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Complotisme : du temps où je croyais aux Illuminati

Qu’est-ce qui fait qu’on adhère aux théories du complot et comment expliquer leur attrait ? Une journaliste américaine cherche à comprendre pourquoi elle a passé son adolescence à voir dans tous les événements le résultat d’intentions cachées et malveillantes.


© Andreas Gebert / Getty

Munich, mai 2020. Des manifestants protestent contre les mesures prises pour lutter contre la pandémie de Covid-19 . Parmi eux, certains sont convaincus que Bill Gates est derrière tout ça.

J’ai été initiée au complotisme lors de mon année de troisième par un prof qui avait consacré un cours aux ­Illuminati. Un groupe malveillant composé de représentants des élites mondiales tirait les ficelles de la politique et de l’économie, nous raconta-t-il. Les Illu­minati se réunissaient en secret et communiquaient par des symboles. Parmi leurs membres figuraient des présidents des États-Unis, des grands patrons et des célébrités. Ils étaient partout.

Notre prof nous expliqua tout cela sobrement, de la même manière que d’autres nous avaient expliqué ce qu’était le Fonds monétaire international ou certaines règles mathématiques : comme s’il s’agissait d’éléments immuables de l’infrastructure de l’Univers que toute personne sensée se devait de connaître. Je ne me souviens pas qu’il ait employé le mot « théorie » ni indiqué qu’il s’agissait d’une idée controversée. Le fait qu’il ait donné pour preuve une séquence du film Matrix aurait peut-être dû me mettre la puce à l’oreille. Quoi qu’il en soit, j’étais complètement captivée.

Cela se passait à Berkeley, en Californie, au cours de cette période d’anxiété entre les attentats du 11-Septembre et le début de la guerre en Irak. Le monde grouillait d’ennemis invisibles et de ­motifs inavoués. « Exigeons la ­vérité sur le 11-septembre ! » «Non aux chemtrails ! 1 »clamaient des graffitis sur les trottoirs. Des animateurs de ­radio et les parents de mes amis évoquaient vague­ment, mais d’un air entendu, les intérêts financiers du vice-président Dick Cheney ou les vraies raisons pour lesquelles nous partions faire la guerre en Irak. Bien avant qu’on parle des « bulles filtrantes » 2, je vivais dans l’une d’elles : le gouvernement mentait ; les élites renforçaient leur mainmise ; le jeu était truqué ; la paranoïa était justifiée. Je savais que les choses allaient mal, et je savais qu’on n’imaginait pas à quel point. L’idée que tout ce qui était déroutant, injuste ou suspect pouvait être le résultat d’un vrai complot, et non de quelque chose de plus abstrait ou de plus complexe, me semblait séduisante et tout aussi plausible que beaucoup de choses impensables que je savais pourtant vraies. Je suis rentrée à pied du lycée, j’ai grignoté des biscuits apéritifs en regardant l’émission d’Oprah Winfrey et, au cours du dîner, j’ai parlé incidemment à ma famille du nouvel ordre mondial.

Lorsque j’ai téléphoné récemment à mes parents pour les questionner sur mon éveil conspirationniste, ma mère s’est souvenue avoir réagi avec une « tolérance perplexe ». Nous étions en 2002 : les forums 4chan, QAnon, Reddit et d’autres recoins sombres du Net n’existaient pas encore – Facebook et Twitter non plus, d’ailleurs, ni rien qui s’apparenterait aux réseaux sociaux d’aujourd’hui –, si bien que les parents d’adolescents n’avaient pas ce genre de soucis à se faire. J’allais sur Internet essentiellement pour télécharger des chansons du groupe Blink-182 et écrire sur mon blog. « Je n’étais pas paniquée, me raconte ma mère au téléphone. Je me suis dit : “Voilà, elle est en train de comprendre qu’il y a des gens qui croient à toutes sortes de fadaises.” »

C’est le propre des parents de surestimer leur enfant. La vérité, c’est que, à 14 ans, je n’envisageais pas vraiment que les profs puissent se tromper et je ne savais pas faire le tri dans les informations. Là où ma mère voyait une leçon détournée sur la bizarrerie de l’esprit humain, j’en voyais une bien plus directe sur des réunions secrètes et des triangles cachés.

