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À Vetka, les ombres des vieux-croyants d’antan

Fondée en 1685 par des adeptes russes de la vieille foi qui fuyaient les persécutions tsaristes, cette localité biélorusse comptait quelque 40 000 âmes du temps de sa splendeur. Elle était célèbre pour son opulence, son esprit de tolérance et sa liberté.


© Eduard Korniyenko / Reuters

« Nos églises ne sont éclairées que par la lueur des cierges. Et puis il y a nos belles icônes anciennes et nos chants... » Ici en 2018, dans une église de vieux-croyants de Stavropol (sud de la Russie).

Cette bourgade biélorusse, juste de l’autre côté de la frontière, porte un nom évocateur : Vetka, « rameau ». On y vient dans l’espoir de croiser dans ses rues des hommes barbus en tunique à l’ancienne et des femmes pieuses aux pommettes roses dissimulant leurs cheveux sous des fichus multicolores. Vetka, jadis foyer de la vieille foi, n’est-elle pas une « petite branche moscovite » du grand arbre de l’orthodoxie russe ? Et puis, il y a cette jolie légende qui raconte comment les vieux-croyants fuyant la capitale de l’Empire russe après le raskol – le schisme – sont arrivés sur les bords de la rivière Soj et ont jeté un rameau dans ses eaux : « Là où échouera ce petit rameau poussé par le courant, là nous établirons notre colonie, parce que telle sera la volonté de Dieu. »

« Il ne s’agit pas juste d’une légende que l’on raconte pour attirer les touristes, mais d’un fil rouge présent dans la mémoire familiale de bon nombre d’habitants de Vetka », nous explique Galina Netchaeva, qui travaille depuis bientôt quarante ans au musée local. « Moi, par exemple, j’ai entendu cette histoire – et cette même phrase – de la bouche de
mon grand-père lorsque j’étais enfant », poursuit-elle. « On la raconte toujours dans les familles », renchérit Piotr Tsalko, le jeune et énergique directeur du musée, qui affirme l’avoir souvent entendue de la bouche de sa grand-mère en guise d’histoire du soir.

Vetka est aujourd’hui une petite localité assoupie de quelque 8 000 habitants de la région de Gomel [ou Homiel]. De nombreux Moscovites adeptes de la vieille foi vinrent y chercher refuge dans les années 1680. À l’époque, ces terres recouvertes de forêts et de marécages faisaient partie de la république des Deux Nations, un État quasi fédéral formé par la Pologne et la Lituanie qui dura quelque deux cents ans. À la différence de la Russie, l’État polonais n’avait aucun grief à l’égard des vieux-croyants, et, en 1695, c’est à Vetka que fut construite la première église vieille-ritualiste après le schisme avec l’orthodoxie officielle. Elle s’appelle église de l’Intercession de la Mère de Dieu et fut consacrée à l’époque grâce à un vieil antimension, ce linge sacré recelant dans sa doublure la relique d’un martyr, apporté de Moscou par la disciple préférée du protopope Avvakum, Malania Bylevskaïa.

Puis, très vite, le bruit courut dans tout l’empire que, juste de l’autre côté de la frontière, il existait un endroit sur la Soj où les adeptes de la vieille foi pouvaient vivre librement et pratiquer leurs rites sans être inquiétés. Les fidèles affluèrent, fondant plusieurs communautés de vieux-croyants qui finirent par s’unir pour former la célèbre « Grande Vetka ». Avec ses 40 000 habitants, celle-ci devint l’un des plus grands centres de la vieille foi au tournant du XVIIIe siècle.

Les vieux-croyants de Vetka paraissaient très différents des autres. C’étaient des gens aisés : marchands, artisans, bâtisseurs… Tout en affirmant leurs convictions religieuses avec force, ils décidèrent de vivre de manière épanouie, voire opulente, leur vie ici-bas. Ils donnèrent tout de suite à la place centrale de la colonie le nom de place Rouge, comme à Moscou, bâtirent des maisons sans relâche et développèrent les échanges commerciaux avec les villes voisines. Au point que le Sénat russe s’inquiéta à un moment des « affaires florissantes douteuses » que menaient les vieux-croyants aux portes de l’empire. Sans parler de l’influence que commençait à exercer Vetka dans le monde orthodoxe.

