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La Norvège met ses insectes sous surveillance

Des études alarmantes sur le déclin des insectes ont poussé le gouvernement norvégien à réagir. Il a lancé en 2019 un projet pilote destiné à suivre de près l’évolution des populations.


© Arnstein Staverløkk

Détail d’un spécimen de fourmi collecté par Arnstein Staverløkk, un chercheur norvégien fasciné par les insectes depuis l’enfance.

Pour la dernière fois de son existence, le papillon de nuit s’est élancé dans le ciel du ­Trøndelag [région du centre de la Norvège]. Ses ailes évoquaient une peinture abstraite avec leurs touches de noir, de blanc et de brun – un superbe spécimen d’hépiale des brandes.

Était-il en quête d’une compagne ? Une de celles qui se tiennent dans la végétation et attirent à elles les mâles comme lui, dans l’espoir de s’engager dans un corps-à-corps qui peut durer jusqu’à sept heures et se solder par la ponte de 500 œufs ? Quoi qu’il en soit, il a fini par trouver le chemin d’une installation ressemblant à une toile de tente.

Il est entré dedans, est monté, les murs se sont resserrés, il a continué à monter, jusqu’à ce que le toit et les murs se resserrent autour d’un orifice latéral. Il est entré. Et là, il a découvert le carnage. Des monceaux de cadavres, gisant dans une mer d’alcool. Il était trop tard pour notre papillon de nuit, qui a terminé son existence, macule jaunâtre au milieu d’une bouillie de mouches, de guêpes et de collemboles. Il n’a pas trouvé l’âme sœur, mais il n’aura pas non plus vécu en vain. Si l’on veut venir en aide aux insectes, certains d’entre eux doivent en effet mourir.

Notre papillon est mort depuis longtemps quand une main débouche le flacon dans lequel lui et des milliers d’autres ont involontairement donné leur corps à la science. La main est celle d’Arnstein Staverløkk. En ce jour pluvieux de juillet, dans une forêt des envi­rons de ­Trondheim, son collègue Jens Åström et lui sont dehors pour relever les prises dans 20 flacons installés dans cinq types de milieux différents. Arnstein Staverløkk n’est pas particulièrement enchanté par la météo de cet été dans le Trøndelag. Les insectes n’aiment pas voler sous la pluie. Néanmoins, les pièges sont suffisamment garnis.

Arnstein Staverløkk a toujours été fasciné par les insectes. À l’âge de 4 ou 5 ans déjà, il commençait à retourner les pierres. Ingénieur en chef à l’Institut norvégien de sciences naturelles (Nina), il est au cœur d’un projet pilote lancé par l’Agence norvégienne de l’environnement : comment effectuer au mieux le suivi des populations d’insectes de Norvège ? Son collègue du Nina, Jens Åström, est à la tête du projet, qui se terminera à l’automne. Dans d’autres pays aussi, on expérimente diverses méthodes pour piéger, compter et suivre les populations d’insectes. « Tout le monde se demande où on en est en Norvège. Est-ce que la situation est si grave que ça chez nous ? C’est là qu’on s’est rendu compte qu’on n’avait pas de chiffres », observe Jens Åström.

La nouvelle n’en est pas une : les insectes sont en danger partout dans le monde. Certains ont vu les premiers signes de déclin bien avant les gros titres alarmants de ces dernières années. L’un d’eux est appelé le « phénomène du pare-brise ». Les automobilistes qui étaient jusque-là obligés de jouer régulièrement des essuie-glaces pour évacuer les myriades d’insectes écrasés roulent aujourd’hui avec des pare-brise immaculés. Les inquiétudes se sont vérifiées en 2017 quand une étude allemande a établi que plusieurs réserves naturelles du pays avaient enregistré, en poids, un effondrement de 75 % des popu­lations d’insectes.

À l’automne 2018, la sonnette d’alarme a retenti à nouveau. Des chercheurs avaient comparé les prises des pièges à insectes posés dans la forêt ombrophile de Porto Rico dans les années 1970 à celles relevées au même endroit dans les années 2010. Quarante ans plus tard, on ne dénombrait plus qu’une fraction des insectes recensés au départ.

Ce déclin a plusieurs causes. Si l’agriculture intensive en est peut-être en partie responsable en Allemagne, c’est le réchauffement climatique qui est pointé du doigt dans le cas de la forêt tropicale portoricaine. Par ailleurs, le chamboulement des paysages, l’exploitation forestière, les infrastructures, la pollution, les pesticides et l’introduction de nouvelles espèces ont aggravé la situation des insectes.

Où en est-on ? D’un média à l’autre, la réponse change du tout au tout. Parle-t-on uniquement de quelques fourmilières en moins ? Ou bien tous les insectes vont-ils disparaître d’ici cent ans, comme le prophétisaient certains gros titres en février ? « Personne qui connaisse un tant soit peu les insectes n’ira affirmer qu’ils auront disparu dans cent ans », tranche Anne Sverdrup-Thygeson dans un courriel envoyé d’une station scientifique russe déserte où elle donne un cours sur la biodiversité présente dans le bois mort.

