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Les termites, un modèle pour des robots et des armes

Autant ces insectes n’attirent pas notre sympathie, autant ils inspirent les chercheurs. Les roboticiens sont fascinés par leur intelligence collective, les biologistes par leur faculté de transformer les végétaux en énergie. Mais sommes-nous en mesure de reproduire leurs exploits ?


© Eliza Grinnell, SEAS Communications.

Les robots Termes se déplacent sur quatre pattes-roues et soulève des briques à l’aide de leur tête en forme de pince. Ils peuvent construire un mur, un escalier ou un édifice quadrangulaire.

Les humains ont souvent vu dans les insectes le reflet de ce qu’ils sont ou de ce qu’ils aimeraient être. Lorsque les premiers naturalistes européens ont jeté un œil à l’intérieur des termitières, des fourmilières et des ruches, ils y ont vu des microcosmes d’États bien organisés avec des monarques, des soldats, des ouvriers. En 1781, le naturaliste britannique Henry Smeathman rédige une communication pour la Société royale où il place les termites « en tête de liste des merveilles de la création », car ils « ressemblent le plus aux humains par leur prévoyance industrieuse et leur organisation sociale ». « Les termites, écrit-il, surpassent tous les autres animaux dans l’art de la construction », de même que « les Européens dépassent les sauvages moins cultivés. » De son point de vue, « il serait juste de parler de “noblesse” à propos de la caste “parfaite” des termites ailés, car ses membres ne travaillent ni ne peinent ni ne combattent, en étant parfaitement incapables », mais se consacrent en revanche à fonder de nouvelles colonies. Il considérait les termites ouvriers comme des « sujets volontaires » du « joli couple » que forment le roi et la reine.

Un bon siècle plus tard, dans L’Entraide, un facteur de l’évolution, le penseur anarchiste russe Pierre Kropotkine érige le comportement coopératif des termites en modèle et en fondement scientifique du communisme. Et, dans Le Malaise dans la culture, Freud présente la termitière comme un exemple de sublimation parfaite de la volonté individuelle, mise au service des exigences du groupe – une sublimation dont l’homme est selon lui intrinsèquement incapable.

 

Le problème du mâle

Certains voient dans les termites un avenir plus sombre pour l’humanité – une menace plutôt qu’un modèle à suivre. Au début du XXe siècle, l’entomologiste américain William Morton Wheeler considère d’abord les termites et les fourmis comme des exemples d’organisation politique ; il décèle dans leurs colonies un système de valeurs à la fois communautaire et démocratique. Mais, dès la fin des années 1920, il se demande si les insectes sociaux ne constituent pas une sorte d’impasse évolutive présageant « l’état final de la société humaine » : « une intelligence très limitée couplée à une solidarité intense et pugnace de l’ensemble ». Pour Wheeler, l’harmonie des sociétés d’insectes est rendue possible par la solution apportée au « problème du mâle ». Les mâles, selon lui, sont le « sexe antisocial », qui est la cause de « l’instabilité et de l’agressivité mutuelle si manifeste parmi les membres de notre société humaine ».

Les termites et les fourmis, avec leurs castes d’ouvriers et de soldats mâles stériles, se sont débarrassés du problème du mâle. Les humains, eux, ne peuvent en faire autant qu’au risque de détruire la civilisation, avertit Wheeler, car « les progrès dépendent d’une élite d’individus de sexe masculin dont l’intellect, en quête perpétuelle, est mû par les instincts antisociaux de domination inhérents à leur nature de mammifères, et non par un ardent désir d’améliorer la société ». Au nombre de ces contributions masculines, Wheeler cite « les sciences, les arts, la technique » ainsi que « les philosophies, les théologies, les utopies sociales ». Il ne se souciait visiblement pas de ce que la vie des termites pouvait signifier pour les femmes, ni de la possibilité que la reine ne soit pas une reine mais une esclave.