Tout cela, bien évidemment, finit par susciter le courroux des tsars. Au début des années 1700, ils y envoyèrent leur armée à deux reprises, avec l’accord de Varsovie, pour rapatrier de force les vieux-croyants, dont certains furent déportés en Sibérie. Puis la ville fut entièrement brûlée en 1735 et, de nouveau, en 1764. Mais, tel le phénix renaissant de ses cendres, Vetka reprit vie grâce à l’afflux de nouveaux partisans de la vieille foi. Sans jamais atteindre sa splendeur d’antan, mais avec toujours la même promesse de liberté.

 

Piotr Tselko nous montre une série rarissime de photos d’habitants de Vetka prises en 1907 par un ethnologue venu de Saint-Pétersbourg. On s’attendait à voir sur ces clichés noir et blanc des mines renfrognées ou, à tout le moins, des visages fermés face à cette irruption dans leur monde clos. En fait, nous contemplons les regards amicaux et curieux d’habitants qui semblent surtout vouloir se montrer sous leur meilleur jour. Des jeunes femmes en tenue de ville, coiffées à la dernière mode, courent vers l’objectif ; une dame au visage resplendissant essaie en riant une parure sortie d’une vieille malle ; une religieuse âgée fait la lecture à un enfant ; des peintres d’icônes enseignent leur art à des apprentis…
Les arrière-petits-enfants de tous ces gens vivraient aujourd’hui à Vetka s’il n’y avait pas eu les événements du XXe siècle.

D’abord éclata la révolution de 1917 avec la répression qui en résulta. La dékoulakisation frappa de plein fouet les vieux-croyants de Vetka, dont les terres et les biens furent nationalisés. Pendant les années d’athéisme forcé qui suivirent, leurs descendants portèrent le stigmate d’être issus de familles de vieux-croyants, une catégorie d’ennemis potentiels de l’État créée ad hoc par les autorités soviétiques. Certains firent tout pour gommer ce passé de leur biographie.

Puis, en 1986, l’accident de la centrale nucléaire de Tchernobyl porta un nouveau coup à la communauté de Vetka. Toute la région fut touchée, et les taux de radiation étaient tels qu’il fallut raser des quartiers entiers de la ville. « Certains ont obtenu un petit appartement à Minsk. D’autres sont partis s’installer chez des proches à Moscou, à Léningrad ou à Kiev », poursuit Piotr Tsalko. «Voilà pourquoi, aujourd’hui, il ne reste plus aucun des 40000 vieux-croyants de Vetka », conclut avec tristesse le directeur du musée avant de se reprendre: «Heureusement qu’ils nous ont laissé un bel héritage ! »

De fait, Piotr Tsalko dirige un musée unique au monde. Il possède une riche collection d’icônes et de livres légués par les vieux-croyants de Vetka. Rien ne provient de l’extérieur. En revanche, des adeptes de la vieille foi des quatre coins du monde viennent ici en pèlerinage. Parmi eux, le métropolite Corneille de Moscou. Les icônes de Vetka sont célèbres partout : on en trouve à la galerie Tretiakov, à Moscou, ainsi que dans de nombreuses collections privées américaines. « Regardez-moi un peu cette splendeur », dit Galina Netchaeva en sortant de la vitrine, avec moult précautions, une icône représentant la Vierge Marie. La mère de Dieu porte une tunique brodée de perles de rivière qui capte immédiatement la lumière et scintille dans ses bras.