J’ai récemment été soulagée d’apprendre que tout cela est assez classique, du moins d’un point de vue développemental. « Les enfants ont tendance à tout prendre au pied de la lettre », m’explique Valerie Reyna, spécialiste de la psychologie des adolescents à l’université Cornell. Quiconque a déjà engagé la conversation avec un enfant de 4 ans le sait bien, mais cela reste vrai jusqu’à un âge bien plus avancé qu’on l’imagine. À l’adolescence, souligne Reyna, nous pouvons répéter bêtement des choses – parfois même des choses complexes, parfois même de ­façon très élaborée –, mais nous n’avons pas ­encore les clés ou l’expérience nécessaires pour comprendre ce qu’elles signifient au bout du compte.

C’est la différence entre l’apprentissage par cœur et la véritable compréhension. C’est la différence, aussi, entre prendre pour argent comptant l’existence des Illuminati et comprendre que cela impliquerait un très grand nombre de choses invraisemblables, à commencer par le fait que des milliers ou des millions de personnes aient réussi à garder un si grand secret pendant des siècles. « Quand on a une connaissance approfondie du fonctionnement du monde, on peut se laisser guider par l’intuition », note ­Reyna. C’est pour cela que « les adultes sont en général et en moyenne plus en mesure de savoir que quelque chose est invraisemblable ». À supposer que mon milieu ne m’ait pas déjà prédisposée à adhérer aux théories du complot, les filtres imparfaits de mon cerveau d’adolescente ne m’ont apparemment pas rendu service. « Ce n’est pas un hasard, souligne Reyna, si les sectes recrutent chez les jeunes. »

Il s’avère que c’est assez plaisant d’être complotiste. Je garde très peu de souvenirs de mes cours de lycée, mais je me souviens parfaitement du jour où j’ai découvert les Illuminati. Il y a bien une raison. Et c’est précisément pour cette raison que les théories du complot prospèrent depuis aussi longtemps que la rationalité, et que, tout au long de l’histoire, elles ont réussi à convaincre des indi­vidus de remettre toute leur existence en question : la théorie du complot peut être ­incroyablement convaincante. Elle offre des réponses à des problèmes aussi minimes que l’obsolescence programmée des ampoules et aussi énormes que notre solitude abso­lue dans l’Univers. Elle a une logique étanche et des effets apaisants : elle suppose l’existence d’un monde où rien ne se produit par hasard, où la ­morale est simple, où chaque information est porteuse d’un sens divin et où chacun est en capacité d’agir. Elle transforme le ­complot en puzzle et le complotiste en héros d’une fiction bien ficelée. « [Le porte-parole paranoïaque] s’érige toujours en barricade de la civilisation », écrivait l’historien Richard Hofstadter dans Le Style paranoïaque. Théories du complot et droite radicale en Amérique 3, son livre pionnier de 1964. Ce qui échappe à l’analyse de Hofstadter, c’est ce sentiment enivrant d’avoir des informations privilégiées sur le sort de la planète ou, du moins, de le penser. « Je pense que tu étais emballée – comme nous tous – par l’idée que quelque chose de secret se tramait en coulisse, se souvient ma mère. Qu’il y avait une vérité à découvrir, et que, une fois celle-ci découverte, tout ferait sens. »

Elle avait raison à mon propos, et sur nous tous. Le complotisme s’inscrit dans certaines de nos fonctions cérébrales les plus élémentaires. « Notre esprit fonctionne d’une manière qui nous rend réceptifs aux théories du complot », explique le psychologue Rob ­Brotherton, auteur de Suspicious Minds. « Quand quelque chose de difficile à cerner se produit dans le monde, nous avons tendance à penser : “Quelqu’un a-t-il intérêt à ce que cela se produise ?” Cette tendance à réfléchir aux intentions, à déceler des motifs ou des biais de confirmation – tout cela influe non seulement sur notre ­manière de concevoir les théories du complot, mais aussi, plus fondamentalement et plus prosaïquement, sur notre façon d’appréhender le monde au quotidien. » La tentation est grande, dit-il, de voir dans les théories du complot « des aberrations de l’esprit, des phénomènes bizarres et marginaux, alors qu’en réalité elles sont le produit du fonctionnement de notre cerveau ».