Les termites sont des insectes appartenant au sous-ordre des isoptères. Ils ont une tête bulbeuse dépourvue d’yeux et un corps en forme de goutte d’eau qui est souvent translucide, laissant voir un entrelacs d’entrailles et de matière végétale en cours de digestion. Ce sont des organismes eusociaux – l’eusocialité est le mode d’organisation animale le plus évolué et se caractérise par une division du travail de reproduction entre castes fertiles et castes stériles, ainsi que par une coopération dans les soins apportés aux jeunes.

Jusqu’en 2007, les isoptères étaient considérés comme un ordre à part entière. Mais des études phylogénétiques ont établi que, en dépit des apparences, les termites sont un genre de blatte, et les isoptères ont donc été classés dans l’ordre des blattoptères. Cette rétrogradation n’a pas servi la cause des termites, qui souffrent déjà de la comparaison avec d’autres insectes eusociaux : ils n’ont pas le charisme des abeilles et ont droit à moins d’égards que les fourmis, dont on admire le culte du travail et la capacité à porter de lourdes charges. Les termites ont aussi la réputation d’être des insectes destructeurs. On estime qu’aux États-Unis ils occasionnent chaque année 1,5 à 20 milliards de dollars de dégâts dans les bâtiments. Il leur arrive même de s’en prendre directement à l’argent : dans une banque indienne, en 2011, des termites ont dévoré 10 millions de roupies en billets, et deux ans plus tard, en Chine, ils ont rogné les économies d’une vieille dame qui conservait dans un tiroir 400 000 yuans enveloppés dans du plastique. On attribue à Mastotermes darwiniensis – l’espèce la plus primitive et de plus grande taille, et la plus proche de la blatte xylophage, à partir de laquelle on pense que les termites ont évolué – des exploits spectaculaires, comme la destruction complète d’une maison dont le propriétaire s’était absenté deux semaines.

 

On devrait admirer les termites

En réalité, seules 28 des quelque 2 600 espèces répertoriées de termites sont des nuisibles invasifs (si elles l’étaient toutes, nous serions dans de sales draps : les termites sont dix fois plus nombreux que les humains). Qui plus est, les termites non invasifs jouent un rôle écologique essentiel dans l’irrigation, la prévention de la sécheresse et l’enrichissement des sols. Ils pourraient également avoir été une source d’alimentation majeure pour nos ancêtres australopithèques. Malgré cela, les termites sont des mal-aimés. Pendant que je lisais Underbug: An Obsessive Tale of Termites and Technology, de Lisa Margonelli, je me suis rendu compte que tout le monde autour de moi avait une histoire déplaisante à raconter à propos des termites. Une amie de Los Angeles est dégoûtée par les tas de grains noirs qu’elle trouve dans les rainures de son parquet – j’ai eu le tort de lui expliquer que c’étaient des déjections de termites. Une autre amie, de Berkeley, est convaincue qu’elle entend les termites ronger le bois la nuit, même si une entreprise de désinsectisation lui a assuré qu’il n’y en avait pas chez elle. Et moi-même, quand j’étais enfant dans le New Jersey, j’avais trouvé dans le jardin un morceau de bois sur lequel était gravé un joli labyrinthe. J’étais enchantée de ma découverte : les trous et les sillons à la surface faisaient penser à de mystérieux symboles runiques – l’écriture de druides ou de fées, sans doute. J’avais montré le morceau de bois à ma mère, qui m’avait expliqué que ce n’était pas de la magie mais le signe d’une invasion de termites et m’avait obligée à le jeter.

À défaut d’aimer les termites, on devrait les admirer. Les termitières figurent parmi les plus grandes structures bâties par des animaux non humains. Elles peuvent atteindre 10 mètres de haut, ce qui, comparé à la taille minuscule de l’insecte, équivaudrait pour nous à un immeuble deux fois plus haut que la Burj Khalifa de Dubai, qui fait 828 mètres. Les termitières sont des constructions magnifiques, à la Gaudí, avec leurs tours crénelées dans les teintes brunes, orangées et rouges.

