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Pourquoi la Chine veut rééduquer ses musulmans

Au Xinjiang, au moins 1 million d’Ouïgours et de membres d’autres minorités turcophones sont détenus dans des camps de rééducation. Il s’agit, selon Pékin, de centres de formation destinés à éradiquer le virus djihadiste. Mais ils cachent une volonté de sinisation de la région.


Détenus dans un camp de rééducation près de la ville de Hotan. Cette photo a été publiée par le Bureau de la justice du Xinjiang sur la messagerie WeChat en avril 2017.
Lors de sa comparution en juillet 2018 devant un tribunal de Jarkent, au Kazakhstan, Saïragoul Saouïtbaï a décrit calmement ce que les autorités chinoises continuent de nier : un vaste nouveau goulag de « centres de déradicalisation » a été créé pour les musulmans turcophones du Xinjiang, dans l’ouest de la Chine. Mme Saouïtbaï, une Chinoise d’ethnie kazakhe, a fui le Xinjiang et demandait l’asile au Kazakhstan, dont son mari et son fils possèdent la nationalité. Cette ancienne directrice de maternelle a raconté à l’audience qu’elle avait été mutée en novembre 2017 et affectée à un poste de professeure pour les détenus kazakhs d’un prétendu « centre de formation ». « Ils appellent ça un “camp politique” […]. En réalité, c’est une prison dans les montagnes », a-t-elle déclaré, affirmant que le centre dans lequel elle a travaillé quatre mois abritait 2 500 détenus, et qu’il y en a d’autres. Le Xinjiang pourrait compter actuellement environ 1 200 camps de ce genre, dans lesquels sont internés jusqu’à 1 million de personnes : Kazakhs, Kirghizes et surtout Ouïgours, qui constituent environ 46 % de la population du Xinjiang.   principaux camps de rééducation au xinjang   C’était la première fois qu’un citoyen chinois révélait l’existence de camps d’internement au Xinjiang. Des informations avaient toutefois commencé à filtrer dès 2017, grâce aux articles de plusieurs correspondants de médias américains en Chine et de chercheurs 1, ainsi qu’au service en langue ouïgoure de Radio Free Asia, une station financée par le Congrès américain.  

Séances d’électrochocs et simulacre de la noyade

Les autorités chinoises ont d’abord nié l’existence de ces camps. Puis un média d’État a fait brièvement mention du fait que 460 000 Ouïgours du sud du Xinjiang avaient été « transférés » en vue d’occuper des « emplois » ailleurs dans la région. Aucune information supplémentaire n’a été communiquée à ce propos et cette explication semble avoir été abandonnée. En août 2018, lors d’une audition devant Gay McDougall, vice-présidente du Comité pour l’élimination de la discrimination raciale (Cerd) des Nations unies, la délégation chinoise a démenti l’existence de camps de « rééducation », tout en admettant la mise en place de « centres de formation professionnelle » et d’autres « mesures » visant à lutter contre l’« extrémisme ». Entendue à nouveau en novembre 2018 dans le cadre de l’examen périodique universel du Conseil des droits de l’homme des Nations unies, la délégation chinoise a dénoncé les « accusations politiques de quelques pays », et répété que les camps dispensaient une formation professionnelle destinée à combattre l’extrémisme 2. À l’extérieur du Xinjiang, on a commencé à avoir connaissance des camps en 2017. Des Ouïgours de la diaspora s’inquiétaient de ne plus avoir de nouvelles de leurs proches et de leurs amis restés au pays. Et des étudiants ouïgours, retournés de gré ou de force en Chine après des études à l’étranger, avaient disparu à leur arrivée sur le territoire. Quand ils parvenaient à obtenir quelques informations, les Ouïgours de l’étranger apprenaient que la police avait embarqué leurs proches et leurs amis en camp de rééducation : « parti étudier » est l’euphémisme prudent utilisé sur WeChat, l’application de messagerie chinoise étroitement surveillée. Des photos et des articles de l’automne 2017 ont mis en évidence le caractère punitif de ces centres construits dans le désert, entourés de hauts murs d’enceinte et de barbelés et flanqués de miradors. Les témoignages d’anciens détenus recueillis notamment par Foreign Policy et The Washington Post permettent de se faire une