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Demain les chiens de Clifford Simak : un classique

Demain les chiens nous projette dans un monde où une civilisation canine a succédé à la nôtre sur Terre. Ce roman de la fin des années 1940 est le livre de chevet de Michel Houellebecq. Et aussi de beaucoup de végans, qui y voient la préfiguration d’une société ayant banni la viande.


© Twentieth Century Fox France

Comme Wes Anderson dans son film L’Île aux chiens (2018), Clifford D. Simak fait des chiens des êtres supérieurs, plus humains que les humains.

« Je me dois de mentionner un roman qui est depuis longtemps un livre de chevet pour moi, Demain les chiens, de Clifford Simak. Simak y réfléchit sur l’avenir de la ville. Les humains continueront-ils à se rassembler, à vivre dans les villes, ou communiqueront-ils seulement de manière virtuelle ? » déclarait Michel Houellebecq dans un entretien au quotidien Le Monde en novembre 2010. On connaissait le goût pour la science-fiction de l’auteur choyé par la scène littéraire française, lui qui a consacré un essai à H. P. Lovecraft. Mais plus surprenante est cette fréquentation au quotidien, qui conduit le poète de nos sociétés dépressives à habiter avec un livre qui, à bien des égards, a inspiré son œuvre – notamment La Possibilité d’une île.

Demain les chiens imagine une suite de huit textes qui traversent douze mille ans d’histoire humaine et sont analysés, commentés, critiqués par des chiens philologues, lointains successeurs des hommes sur la Terre. Sans doute est-ce cette projection dans la post-humanité qui confère aujourd’hui à Simak une si grande urgence et donne à son livre, un peu oublié, le statut d’un texte prophétique. Les courants post-humanistes contemporains y trouvent en effet une illustration possible d’une attitude à promouvoir, consistant à récuser sans attendre l’anthropocentrisme de notre espèce et sa prétention à faire exception dans le règne du vivant. Sur Internet, les végans voient dans Demain les chiens l’évangile d’une société qui, en promulguant l’interdit absolu de tuer ne serait-ce qu’une fourmi, met un terme à la vie carnivore. Les sectateurs de la deep ecology peuvent quant à eux se réjouir des conclusions de cette fable environnementaliste qui pousse Simak, au terme de son roman, à exiler définitivement l’homme de la Terre – parce qu’il faut bien faire passer le salut de la planète avant celui des humains…

Malgré cette remontée d’actualité de Simak dans des sphères militantes, qui, à part Houellebecq, a lu Demain les chiens? Couronné par plusieurs prix, ce livre culte paraît avoir disparu derrière les productions peut-être plus adaptables au cinéma que sont les œuvres d’autres auteurs de science-fiction, comme Arthur C. Clarke ou encore Frank Herbert, qui ont établi depuis longtemps un monopole sur les écrans. Pourtant, ce roman est un des textes majeurs de Simak, qui confessait du reste son embarras à la fin de sa vie, car, disait-il, « je n’ai jamais écrit de roman, depuis, qui fût aussi populaire ». Il est probablement difficile pour un auteur d’accepter qu’un texte rédigé et publié par épisodes à la fin des années 1940 ait ainsi cannibalisé les quarante ans de production postérieure, soit des dizaines de romans et nouvelles ainsi effacés derrière cet opus précoce.

Clifford Donald Simak (1904-1988) est un auteur discret qui appartient pourtant à l’âge d’or de la science-fiction des années 1940 et 1950. Peut-être n’a-t-il pas la folie paranoïaque d’un Philip K. Dick ou l’éclat d’un Isaac Asimov, biochimiste surdoué au parcours intellectuel prestigieux. Originaire d’une famille d’agriculteurs du Wisconsin, Simak commence à produire et à publier ses nouvelles durant la Grande Dépression en les proposant à différentes revues – Wonder Stories, Astounding Science Fiction, etc. – qui sont alors les grandes couveuses de la littérature de science-fiction américaine. Vers elles convergent les textes – toujours courts, des nouvelles – de toute une génération de jeunes écrivains. Il n’est naturellement pas question alors pour Simak d’imaginer vivre de sa plume. La SF est à peine un genre. Et qui en vit, alors ? Pour subsister, il lui faut travailler comme secrétaire de rédaction ou journaliste dans des quotidiens régionaux – notamment au Minneapolis Star, où il débute en 1939 et fera l’essentiel de sa carrière, et au Minneapolis Tribune. Farouchement déterminé à devenir écrivain depuis l’école primaire, où il se rend à cheval dans son Wisconsin natal, il loge l’écriture de science-fiction dans les interstices de son existence. Cinq minutes par-ci, un quart d’heure par-là, sur le siège d’une voiture, dans un train, avant de dîner – ou en vacances. La science-fiction, et les possibilités qu’elle offre de libérer l’imagination, s’installe ainsi en contrebande, compensant peut-être l’austérité d’une activité purement journalistique. Il finit, dans les années 1970, par se consacrer à la vulgarisation scientifique, activité qu’il exerce avec talent et qui est saluée, là encore, par des prix.