 

L’intérieur d’une termitière est un entrelacs complexe de tunnels et de couloirs, de chambres, de galeries et d’arches disposées en étoile et d’escaliers en colimaçon. Pour construire une termitière, il faut de grandes quantités de terre et d’eau : en l’espace d’une année, 5 kilos de termites transportent quelque 165 kilos de terre (sous forme de boulettes) et 15 000 litres d’eau (qu’ils aspirent dans leur corps). Et tout cela non pas pour se fabriquer un habitat – la colonie vit dans un nid à 1 ou 2 mètres sous la termitière – mais pour respirer. Une colonie, qui peut rassembler 1 million d’individus, possède en effet le même métabolisme qu’une vache de 400 kilos, et, comme les bovins et les humains, les termites inspirent de l’oxygène et rejettent du gaz carbonique. La termitière fait donc office de poumon de la colonie, réalisant les échanges gazeux par le jeu d’inspirations et d’expirations déclenchées par d’infimes changements de la vitesse du vent. Et elle joue, toujours comme un poumon, le rôle de système secondaire de diffusion, alimentant en oxygène les recoins les plus reculés du nid souterrain et en rejetant le CO2. Enfin, la termitière fonctionne comme un climatiseur, maintenant un taux d’humidité constant en toute saison, sèche ou humide. Certaines espèces confient une partie de leur digestion à un champignon qui prédigère les restes de végétaux et est stocké dans un jardin labyrinthique sous la termitière.

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Les termites font tout cela sans planification centralisée : il n’y a chez eux ni architectes, ni ingénieurs, ni plans d’exécution. En fait, la termitière n’est pas tant un édifice qu’un organisme, un système biologique autorégulateur qui réagit en permanence aux changements de son environnement, en se construisant et se déconstruisant. Ce comportement complexe est produit comme par magie à partir de composants très simples. On s’accorde à penser que les termites ne sont pas particulièrement intelligents, et qu’ils ne sont dotés ni de mémoire ni de faculté d’apprentissage. Si l’on place quelques individus dans une boîte de Petri, ils vont s’y déplacer de façon erratique ; si l’on en met quarante, ils se mettent à se déplacer en troupeau autour du périmètre de la boîte. Mais, si l’on en rassemble en nombre suffisant, ils vous bâtissent une cathédrale.

Underbug traite moins des termites eux-mêmes que des humains qui s’y intéressent, et pas dans le but de les éradiquer (près de la moitié des articles scientifiques sur les termites parus entre 2000 et 2013 portent sur la façon de les exterminer). Ces entomologistes, généticiens, roboticiens, informaticiens, physiciens et spécialistes de la biologie de synthèse, de la biomathématique et de l’écologie microbienne se passionnent pour les termites pour toute une série de raisons, pas nécessairement compatibles. Certains de ces scientifiques, une minorité, sont juste fascinés par les termites et cherchent à comprendre comment ils font ce qu’ils font. C’est le cas de J. Scott Turner, un chercheur en physiologie qui, avant de s’intéresser aux termites, plaçait des alligators dans des souffleries pour voir comment ils régulent leur température corporelle. En injectant du propane dans des termitières, Turner a pu démontrer que, contrairement à ce que l’on croyait, elles fonctionnent comme des poumons et non pas comme des conduits d’évacuation de l’air chaud. (Introduire une substance ou des objets dans une termitière et regarder ce qui s’y passe est une méthode d’expérimentation prisée ; Turner et son équipe ont aussi fait des tests avec des billes de plastique ou de l’aluminium fondu. Un des avantages de la recherche sur les termites est qu’elle n’est pas encadrée.)

Turner est un tenant de la thèse dite de « l’organisme étendu » (une variante du concept de « phénotype étendu » proposé par le biologiste britannique Richard Dawkins 1). Selon Turner, la termitière physique fait partie du termite et non de l’environnement sur lequel le termite intervient. La termitière dans son ensemble – insectes plus structure – est ainsi un être vivant : un système physiologique et cognitif autorégulateur qui connaît ses frontières et est doté d’une mémoire et d’une forme d’intentionnalité collective. L’hypothèse de « l’organisme étendu » rappelle une idée plus ancienne selon laquelle la colonie de termites, d’abeilles ou de fourmis est un « superorganisme ». Le terme a été forgé en 1911 par William Wheeler, mais l’idée remonte à Darwin, qui voyait dans le superorganisme une solution au « problème » de l’eusocialité. Le problème est le suivant : dans la mesure où la sélection naturelle privilégie les organismes possédant un avantage reproductif, comment des castes d’insectes non reproducteurs ont-elles pu évoluer ? Une des façons de résoudre le problème est de prendre la colonie tout entière comme unité de sélection.