Au cours de la dernière décennie, le champ de la psychologie du conspirationnisme a connu un essor fulgurant, parallèle à l’attrait qu’exercent les théories du complot sur l’opinion publique. On ne sait pas encore très bien comment le complotisme s’enracine dans notre cerveau ou pourquoi certaines personnes semblent y être plus réceptives que d’autres. Ce que l’on sait, en revanche, souligne ­Brotherton, c’est que tout le monde ou presque est susceptible de verser dans le complotisme, sans distinction d’âge, de sexe, de niveau de revenu ou d’opinions politiques.

Certains traits de personnalité – une tendance à la paranoïa, à la pensée binaire ou à la méfiance – peuvent faire basculer dans le complotisme. Les circonstances de la vie peuvent également jouer. « On se tourne vers les théories du complot pour satisfaire des besoins psychologiques bien précis », ­estime Karen Douglas, professeure de psychologie sociale à l’Université du Kent, au Royaume-Uni. Ses travaux mettent en évidence trois types de ­besoins susceptibles d’être comblés par le complotisme.

Le premier est le besoin de connaissance et de certitude, « un besoin épistémique », m’explique-t-elle. « Vous cherchez des ­réponses. Vous voulez comprendre ce qui se passe, et une théorie du complot vous permet d’acquérir ces connaissances et de ne pas rester dans l’incertitude. »

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Le deuxième est existentiel : c’est ce besoin humain de se sentir en sécurité et maître de la situation. Les théories du complot offrent une sorte de savoir, bien que limité, et savoir, c’est pouvoir. Quand on adhère à une théorie du complot, ­observe Douglas, « on comprend les tenants et les aboutissants de la situa­tion dans laquelle on se trouve ». En 2008, Jennifer Whitson et Adam Galinsky ont mené une ­série d’expériences à petite échelle sur des étudiants. Les résultats montrent que les participants à qui on avait demandé de se remémorer une situation où ils sentaient qu’ils n’avaient pas prise sur les événements avaient plus tendance à discerner des « configurations illusoires » – c’est-à-dire à trouver de la cohérence et du sens au hasard, à voir des formes là où il n’y a que des points épars, à établir des liens entre des phénomènes sans rapport, à se créer des superstitions, à croire à des complots. Quelques années plus tard, en 2013, une étude polonaise menée auprès de 200 étudiants a montré que, lorsqu’ils se sentaient très anxieux – avant un examen, par exemple –, ils avaient davantage tendance à adhérer à des propos complotistes fondés sur des préjugés racistes sur les juifs, les Allemands et les Arabes.

Le troisième besoin relevé par ­Douglas est d’ordre social. « Penser qu’on détient des connaissances que les autres n’ont pas peut induire un sentiment de supériorité », note-t-elle. C’est la raison pour laquelle les théories du complot sont le plus souvent organisées selon un principe d’opposition entre initiés et non-initiés : elles sont un moyen commode de rejeter sur les autres les maux de la planète et ont, en outre, l’avantage de donner au complotiste le sentiment d’être ­intelligent.

