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Décroître ?

« Nous nous représentons l’avenir comme un reflet du présent projeté dans un espace vide, tandis qu’il est le résultat, souvent tout prochain, des causes qui nous échappent pour la plupart», écrit Proust dans La Prisonnière. C’était au sortir de l’épidémie de la grippe dite espagnole, qui fit deux fois plus de morts que la Première Guerre mondiale, tout aussi imprévue.

 

Plus récemment, en 2019, Lawrence Freedman, spécialiste britannique des war studies, concluait un texte sur l’avenir de la guerre par cet apophtegme: «La prédiction la plus sûre pour la prochaine décennie est qu’il se passera quelque chose d’imprévu, aux répercussions majeures. » 1

 

Dans un article publié en décembre 2019 dans The New York Review of Books, l’économiste hétérodoxe David Graeber, après avoir décrit les « outils cassés » de la théorie classique, toujours pieusement enseignée dans les universités, se demandait par quel miracle ils pourraient se voir remiser au magasin des antiquités : « Il faudra sans doute un choc. Quelle forme pourrait-il prendre ? Un nouvel effondrement du style de celui de 2008? Un changement radical dans la politique d’un État d’influence mondiale ? Une révolte générale de la jeunesse ? » Eh bien non, ce fut un modeste virus, invisible à l’œil nu…

 

En tout cas nous y voilà, et la question centrale qui occupe désormais les esprits est de savoir comment assurer tant bien que mal un retour à la « normale », mais surtout si ce que nous considérons comme la normale reste adapté à nos aspirations et à une saine évolution de notre rapport à la planète. Dans ce même article, Graeber définissait le sujet par ces quelques mots : « Le problème de savoir comment répartir au mieux le travail et les ressources pour assurer des taux de croissance élevés [problème défini par la théorie économique classique] n’est pas celui auquel nous sommes confrontés aujourd’hui et qui est celui-ci : comment faire face à une productivité technologique en hausse, à la diminution de la demande réelle de main-d’œuvre et à la nécessité d’organiser au mieux les activités d’aide à la personne, le tout sans détruire la planète ? »

 

Avant même la crise du coronavirus, ce point de vue était en réalité devenu beaucoup moins hétérodoxe que Graeber se plaît à le penser. Près de cinquante ans après le célèbre rapport Les Limites de la croissance établi pour le Club de Rome, qui préconisait la croissance zéro pour faire face aux défis de ressources planétaires limitées, l’accentuation des tensions écologiques et l’évolution concomitante des esprits ont largement rebattu les cartes.

 

Même aux États-Unis, la position de l’administration Trump est jugée archaïque par la plupart des économistes, et il est significatif de voir que les positions extrêmes d’un Bernie Sanders ont été validées par une majorité de Californiens. Sans avoir vraiment acquis ses lettres de noblesse, le mouvement « décroissant » a pignon sur rue, des deux côtés de l’Atlantique et même du Pacifique. Il peut s’appuyer sur une large partie de la jeunesse privilégiée des pays riches, sensible aux arguments minimalistes.

 

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Décroître est une utopie de notre temps. Les dépressions ne font pas le bonheur. Les décroissants en feront l’expérience dans l’année qui vient. En revanche, repenser en profondeur les termes de la croissance, cesser de faire de cette mesure le sésame d’une économie respectueuse des hommes et de l’environnement, voilà notre urgente obligation.

Notes

1. « Les guerres de la prochaine décennie », Politique étrangère, printemps 2019.

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