Aujourd’hui, la plupart des théoriciens de l’évolution préfèrent expliquer l’eusocialité par la « valeur sélective globale », une théorie élaborée par le biologiste William Hamilton au début des années 1960. Hamilton a démontré mathématiquement que l’altruisme peut être une stratégie reproductive avantageuse pour un organisme, à condition que l’acte altruiste profite à un organisme suffisamment proche de lui génétiquement. Le biologiste et père de la sociobiologie Edward Wilson, pourtant l’un des premiers défenseurs de la théorie de Hamilton, a opéré un revirement il y a une dizaine d’années : pour résoudre le problème posé par Darwin, il privilégie à nouveau la théorie du superorganisme, ce qui le met dans une position minoritaire.

 

Un biocarburant inspiré des termites

La plupart des autres chercheurs qu’évoque Margonelli s’intéressent aux termites comme moyen d’obtenir des résultats humains et cherchent à réduire leur complexité pour en faire quelque chose de reproductible. Prenez la faculté qu’ont les termites de transformer de la matière morte végétale en énergie. Ils le font à l’aide des centaines, parfois des milliers d’espèces de microbes – des bactéries et des protistes 2 – qui vivent dans leurs intestins, et dont 90 % n’existent nulle part ailleurs sur la planète. Certains de ces microbes constituent eux-mêmes des animaux composites comme le super­organisme des termites. Le protiste Trichonympha, que l’on trouve dans l’intestin de certains termites, héberge lui-même des colonies de bactéries symbiotiques. On pense que les termites et leur flore intestinale ont coévolué il y a 250 millions à 155 millions d’années, au moment où certaines blattes ont ingéré des microbes xylophages et ont commencé à s’échanger, de bouche à bouche ou de bouche à anus, un liquide composé d’excréments, de microbes et de matière végétale. Cette pratique, appelée « trophallaxie » (encore un terme inventé par Wheeler), consiste à mettre en commun des capacités digestives et peut se transmettre d’une génération à l’autre (avec le développement de la « transplantation fécale » pour traiter les infections à Clostridium difficile et autres troubles gastro­intestinaux, la trophallaxie est aussi en train de se répandre chez les humains). Le ministère américain de l’Énergie calcule que les États-Unis pourraient produire 1,3 milliard de tonnes de biomasse sèche à partir d’arbres abattus, de tiges de maïs, de fourrage à haut rendement énergétique et d’autres choses encore, sans empiéter sur les usages ordinaires de l’agriculture. Si l’on parvenait à déchiffrer le code de la digestion des termites, les États-Unis pourraient transformer toute cette matière en quelque 500 milliards de litres de biocarburant par an et de ce fait diminuer les émissions des véhicules de 86 %.

La recherche d’un biocarburant inspiré des termites est l’un des principaux objectifs de la biologie de synthèse, un domaine en plein essor qui vise à construire de nouveaux systèmes biologiques – voies métaboliques, cellules, organismes – permettant de concevoir des produits utiles tels que des combustibles et des précurseurs de médicaments. L’un des pionniers du secteur est Jay Keasling, qui dirige le Joint BioEnergy Institute (JBEI), un centre de recherche sur les bioénergies rattaché au ministère de l’Énergie. Keasling imagine un système de biologie de synthèse entièrement modulaire, différentes entreprises produisant différents composants standardisés – des « étuis cellulaires » vides, les chromosomes avec lesquels les programmer, les molécules pour les activer – qui pourraient ensuite être facilement assemblés pour obtenir le résultat chimique souhaité. Pour fabriquer du biocarburant selon la méthode des termites, il faut identifier les gènes responsables de la digestion de bois dans les colonies de microbes de leur intestin puis les insérer dans un étui cellulaire.