Ces trois besoins conjugués – épistémique, existentiel et social – constituent le terreau idéal du complotisme. Et ils décrivent accessoirement ce qu’est l’adolescence. « Les adolescents sont particulièrement enclins » à voir des motifs là où il n’y en a pas, affirme Galinsky, « parce que tant de changements biologiques et sociaux se produisent chez eux simultanément qu’ils ont l’impression de moins maîtriser les choses ». Ils sont submergés de stimuli et prisonniers de leurs hormones. L’influence qu’avaient leurs parents sur leur vie, ils entreprennent labo­rieusement de la transférer vers leurs pairs. Ils sont obsé­dés par les ­hiérarchies sociales et terriblement conscients du gouffre existant entre la capa­cité d’action qu’ils voudraient avoir et celle qu’ils ont.

À 14 ans, j’étais suffisamment mûre pour avoir une idée de ce qu’est la vie d’adulte, mais je devais deman­der la permission à mes parents pour partir en sortie scolaire et glisser quelques pièces dans une cabine téléphonique pour qu’on vienne me chercher à la sortie du cinéma – où j’allais systématiquement voir des films déconseillés aux moins de 13 ans. Je ressentais des émotions intenses en permanence, mais je n’avais aucune prise sur elles. « Les théories du complot ­séduisent les perdants » 4, aime à dire le politologue Joseph Uscinski, de l’Université de ­Miami. C’est une façon pour les plus désarmés d’arracher quelque chose à ceux qui le sont moins. J’étais une adolescente blanche de la classe moyenne supérieure, qui vivait dans une ville universitaire verdoyante ; par rapport au reste du monde, j’étais plutôt bien lotie. Mais j’étais aussi une gamine de 14 ans. Ma situation objec­tive n’avait aucune importance ; tout ce que je ressentais était assez puissant pour éclipser le Soleil.

Je ne me souviens pas combien de temps j’ai cru dur comme fer aux Illuminati, ni pourquoi j’ai cessé d’y croire. Personne ne m’a fait asseoir, genre « conseil de famille », pour m’expliquer que je faisais erreur. (De toute façon, ça n’aurait probablement pas marché : les théories sur les Illuminati, comme tant d’autres, intègrent à leur mythologie l’idée que des forces obscures ont tout intérêt à nier l’existence dudit complot et qu’il faut donc se méfier des sceptiques.) Au fil du temps, l’idée m’a simplement paru de moins en moins crédible. Tout comme le fait que personne n’ait été au courant, à part ce fameux prof. Ma ­période ­Illuminati s’est achevée un peu comme ma période Spice Girls quelques années plus tôt : une obsession autour de laquelle toute ma vie tournait s’est progressivement évanouie, sans que je m’en rende compte.

Mais je n’ai pas complètement laissé tomber les Illuminati lorsque mes idées se sont éclaircies. J’ai transformé ça en sketch. Je suis partie faire mes études sur la côte Est, et je me suis retrouvée entourée de gens qui lisaient Slavoj Žižek pour le plaisir et qui, à 19 ans, ne juraient que par tel ou tel fromage à pâte molle. Je me sentais peu sûre de moi, j’avais le mal du pays et j’étais terriblement malheureuse ; pratiquer un complotisme tiède était ma façon de me rendre intéressante aux yeux d’un groupe d’étudiants qui étaient à tous égards semblables à moi mais qui m’intimidaient au point de me paralyser. C’était une façon d’afficher mon identité californienne, un peu comme ces jeunes de Floride qui mettent un point d’honneur à se balader en short toute l’année, une tentative maladroite de me montrer plus marrante que les autres, à défaut d’être aussi intelligente ou aussi calée qu’eux.

À cette époque-là, Reddit, YouTube et Facebook existaient déjà. La succession de pages statiques et pas très engageantes qu’avait été Internet était devenue un dédale où l’on pouvait se perdre. C’était facile – et même franchement excitant – de passer une heure, ou deux, ou six, rivée à un écran d’ordinateur, à naviguer d’une page à une autre sur les forums de discussion, qui existaient désormais sur tous les sujets possibles et imaginables. Je passais des heures sur des forums où l’on discutait des prétendues incohérences du rapport d’enquête sur les attentats du ­11-Septembre ou d’une race de reptiles humanoïdes qui gouvernait la planète de façon occulte.

