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Vladimir Malakhov : « L’Antarctique est le garde-manger de l’humanité »

Après une longue absence, la Russie est de retour dans l’océan Austral et s’intéresse à ses immenses ressources. À commencer par le krill, cette minuscule crevette qui pourrait bien être un aliment d’avenir.


© Nico ElNino / Alamy

Comme de nombreuses autres espèces animales de la péninsule Antarctique, le manchot papou se nourrit quasi exclusivement de krill, un petit crustacé qui grouille dans les eaux australes.

Vladimir Malakhov est un biologiste russe de renommée internationale, spécialiste notamment des invertébrés aquatiques. Il enseigne à l’université d’État Lomonossov de Moscou (MGU) et est membre de l’Académie des sciences de la Fédération de Russie.

Elena Koudriavtseva : En pleine pandémie de Covid-19, on a vu rentrer au port de Kali­ningrad un navire scientifique russe, qui revenait d’une longue expédition en Antarctique consacrée à l’étude de la population de krill, ce petit crustacé qui abonde dans les eaux polaires. Comment expliquez-vous l’intérêt de la Russie pour cette crevette microscopique ?

Vladimir Malakhov : Commençons par dire que ce n’est pas un hasard si notre expédition scientifique est partie étudier le krill à l’autre bout de la planète, dans les eaux de l’Antarctique. L’océan Austral est peut-être l’endroit du monde le plus riche en ressources natu­relles actuellement. Et le krill est la ­ressource qui a le plus d’avenir à mes yeux. Soulignons aussi que, par bonheur, aucun pays n’a l’exclusivité de l’exploi­tation des ressources de l’Antarctique, pour l’instant.

En quoi l’océan Austral est-il différent des autres ?

Autour de l’Antarctique, à la lisière de la banquise, les eaux de surface, riches en oxygène, s’enfoncent dans les profondeurs. Ces eaux étant très froides (- 2° C) et salées, elles sont donc très denses et plongent au fond de l’océan, où elles forment une masse compacte qui se dirige vers le nord et draine tous les océans du monde. C’est pour cette raison qu’en notre ère géologique il y a de la vie dans l’océan, même à une profondeur de 11 000 mètres comme dans la fosse des Mariannes. Et on n’y trouve pas que des bactéries, mais aussi un grand nombre de poissons (jusqu’à 9 000 mètres de profondeur) et d’autres animaux. Tout cela grâce à cette eau riche en oxygène qui vient de la banquise de l’Antarctique. Si la glace de mer fondait, ce processus s’arrêterait et de nombreuses zones des océans devien­draient impropres à la vie.

En s’enfonçant dans les profondeurs, cette eau froide déplace à son tour les eaux profondes riches en nitrates et en phosphates. Ces sels fertilisent les eaux de surface au contact des rayons du soleil. Il se passe à peu près la même chose que si l’on appliquait des engrais azotés et phosphatés sur les plates-bandes d’un potager. La surface de l’océan est un « potager ­marin » et sa fertilisation entraîne le développement exponentiel de phytoplancton, qui est justement la principale source de nourriture des euphausiacés, ces petits crustacés qu’on appelle aussi krill (le mot nous vient du néerlandais). Dans les eaux de l’Antarctique, on estime leur biomasse totale à 500 millions de tonnes.

À quoi ressemble ce krill antarctique ?

C’est une toute petite crevette qui ne pèse pas plus de 2 grammes. Mais c’est le crustacé le plus abondant de la planète. Le krill est le plat préféré des baleines, qui viennent du monde entier pour s’en repaître. Aujourd’hui, il constitue la base de l’alimentation de nombreux poissons, des pingouins et de phoques comme le phoque crabier. Contrairement à ce que son nom indique, ce dernier ne se nourrit pas de crabes mais exclusivement de krill, que sa dentition particulière lui permet de filtrer, à l’instar des fanons des baleines.

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L’exploitation du krill a-t-elle un rapport avec la raréfaction des baleines ?

Un rapport direct, oui. Comme vous le savez, l’industrie baleinière était florissante au siècle dernier. L’Union sovié­tique possédait des dizaines de flottilles de pêche, qui écumaient les océans ­depuis Odessa, Kaliningrad et Vladivostok. D’ailleurs, le navire amiral de notre flotte baleinière en Antar­ctique, le Slava, avait été cédé en 1946 par l’Allemagne au titre des ­réparations de guerre. Entre 1947 et 1972, la flotte baleinière de l’Antarctique a capturé 59 136 spécimens, un record absolu en Union soviétique.

Les expéditions duraient environ un an. On chassait ce cétacé essentiellement pour son huile, son spermaceti, sa viande et son ambre gris, cette matière visqueuse contenue dans les intestins. L’ambre gris a pour propriété de retenir les arômes en parfumerie ; c’était un produit cher qui apportait des devises à notre pays. Mais, à partir de 1979, vu le déclin ­rapide de l’espèce, on a décidé d’interdire la chasse à la baleine. L’URSS a néanmoins ­attendu 1985 avant de s’y conformer pleinement. C’est alors qu’est née cette idée : si l’on ne peut plus chasser les baleines, intéressons-­nous à leur nourriture. Et c’est ainsi que, dans les années 1980, avec 500 000 tonnes par an, l’URSS est devenue le leader mondial de la pêche au krill.