 

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« Pourquoi parle-t-on de “foi vivante” à propos des vieux-croyants ? Ce n’est pas tant parce qu’elle a traversé les siècles malgré les persécutions et les interdictions. Il s’agit plutôt de la rela-tion très particulière qu’elle instaure entre l’homme et Dieu, explique Piotr Tsalko. Prenons les icônes. Les vieux-croyants ne vont jamais prier devant une icône imprimée,
parce qu’ils considèrent qu’elle n’est pas vivante. Pour eux, seul un être vivant peut créer la vie. Dans la Vierge Marie, les iconographes ont aussi vu une femme. D’où la décision de la revêtir d’une belle parure. »

Le musée de Vetka est également connu pour son fonds d’ouvrages anciens, dont certains sont uniques au monde. Prenez ne serait-ce que cette édition originale des Actes des Apôtres, imprimée par Ivan Fiodorov et offerte par « Mikhaïl Fiodorovitch, tsar de toutes les Russies ». Il s’agit du fondateur de la dynastie des Romanov et du père d’Alexis – sous le règne duquel surviendra le schisme de l’Église orthodoxe russe. « Oui, c’est bien l’original que vous voyez là », confirme Galina Netchaeva. « Nous n’avons pas les moyens d’en faire une copie. Cette édition n’a pas de prix, de toute façon. Elle s’est transmise à travers plusieurs générations de vieux-croyants d’ici avant de finir dans notre modeste musée », sourit-elle.

Après le musée, le lieu de Vetka où l’on peut le mieux s’imprégner de l’esprit de la vieille foi est le cimetière. Il se divise en deux parties. Naturellement, nous nous intéressons à celle qu’on appelle la « nécropole moscovite ». On peut y voir, en lieu et place des pierres tombales, d’étranges blocs de roche ou de curieux sarcophages en granit. Mais le plus frappant est que les monuments et les croix (à huit pointes, évidemment !) se dressent du côté des pieds des défunts et non de leur tête 1. « Pour qu’ils puissent s’agripper à quelque chose en se relevant, le moment venu », croit savoir Piotr Tsalko, qui me guide à travers le cimetière.

Devant toutes ces sépultures, je suis sur le point d’abandonner l’espoir de rencontrer un vieux-croyant encore vivant à Vetka. Quelqu’un qui se souviendrait encore comment on se signait avec deux doigts. « Si je peux vous être utile, il y a cinq ans, j’ai décidé de me faire baptiser de nouveau, cette fois selon le rite ancien », avoue subitement le directeur du musée.

Pourquoi avoir embrassé la vieille foi ? C’est une longue histoire, commence Piotr Tsalko. « Je n’ai jamais été très à l’aise avec le côté un peu trop formel de la pratique de la foi en Russie. Il faut faire ceci, il faut faire cela, tel jour et pas un autre… Mais, le plus souvent, on entre dans l’église en coup de vent, on se signe, on met un cierge et on repart vaquer à ses occupations. Chez les vieux-croyants, ce n’est pas comme ça : la liturgie dure de quatre à cinq heures, presque sans interruption. Je trouve que l’office y est plus authentique, plus proche de l’homme. Les paroissiens sont concentrés sur leur foi mais aussi très attentifs aux autres. Regardez par exemple comment les vieux-croyants vénèrent leurs icônes : ils viennent toujours par deux, se saluent puis s’inclinent devant l’image sainte avec ces mots : “Le Christ est parmi nous. Il l’est et il le demeurera.” On n’entre pas en coup de vent dans une église de vieux- croyants. Moi, cela m’a pris des mois et des mois de préparation. J’ai observé, étudié les rites, réfléchi. Eux, ils ont fait pareil avant de m’ouvrir leurs portes. »

Mais pourquoi ne porte-t-il pas la barbe ? N’est-elle pas obligatoire pour les hommes ? « Parce que j’ai péché », répond Piotr Tsalko en détournant le regard.

 

— Alessia Korjenevskaïa est une journaliste russe.

— Cet article est paru dans l’hebdomadaire Ogoniok le 30 mars 2020. Il a été traduit par Alexandre Lévy.

Notes

1. Les vieux-croyants ont tenu à conserver la croix orthodoxe à huit pointes que le patriarche Nikon avait décidé de supprimer au XVIIe siècle au profit de la « croix russe » à six pointes.

Pour aller plus loin

Lire aussi l‘entretien avec Mgr Corneille : « Le Kremlin a enfin cessé de persécuter les vieux-croyants »

 

LE LIVRE
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Apostol (« Actes des Apôtres ») de Ivan Fiodorov, Première édition russe : 1564

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