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Mais où sont passés les papillons ?

En Allemagne, plus des trois quarts des lépidoptères ont disparu de la nature en l’espace de cinquante ans. En cause, l’agriculture industrielle et l’usage intensif qu’elle fait des engrais.


© Sven Hoppe / picture alliance / Getty

Un grand planeur dans le jardin botanique de Munich, en 2018. Ce n’est pas un hasard si, en grec ancien, le mot psukhê (« psyché ») désignait à la fois l’âme et le papillon.

En 1962, un ouvrage intitulé Printemps silencieux 1 avait fait sensation. Son auteure, la biologiste américaine Rachel Carson, y parlait de la disparition des oiseaux provoquée par le recours massif à un insecticide, le DDT. Est-ce vraiment ce que vous voulez, un printemps où plus aucun ­oiseau ne chante ? demandait-elle. Non, ce n’était pas ce que les gens voulaient : le DDT fut interdit et la population d’oiseaux se rétablit.

Il se pourrait que nous attende à présent un « été aveugle » – si l’on considère métaphoriquement les papillons, avec leur robe bariolée et leurs ocelles souvent spectaculaires, comme les yeux du paysage. Les papillons sont le sujet du nouveau livre de Josef H. Reichholf. Ce zoologiste, aujourd’hui septuagénaire, s’intéresse depuis son enfance bavaroise aux animaux, même les plus petits, et il a longtemps travaillé à la Zoologische Staatssammlung de Munich, qui abrite la plus grande collection de papillons du monde.

Bien qu’il soit un scientifique et universitaire respecté, Reichholf incarne un type de biologiste à l’ancienne. Pour lui, l’expérience personnelle de la forêt et des champs passe avant le séquençage du génome en laboratoire et la génération de modèles informatiques. « On dirait que moins les chercheurs ont une connaissance intime de la ­nature, plus ils se tournent vers la modé­lisation », estime-t-il. En tant qu’homme de terrain, il se méfie des défenseurs de la nature qui officient dans les bureaux et la politique : il n’est pas rare qu’ils provoquent le contraire de ce qu’ils cherchaient à obtenir – des stations d’épuration, par exemple, qui fonctionnent d’une manière si efficace que l’eau ne contient plus aucun nutriment et, par conséquent, plus de faune. Une eau complètement propre, ­remarque Reichholf, est une eau morte.

Le regard attentif et expérimenté de Reichholf est indispensable lorsqu’on veut savoir ce qui arrive aux papillons aujourd’hui. Si le zoologiste parle de leur déclin, ce n’est pas par nostalgie du bon vieux temps. Depuis qu’il a 15 ans, il ­attrape de façon systématique des papi­llons de nuit dans des pièges lumineux conçus à cet effet et analyse méthodiquement les résultats. Il a toujours tenu, du reste, à ce que les ­insectes capturés soient ensuite relâchés vivants. Il dispose ainsi de statistiques fiables portant sur une très longue période, ce qui évite que ses chiffres soient faussés par des valeurs aléatoires dues à telle ou telle condition météo­rologique estivale, et à des ­accroissements ou des afflux massifs ponctuels.

Les populations de papillons varient beaucoup d’une année à l’autre, mais la tendance globale connaît indéniablement une baisse abrupte. Le nombre moyen de papillons capturés chaque nuit est passé d’environ 250 en 1970 à moins de 50 ces dernières années ; dans le même laps de temps, le nombre d’espèces diurnes en plein champ a chuté de 73 %. En gros, ce sont entre les trois quarts et les quatre cinquièmes des espèces et des individus qui ont disparu.

Il y a désormais davantage de papillons dans les villes qu’à la campagne ; mais, là aussi, un bouleversement se profile. On ne jure à présent que par la « densification » des villes, censée mettre fin à l’« étalement » urbain. Mais, pour Josef Reichholf, la densification détruit précisément les biotopes les plus intéressants du paysage urbain. Et dans quel but ? Celui de préserver les 2,5 millions d’hectares de champs de maïs que compte l’Allemagne et qui sont des espaces écologiquement morts ! Reichholf est un hérétique qui soumet les dogmes verts à un examen auquel ils ne résistent pas toujours.

Dans le cas des oiseaux, le coupable, comme on l’a découvert tardivement, était le DDT. Et dans celui des papillons ?

Aujourd’hui, déplore Reichholf, on a tendance à tout mettre sur le compte du changement climatique, ce qui, d’une certaine manière, est très commode. Or, en règle générale, une hausse des températures est une béné­diction pour les insectes, qui ne peuvent produire de chaleur corporelle ; leur nombre devrait donc augmenter et non diminuer. Par ailleurs, toute modification du climat affecte les insectes comme les plantes, et, si une température plus élevée ou une durée du jour plus longue fait bourgeonner les arbres plus précocement, il en va de même pour les insectes qui vivent sur et de ces arbres. La vie reprend tout simplement deux semaines plus tôt. Le changement climatique n’y est donc pour rien. Alors quelle est la cause de la disparition des papillons ?

