Demain les chiens de Clifford Simak : un classique
par Thierry Grillet

Demain les chiens de Clifford Simak : un classique

Demain les chiens nous projette dans un monde où une civilisation canine a succédé à la nôtre sur Terre. Ce roman de la fin des années 1940 est le livre de chevet de Michel Houellebecq. Et aussi de beaucoup de végans, qui y voient la préfiguration d’une société ayant banni la viande.

Publié dans le magazine Books, mai 2019. Par Thierry Grillet

© Twentieth Century Fox France

Comme Wes Anderson dans son film L’Île aux chiens (2018), Clifford D. Simak fait des chiens des êtres supérieurs, plus humains que les humains.

« Je me dois de mentionner un roman qui est depuis longtemps un livre de chevet pour moi, Demain les chiens, de Clifford Simak. Simak y réfléchit sur l’avenir de la ville. Les humains continueront-ils à se rassembler, à vivre dans les villes, ou communiqueront-ils seulement de manière virtuelle ? » déclarait Michel Houellebecq dans un entretien au quotidien Le Monde en novembre 2010. On connaissait le goût pour la science-fiction de l’auteur choyé par la scène littéraire française, lui qui a consacré un essai à H. P. Lovecraft. Mais plus surprenante est cette fréquentation au quotidien, qui conduit le poète de nos sociétés dépressives à habiter avec un livre qui, à bien des égards, a inspiré son œuvre – notamment La Possibilité d’une île. Demain les chiens imagine une suite de huit textes qui traversent douze mille ans d’histoire humaine et sont analysés, commentés, critiqués par des chiens philologues, lointains successeurs des hommes sur la Terre. Sans doute est-ce cette projection dans la post-humanité qui confère aujourd’hui à Simak une si grande urgence et donne à son livre, un peu oublié, le statut d’un texte prophétique. Les courants post-humanistes contemporains y trouvent en effet une illustration possible d’une attitude à promouvoir, consistant à récuser sans attendre l’anthropocentrisme de notre espèce et sa prétention à faire exception dans le règne du vivant. Sur Internet, les végans voient dans Demain les chiens l’évangile d’une société qui, en promulguant l’interdit absolu de tuer ne serait-ce qu’une fourmi, met un terme à la vie carnivore. Les sectateurs de la deep ecology peuvent quant à eux se réjouir des conclusions de cette fable environnementaliste qui pousse Simak, au terme de son roman, à exiler définitivement l’homme de la Terre – parce qu’il faut bien faire passer le salut de la planète avant celui des humains… Malgré cette remontée d’actualité de Simak dans des sphères militantes, qui, à part Houellebecq, a lu Demain les chiens ? Couronné par plusieurs prix, ce livre culte paraît avoir disparu derrière les productions peut-être plus adaptables au cinéma que sont les œuvres d’autres auteurs de science-fiction, comme Arthur C. Clark ou encore Frank Herbert, qui ont établi depuis longtemps un monopole sur les écrans. Pourtant, ce roman est un des textes majeurs de Simak, qui confessait du reste son embarras à la fin de sa vie, car, disait-il, « je n’ai jamais écrit de roman, depuis, qui fût aussi populaire ». Il est probablement difficile pour un auteur d’accepter qu’un texte rédigé et publié par épisodes à la fin des années 1940 ait ainsi cannibalisé les quarante ans de production postérieure, soit des dizaines de romans et nouvelles ainsi effacés derrière cet opus précoce. Clifford Donald Simak (1904-1988) est un auteur discret qui appartient pourtant à l’âge d’or de la science-fiction des années 1940 et 1950. Peut-être n’a-t-il pas la folie paranoïaque d’un Philip K. Dick ou l’éclat d’un Isaac Asimov, biochimiste surdoué au parcours intellectuel prestigieux. Originaire d’une famille d’agriculteurs du Wisconsin, Simak commence à produire et à publier ses nouvelles durant la Grande Dépression en les proposant à différentes revues – Wonder Stories, Astounding Science Fiction, etc. – qui sont alors les grandes couveuses de la littérature de science-fiction américaine. Vers elles convergent les textes – toujours courts, des nouvelles – de toute une génération de jeunes écrivains. Il n’est naturellement pas question alors pour Simak d’imaginer vivre de sa plume. La SF est à peine un genre. Et qui en vit, alors ? Pour subsister, il lui faut travailler comme secrétaire de rédaction ou journaliste dans des quotidiens régionaux – notamment au Minneapolis Star, où il débute en 1939 et fera l’essentiel de sa carrière, et au Minneapolis Tribune. Farouchement déterminé à devenir écrivain depuis l’école primaire, où il se rend à cheval dans son Wisconsin natal, il loge l’écriture de science-fiction dans les interstices de son existence. Cinq minutes par-ci, un quart d’heure par-là, sur le siège d’une voiture, dans un train, avant de dîner – ou en vacances. La science-fiction, et les possibilités qu’elle offre de libérer l’imagination, s’installe ainsi en contrebande, compensant peut-être l’austérité d’une activité purement journalistique. Il finit, dans les années 1970, par se consacrer à la vulgarisation scientifique, activité qu’il exerce avec talent et qui est saluée, là encore, par des prix. Les pulps, ces magazines imprimés sur du mauvais papier et dont les couvertures criardes captent le regard, surgissent dans le paysage éditorial américain, en offrant une tribune démocratique à tous ceux qui veulent s’essayer à imaginer l’avenir. Ainsi Astounding Science Fiction (dirigé alors par le charismatique rédacteur en chef John W. Campbell Jr, lui-même auteur de SF) publie-t-il les huit nouvelles que livre Simak de mai 1944 à janvier 1951, dans l’immédiat après-guerre. Et, pour la première fois, l’ensemble fait l’objet d’une publication en recueil dans les tout nouveaux livres de poche, en 1952.   Demain les chiens : plus qu'un récit La parution en livre modifie le statut de ces textes. Avec cette publication qui donne une légitimité nouvelle à la littérature de science-fiction et à ses auteurs, dignes des mêmes circuits éditoriaux que la littérature dite classique, il faut que la suite de nouvelles fragmentées fasse un tout. Pour ce faire, Simak a l’idée singulière – aux effets qu’il ne mesure peut-être pas alors – d’accompagner chacune des nouvelles d’une note de tête censée être rédigée par des chiens philologues, présentant et discutant le statut de chaque conte. Quatre dogues s’interrogent ainsi sur la véracité de ces différentes légendes transmises aux chiots de génération en génération. Tout comme le feraient des spécialistes de l’Ancien Testament, ces chiens érudits cherchent à comprendre : les hommes ont-ils bien existé ou ne sont-ils qu’une fiction originelle ? Avec un raffinement qui le distingue des auteurs d’anticipation de l’époque, Simak entre ainsi dans le futur en le racontant comme un passé et en l’introduisant, non dans l’éclat conquérant de ceux qui découvrent des mondes, mais dans le jour crépusculaire de mélancoliques qui regardent en arrière. Ces notes intercalaires, mimant l’académisme universitaire, font de Demain les chiens plus qu’un récit : une véritable méditation sur l’archéologie du monde humain et sur sa fin. Car, à travers ce Ramayana moderne, Simak met en scène une véritable apocalypse, mais une apocalypse lente, s’étirant sur des milliers d’années. Jenkins, un…
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