Les pulps, ces magazines imprimés sur du mauvais papier et dont les couvertures criardes captent le regard, surgissent dans le paysage éditorial américain, en offrant une tribune démocratique à tous ceux qui veulent s’essayer à imaginer l’avenir. Ainsi Astounding Science Fiction (dirigé alors par le charismatique rédacteur en chef John W. Campbell Jr, lui-même auteur de SF) publie-t-il les huit nouvelles que livre Simak de mai 1944 à janvier 1951, dans l’immédiat après-guerre. Et, pour la première fois, l’ensemble fait l’objet d’une publication en recueil dans les tout nouveaux livres de poche, en 1952.

 

Demain les chiens : plus qu’un récit

La parution en livre modifie le statut de ces textes. Avec cette publication qui donne une légitimité nouvelle à la littérature de science-fiction et à ses auteurs, dignes des mêmes circuits éditoriaux que la littérature dite classique, il faut que la suite de nouvelles fragmentées fasse un tout. Pour ce faire, Simak a l’idée singulière – aux effets qu’il ne mesure peut-être pas alors – d’accompagner chacune des nouvelles d’une note de tête censée être rédigée par des chiens philologues, présentant et discutant le statut de chaque conte. Quatre dogues s’interrogent ainsi sur la véracité de ces différentes légendes transmises aux chiots de génération en génération. Tout comme le feraient des spécialistes de l’Ancien Testament, ces chiens érudits cherchent à comprendre : les hommes ont-ils bien existé ou ne sont-ils qu’une fiction originelle ? Avec un raffinement qui le distingue des auteurs d’anticipation de l’époque, Simak entre ainsi dans le futur en le racontant comme un passé et en l’introduisant, non dans l’éclat conquérant de ceux qui découvrent des mondes, mais dans le jour crépusculaire de mélancoliques qui regardent en arrière.

Ces notes intercalaires, mimant l’académisme universitaire, font de Demain les chiens plus qu’un récit : une véritable méditation sur l’archéologie du monde humain et sur sa fin. Car, à travers ce Ramayana moderne, Simak met en scène une véritable apocalypse, mais une apocalypse lente, s’étirant sur des milliers d’années. Jenkins, un robot immortel au nom de majordome anglais qui sert de lien entre tous les contes, incarne le chroniqueur et mémorialiste de cette progressive disparition. Il a connu toutes les générations depuis sa création, et tout particulièrement la dernière famille des hommes, les Webster, dont le patronyme finit par s’imposer au fil des siècles en lieu et place du mot « homme » : l’oubli du nom constituant le préalable à la disparition de la chose.

Loin d’être toutefois une fin du monde standard, imaginée à grand renfort de féerie pyrotechnique comme il est d’usage dans le genre, Simak décrit paradoxalement la trajectoire tendre d’un avenir où les hommes abandonnent peu à peu le terrain aux chiens, qu’ils ont dotés de conscience et de la faculté de s’exprimer. Chacun des huit récits, devenus dans cette configuration des sortes d’écrits sacrés, raconte une étape de cette longue retraite au terme de laquelle Jenkins va réveiller de son sommeil d’hibernation éternelle le tout dernier Webster, endormi dans une crypte à Genève (la dernière ville des hommes), pour lui demander de répondre à une question. Car dans cette civilisation canine, où règne l’interdit de tuer, comment empêcher les fourmis d’occuper totalement le globe en poursuivant la construction d’un bâtiment à croissance infinie ?

De la première nouvelle – qui enregistrait le grand exode, à l’envers, des villes vers la campagne – à la dernière – où reparaît le fantôme d’une cité continue –, la ville est, pour Simak, toujours associée au mal. Sans doute faut-il interpréter ce pastoralisme comme le signe d’un attachement profond de l’auteur à son Wisconsin rural, mais surtout comme l’expression du scepticisme d’un homme qui vit, dans les années 1930, le développement spectaculaire des villes et d’une civilisation de la route reconfigurant l’espace américain. Or le rêve qui semble nourrir le récit prend au contraire la forme d’une petite maison – souvenir de la ferme familiale ? –, celle des Webster, que les chiens et le robot Jenkins s’attachent à conserver et à entretenir comme un monument.

