Pourquoi la Chine veut rééduquer ses musulmans
par James Millward

Pourquoi la Chine veut rééduquer ses musulmans

Au Xinjiang, au moins 1 million d’Ouïgours et de membres d’autres minorités turcophones sont détenus dans des camps de rééducation. Il s’agit, selon Pékin, de centres de formation destinés à éradiquer le virus djihadiste. Mais ils cachent une volonté de sinisation de la région.

Publié dans le magazine Books, mai 2019. Par James Millward

Détenus dans un camp de rééducation près de la ville de Hotan. Cette photo a été publiée par le Bureau de la justice du Xinjiang sur la messagerie WeChat en avril 2017.
Lors de sa comparution en juillet 2018 devant un tribunal de Jarkent, au Kazakhstan, Saïragoul Saouïtbaï a décrit calmement ce que les autorités chinoises continuent de nier : un vaste nouveau goulag de « centres de déradicalisation » a été créé pour les musulmans turcophones du Xinjiang, dans l’ouest de la Chine. Mme Saouïtbaï, une Chinoise d’ethnie kazakhe, a fui le Xinjiang et demandait l’asile au Kazakhstan, dont son mari et son fils possèdent la nationalité. Cette ancienne directrice de maternelle a raconté à l’audience qu’elle avait été mutée en novembre 2017 et affectée à un poste de professeure pour les détenus kazakhs d’un prétendu « centre de formation ». « Ils appellent ça un “camp politique” […]. En réalité, c’est une prison dans les montagnes », a-t-elle déclaré, affirmant que le centre dans lequel elle a travaillé quatre mois abritait 2 500 détenus, et qu’il y en a d’autres. Le Xinjiang pourrait compter actuellement environ 1 200 camps de ce genre, dans lesquels sont internés jusqu’à 1 million de personnes : Kazakhs, Kirghizes et surtout Ouïgours, qui constituent environ 46 % de la population du Xinjiang.     C’était la première fois qu’un citoyen chinois révélait l’existence de camps d’internement au Xinjiang. Des informations avaient toutefois commencé à filtrer dès 2017, grâce aux articles de plusieurs correspondants de médias américains en Chine et de chercheurs 1, ainsi qu’au service en langue ouïgoure de Radio Free Asia, une station financée par le Congrès américain.   Séances d’électrochocs et simulacre de la noyade Les autorités chinoises ont d’abord nié l’existence de ces camps. Puis un média d’État a fait brièvement mention du fait que 460 000 Ouïgours du sud du Xinjiang avaient été « transférés » en vue d’occuper des « emplois » ailleurs dans la région. Aucune information supplémentaire n’a été communiquée à ce propos et cette explication semble avoir été abandonnée. En août 2018, lors d’une audition devant Gay McDougall, vice-présidente du Comité pour l’élimination de la discrimination raciale (Cerd) des Nations unies, la délégation chinoise a démenti l’existence de camps de « rééducation », tout en admettant la mise en place de « centres de formation professionnelle » et d’autres « mesures » visant à lutter contre l’« extrémisme ». Entendue à nouveau en novembre 2018 dans le cadre de l’examen périodique universel du Conseil des droits de l’homme des Nations unies, la délégation chinoise a dénoncé les « accusations politiques de quelques pays », et répété que les camps dispensaient une formation professionnelle destinée à combattre l’extrémisme 2. À l’extérieur du Xinjiang, on a commencé à avoir connaissance des camps en 2017. Des Ouïgours de la diaspora s’inquiétaient de ne plus avoir de nouvelles de leurs proches et de leurs amis restés au pays. Et des étudiants ouïgours, retournés de gré ou de force en Chine après des études à l’étranger, avaient disparu à leur arrivée sur le territoire. Quand ils parvenaient à obtenir quelques informations, les Ouïgours de l’étranger apprenaient que la police avait embarqué leurs proches et leurs amis en camp de rééducation : « parti étudier » est l’euphémisme prudent utilisé sur WeChat, l’application de messagerie chinoise étroitement surveillée. Des photos et des articles de l’automne 2017 ont mis en évidence le caractère punitif de ces centres construits dans le désert, entourés de hauts murs d’enceinte et de barbelés et flanqués de miradors. Les témoignages d’anciens détenus recueillis notamment par Foreign Policy et The Washington Post permettent de se faire une idée de ce qui se passe à l’intérieur : les internés sont contraints de chanter des chansons communistes, de renier l’islam, de faire leur autocritique et de dénigrer les croyances de leur famille, de regarder des films de propagande, d’étudier le mandarin et l’histoire de la Chine. On leur dit que leur culture est « arriérée ». Les cellules sont surpeuplées et la nourriture infecte. Ceux qui se plaignent courent le risque d’être placés à l’isolement, privés de repas, menottés au mur ou attachés aux poignets et aux chevilles sur une « chaise du tigre », voire soumis à des séances d’électrochocs ou au simulacre de la noyade.   