutés » peuvent également solliciter des réparations.

La sixième lettre : Stefan Gerber a reconnu son écriture sur l’enveloppe. Souple, exemplaire. « Cher Stefan (puis-je encore vous appeler ainsi ?) », écrit-elle le 24 février 2019. Après quelques phrases d’introduction, Mme Scholl entre dans le vif du sujet. «Il s’agit de votre renvoi du lycée. Étant moi-même pacifiste, j’adhérais pleinement à vos revendications. Mais je me suis tue et j’ai cédé à la pression extérieure. J’admirais votre courage, et pourtant je n’ai rien fait pour empêcher votre renvoi. Plusieurs raisons expliquent mon silence. » Mais elle ne voulait pas en écrire plus à ce propos, car en aucun cas il ne s’agissait ici de se justifier. « Je veux simplement vous dire que je regrette infiniment d’avoir contribué à faire subir une grande injustice à un jeune homme intègre comme vous. Je le regrette de tout cœur. »

Pour Stefan Gerber, qui vient d’une famille chrétienne et se considère comme un pacifiste, le chemin de croix a commencé quand il a refusé d’effectuer les exercices de tir en cours d’éducation physique. Certains de ses camarades de classe « ont condamné son attitude en présence de Mme Scholl, la professeure principale, et du groupe de la FDJ », avait noté alors le père de Stefan Gerber dans une sorte de journal de bord consignant les malheurs de son fils. À partir de ce jour, tous ceux qui lui adressaient la parole au lycée sont devenus suspects. Lorsqu’on lui lit ce passage, Sigrun Scholl dit qu’elle ne s’en souvient plus.

Pourtant, tous les jours ou presque, on venait chercher Stefan en classe pour le conduire dans le bureau du directeur, où ce dernier, souvent en présence de Mme Scholl, essayait de le faire plier. Puis c’est son père qui a été convoqué à l’école. On lui a signifié que Stefan, pourtant excellent élève, ne passerait pas le bac s’il n’était pas prêt à défendre la paix par les armes. Il devrait quitter le lycée, apprendre un métier manuel, faire une croix sur son avenir. « Mme Scholl a parlé ouvertement de la nécessité d’endiguer les idées pacifistes », note encore le père de Stefan.

Lorsque, au printemps 1982, Stefan appose l’écusson « De l’épée à la charrue » sur sa veste, la situation se dégrade. Interrogatoires, menaces, conseils de classe en présence d’un officier de l’Armée nationale populaire… Pendant des semaines, les hommes de la Stasi suivent ses moindres faits et gestes. À 16 ans, Stefan est désormais considéré comme un « ennemi de l’État ». Il est exclu de son établissement et aiguillé vers un lycée technique. Officiellement, il est renvoyé pour absentéisme. Jamais il n’avait séché les cours. On l’avait simplement convoqué à des interrogatoires.

Ses parents se sont démenés, en vain : ils ont déposé un recours, écrit même à Erich Honecker, tout en essayant de trouver une place d’apprenti à leur fils. Mais, à l’usine non plus, personne n’en voulait.

Et puis il y a l’histoire du cadeau. Des élèves voulaient lui en faire un pour son départ. Un trombinoscope de ses anciens camarades. Un petit mot circule dans les rangs : qui veut donner une photo d’identité pour Stefan ? Mais le bout de papier est intercepté. Celle qui a eu l’idée du cadeau est identifiée grâce à son écriture. L’adolescente est interrogée. Mme Scholl explique à la classe que ceux qui sont solidaires de Stefan soutiennent les « tendances subversives ». Et elle dit la même chose aux parents à qui elle rend visite le week-end pour leur expliquer ce qui attend leurs enfants s’ils manifestent de la sympathie pour Stefan. Quant aux autres enseignants, le directeur les réunit un jour et leur dit : « Stefan ne viendra plus en cours », sans plus d’explications.