Reichholf en identifie deux, peut-être trois, qui ont toutes un seul et même responsable. Première cause : le remembrement rural, qui a eu un impact considérable à partir des années 1970 en faisant disparaître les taillis, les haies et les petits plans d’eau. À lui seul, pourtant, il n’aurait pas pu produire le ­désastre actuel. Deuxième et principale cause, selon Reichholf : la surfertilisation généralisée des cultures. Elle induit paradoxalement un refroidissement dans une zone vitale pour les insectes, le micro­climat ­situé juste au-dessus du sol, car les plantes poussent en effet plus rapidement et plus densément que jamais, répandant de l’ombre et de l’humidité là où les insectes auraient ­besoin de soleil et de chaleur. Une quantité considérable du lisier et des engrais minéraux est disséminée par le vent et se retrouve dans des espaces non agricoles comme les forêts et les jardins. Enfin, les insecticides semblent jouer un rôle, mais Reichholf estime qu’on ne l’a pas encore bien étudié et qu’il pourrait être surestimé.

Dans chacun de ces trois cas, le coupable est l’agriculture industrielle. C’est à elle que ­Reichholf déclare la guerre, et c’est là que réside toute l’actualité de son livre. Il est intéressant de présenter son argumentation pour comprendre pourquoi nous ­devons voir en cette agriculture industrielle le véritable ­ennemi.Elle provoque bien plus de dégâts que tous les autres problèmes qui monopolisent le débat – or elle bénéficie d’une immunité réglementaire. Comment peut-on s’attaquer avec autant d’énergie aux émissions des moteurs Diesel alors que les produits qui sont régulièrement déversés et pulvérisés sur plus de la moitié du territoire allemand ont des conséquences bien plus dévastatrices ?

Il faut se défaire de l’idée que « les agriculteurs » ont ­besoin d’une protection et d’une atten­tion particulières : ce qu’on appelait autrefois la paysannerie n’existe plus ; au cours des dernières décennies, plus de 90 % des exploitations ont disparu, et il ne reste plus que des indus­triels de l’agriculture. Quand on soutient l’agriculture, ce ne sont plus « les campagnes » que l’on aide mais une minorité seulement des personnes qui y habitent : un petit lobby aux exigences scandaleuses. Ces exploitations ne sont viables que parce qu’elles bénéficient d’un système de subventions insensé, qui les incite à se lancer dans les projets les plus absurdes et les plus nuisibles, comme la conversion aux agrocarburants produits à partir du maïs et du colza.

Il en résulte une économie planifiée plus pernicieuse que sous le communisme – plus pernicieuse parce que, dans son genre, elle est assez performante. On produit beaucoup trop ; et, tandis que, sous d’autres ­modalités de capitalisme, une telle surcapacité disparaît rapidement sous la pression concurrentielle, intervient ici un protectionnisme tout à fait inapproprié, qui entretient des montagnes de beurre et des océans de lait comme s’il s’agissait d’une réserve naturelle. Les papillons sont éradiqués grâce à l’argent du contribuable.

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Reichholf est modéré dans son ton mais radical dans son propos. Il ne pense pas que le système agricole européen puisse être réformé, mais il est convaincu qu’il finira par s’effondrer : c’est alors seulement que s’ouvrira un nouvel horizon.

Si la lecture de l’ouvrage de Reichholf met néanmoins d’humeur joyeuse, cela tient à son art de raconter et de faire partager au lecteur l’enchantement que lui procurent depuis toujours les papillons. Ces derniers – même si, bien sûr, ils ne peuvent pas en avoir conscience – sont d’une beauté bouleversante. Et ce n’est pas un hasard si, en grec ancien, le mot psukhê (« psyché ») désignait à la fois l’âme et le papillon. Cela va faire maintenant soixante ans qu’il les fréquente mais il a toujours des papillons dans le ventre, avoue Reichholf. Et, pour lui, l’expression est à prendre au sens propre.

Burkhard Müller est un journaliste, critique littéraire et auteur allemand.

Cet article est paru dans le quotidien allemand Süddeutsche Zeitung le 9 octobre 2018. Il a été traduit par Baptiste Touverey.

Notes

1. Éditions Wildproject, 2019.

LE LIVRE
LE LIVRE

Schmetterlinge: Warum sie verschwinden und was das für uns bedeutet (« Les papillons. Pourquoi ils disparaissent et ce que cela signifie pour nous »), de Josef Helmut Reichholf, Hanser, 2018

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