Une première difficulté tient à l’instabilité des microbes : moins de 1 % d’entre eux peuvent être isolés et cultivés en laboratoire. Jusqu’à récemment, cela rendait le décryptage du génome des microbes xylophages des termites quasi impossible. Mais, en 2004, une équipe dirigée par Jill Banfield, chercheuse à l’université de Californie à Berkeley, a mis au point la métagénomique, une technique de séquençage des gènes de l’ensemble d’un microbiote. En 2007, la revue Nature a publié une analyse métagénomique du microbiote d’un termite du Costa Rica. En assemblant un puzzle de 54 millions de paires de bases d’ADN, les chercheurs ont identifié plus d’un millier de gènes susceptibles d’intervenir dans la digestion du bois. Un biocarburant « termitien » semblait à portée de main.

 

L’« intelligence en essaim »

Mais, à ce jour, les chercheurs du JBEI ne sont toujours pas parvenus à développer un carburant capable de concurrencer les combustibles fossiles. (Ils se sont réorientés vers la production d’autres agrocarburants, notamment ceux dont l’armée a besoin.) Margonelli voit deux raisons à cet échec. Premièrement, l’intestin du termite s’est révélé trop difficile à comprendre, et plus encore à répliquer. « On aurait aussi vite fait d’atteler sa voiture à un groupe de termites », plaisante Phil Hugenholtz, l’un des chercheurs ayant travaillé au séquençage du microbiote du termite costaricain. Deuxièmement, la biologie ne se laisse visiblement pas synthétiser comme le souhaiteraient les chercheurs. « Ce que nous faisons, explique Héctor García Martín, un physicien de l’équipe de Keasling, c’est prendre une bactérie qui ne présente pas d’intérêt pour la production de biocarburant et la forcer à en produire. » Contrairement aux électrons, les cellules ont une histoire – une sorte de souvenir de ce qu’elles ont métabolisé dans le passé, poursuit García Martín en citant le microbiologiste Carl Woese. Ces « souvenirs » sont inscrits non pas dans l’ADN des cellules mais quelque part ailleurs, dans leur organisation chimique, si bien qu’il n’est peut-être pas judicieux de vouloir insérer des gènes dans les étuis cellulaires ou en retirer. Qu’un physicien comme García Martín parle si volontiers de « souvenirs » à propos des systèmes biologiques peut surprendre. Mais cela montre que les biologistes de synthèse ne croient pas à une vision mécaniste du vivant.

Dans un article publié en 2014 dans la revue Cell, Keasling et trois autres éminentes figures de la biologie de synthèse écrivent : « Reste à savoir si le vivant est véritablement modulaire [c’est-à-dire un assemblage sans surprise de composants rudimentaires] ou si la modularité n’est pas plutôt la représentation que nous nous en faisons afin de nous aider à comprendre le vivant. » Mais, comme nous le montrent les termites, les microbes et d’autres organismes qui sont à la fois simples et d’une complexité diabolique, la métaphore même de la modularité nous égare sur une fausse piste : tant que nous continuerons à penser les organismes vivants comme des machines, nous serons assurés de ne pas les comprendre.

Une autre raison pour laquelle les termites intéressent tant les ingénieurs, c’est qu’ils constituent un paradigme de l’« intelligence en essaim », un comportement collectif extrêmement complexe qui procède de l’interaction de comportements simples d’individus, sans système de commande centralisé. On présume que chaque termite obéit à un ensemble de règles simples qui dictent des actions précises – ramper, tourner, creuser, empiler des boulettes de terre – en réponse à un stimulus émanant de l’environnement ou d’autres termites. Mais on ne sait pas au juste quel est le mécanisme responsable de l’intelligence collective des termites – quels signaux chimiques ou physiques déclenchent quelles actions, et selon quelles règles.