Et qu’en faisait-on ?

On l’utilisait essentiellement pour confectionner une pâte appelée Okean, dont je me souviens très bien, comme beaucoup de gens de ma génération. Commercialisée à partir de 1972, Okean a fait l’objet d’une campagne de publicité massive, totalement inédite dans l’URSS de l’époque, vantant les qualités de ce produit riche en vitamines et en oligo­éléments. On en a parlé à la télévision et dans les journaux, des dégustations ont été organisées dans les grands magasins et les restaurants de Moscou, de Leningrad et de Kiev.

Comme le krill est extrêmement petit et fragile, on avait décidé, à l’époque, de le broyer entier avec sa carapace. Or il s’est avéré que la carapace du krill est très riche en fluor, qui, en grande quantité, est nocif pour l’organisme. On a donc ­décidé d’utiliser le krill dans les élevages d’animaux à fourrure, puis la perestroïka a mis fin à tous ces projets et la Russie a cessé de s’intéresser à ce crustacé. ­Depuis le milieu des années 1990, nous n’en avions pas pêché un seul kilo.

D’autres pays continuent-ils d’en pêcher ?

Oui, mais c’est bien nous, du temps de l’URSS, qui étions à la fois les pionniers et les meilleurs dans ce domaine : aujourd’hui, les pays pêchent à eux tous quelque 300 000 tonnes par an, soit moins que les flottes soviétiques de la grande époque. C’est la petite Norvège qui en pêche le plus. Au passage, remarquez que ce pays situé à proximité du cercle polaire envoie ses bateaux à l’autre bout de la planète. Viennent ensuite la Corée du Sud et la Chine.

À quoi est utilisé le krill à présent ? Il fait une excellente matière première pour la fabrication d’aliments à haute valeur nutritive pour les poissons et les crevettes d’élevage. Ce n’est pas un secret que la plupart des poissons que l’on voit sur les étals de nos jours sont issus de l’aquaculture. Le leader incontesté dans ce ­domaine est la Chine, qui produit chaque année quelque 50 millions de tonnes de poissons (essentiellement du tilapia), de crevettes d’eau douce, de mollusques, d’algues comestibles et même de méduses d’élevage. Malheureusement, l’aquaculture est encore insuffisamment développée en Russie. Nous ne produisons que 250 000 tonnes, soit à peine 0,3 % de la production mondiale. D’autant qu’il existe désormais une technologie qui permet d’extraire la chair du krill de sa carapace. Il est vrai que la chair ne représente guère que 30 % du poids total, mais c’est une source de protéines extrêmement précieuse et un produit riche en acides aminés essentiels, en acides gras insaturés, en vitamines A, B et D et en antioxydants. La carapace du krill contient elle aussi de nombreuses substances précieuses qui sont utilisées en médecine et en pharmacie. Donc, oui, cela vaut vraiment le coup de pêcher le krill – du moment que l’on sait quoi en faire.

Mais si la Russie ne sait pas quoi en faire, pourquoi se donne-t-elle autant de mal ?

Ne serait-ce que pour en vendre à d’autres pays ! Et, bien sûr, pour mettre au point de nouveaux produits alimentaires, à l’instar du fromage à tartiner Korall, au goût de crevette 1. Plus généralement, la question des ressources biologiques est essentielle pour l’avenir de l’humanité.

Et les ressources de l’Antarctique ne se limitent pas au krill : on trouve dans l’océan Austral bon nombre de poissons de grande valeur. À quelque 1 000 mètres de profondeur dans les eaux glacées vit par exemple un poisson à la chair délicate, la légine antarctique, dont le prix peut atteindre 60 dollars le kilo sur le marché mondial. Le poisson des glaces (Champsocephalus gunnari), appelé en Russie « brochet à sang blanc », mérite une mention spéciale. Il doit son nom à l’absence d’hémoglobine dans son sang : les eaux de l’Antarctique sont si froides et leur teneur en oxygène si élevée que certains poissons peuvent y vivre sans hémoglobine ! Il s’agissait d’un poisson relativement bon marché il y a cinquante ans, mais, aujourd’hui, du fait de la demande croissante, il se vend autour de 1 000 roubles le kilo [environ 12 euros] en Russie.

On trouve aussi dans l’océan Austral le calmar colossal, dont la taille peut ­atteindre 13 ou 14 mètres. Il est particulièrement prisé des pêcheurs néo-­zélandais. On estime sa biomasse totale à 90 millions de tonnes. Et il existe bien d’autres espèces de calmars dans ces eaux.

Il n’est pas exagéré de dire que l’Antarctique est le grenier de l’humanité 2, son garde-manger pour l’avenir, et il est primordial pour la Russie de figurer ­parmi les pays qui exploiteront ses richesses.