À ce stade, le complotisme n’avait pas encore fait de victimes. Ces théories me semblaient être un divertissement inoffensif, et elles participaient de l’identité que j’étais en train de me forger. Lorsque j’organisais des projections du documentaire Loose Change 5 dans les résidences universitaires ou que je débitais, dans les soirées, des inepties glanées sur les forums de discussion, j’avais moins le sentiment d’évangéliser mes camarades que de leur raconter une histoire de fantômes autour d’un feu de camp, appréciant d’avoir tous les regards braqués sur moi. Le complotisme était mon numéro de cirque, ma façon de jouer les trublions.

Ces théories étaient ­aussi séduisantes qu’elles étaient fausses et, de fait, c’est même parce qu’elles étaient fausses qu’elles étaient séduisantes. Elles permettaient d’attirer l’attention : j’ai pu constater comment elles tenaient l’auditoire en haleine et j’ai adoré me sentir détentrice d’un tel pouvoir.

J’étais idiote, bien sûr. Et même pas très originale, visiblement. « Les théories du complot peuvent avoir des conséquences, mais, le plus souvent, c’est le fait d’un ado dans sa chambre. Genre quelqu’un qui balance des trucs absurdes sur Reddit ou 4chan juste pour rigoler ou faire réagir », estime Brotherton. « C’est tentant de simplifier en disant que 4 % des Américains pensent que les États-Unis sont dirigés par des reptiles humanoïdes, poursuit le psychologue. Mais le pensent-ils vraiment ? N’y a-t-il pas parmi eux des gens qui disent cela pour se moquer des sondeurs, parce que cela les fait marrer ou qu’ils pensent que les politiques sont tous pourris ? Il y a une foule de raisons pour lesquelles les gens relaient des théories du complot, mais ils ne les prennent pas forcément au pied de la lettre. Cela peut être tout bonnement une manière d’exprimer sa vision du monde. »

Avec la théorie selon laquelle Barack Obama n’est pas né aux États-Unis et était donc inéligible, il ne s’agissait pas tant d’examiner le fond de l’affaire que de signifier qu’un Noir n’avait pas sa place à la Maison-Blanche. Et, derrière toutes ses discussions sur la température de fusion de l’acier, le Mouvement pour la vérité sur le 11-Septembre exprimait en réalité sa méfiance à l’égard du gouvernement. L’idée que les tueries de masse sont des mises en scène qui font intervenir des acteurs recrutés pour l’occasion est une façon alambiquée de ­défendre la possession d’armes à feu et de s’en prendre aux médias, jugés tendancieux. C’est pourquoi il importe peu que bon nombre de ces théories, dont celle des Illuminati, ne résistent pas à l’examen : c’est une certaine vision du monde qui en dicte les détails et non l’inverse.

À la fin de mon adolescence, les Illuminati étaient devenus, à mes yeux, une allégorie de la façon dont le pouvoir et la richesse sont répartis dans le monde. Je n’y croyais plus au sens littéral, mais je continuais à y croire au sens métaphorique : des gens riches et influents agissent de concert et en toute discrétion pour infléchir l’existence du reste du monde. Je regrette sincèrement d’avoir répété des choses que je savais fausses, mais je ne regrette pas d’avoir eu une obsession qui a déclenché une réflexion approfondie sur les inégalités systémiques. Pourquoi le regretterais-je ? J’avais raison ! Il serait naïf de penser que le pouvoir agit toujours en toute transparence, de façon honnête et désintéressée. Même des théories du complot manifestement fausses contiennent parfois une part de vérité. Et il arrive que ce qui ressemble de prime abord à une affabulation soit vrai.