Depuis 1959, la théorie en vigueur est celle de la stigmergie (du grec stigma, « marque », « piqûre », et ergon, « travail », « action »). Proposée par le biologiste français Pierre-Paul Grassé, elle repose sur l’idée que la trace qu’un agent laisse dans l’environnement déclenche l’activité d’autres agents, créant une boucle de rétroaction positive. La stigmergie cherche à expliquer comment des organismes extrêmement simples, incapables de communiquer entre eux, sont en mesure de produire des décisions collectives. Dans le cas des termites, les chercheurs pensent que la « trace » déclenchante provient de leur salive. Un termite s’empare d’une boulette de terre, y ajoute un peu de sa salive et l’abandonne, probablement au hasard ; d’autres termites, alertés par l’odeur de salive, se mettent à empiler des boulettes de terre et de salive sur la première, ce qui renforce le stimulus ; à la longue, les boulettes de boue deviennent une paroi ou un pilier.

Dans les années 1990, des informaticiens ont entrepris de programmer des termites virtuels pour bâtir des « murs » selon le principe de la stigmergie. Ces termites virtuels pouvaient construire des formes bidimensionnelles, mais rien qui approche de la complexité de l’architecture tridimensionnelle des vrais termites. Et, si la stigmergie permet d’expliquer le comportement de construction chez les termites, elle n’explique pas pourquoi les termites détruisent, démantèlent et remodèlent leur édifice au fur et à mesure. Des études récentes indiquent que certains individus ont tendance à diriger et d’autres à suivre – ce qui laisse penser que l’amorçage du processus stigmergique n’est pas dû à une action fortuite mais à quelque chose de plus systématique. Il s’avère aussi que les termites ne sont pas tant des drones industrieux que les habitants d’une utopie postcapitaliste : si l’on met vingt-cinq termites dans une boîte de Petri, cinq seulement travaillent. Il est probable que la stigmergie ne soit au mieux qu’un des nombreux mécanismes responsables du comportement collectif complexe des termites. Pour beaucoup de chercheurs, c’est de la découverte de ces autres mécanismes que dépend l’avenir de la robotique et de l’intelligence artificielle : non pas une seule machine intelligente mais un essaim super­intelligent de petites machines, simples et peu coûteuses.

En 2014, la revue Science a fait figurer à la une d’un de ses numéros un article sur Termes, un robot inspiré des termites conçu par la chercheuse en informatique Radhika Nagpal et son équipe de l’institut Wyss d’ingénierie bio-inspirée, de l’université Harvard. Les Termes sont d’adorables robots semi-circulaires de la taille d’un paquet de mouchoirs en papier qui se meuvent sur quatre pattes-roues et soulèvent puis déplacent des briques avec leur tête en forme de pince. Chacun d’entre eux est programmé par un algorithme qui lui indique l’action à effectuer (avancer, tourner, prendre une brique, placer la brique) en fonction des informations que ses capteurs lui communiquent sur son environnement. En suivant une séquence d’une centaine d’actions programmées, chaque robot peut construire une structure prédéterminée : un mur, un escalier ou un édifice quadrangulaire. Qui plus est, un groupe de plusieurs robots-termites programmés de la même manière s’attelle à construire une seule et même structure, sans commande centralisée ni communications entre robots. Si un Termes en détecte un autre sur son chemin, il s’arrête jusqu’à ce qu’il cesse de le détecter et reprend ensuite ses tâches programmées. Les robots sont conçus sur le principe de ce que Nagpal et son équipe appellent la « stigmergie étendue » : l’introduction d’informations dans l’environnement des robots plutôt que dans les robots eux-mêmes.

 

L’imminence d’une apocalypse provoquée par les robots ?

La parution de l’article dans Science a provoqué un bref emballement médiatique, certains journalistes prédisant que des Termes coloniseraient un jour la planète Mars, d’autres alertant sur l’imminence d’une apocalypse provoquée par les robots. Les Termes ont pourtant des limites : ils ne peuvent construire que sur un sol noir et blanc, dans un endroit calme et avec des briques aimantées. Ce sont là des caractéristiques inhérentes à la stigmergie étendue : les Termes doivent travailler dans un environnement bien ordonné, alors que les vrais termites s’adaptent remarquablement à la nouveauté et à l’imprévu. « Et ça, je ne sais vraiment pas faire », avoue Nagpal. On ignore si les Termes deviendront un jour des termites – autrement dit si une forme plus perfectionnée de stigmergie donnera un jour aux robots la capacité de reproduire leur modèle biologique – ou bien si la stigmergie, comme la modularité, est un cadre intellectuel permettant aux ingénieurs d’atteindre un but limité.