idée de ce qui se passe à l’intérieur : les internés sont contraints de chanter des chansons communistes, de renier l’islam, de faire leur autocritique et de dénigrer les croyances de leur famille, de regarder des films de propagande, d’étudier le mandarin et l’histoire de la Chine. On leur dit que leur culture est « arriérée ». Les cellules sont surpeuplées et la nourriture infecte. Ceux qui se plaignent courent le risque d’être placés à l’isolement, privés de repas, menottés au mur ou attachés aux poignets et aux chevilles sur une « chaise du tigre », voire soumis à des séances d’électrochocs ou au simulacre de la noyade.   Dans un entretien accordé à l’agence de presse officielle Chine nouvelle en octobre 2018, Shohrat Zakir, le président de la région autonome ouïgoure du Xinjiang, indiquait : « Les personnes envoyées dans ces centres sont là pour apprendre le mandarin, acquérir des notions de science et améliorer leur connaissance de l’histoire et de la culture chinoises […], suivre des cours de droit, notamment sur la Constitution, le Code pénal et la législation anti-extrémisme du Xinjiang, et acquérir au moins une compétence professionnelle […] afin de répondre aux besoins du marché du travail. » Quand on voit cet imposant programme, il n’est pas étonnant qu’aucun détenu ou presque n’ait été libéré à notre connaissance, et que l’on ne sache pas ce qui attend ceux qui le seraient. Les récits de proches, les photos satellite et des documents internes indiquent qu’après un parcours d’endoctrinement, les détenus sont contraints de travailler dans des usines situées dans l’enceinte du camp ou à proximité. Une étude du chercheur allemand Adrian Zenz a confirmé l’ampleur effrayante du phénomène et fourni une estimation du nombre de personnes internées. Zenz a suivi ces dernières années le débat sur la « déradicalisation » et la « transformation par l’éducation » du Xinjiang en épluchant les médias chinois et les publications officielles. Il recense 78 appels d’offres concernant la construction, l’extension ou le réaménagement de camps de détention ; plusieurs d’entre eux dépassaient 10 000 mètres carrés et l’un approchait les 80 000 mètres carrés. Ces éléments écrits sont corroborés par des images satellite des sites : beaucoup d’entre elles ont d’abord été compilées à partir de Google Earth par Shawn Zhang, un étudiant en droit à l’université de Colombie-Britannique, au Canada, puis le corpus s’est étoffé avec le concours de sociétés d’analyse d’images travaillant pour la BBC et d’autres médias. Un autre indice de l’ampleur des internements est fourni par des personnes qui se sont rendues dernièrement au Xinjiang et ont fait état de nombreux commerces ouïgours aux volets fermés et de l’absence de passants dans les rues, surtout des Ouïgours âgés de 15 à 45 ans. En confrontant les informations issues de documents et de déclarations des autorités locales avec des données démographiques, Zenz et d’autres chercheurs arrivent à la conclusion que plusieurs centaines de milliers de personnes, voire plus de 1 million, sont internées dans des camps. En février 2018, une publication ouïgoure militante basée en Turquie a reproduit un document censé émaner d’une « source crédible au sein des services de sécurité sur le terrain » au Xinjiang. Ce document, datant de fin 2017 ou de début 2018, présente sous forme de tableau le nombre précis de détenus par district et arrive à un total de 892 329 (n’étaient pas comptabilisés ceux de grandes villes comme Urumqi, Hotan et Korla). Si ce document est authentique, il confirme l’estimation d’au moins 1 million de détenus. (Le département d’État américain estime qu’entre 800 000 et 2 millions de musulmans du Xinjiang sont internés.) Ces estimations ne tiennent pas compte du rapide accroissement de la population carcérale : selon les chiffres officiels, le nombre d’arrestations au Xinjiang est passé de 27 000 à 227 000 entre 2016 et 2017. Il équivaut à 21 % du nombre total d’arrestations en Chine en 2017, alors que les habitants du Xinjiang ne représentent que 1,5 % de la population chinoise. On considère qu’à ce jour plus de 10 % de la population musulmane adulte du Xinjiang a été incarcérée. Comment la Chine en est-elle arrivée là ? Je vois deux explications : le Parti communiste chinois (PCC) se méprend sur ce que l’islam signifie pour la plupart des Ouïgours et les autres populations musulmanes, et il défend depuis peu une politique de sinisation qui va à l’encontre du modèle de pluralisme ethnique traditionnel. (L’ethnie han est majoritaire dans le pays, mais pas dans les anciennes colonies du Xinjiang et du Tibet.)   