Sigrun Scholl se tait quand on lui lit des extraits des notes des parents Gerber. « Je ne cherche pas à me disculper, je ne m’absous pas, assure-t-elle, assise sur son canapé. Je suis désolée d’avoir été aussi stricte, parfois à 200 % ! Mais ma réputation me précédait, j’étais peut-être fanatique aussi, c’était comme ça. »

Elle a intégré le Parti «corps et âme» en 1965. « Je suis devenue une fervente communiste. Je voulais contribuer à édifier une société meilleure. J’ai même été pour la construction du Mur », poursuit-elle. Elle dit aussi qu’elle appréciait beaucoup Stefan malgré tout : c’était un garçon sérieux, si poli. Et qu’il lui arrivait de se poser des questions sur son comportement à elle : pourquoi lui infliger tout cela ? Mais elle voyait aussi derrière ce garçon sérieux et si poli les « forces hostiles et négatives » qui voulaient « saper » la RDA. L’Église notamment, qui était au service de l’Ouest capitaliste. Les Gerber étaient croyants, oui. Et, dans la dictature du prolétariat de Marx, la classe ouvrière domine une minorité. Les Gerber appartenaient justement à cette minorité, à l’intelligentsia, à l’opposition.

Mais en quoi le jeune Stefan était-il responsable des convictions de ses parents ? « Oui, c’est fou, poursuit Mme Scholl, mais c’était comme ça. On cherchait toujours ce qu’il y avait derrière. On a quasiment… » Elle hésite. « On a sacrifié l’enfant. » On a sacrifié des enfants pour une idée ? « Oui, bien sûr. Pour une idée qui par la suite est partie en fumée. » Stefan Gerber a donc été sacrifié, comme des milliers d’autres.

Mais, comme toutes les histoires, celle-ci a une autre facette. Mme Scholl ne s’est pas seulement tue, comme elle l’a écrit à Stefan. La camarade Scholl a fait du zèle, en tout cas bien plus que ce qu’elle aurait dû faire. Pourquoi ? Parce qu’elle-même sentait le sol se dérober sous ses pieds en ces années-là. À cause de son frère, Egon, devenu lui aussi une victime du régime. Egon, elle l’aimait beaucoup, mais ils étaient tellement différents ! Il aspirait à la liberté, à une vie meilleure. Sa sœur le lui reprochait. « La liberté était plus importante pour lui que la famille », se souvient-elle. Il était gynécologue. En 1979, il est entré en contact avec un homme qui lui avait fait miroiter la possibilité de lui faire quitter le pays. Il a tenté sa chance – et a été arrêté. Sa petite amie l’avait dénoncé. En essayant de fuir la RDA, Egon, son unique frère, était devenu un ennemi de l’État. À ce moment-là, Sigrun Scholl a dû répondre aux questions de la Stasi : « Camarade, que savais-tu de ces projets d’évasion ? — Rien, absolu- ment rien », leur a-t-elle répondu. Elle se souvient aussi de sa mère, qui est venue leur demander un soir de l’aide, à elle et à son mari, membres actifs du SED. Elle était pétrifiée de peur : « Egon est en prison. Vous êtes du SED, vous avez des contacts… Allez à la direction du Parti, faites quelque chose pour lui, je vous en supplie ! — Tu t’imagines quoi, hein ? lui répondit son gendre. Tu penses vraiment qu’on va se compromettre pour lui ? »

Quand Sigrun Scholl parle de cette soirée, c’est comme si tout cela venait de se passer, comme un film qui défilerait devant ses yeux, dans ce salon. « Mon mari n’a rien fait. Moi non plus. De rage, ma mère est partie en claquant la porte. La famille était coupée en deux. Pour elle, je n’existais plus. »

Et s’ils étaient allés implorer la clémence du Parti ? « Si nous l’avions fait, nous aurions dû récurer les toilettes sans aucun doute, et mes enfants aussi. » Elle marque une pause. « Comme Stefan. »

 

Depuis la tentative de fuite d’Egon, elle vivait dans la peur. « Je voulais prouver que j’étais une bonne camarade, dit-elle. Je voulais absolument montrer ma loyauté au régime. C’est pour cela que j’étais si radicale – au détriment de Stefan, sans aucun doute. »

Que s’est-il passé pour Egon ? Ils l’ont tout d’abord conduit à la prison de la Stasi à Berlin-Hohenschönhausen, raconte-t-elle. En septembre 1979, il a été condamné à quatre ans de réclusion, puis transféré à Bautzen. Un an plus tard, l’Allemagne de l’Ouest l’a racheté 3. Frère et sœur ne se sont revus qu’en 1990. C’était difficile au début, explique Mme Scholl, mais ils ont fini par se « réconcilier » et se sont souvent rendu visite par la suite. Egon n’a pas atteint les 60 ans. Il est enterré à l’Ouest. Même mort, il ne voulait pas retourner à l’Est.