« Certaines théories du complot sont avérées, même si elles peuvent sembler abracadabrantes, suspectes ou déli­rantes. Il y a des précédents », observe ­Brotherton. Dans le lycée où l’on m’a parlé des ­Illuminati, on m’a aussi parlé du Watergate, d’autres affaires d’espionnage ou projets secrets du gouvernement américain. J’ai fait mon mémoire de fin de premier cycle universitaire sur Cointelpro, un programme secret de contre-­espionnage ciblant les mouvements radicaux et révolutionnaires, dont le FBI a reconnu l’existence après coup. De nombreux phénomènes politiques actuels – argent sale, charcutage électoral, ignorance ou malveillance des dirigeants –, que l’on prenait autrefois pour de sombres conspirations, sont à présent des faits avérés.

« Si nous pouvions simplement empêcher les gens de croire aux théories du complot, nous nous priverions de quelque chose d’important », estime Bortherton. Vouloir questionner le pouvoir, comprendre les causes de la souffrance, lever le voile sur l’exploitation et la supercherie : rien de tout cela n’est foncièrement mauvais. C’est même compréhensible, dans un contexte où le pouvoir est opaque et souvent insensible, où la richesse et l’influence convergent comme jamais et où l’environnement de l’information est éclaté. Bien que leur rapport à la vérité soit très différent, la pensée complotiste et la pensée critique sont deux points d’un même continuum.

L’un de mes penseurs préférés sur la question est Joseph Uscinski, le politologue qui a proposé l’idée que les théories du complot séduisent les perdants. « On peut considérer les adeptes des théories du complot comme des empêcheurs de tourner en rond, des chiens de garde, des lanceurs d’alerte, écrit-il dans un article de 2017. Mais ils s’apparentent surtout à des avocats de la défense dans un combat où l’establishment représente le ministère public. »

Au pire, les théories du complot favorisent la paranoïa, le racisme, la violence et une vision du monde particulièrement cynique et individualiste. Au mieux, elles rappellent à la fois à ceux qui ont du pouvoir et à ceux qui n’en ont pas que quelqu’un monte la garde. Elles incitent à plus de transparence, de communication et d’équité. Elles sont comme un détecteur de fumée extrêmement sensible : il se déclenche parfois sans raison, mais, quand il y en a une, on est bien contents d’avoir été alertés.

Un dimanche, j’ai téléphoné à mon ami Jake, qui était assis pas loin de moi lors de ce cours où j’ai entendu parler pour la première fois des Illuminati. Je voulais combler les lacunes de ma mémoire, mais ­aussi avoir son avis sur certaines questions qui me travaillent. Au cours des quinze ans qui se sont écoulés ­depuis, les enjeux du complotisme sont devenus considérables. Des personnes sont mortes. Des familles ont été brisées. De grandes institutions ont été menacées. Un complotiste a tué 77 personnes en Norvège, un jour de juillet 2011, dans le but d’alerter sur un supposé complot visant à islamiser l’Europe. Un autre a débar­qué armé d’un fusil d’assaut dans une petite pizzeria de Washington, persuadé qu’elle abritait un réseau de pédophilie. Un autre ­encore a été arrêté pour avoir harcelé les parents d’enfants morts dans la tuerie de l’école primaire de Sandy Hook, dans le Connecticut. Je voulais savoir si Jake était furieux qu’on nous ait parlé des Illuminati à l’école, et si j’avais des raisons de l’être encore plus. Fallait-il voir dans cet épisode une excentricité typique de Berkeley ou quelque chose de plus grave, de l’ordre de l’empoisonnement de jeunes esprits par une figure d’autorité ?

De l’avis de Jake, cela n’avait rien de grave, mais ce n’était pas non plus anodin. Jake est avocat mais, avant cela, il a enseigné dans un lycée public difficile, un peu comme celui où nous étions élèves. « Ce que je ne parviens pas à comprendre, dit-il, c’est que, quand j’étais prof, je manquais toujours de temps pour aborder les questions au programme avec mes élèves. En y repensant, je trouve ça fou d’avoir gâché ne serait-ce qu’une heure de cours pour parler de ces trucs. »

Il est tentant et fréquent de considérer le complotisme comme un problème d’information ou de réflexion, un mal dont sont affligés ceux qui ne sont pas très bien renseignés. Mais, si c’était le cas, nous l’aurions éradiqué depuis belle lurette. En outre, pour être un complotiste fervent, il faut une bonne dose de matière grise : collecter les indices et les mettre en récit, même de façon erronée, « demande un grand effort mental », soulignent Whitson et Galinsky dans leur article.