Les peuples du bassin du Tarim, ancêtres des Ouïgours actuels, ainsi que les peuples turcophones des steppes et des montagnes (dont sont issus les Kazakhs et les Kirghizes), se sont convertis à l’islam par vagues successives à partir de l’an 1000. L’islam de l’Asie centrale est très différent de celui du Moyen-Orient, et surtout de celui que promeuvent actuellement les salafistes et les wahhabites soutenus par l’Arabie saoudite. La prière ouïgoure s’accompagne de chants et de danses, et la musique n’est pas interdite. La visite des tombeaux de saints vénérés et le récit de leur vie structurent la pratique religieuse des Ouïgours et est un marqueur d’identité, comme l’a montré Rian Thum, historien spécialiste des Ouïgours, dans son livre The Sacred Routes of Uyghur History. Les saints soufis revêtaient une telle importance dans l’islam ouïgour, écrit Thum, que se rendre sur leurs tombes, toutes situées à l’intérieur des frontières du Xinjiang, pouvait remplacer le pèlerinage à La Mecque. Depuis l’instauration de la République populaire de Chine (RPC) en 1949, les autorités de Pékin tendent à saper l’islam ouïgour autochtone et à imposer, par le biais de l’Association islamique de Chine, contrôlée par le Parti, une version idéalisée de l’islam, calquée en partie sur la pratique sunnite promue par l’Arabie saoudite. Cette politique résulte des liens diplomatiques qu’entretient Pékin avec Riyad, mais elle reprend sans doute aussi une vieille idée chinoise, dérivée de l’expérience du millénarisme bouddhiste, selon laquelle les religions ont une expression « orthodoxe » sans risque et une expression « hétérodoxe » dangereuse. Bien que le PCC ait depuis changé de position et peste contre les dangers de l’« arabisation », il manifeste toujours la même intolérance à l’égard des pratiques soufies de l’islam ouïgour. À force de discriminer les Ouïgours, de réprimer leur culture et de favoriser involontairement une version de l’islam plus conforme à l’usage saoudien, le régime chinois a fini par rendre le salafisme plus attrayant aux yeux de la population musulmane et priver celle-ci des moyens de se prémunir contre cette idéologie. Rahile Dawut aurait pu expliquer tout cela aux autorités chinoises, mais cette professeure d’anthropologie à l’université du Xinjiang, grande spécialiste mondiale de la culture et de la religion ouïgoures, a disparu fin 2017, victime elle aussi de la vaste campagne d’internement actuelle. Si le Xinjiang fait aujourd’hui partie de la République populaire de Chine, c’est parce que les empereurs mandchous de la dynastie Qing (1644-1912) l’o
nt conquis au xviiie siècle, dans le cadre d’une expansion vers l’ouest qui comprit également l’annexion de la Mongolie et du Tibet. Les Qing administrent alors la région en s’appuyant sur l’élite ouïgoure locale, sous une légère supervision militaire, tout en encourageant le développement du commerce et de l’agriculture. Ils interdisent l’implantation de colonies de peuplement chinoises dans les zones à forte densité de population ouïgoure, de crainte de les déstabiliser, et ne font pas obstacle aux traditions religieuses, alimentaires ou vestimentaires locales. Cet impérialisme pluriethnique donne de bons résultats, et, en dépit d’une série de petites incursions kazakhes et kirghizes dans le sud-ouest du Xinjiang, la région est dans l’ensemble paisible entre le milieu du XVIIIe et le milieu du XIXe siècle – suffisamment pour que la population ouïgoure quintuple et que l’économie se développe. Des troubles commencent à secouer la région à partir du moment où, à la suite de révoltes dans le reste de la Chine, l’empire Qing cesse de payer ses fonctionnaires et ses soldats au Xinjiang. S’ensuivent corruption, révoltes et invasions.  