Le plus connu des robots de l’Institut Wyss, RoboBee, est une abeille mécanique plus petite qu’un trombone qui est capable de décoller, de voler et d’atterrir. La recherche sur le RoboBee a été financée par la Fondation nationale pour la science, mais le concepteur de l’engin, Robert Wood, avait auparavant reçu des fonds de l’Agence pour les projets de recherche avancée de défense (Darpa) et de l’armée de l’air. (J. Scott Turner, l’inventeur de la thèse de l’« organisme étendu », a lui aussi reçu des financements de la Défense). Le RoboBee est cité dans un rapport publié en 2014 par le Center for a New American Security, un think tank spécialisé dans les questions de défense, comme la preuve qu’il est possible de faire « déferler » sur des zones de combat ou des populations civiles des « nuées intelligentes » de drones fabriqués par impression 3D pour moins de 1 dollar l’unité. Comme l’écrit Margonelli, « tout ce que font les termites, l’armée aimerait le faire aussi ». Les militaires adoreraient disposer d’armes à la fois minuscules (comme des termites) et massives (comme des essaims), faciles à manœuvrer et difficiles à détecter, intelligentes et meurtrières de surcroît. « On ne va pas se priver des technologies sous prétexte qu’elles pourraient être utilisées à mauvais escient », confie à Margonelli un des chercheurs du laboratoire de Nagpal.

L’intelligence artificielle en essaim est déjà d’actualité. La marine américaine teste depuis quelques années des essaims de vedettes autonomes robotisées. En 2012, l’organisation de défense des droits de l’homme Human Rights Watch et la clinique des droits de l’homme de la faculté de droit de Harvard ont appelé à l’interdiction internationale du développement d’armes totalement autonomes. Mais, la même année, le ministère américain de la Défense se bornait à exiger qu’un humain intervienne d’une façon ou d’une autre lors de l’utilisation d’une arme létale. Mark Hagerott, ancien directeur adjoint du Centre d’études sur la cyber­sécurité de l’école navale américaine, plaide en faveur de sévères restrictions au développement d’armes en essaim, notamment pour ce qui est de leur taille (pas inférieure à celle d’un humain), leur combustible et leur nombre. Hagerott redoute que, avec des armes semi­autonomes et autonomes, on ne sache plus qui a pris la décision de déclencher les opérations.

Un argument qu’invoquent plus rarement les détracteurs des armes autonomes est que le taux élevé de pertes de la guerre conventionnelle est quelque chose d’appréciable. Si la guerre n’a plus qu’un coût financier pour les États, qu’est-ce qui les retiendra ? Qu’est-ce qui empêchera un pays belliqueux d’intervenir à l’étranger s’il n’y a plus de housses mortuaires pour provoquer l’indignation des citoyens ?

Les termites ne sont plus ce qu’ils étaient aux yeux des premiers à les avoir observés : un modèle de ce que pourraient être les rapports humains – plus coopératifs et harmonieux, moins compétitifs et agressifs. Ils sont devenus une ressource à exploiter pour atteindre nos propres objectifs.

 

Cet article est paru dans The New Yorker le 17 septembre 2018. Il a été traduit par Jean-Louis de Montesquiou.

Notes

1. Dans son ouvrage The Extended Phenotype: The Long Reach of the Gene (Oxford University Press, 1999).

2. Les protistes sont des organismes unicellulaires pouvant être des végétaux, des animaux et parfois les deux à la fois.

LE LIVRE
LE LIVRE

Underbug: An Obsessive Tale of Termites and Technology de Lisa Margonelli, Scientific American/Farrar, Straus and Giroux, 2018

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Entomologie La démocratie selon les abeilles

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