Comment ? En y envoyant régulièrement des navires ?

Oui, même si les expéditions en Antar­ctique sont longues et coûteuses. Mais elles sont essentielles, car elles permettent d’y prendre pied : aujourd’hui, en vertu des traités internationaux, les quotas de pêche accordés à chaque pays sont proportionnels aux fonds qu’il alloue à la recherche en Antarctique, au nombre de navires océanographiques qu’il dépêche sur place, etc.

Il fut un temps, dans les années 1950 et 1960, où l’URSS était à la pointe sur l’étude de l’Antarctique ; elle y avait plusieurs stations de renommée mondiale et un grand nombre de navires. Aujour­d’hui, les plus actifs en Antarctique sont des pays qui en sont très éloignés, principalement l’Allemagne, la Chine et les États-Unis. Sont aussi bien représentés le Japon et l’Inde ainsi que des pays de l’hémisphère Sud – le Chili, l’Argentine, l’Australie et la Nouvelle-Zélande. D’ailleurs, ces derniers revendiquent de plus en plus énergiquement une répartition selon des secteurs délimités par des degrés de longitude. Même la lointaine Inde, à l’autre bout de l’océan Indien, ­estime avoir droit à un secteur de l’Antarctique. Aujourd’hui, la concurrence pour les ressources de l’Antarctique est acharnée. Le fait que la Russie y ait ­envoyé sa première expédition depuis vingt ans est extrêmement important.

Vous parlez de l’Antarctique comme d’une oasis de biodiversité, mais qu’en est-il de l’Arctique, tellement plus proche de nous ?

Ne confondons pas les choses. C’est sous les tropiques que la biodiversité est la plus riche. Il n’y a pas tant d’espèces que cela en Antarctique et en Arctique ; c’est leur biomasse qui est immense. Autrement dit, c’est sous les tropiques qu’on trouve le plus d’espèces de poissons et dans les eaux circumpolaires qu’on en pêche le plus. Nos mers subarctiques sont aussi très poissonneuses, bien sûr. Les mers froides de l’Extrême-Orient russe sont très riches également – je pense notamment à la mer de Béring et à celle d’Okhotsk. Il est regrettable que l’URSS ait cédé une partie de la mer de Béring aux États-Unis du temps de la peres­troïka. La mer d’Okhotsk est riche en ressources halieutiques, et c’est en même temps une région où sont concentrées d’énormes réserves de pétrole et de gaz. Comme la Russie conserve la souverai­neté sur les îles Kouriles méridionales [revendiquées par le Japon], la mer d’Okhotsk reste une mer intérieure russe.

Dans quel état se trouve aujourd’hui la flotte scientifique russe ?

Les navires ont une longue durée de vie, cinquante à soixante-dix ans en moyenne, et l’essentiel de notre flotte scientifique du temps de l’Union soviétique reste opérationnelle. En revanche, nous avons ­perdu une partie des navires après la chute de l’URSS, car la flotte a été répartie entre les anciennes républiques soviétiques en fonction de leur port d’attache, et, si ce dernier se retrouvait sur le territoire d’un État nouvellement indépendant, il devenait sa propriété.

C’est ainsi que l’université d’État de Moscou (MGU) a perdu son superbe navire océanographique, l’Akademik ­Petrovskiï, qui était immatriculé à Sébas­topol [en Ukraine]. Il a été loué à un particulier, a servi quelque temps au transport de passagers vers la Turquie puis a été envoyé à la casse en 2011.

Aujourd’hui, la MGU n’a toujours pas de navire scientifique. À l’Académie des sciences, nous avons heureusement conservé environ 90 % de la flotte océanographique. Il faudrait aussi penser à acquérir de nouveaux bâtiments, ce qui coûte très cher. Néanmoins, j’ai le sentiment que les dirigeants du pays ont compris qu’aucun sursaut économique n’était possible sans le développement de la science. Des centres de recherche océanographique de niveau international seront créés, j’espère, dans un avenir proche. Au minimum deux, l’un à Moscou, l’autre dans l’Extrême-Orient russe.

Elena Koudriavtseva est une journaliste russe.

Cet entretien est paru dans l’hebdomadaire Ogoniok le 25 mai 2020. Il a été traduit par Alexandre Lévy.

Notes

1. Autre produit alimentaire typique de l’époque soviétique. Produit dans les années 1980 par une usine de Kaliningrad, à base de krill, le Korall a été ressuscité par plusieurs fabricants, mais cette fois avec un simple ajout d’arôme de crevette.

2. Vladimir Malakhov emploie ici à dessein le terme de l’époque soviétique qui servait à qualifier l’Ukraine, « grenier à blé de l’URSS », en raison de l’étendue de ses cultures céréalières.

LE LIVRE
LE LIVRE

Загадочные группы морских беспозвоночных (« Ces mystérieux invertébrés marins ») de Vladimir Malakhov, Presses de l’université d’État Lomonossov de Moscou (MGU), 1990

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