La chute de l’URSS a conduit la Chine à revoir la question de ses minorités ethniques

Pékin, qui cherche à reprendre le contrôle du Xinjiang et à y asseoir son pouvoir, hésite sur le modèle à appliquer : faut-il rester dans la ligne du pluralisme impérial des Qing ou mener une politique de sinisation ? Le penseur Gong Zizhen et le général Zuo Zongtang proposent de créer des colonies de peuplement han et de confier l’administration du Xinjiang à des Hans (et non plus à des Mandchous ou aux élites locales). Les successeurs de Zuo appliquent partiellement ces propositions jusqu’à la chute de la dynastie Qing, en 1912. Puis, pendant près de quatre décennies tumultueuses précédant la prise de pouvoir par les communistes en 1949, la plupart des dirigeants du Xinjiang divisé, que ce soient des seigneurs de guerre hans, des rebelles musulmans ou des marionnettes des Soviétiques, organisent le pouvoir autour de différentes modalités de pluralisme ethnique. À son arrivée au pouvoir, le PCC étend ce modèle pluriethnique, déjà bien ancré au Xinjiang, à l’ensemble du pays. En tant que parti communiste dirigé par des Hans investissant l’ancien empire Qing en Asie centrale, le PCC rencontre le même problème que les Soviétiques avec le legs tsariste : comment administrer un empire sans passer pour un colonisateur ? En suivant plus ou moins l’exemple soviétique, la RPC accorde à 55 peuples non hans le statut officiel de minzu (« nationalité » ou « ethnie »), assorti de droits inscrits dans la Constitution. Certains territoires dits « autonomes » sont nommés d’après les minzu qui les peuplent : ainsi, les provinces du Xinjiang et du Tibet sont rebaptisées respectivement « région autonome ouïgoure du Xinjiang » et « région autonome du Tibet ». Le système des minzu de la République populaire de Chine rappelle certains aspects du pluralisme ethnique impérial des Qing : sous l’autorité suprême du PCC, les 56 minzu (en incluant les Hans) sont censés être sur un pied d’égalité. La civilisation han n’est pas, en théorie, supérieure. Mais, dans les années 1950 et à nouveau dans les années 1980, le Parti éprouve le besoin de protéger les minorités contre le « chauvinisme han », équivalent chinois du « chauvinisme grand-russe » dénoncé en URSS. Hormis durant la Révolution culturelle, le système des minzu a le plus souvent célébré la diversité culturelle de la Chine, encourageant les publications en langues non hans, mettant les ethnies minoritaires à l’honneur sur les billets de banque et les faisant se produire dans des spectacles folkloriques en costumes « traditionnels ». Ces manifestations kitsch paraissent exotisantes aux yeux de nombreux Occidentaux, mais, dans la mesure où cela encourage leur culture, les minorités soutiennent généralement le multiculturalisme directif de Pékin. Le plus loin que soit allé Ilham Tohti, un économiste ouïgour condamné à la prison à perpétuité pour « séparatisme » en 2014, c’est de demander aux autorités de respecter la loi et la Constitution. L’effondrement de l’URSS en 1991, que nombre d’universitaires chinois ont imputé à la politique soviétique des nationalités, conduit à revoir la question des minzu. En dépit d’une rapide croissance économique, les anciens territoires de l’empire Qing au Xinjiang et au Tibet restent rétifs. Après des émeutes au Tibet en 2008 et au Xinjiang en 2009, certains spécialistes des minorités, proches des dirigeants du PCC, incriminent le système des minzu et réfléchissent à la façon de le remettre à plat. Les plus fervents partisans d’une « politique des minzu de deuxième génération » entièrement repensée sont Hu Angang (directeur du Centre d’études chinoises de l’université Tsinghua) et Hu Lianhe (à l’époque chercheur dans le domaine de la lutte antiterroriste, à présent vice-directeur du Front uni, l’instance du PCC chargée de la politique des minorités). Dans un article publié en 2011, ils font valoir que la Chine ne saurait être stable tant qu’elle n’aura pas assimilé les minorités au sein d’une nation chinoise (Zhonghua minzu) plus large. De fait, les deux Hu proposent d’abandonner le pluralisme traditionnel de la Chine impériale tel qu’il perdure dans la politique des minzu du PCC au profit