Dans un entretien accordé à l’agence de presse officielle Chine nouvelle en octobre 2018, Shohrat Zakir, le président de la région autonome ouïgoure du Xinjiang, indiquait : « Les personnes envoyées dans ces centres sont là pour apprendre le mandarin, acquérir des notions de science et améliorer leur connaissance de l’histoire et de la culture chinoises […], suivre des cours de droit, notamment sur la Constitution, le Code pénal et la législation anti-extrémisme du Xinjiang, et acquérir au moins une compétence professionnelle […] afin de répondre aux besoins du marché du travail. » Quand on voit cet imposant programme, il n’est pas étonnant qu’aucun détenu ou presque n’ait été libéré à notre connaissance, et que l’on ne sache pas ce qui attend ceux qui le seraient. Les récits de proches, les photos satellite et des documents internes indiquent qu’après un parcours d’endoctrinement, les détenus sont contraints de travailler dans des usines situées dans l’enceinte du camp ou à proximité. Une étude du chercheur allemand Adrian Zenz a confirmé l’ampleur effrayante du phénomène et fourni une estimation du nombre de personnes internées. Zenz a suivi ces dernières années le débat sur la « déradicalisation » et la « transformation par l’éducation » du Xinjiang en épluchant les médias chinois et les publications officielles. Il recense 78 appels d’offres concernant la construction, l’extension ou le réaménagement de camps de détention ; plusieurs d’entre eux dépassaient 10 000 mètres carrés et l’un approchait les 80 000 mètres carrés. Ces éléments écrits sont corroborés par des images satellite des sites : beaucoup d’entre elles ont d’abord été compilées à partir de Google Earth par Shawn Zhang, un étudiant en droit à l’université de Colombie-Britannique, au Canada, puis le corpus s’est étoffé avec le concours de sociétés d’analyse d’images travaillant pour la BBC et d’autres médias. Un autre indice de l’ampleur des internements est fourni par des personnes qui se sont rendues dernièrement au Xinjiang et ont fait état de nombreux commerces ouïgours aux volets fermés et de l’absence de passants dans les rues, surtout des Ouïgours âgés de 15 à 45 ans. En confrontant les informations issues de documents et de déclarations des autorités locales avec des données démographiques, Zenz et d’autres chercheurs arrivent à la conclusion que plusieurs centaines de milliers de personnes, voire plus de 1 million, sont internées dans des camps. En février 2018, une publication ouïgoure militante basée en Turquie a reproduit un document censé émaner d’une « source crédible au sein des services de sécurité sur le terrain » au Xinjiang. Ce document, datant de fin 2017 ou de début 2018, présente sous forme de tableau le nombre précis de détenus par district et arrive à un total de 892 329 (n’étaient pas comptabilisés ceux de grandes villes comme Urumqi, Hotan et Korla). Si ce document est authentique, il confirme l’estimation d’au moins 1 million de détenus. (Le département d’État américain estime qu’entre 800 000 et 2 millions de musulmans du Xinjiang sont internés.) Ces estimations ne tiennent pas compte du rapide accroissement de la population carcérale : selon les chiffres officiels, le nombre d’arrestations au Xinjiang est passé de 27 000 à 227 000 entre 2016 et 2017. Il équivaut à 21 % du nombre total d’arrestations en Chine en 2017, alors que les habitants du Xinjiang ne représentent que 1,5 % de la population chinoise. On considère qu’à ce jour plus de 10 % de la population musulmane adulte du Xinjiang a été incarcérée. Comment la Chine en est-elle arrivée là ? Je vois deux explications : le Parti communiste chinois (PCC) se méprend sur ce que l’islam signifie pour la plupart des Ouïgours et les autres populations musulmanes, et il défend depuis peu une politique de sinisation qui va à l’encontre du modèle de pluralisme ethnique traditionnel. (L’ethnie han est majoritaire dans le pays, mais pas dans les anciennes colonies du Xinjiang et du Tibet.)   