Worbis, Thuringe. Chacun de ses pas faisait craquer le parquet. Elle l’entendait, le sentait arriver. Il faut dire que le directeur était corpulent et imposant comme une armoire à glace. Il venait presque tous les jours chercher Susann Mai en classe. Il entrait, se tournait vers elle. Cela voulait dire : suis-moi. « Un silence de mort régnait. Personne n’osait dire un mot, se souvient Mme Mai. Et moi, j’étais constamment sur le qui-vive. »

Nous sommes dans le bureau du directeur de son ancienne école. Il y avait là autrefois un fauteuil jaune, auquel elle se cramponnait pendant que l’armoire à glace lui criait dessus. « Cela ne restera pas sans conséquence ! » hurlait-il. « Surtout ne pas pleurer, se répétait-elle. Car sinon ils vont se dire : ça y est, elle craque. »

Née en 1967, Susann Mai est l’aînée des quatre enfants d’une famille catholique d’Eichsfeld. Son crime : avoir fait savoir, quand elle était en cinquième, qu’elle ne voulait pas intégrer la FDJ. « Je me suis promise de vivre en chrétienne, donc je ne peux pas servir un État athée. » C’est ce qu’elle avait dit à l’époque. Elle avait 12 ans. C’en était fini de l’enfance.

Elle nous montre son bulletin de notes. Elle était la première de la classe, tout le monde l’admirait. Ce n’était pas possible, non, cela ne pouvait pas se passer comme ça. « Tu es en train de foutre toute ta vie en l’air », lui disaient ses professeurs, mais elle ne voulait rien savoir. « Je n’étais alors que rébellion. »

Comme Stefan Gerber, elle voulait devenir médecin ; mais, sans le bac, c’était exclu. Alors elle a suivi une formation d’infirmière à Erfurt, elle a eu deux enfants et les a élevés. Depuis la chute du Mur, elle est très engagée en politique, mais à titre bénévole. Elle aussi a fait une demande de réhabilitation. En ce moment, elle est très occupée. Elle a commencé des études de médecine, comme elle l’a toujours voulu.

Son père était ingénieur mécanicien du temps de la RDA. Et il a toujours refusé d’entrer au SED. « Je n’ai pas vendu mon âme, dit fièrement Franz-Josef Mai dans sa maison de Worbis. Et je n’ai pas incité mes enfants à sacrifier leurs convictions. » Père et fille sont assis à la table. Ils se tiennent la main. Maintenant ils peuvent pleurer.

Une autre image reste. Sigrun Scholl se tient dans l’encadrement de sa porte, les néons éclairent le palier. « Puis-je vous demander de transmettre mon bonjour à Stefan ? demande-t-elle d’un ton hésitant au moment de prendre congé. J’ai honte de lui demander pardon, c’est trop facile. Mais dites-lui que je suis désolée du fond du cœur. »

Un jour, Stefan Gerber répondra à son ancienne prof. Une lettre, peut-être. Une fois que le temps aura pansé toutes les blessures. Mais ce n’est pas pour tout de suite.

 

— Cet article est paru dans le quotidien allemand Süddeutsche Zeitung le 6 novembre 2019. Il a été traduit par Cathy Stern.

Notes

1. « Les tisserands silésiens » ont paru en 1844 sous le titre « Les pauvres tisserands » dans le journal Vorwärts, édité entre autres par Karl Marx. Nous reprenons ici la traduction d’Anne-Sophie Astrup et Jean Guégan dans Nouveaux poèmes (Gallimard, « Poésie », 1998).

2. Ce roman est inédit en français. On peut néanmoins lire d’Uwe Johnson La Frontière (1962), les quatre tomes d’Une année dans la vie de Gesine Cresspahl (1975, 1978, 1980 et 1993) et Deux points de vue (1968), parus chez Gallimard.

3. À l’époque, la RDA monnayait ses prisonniers politiques avec la RFA en échange de devises dans le cadre d’une procédure officielle. Entre 1963 et 1989, la RFA a ainsi racheté 33 755 détenus à la RDA pour près de 3,5 milliards de marks.

LE LIVRE
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Die Montagsangst (« L’angoisse du lundi ») de Caritas Führer, Ullstein Taschenbuch,, 2012

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