d’un concept d’identité nationale rappelant le nationalisme européen du xixe et du début du xxe siècle. Des termes tels que « fusion », « mélange » et « melting-pot » font leur entrée dans le débat, et, en 2015, des universitaires et des théoriciens du Parti se demandent si la sinisation (hanhua) – l’assimilation spontanée et pacifique des peuples voisins au cours des siècles – a jamais eu lieu. Le mythe de la sinisation a été depuis longtemps battu en brèche par des historiens occidentaux et surtout chinois, qui admettent la possibilité d’une acculturation entre groupes en contact mais soulignent qu’elle n’est ni inévitable ni à sens unique. L’idée que la sinisation est un pouvoir magique de la civilisation chinoise séduit toutefois les nationalistes du PCC, tout comme la fable selon laquelle la Chine ne s’est jamais étendue que de manière pacifique.   L'étape suivante de la transition du pluralisme ethnique impérial vers un assimilationnisme han a été la diabolisation de la religion. Des responsables continuent en public de mettre le séparatisme au Xinjiang et au Tibet sur le compte d’idées extrémistes venues de l’étranger et d’une poignée d’individus. Mais, comme le montrent des articles publiés dans les revues du Parti et des débats internes dont on a pu avoir la teneur, les dirigeants du PCC sont de plus en plus enclins à juger la foi religieuse contraire à l’identité nationale panchinoise qu’ils désirent, et ils entendent guérir des populations entières de leurs idées « déviantes ». Un discours diffusé sur Internet en octobre 2017 par la Ligue de la jeunesse communiste du Xinjiang, et visiblement destiné à rassurer les Ouïgours, file la métaphore médicale : « Si nous n’extirpons pas l’extrémisme religieux, les violents attentats terroristes vont proliférer et s’étendre partout comme une tumeur maligne incurable. Bien que beaucoup d’individus radicalisés ne soient pas passés à l’acte, ils sont d’ores et déjà contaminés. La maladie peut se manifester à tout moment et provoquer de graves dégâts dans la population. C’est pourquoi ces personnes doivent être hospitalisées à temps dans un centre de rééducation, afin de traiter le virus, de l’éradiquer de leur cerveau et de purifier leur esprit. Soyons clairs, se faire admettre dans un centre de rééducation pour y recevoir un traitement, ce n’est pas se faire arrêter brutalement et être incarcéré pour purger une peine. Cela fait partie d’une vaste mission de secours destinée à les sauver. » Le PCC a quelques raisons légitimes de s’inquiéter de l’agitation ouïgoure. Des incidents sporadiques se sont produits à la fin des années 1980 et 1990, tels que des manifestations étudiantes, une petite insurrection à Baren (une localité proche de Kashgar), des attentats à la bombe contre un bus et un hôtel, et une grande manifestation qui a dégénéré à Yining (Kouldja) en 1997. Avant 2001, le PCC imputait généralement ces événements « contre-révolutionnaires » au « panturquisme/panislamisme », des dénominations qui, bien qu’anachroniques à la fin du xxe siècle, attestaient les racines ethniques autant que religieuses de l’identité ouïgoure. Après les attentats du 11-Septembre, toutefois, mettant à profit l’expression « guerre mondiale contre le terrorisme » employée par l’administration Bush, la RPC se met à taxer toute dissension ouïgoure de terrorisme islamique. Le Conseil d’État du Parti publie début 2002 un livre blanc qui fait état, sans beaucoup de détails, de 162 morts et 440 blessés dus à des actes « terroristes » dans les années 1990, et liste un certain nombre de groupes séparatistes ouïgours. En contrepartie du vote par la Chine en novembre 2002 de la résolution 1441 du Conseil de sécurité de l’ONU condamnant l’Irak en raison des armes de destruction massive qu’il est censé détenir, l’administration Bush accepte de faire figurer un groupe ouïgour dans sa liste d’organisations terroristes. Elle choisit le Mouvement islamique du Turkestan oriental (Mito), en raison de ses contacts avérés avec Oussama ben Laden depuis sa base en Afghanistan. (Le « Turkestan oriental » est l’appellation qu’avaient adoptée les groupes turcophones qui établirent deux États indépendants éphémères dans certaines