Cette professeure de biologie de la conservation à l’Université norvégienne des sciences de l’environnement et de la vie (NMBU) est notamment l’auteure d’Insectes. Un monde secret, traduit dans plus de 20 pays. Elle estime que ces prophéties apocalyptiques sont colportées par les médias, qui montent en épingle les résultats des études. Elle ­reconnaît néanmoins que la plupart des entomologistes sont d’accord sur les grandes lignes : « On a des études qui montrent une baisse parfois spectaculaire dans plusieurs régions du globe. Mais on n’a pas encore suffisamment de données pour déterminer un statut à l’échelle mondiale – on ne connaît pas l’ampleur du déclin dans les régions où aucune étude n’est menée. »

La Norvège se consolera (un peu) de savoir que son agriculture est peu développée par rapport à l’Allemagne, par exemple. Là où l’agriculture allemande occupe plus de 30 % de la superficie du pays, l’agriculture norvégienne en couvre à peine 3 %, pointe Anne ­Sverdrup-Thygeson. « On a de bonnes raisons de croire que le déclin est moins prononcé ici à cause d’un contexte différent – mais, comme je l’ai dit, on manque de données pour le confirmer. »

Le relevage des pièges du Trøndelag est terminé. Les chercheurs du Nina sont satisfaits. Hormis la météo pluvieuse et un piège piétiné par une vache qui passait par là, la collecte s’est bien passée. La prochaine étape, c’est le labo. Arnstein ­Staverløkk dépose une partie de sa ­récolte sous le microscope pour un premier tri. En général, il trouve surtout des mouches et autres diptères, mais ­aussi des guêpes, des coléoptères, des hyménoptères et des papillons de nuit. Après ce tri grossier, Hege Brandsegg prend le relais. L’ingénieure analyse l’ADN des insectes présents dans les échantillons, lesquels peuvent contenir plusieurs centaines d’espèces. L’analyse génétique jouera sans doute un rôle de premier plan dans le suivi des populations d’insectes à l’avenir, car elle est « beaucoup moins chronophage que la méthode traditionnelle d’identification », explique la ­spécialiste.

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Ce sera d’ailleurs peut-être indispensable. Si tout se passe selon le vœu de Jens Åström et que le suivi des populations norvégiennes d’insectes ­devient permanent, ce sont une centaine de pièges disséminés dans tout le pays qui seront relevés et analysés à intervalles réguliers. Or chaque piège peut contenir jusqu’à 100 000 insectes. Ça veut dire aussi qu’on pourra intervenir plus tôt pour enrayer le déclin, fait remarquer Kristin Magnussen – spécialiste en économie de l’environnement au cabinet d’études Menon Economics, mandaté par le gouvernement norvégien –, rappelant qu’il est souvent bien moins coûteux d’agir en amont. « Une autre manière de présenter les choses, c’est de dire que si, par exemple, le suivi coûte 10 millions de couronnes [900000euros] par an, il coûterait chaque année à chaque Norvégien moins de 1 couronne. Ce n’est pas cher payé pour savoir si les insectes, qui nous rendent tant de services, sont en déclin. »

Kristin Magnussen rappelle que certains écologues jugent utile de donner une valeur financière à la nature. Anne Sverdrup-Thygeson les rejoint, en partie. « En général, je suis de ceux qui pensent qu’il faut parler des services écosystémiques et leur donner une valeur marchande. Sauf que, dans le cas présent, je ne suis pas sûre que ce soit bien pertinent », tempère-t-elle. Comme Jens Åström, elle juge hasardeux d’associer une valeur financière au suivi des populations d’insectes, même si elle reste prudente, n’ayant pas encore lu le rapport final du cabinet Menon Economics.

Quoi qu’il en soit, une chose est sûre : un effondrement du nombre d’insectes aurait des conséquences dramatiques. On en recense actuellement 18 000 espèces en Norvège et près de 1 million dans le monde. Anne Sverdrup-Thygeson rappelle que les oiseaux consomment chaque année, en insectes, l’équivalent du poids de l’humanité tout entière. Une disparition massive des insectes provoquerait une famine chez les oiseaux.

« Et quand ça arrivera aux oiseaux, qu’adviendra-t-il des autres animaux ? Et de nous ? Même si on ne peut pas ­démontrer l’utilité de chaque espèce, il faut quand même se préoccuper de celles que nous trouvons laides. À la fois pour des raisons égoïstes et parce qu’elles aussi ont le droit de vivre leur drôle de petite vie, ajoute-t-elle. Il faut faire comprendre aux gens que les insectes ne se résument pas aux moustiques qui nous enquiquinent ou aux guêpes qui nous piquent. Sans eux, on n’a aucune chance. S’ils ­disparaissent, c’en est fini de nous. » Zone de texte:

Magnus Riseng est un journaliste norvégien.

— Cet article est paru dans le quotidien Aftenposten le 16 août 2019. Il a été traduit par Jean-Baptiste Bor.

LE LIVRE
LE LIVRE

Insectes. Un monde secret de Anne Sverdrup-Thygeson, traduit du norvégien par Hélène Hervieu et Marc Ythier, Arthaud, 2019

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