Les peuples du bassin du Tarim, ancêtres des Ouïgours actuels, ainsi que les peuples turcophones des steppes et des montagnes (dont sont issus les Kazakhs et les Kirghizes), se sont convertis à l’islam par vagues successives à partir de l’an 1000. L’islam de l’Asie centrale est très différent de celui du Moyen-Orient, et surtout de celui que promeuvent actuellement les salafistes et les wahhabites soutenus par l’Arabie saoudite. La prière ouïgoure s’accompagne de chants et de danses, et la musique n’est pas interdite. La visite des tombeaux de saints vénérés et le récit de leur vie structurent la pratique religieuse des Ouïgours et est un marqueur d’identité, comme l’a montré Rian Thum, historien spécialiste des Ouïgours, dans son livre The Sacred Routes of Uyghur History. Les saints soufis revêtaient une telle importance dans l’islam ouïgour, écrit Thum, que se rendre sur leurs tombes, toutes situées à l’intérieur des frontières du Xinjiang, pouvait remplacer le pèlerinage à La Mecque. Depuis l’instauration de la République populaire de Chine (RPC) en 1949, les autorités de Pékin tendent à saper l’islam ouïgour autochtone et à imposer, par le biais de l’Association islamique de Chine, contrôlée par le Parti, une version idéalisée de l’islam, calquée en partie sur la pratique sunnite promue par l’Arabie saoudite. Cette politique résulte des liens diplomatiques qu’entretient Pékin avec Riyad, mais elle reprend sans doute aussi une vieille idée chinoise, dérivée de l’expérience du millénarisme bouddhiste, selon laquelle les religions ont une expression « orthodoxe » sans risque et une expression « hétérodoxe » dangereuse. Bien que le PCC ait depuis changé de position et peste contre les dangers de l’« arabisation », il manifeste toujours la même intolérance à l’égard des pratiques soufies de l’islam ouïgour. À force de discriminer les Ouïgours, de réprimer leur culture et de favoriser involontairement une version de l’islam plus conforme à l’usage saoudien, le régime chinois a fini par rendre le salafisme plus attrayant aux yeux de la population musulmane et priver celle-ci des moyens de se prémunir contre cette idéologie. Rahile Dawut aurait pu expliquer tout cela aux autorités chinoises, mais cette professeure d’anthropologie à l’université du Xinjiang, grande spécialiste mondiale de la culture et de la religion ouïgoures, a disparu fin 2017, victime elle aussi de la vaste campagne d’internement actuelle. Si le Xinjiang fait aujourd’hui partie de la République populaire de Chine, c’est parce que les empereurs mandchous de la dynastie Qing (1644-1912) l’ont conquis au xviiie siècle, dans le cadre d’une expansion vers l’ouest qui comprit également l’annexion de la Mongolie et du Tibet. Les Qing administrent alors la région en s’appuyant sur l’élite ouïgoure locale, sous une légère supervision militaire, tout en encourageant le développement du commerce et de l’agriculture. Ils interdisent l’implantation de colonies de peuplement chinoises dans les zones à forte densité de population ouïgoure, de crainte de les déstabiliser, et ne font pas obstacle aux traditions religieuses, alimentaires ou vestimentaires locales. Cet impérialisme pluriethnique donne de bons résultats, et, en dépit d’une série de petites incursions kazakhes et kirghizes dans le sud-ouest du Xinjiang, la région est dans l’ensemble paisible entre le milieu du XVIIIe et le milieu du XIXe siècle – suffisamment pour que la population ouïgoure quintuple et que l’économie se développe. Des troubles commencent à secouer la région à partir du moment où, à la suite de révoltes dans le reste de la Chine, l’empire Qing cesse de payer ses fonctionnaires et ses soldats au Xinjiang. S’ensuivent corruption, révoltes et invasions.   La chute de l’URSS a conduit la Chine à revoir la question de ses minorités ethniques Pékin, qui cherche à reprendre le contrôle du Xinjiang et à y asseoir son pouvoir, hésite sur le modèle à appliquer : faut-il rester dans la ligne du pluralisme impérial des Qing ou mener une politique de sinisation ? Le penseur Gong Zizhen et le général Zuo Zongtang proposent de créer des colonies de peuplement han et de confier l’administration du Xinjiang à des Hans (et non plus à des Mandchous ou aux élites locales). Les successeurs de Zuo appliquent partiellement ces propositions jusqu’à la chute de la dynastie Qing, en 1912. Puis, pendant près de quatre décennies tumultueuses précédant la prise de pouvoir par les communistes en 1949, la plupart des dirigeants du Xinjiang divisé, que ce soient des seigneurs de guerre hans, des rebelles musulmans ou des marionnettes des Soviétiques, organisent le pouvoir autour de différentes modalités de pluralisme ethnique. À son arrivée au pouvoir, le PCC étend ce modèle pluriethnique, déjà…
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