régions du Xinjiang en 1933, puis de 1944 à 1949. Beaucoup de membres de la diaspora ouïgoure préfèrent cette désignation au terme colonial de Xinjiang, « nouvelle marche » en chinois.) Le livre blanc de Pékin n’affirmait pas que le Mito avait perpétré des actes violents, mais le gouvernement américain imputa à tort tous les incidents mentionnés dans le livre blanc à ce mouvement. C’est ainsi qu’est née l’idée, toujours très répandue en Chine et à l’étranger, qu’une organisation terroriste est responsable de la violence séparatiste au Xinjiang. (Le Mito s’est dissous en 2003 après la mort de son chef, Hasan Mahsum, tué par l’armée pakistanaise au Waziristan. Mais, par la suite, quelqu’un a affirmé dans des vidéos avoir repris le flambeau sous le nom de Parti islamique du Turkestan.) Malgré les constantes mises en garde de la propagande chinoise et des médias étrangers, l’avènement tant annoncé du terrorisme islamiste ne s’est longtemps pas produit. De 1990 aux jeux Olympiques de Pékin de 2008, les incidents qui ont éclaté au Xinjiang ne correspondaient pas au schéma djihadiste de violence aveugle contre des civils. Bien que les dirigeants et les médias d’État chinois qualifient tous les actes de résistance ouïgoure de « terrorisme » et de « séparatisme », la plupart des événements de la dernière décennie, autant que le strict contrôle de l’information au Xinjiang permette d’en juger, relèvent de ce que les observateurs occidentaux appelleraient « agitation politique » ou « résistance » plutôt que « terrorisme ». Une manifestation violemment réprimée par la police à Urumqi le 5 juillet 2009 s’est transformée en l’émeute la plus sanglante que le Xinjiang ait connue depuis la Révolution culturelle, à la fin des années 1960. Près de 200 Hans sont morts, des milliers d’Ouïgours ont été arrêtés et beaucoup ont été tués par des milices hans les jours suivants. Le bilan de victimes ouïgoures lors des émeutes et de leur répression n’a jamais été rendu public. À la suite des événements, les autorités ont coupé l’accès au réseau téléphonique et à Internet au Xinjiang pendant dix mois. Il s’agissait bien dans ce cas d’émeutes interethniques, pas d’un attentat terroriste. Certains événements survenus depuis 2008 s’apparentent en revanche à du terrorisme djihadiste en ce sens qu’ils prenaient des civils pour cible et pouvaient avoir des motivations religieuses. En mars 2008, une Ouïgoure aurait tenté de faire exploser une bombe dans un avion après le décollage. En octobre 2013, un Ouïgour a foncé dans la foule sur la place Tian’anmen, à Pékin, au volant d’un 4 x 4 où se trouvaient sa femme et sa mère. Deux touristes ont été tués ainsi que les occupants du véhicule, qui a explosé. En mars 2014, huit Ouïgours armés de couteaux ont tué trente et une personnes à la gare de Kunming, dans le sud-ouest de la Chine. Le mois suivant, alors que le président Xi Jinping était en visite au Xinjiang, trois personnes ont commis un attentat à la gare d’Urumqi avec des couteaux et des explosifs, faisant trois victimes. En mai 2014, cinq assaillants à bord de deux véhicules ont lancé des explosifs dans une rue commerçante d’Urumqi, tuant quarante-trois personnes. Et, en septembre 2015, dans un étrange incident relevant peut-être du conflit du travail plutôt que de l’acte terroriste, un groupe d’Ouïgours, dont des femmes et des enfants, aurait tué cinquante personnes dans une mine de charbon, dans le district reculé de Baicheng, au Xinjiang. Les assaillants, qui avaient trouvé refuge dans une grotte, ont été délogés au lance-flammes et abattus. On ne peut pas dire, dès lors, que la Chine n’est pas confrontée à la violence ouïgoure. Mais elle exagère le danger, qu’elle présente souvent à tort comme du terrorisme, et prend des mesures pour le moins excessives afin de s’en prémunir. Déjà victimes depuis 2014 de la campagne antiterroriste dite « Frapper fort », les musulmans turcophones ont vu leur situation empirer depuis août 2016 et la nomination de Chen Quanguo au poste de secrétaire du PCC au Xinjiang. Chen est issu d’une famille pauvre de la province du Henan, où il a gravi les échelons du Parti et travaillé sous les ordres de Li Keqiang, l’actuel Premier ministre.  