Quel curieux et paradoxal auteur de science-fiction que le Simak de Demain les chiens, qui se projette ainsi à des milliers d’années dans l’avenir pour faire l’éloge du passé ! Simak déjoue les attentes de lecteurs avides de visions futuristes ; il donne même le sentiment d’accentuer le contre-pied dans le premier paragraphe de la première nouvelle, « La ville » (qui a donné au recueil son titre original en anglais, City), en décrivant une scène de jardin : « Pépé Stevens, installé dans une chaise de jardin, regardait la tondeuse à l’œuvre tout en éprouvant la douce tiédeur du soleil dans ses vieux os. La machine atteignit le bord de la pelouse, caqueta telle une poule satisfaite, effectua un demi-tour au cordeau et attaqua un nouvel andain. Son sac de chutes d’herbes ballottait, tout rebondi. » Cette enluminure inaugurale du roman, nostalgique du jardin d’Éden, marque la défiance de l’auteur à l’égard d’un futur technique, incarné par cette tondeuse automate.

 

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Science-fiction et philosophie

Et pourtant, avec son premier texte, « Le monde du soleil rouge », une histoire de voyage dans le temps publiée en 1931 dans le magazine Wonder Stories, Simak se lançait à corps perdu dans l’imagination du futur. Il n’était pas le seul à être emporté dans un mouvement plus général aux États-Unis. Car les Américains des années 1930, plongés dans la crise de 1929 mais portés par leur foi dans le progrès technique, étaient possédés par une passion frénétique pour l’anticipation. En assumant une part de messianisme, la grande Exposition universelle de New York de 1939 choisit pour thème « Le monde de demain », confiante qu’elle était de refléter une Amérique seule capable de proposer une vision consistante du futur. Faut-il voir dans cette fuite en avant une volonté de se libérer du douloureux passif de la guerre de Sécession, qui hante encore les États-Unis au début du XXe siècle ? Après tout, la rêverie post-humaniste qui habite Demain les chiens permet à l’esprit de s’éloigner très loin, plusieurs millénaires plus tard, comme pour échapper aux contradictions de l’époque.

C’est le sens profond de l’œuvre de Simak que de concevoir la science-fiction, dit-il, comme « le médium d’expression des idées ». Comme l’expliquait le philosophe Guy Lardreau, auteur de Fictions philosophiques et science-fiction 1, « la science-fiction et la philosophie ont de fait en commun le goût pour la conjecture ». Qu’est-ce donc qu’une conjecture, sinon le fait pour l’esprit de fabriquer une hypothèse, de l’éprouver et d’accompagner son développement par la raison, la philosophie avec des concepts, la science-fiction avec des récits ? À ce titre, Demain les chiens est l’œuvre d’un « écrivain conjectural » (comme le souligne Pierre Versins dans son Encyclopédie de l’utopie, des voyages extraordinaires et de la science-fiction 2), qu’on pourrait qualifier de philosophique. Pas seulement parce qu’en son centre brille la figure d’un philosophe, Juwain, véritable dieu caché perdu sur une planète éloignée et dont le système de pensée aurait pu permettre à l’humanité de progresser « de cent mille ans en deux générations ». Mais surtout parce que le roman fourmille de questions que la philosophie morale pourrait soumettre à examen. Comme celle-ci : étant donné qu’il existe bien dans la galaxie un paradis – Jupiter –, parfaitement accessible aux humains à condition d’accepter de passer dans un « convertisseur » qui les transforme en animaux joviens, est-il moral d’annoncer la bonne nouvelle, au risque de précipiter la fin de l’espèce humaine ? Le paradis au prix de l’humanité ?