Le drame du complotisme, ce n’est pas tant l’absence de réflexion que le mauvais usage qu’on en fait. C’est une heure de cours gâchée alors que le temps passé en classe est limité. Je suis contente d’avoir commencé à élaborer une réflexion critique sur le pouvoir et la richesse relativement jeune, mais j’aurais préféré emprunter un chemin moins tortueux.

Quand je pense à ma jeunesse conspirationniste, c’est un sentiment de gâchis qui m’étreint : toutes ces minutes où l’on m’a parlé des Illuminati alors qu’on ­aurait pu m’apprendre autre chose, toutes ces heures passées à parler de kérosène et de poutres en acier quand j’aurais pu m’informer sur quelque chose de tout aussi intéressant mais de réel. Tous ces gens, partout dans le monde, qui passent leur temps à établir des liens entre les événements et à leur chercher un schéma explicatif alors qu’il n’y en a pas. Tout ce brouhaha, tous ces dédales sans fin, tous ces questionnements dévoyés. Toute cette imagination pour rien.

En 1971, l’informaticien et futur Prix Nobel d’économie Herbert Simon a ­publié un article intitulé « Concevoir des organisations pour une société d’abondance informationnelle »6. Sa réflexion est visionnaire, et pas seulement parce que notre monde est devenu incroyablement plus riche en informations au cours des cinquante dernières années.

L’article de Simon est bien antérieur aux forums de discussion et au fil ­infini de Twitter, mais il met déjà le doigt sur un phénomène bien connu de quiconque a passé du temps sur ce genre de réseaux pour y trouver des réponses. « L’abondance d’information, explique-t-il, s’accompagne d’un déficit d’autre chose, d’une pénurie de ce que l’information consomme. » L’information « consomme l’attention de ses destinataires. En conséquence, une abondance d’information crée une pénurie d’attention, ainsi que le besoin de répartir au mieux cette ­attention dans la surabondance de sources d’information susceptibles de la consommer ».

L’attention est la grande ressource ­limitée de notre économie intellectuelle. Il ne faut pas la gaspiller. Or le complotisme, comme je l’ai appris adolescente, est un monstre dévoreur d’attention.

— Ellen Cushing est responsable des projets spéciaux au magazine américain The Atlantic.


— Cet article est paru dans The Atlantic le 13 mai 2020. Il a été traduit par Pauline Toulet.

Notes

1. Selon certains, les traînées blanches qu’on voit dans le ciel ne seraient pas dues à la condensation de vapeur d’eau émise par les moteurs d’avion mais à l’épandage de produits chimiques destinés à manipuler le climat ou la population.

2. Le concept a été forgé par le militant américain de l’Internet Eli Pariser dans son livre The Filter Bubble (« La bulle filtrante »), paru en 2011. Lire « L’effet cocooning d’Internet », Books n° 31, avril 2012.

3. Éditions François Bourin, 2012.

4. « Conspiracy Theories Are for Losers » est un chapitre d’American Conspiracy Theories, de Joseph Uscinski et Joseph Parent (Oxford University Press, 2014).

5. Ce film, qui reprend toutes les théories du complot qui ont circulé sur les attentats du 11-Septembre, a connu un énorme succès dans les années qui ont suivi sa sortie, en 2005.

6. « Designing Organizations for an Information-Rich World », Computers, Communications, and the Public Interest (Johns Hopkins University Press, 1971).

LE LIVRE
LE LIVRE

Suspicious Minds: Why We Believe Conspiracy Theories (« Esprits suspicieux. Pourquoi nous croyons aux théories du complot ») de Rob Brotherton, Bloomsbury Sigma, 2015

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