Un vaste réseau de surveillance par caméras à reconnaissance faciale

En 2011, Chen est envoyé au Tibet, alors ébranlé par des émeutes et une série d’auto-immolations de moines bouddhistes. Chen fait cesser la résistance en mettant en place un système d’étroite surveillance, avec la création d’un réseau dense de « postes de police de proximité » dans les zones urbaines du Tibet et le recrutement de milliers de policiers. Chen a transposé ces techniques au Xinjiang, en les complétant à partir de 2017 par un vaste réseau de camps de rééducation. Il est entré depuis au bureau politique du PCC. Depuis l’arrivée de Chen, le Xinjiang a recruté des dizaines de milliers d’agents des forces de sécurité, si bien que la région compte sans doute davantage de policiers par habitant que l’Allemagne de l’Est avant la chute du mur de Berlin. Le réseau sécuritaire de Chen est constitué de guérites de police séparées de quelques centaines de mètres, de policiers patrouillant en permanence, de blindés et d’innombrables postes de contrôle. Des informations récentes font aussi état du déploiement d’un vaste dispositif de surveillance au moyen de caméras à reconnaissance faciale, de traceurs de téléphones portables, d’outils de géolocalisation de véhicules, de lecteurs biométriques d’empreintes digitales, rétiniennes et vocales, et même de systèmes de reconnaissance de la démarche. Ces dispositifs sont reliés à une immense base de données personnelles issues de questionnaires imposés aux habitants du Xinjiang et à leurs familles concernant leurs déplacements et leurs pratiques religieuses. Une note est attribuée à chacun : un musulman pieux, qui fait régulièrement sa prière, se voit retirer des points, l’État considérant qu’il s’agit là d’un facteur de risque de radicalisation. Et le simple fait d’être d’ethnie ouïgoure vaut une décote de 10 %.   Les usages religieux et culturels propres aux Ouïgours sont de plus en plus encadrés ou interdits par la loi. L’enseignement en langue ouïgoure, dispensé jusqu’à récemment de la maternelle à l’université, a été supprimé. Les autorités du Xinjiang considèrent désormais comme des marques d’« extrémisme » le port du voile et du foulard, les « barbes anormales », les vêtements recouvrant entièrement le corps, le jeûne durant le ramadan, la salutation « assalam aleïkoum » (« que la paix soit sur vous » en arabe), l’arrêt de la consommation d’alcool et de tabac, le fait de donner à ses enfants des prénoms « islamiques » tels que Mohammed et Fatima, le symbole de l’étoile et du croissant, l’éducation religieuse, la fréquentation de la mosquée, le mariage religieux, la purification du corps du défunt avant l’enterrement, l’enterrement lui-même (par opposition à la crémation), la visite de sanctuaires soufis, les danses soufies, les voyages ou les études à l’étranger ou le fait de s’y intéresser, les contacts avec des amis ou des proches établis hors de Chine, le fait de posséder telle sorte de livres dans sa bibliothèque ou de contenus dans son portable et celui de ne pas écouter la radio ni regarder la télévision d’État. Bien que n’affichant pas publiquement leur religion en général, des membres de l’élite culturelle, universitaire ou économique ouïgoures, dont des membres de conseils d’administration d’universités et des rédacteurs en chef, ont été placés en détention. Les dirigeants chinois présentent ces mesures comme un remède à l’« extrémisme ». La définition officielle de l’extrémisme a toutefois été élargie : une pratique banale de l’islam, ou le simple fait d’être ouïgour, peut valoir aujourd’hui de se faire interner en camp de rééducation. « Il n’est pas possible d’être ouïgour sans enfreindre ces nouvelles règles », observe Rian Thum. Dans des documents qu’a pu se procurer Radio Free Asia, des responsables locaux ont admis avoir des quotas de musulmans à envoyer en rééducation. Dans un article de 2016 retiré d’Internet depuis, Qiu Yuanyuan, un chercheur de l’École du parti du Xinjiang, mettait en garde contre les quotas, au motif que cette approche quantitative imprécise pouvait avoir des effets contraires à ceux escomptés. Cela porte à croire que le sujet fait débat au sein du Parti. En se fondant sur des chiffres provenant de plusieurs localités de la région, Adrian Zenz estime que de 10 à 11 % de la population ouïgoure et kazakhe est actuellement en détention, bien que des quotas allant jusqu’à 40 % aient