Plus fondamentalement, Simak met à l’épreuve une hypothèse majeure qui guide le roman : comment raconter le monde d’un point de vue extra-humain ? Dans Demain les chiens, on passe en effet beaucoup d’un corps à l’autre. Il y a une grande porosité entre les différents ordres – animal/humain, humain/robot, Terrien/Jovien. C’est comme si, à travers cette instabilité généralisée des identités, le roman s’ingéniait à comprendre en pratique ce qu’est l’altérité. Qu’est-ce que cela fait de se retrouver, quand on est homme ou chien, dans le corps d’un « galopeur », sorte d’animal extraterrestre ? Il faut lire le chapitre 4, au centre du livre : on est saisi par l’enchantement d’un réel vu à travers les yeux d’un être jovien, c’est-à-dire d’un être capable de vivre dans des tempêtes d’ammoniac et sous une pression atmosphérique de plusieurs tonnes par centimètre carré. Cette expérience de pensée fait le fond de ce livre et explique sans doute qu’il ait fasciné des générations de lecteurs. La démarche, véritablement philosophique, expérimente ainsi, dans cet espace de simulation offert par le roman d’anticipation, le concept d’« empathie », au fondement aujourd’hui des réflexions sur le statut de l’animal.

 

Le trauma de Hiroshima

Mais alors, pourquoi les chiens ? Loin de Pierre Boulle qui, dans La Planète des singes (1963), choisit précisément la proximité génétique de l’homme et du grand singe pour développer une fiction, Simak se tourne vers un animal où la frontière interspécifique paraît sinon la plus lointaine du moins la plus nette. Quatre pattes contre deux mains ! C’est d’ailleurs bien le fait que l’évolution n’ait pas eu la possibilité de libérer de « main » qui fait le ressort de la pensée « chien ». Comment mieux distinguer l’homme de l’animal qu’en insistant sur cette incompétence technique du chien, inscrite dans son corps ? En effet, privé de l’usage d’une main habile capable de fabriquer un outil, le chien est contraint, dans le roman, de s’appuyer sur les robots, ses véritables assistants manufacturiers. Ainsi, le chien commande au robot et affiche dans cette soumission une hiérarchie, celle de la raison « empathique » sur la raison technicienne, sans jamais que la seconde puisse déterminer la première. Ce n’est pas parce que la technique rend possible qu’il faut rendre le possible réel. Le chien ne représente pas, à ce titre, une transformation bienveillante, en quelque sorte « culturelle » de l’usage de la technique, mais une rupture traduisant, chez Simak, une sorte de condamnation radicale et morale du monde technique qui a conduit l’homme à vouloir se faire « maître et possesseur de la nature ».

Dans la préface qu’il rédige en 1976 pour une réédition de Demain les chiens, il confesse, en Américain qui a vécu le trauma de Hiroshima : « Au départ, c’est la guerre qui m’a inspiré cette désillusion : Hiroshima et Nagasaki n’ont fait que la confirmer et la renforcer. J’ai écrit Demain les chiens non pas pour protester (à quoi cela aurait-il servi ?), mais pour créer un monde fantastique contrebalançant la violence que subissait le monde réel. […] On a dit que ces textes constituaient une condamnation de l’humanité et, même si je ne les voyais peut-être pas ainsi à l’époque, je constate que c’est bien le cas. […] Il m’est apparu […] que j’avais peuplé ce monde fantastique de chiens et de robots car je ne voyais pas l’homme le façonner. »

À notre époque où les technologies paraissent devoir pénétrer jusqu’aux fonctions les plus intelligentes de l’activité humaine, Demain les chiens rappelle, sous la forme de cette fable cynique (étymologiquement, « du chien »), la nécessité de ne pas inverser les hiérarchies et de ne pas céder aux machines le contrôle ni la liberté.

Mais cette incompétence technique qui tient le chien éloigné de toutes les catastrophes que la technique peut déclencher va de pair avec un point d’excellence lui permettant de mettre en œuvre d’autres capacités de l’esprit. Le chien est celui qui voit l’invisible (ces « mondes parallèles » peuplés de « horlas », dans le roman), celui qui pressent plus qu’il ne sent, qui comprend sans parler et pense sans concepts. Cette altérité rend le chien plus humain que les humains (credo qu’a aussi illustré le film de Wes Anderson L’Île aux chiens). Ainsi Simak fait-il du chien l’avenir de l’homme. Le chien est bien le « surhomme » nietzschéen, cet être qui survient après l’homme et lui est supérieur. Comme ce chien errant, Bobby, qui, raconte Emmanuel Levinas, fut le seul être vivant dans le camp nazi où était détenu le philosophe à considérer ces prisonniers forçats comme des humains, eux qui étaient traités de « sous-hommes » par d’autres hommes.

 

 — Ce texte a été écrit pour Books.

Notes

1. Actes Sud, 1988.

2. L’Âge d’homme, 2000.

LE LIVRE
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Demain les chiens de Clifford D. Simak, J'ai lu, 2015

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