été évoqués pour certains secteurs et que la capacité des camps continue à augmenter. Certaines des mesures prises au Xinjiang s’inspirent curieusement d’usages typiquement chinois. Le vieux système de la responsabilité collective confiée à des groupes de dix foyers (baojia) a été réintroduit dans certaines parties du Xinjiang. Depuis 2014, des intellectuels et des fonctionnaires, essentiellement des Hans, sont placés un certain temps dans des familles ouïgoures, ce qui n’est pas sans rappeler l’envoi de citadins à la campagne durant la Révolution culturelle 3. En décembre 2017, dans le cadre du programme « Semaine de l’unité », 1 million de cadres du Parti sont partis s’installer chez des Ouïgours. Lors de ces séjours répétés, les fonctionnaires hans sont censés enseigner le mandarin aux « petits frères » et « petites sœurs » ouïgours, les former à la pensée du président Xi Jinping et leur chanter l’hymne national chinois, tout en donnant un coup de main pour les tâches domestiques. Dans un clip produit par la Ligue de la jeunesse communiste du Xinjiang pour vanter les vertus de cette campagne, des Hans arrivent dans un village en chaussures de randonnée et sacs à dos, comme s’ils allaient en camping. On voit des Hans et des Ouïgours feuilleter des livres, balayer la cour et prendre leurs repas ensemble. Sur la bande-son, une chanson rap en mandarin dit en substance : vivre parmi les Ouïgours aide à retrouver l’esprit révolutionnaire romantique qui était celui du secrétaire général du Parti Xi Jinping pendant ses années de « jeune instruit » passées dans un village rural de la province du Shaanxi.   Mais, comme s’en est vantée sur les réseaux sociaux l’Université de télévision et de radio du Bingtuan (BBTU) 4, qui avait dépêché des équipes dans le village ouïgour d’Akeqie Kanle, l’immersion dans des familles relève plus de la surveillance que de la bonne entente interethnique : « Le groupe de travail de la BBTU est déterminé. Nous allons étaler au grand jour ce qui se passe à Akeqie Kanle, regarder dans les coulisses et éradiquer ses tumeurs. » Quelques mois après la visite des équipes de la BBTU, un cinquième de la population adulte d’Akeqie Kanle avait disparu dans des camps. L’internement de masse et l’endoctrinement des minorités musulmanes visent à transformer de force leur identité. Le mot « transformation » (zhuanhua) figure dans le nom officiel des camps (jiaoyu zhuanhua peixun zhongxin, « centre de formation et de transformation par l’éducation ») et dans la législation sur la « déradicalisation ». Enfermer 1 million de personnes pour les faire endoctriner de force par des gardiens recrutés à la hâte et mal formés comporte de graves risques. Quand bien même les camps de rééducation du Xinjiang n’auraient pas massivement recours à la torture, au viol et au meurtre qui ont accompagné partout ailleurs les nettoyages ethniques, et quand bien même les Ouïgours et les autres peuples turcophones seraient capables d’endurer le traumatisme des camps, c’est une tragédie que la RPC abandonne la tradition chinoise en matière de gestion de la diversité au profit d’un nationalisme à l’occidentale, si peu adapté à l’ère de la mondialisation que le PCC entend contribuer à forger. C’est le Parti communiste chinois, après tout, qui a inventé les régions autonomes, les zones économiques spéciales et le concept « Un pays, deux systèmes ». Par le passé, la RPC a expérimenté des modalités originales de transfert de souveraineté politique et économique, en vue de résoudre la question des territoires des confins (Xinjiang, Tibet, Hongkong, Taïwan) héritée des Qing. Et elle l’a fait en puisant dans des idées du passé – pluralisme ethnique, enclaves commerciales, zones franches, ports ouverts. Ce que l’on appelle parfois le « problème du Xinjiang » n’est qu’un aspect d’une question plus large : la République populaire de Chine peut-elle aujourd’hui accepter la diversité ? Ou compte-t-elle résoudre son problème au Tibet, son problème à Hongkong et son problème à Taïwan de la même façon que son problème au Xinjiang, par des camps de concentration ?   — Cet article est paru dans The New York Review of Books le 7 février 2019. Il a été traduit par Pauline Toulet.
LE LIVRE
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The Sacred Routes of Uyghur History de Rian Thum, Harvard University Press, 2014

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