Deux mille ans d’une histoire imbriquée

C’est grâce à la Chine que le Japon est devenu le Japon, et grâce au Japon moderne, au tout début du XXe siècle, que la Chine a commencé à se moderniser. Sans être oubliés, les terribles conflits qui opposèrent les deux pays ont fait place à une relation « politiquement froide, mais économiquement chaleureuse ».


Portrait de Ren’an dans un paysage, du peintre chinois Shitao (1684).

Le monde a aujourd’hui le regard fixé sur la Chine, à la manière dont il observait avec passion le Japon il y a cinquante ans, fasciné comme il l’était alors par la transformation d’un empire millénaire et d’une civilisation ancienne en une puissance économique, commerciale et technologique rivalisant avec les pays occidentaux. Sur les tables des librairies, d’innombrables livres sur la Chine sont donc venus s’ajouter à ceux consacrés au Japon. La plupart d’entre eux se concentrent sur les questions politiques et géopolitiques et le possible avenir de ces deux acteurs de premier plan sur la scène mondiale. Un nombre croissant porte sur l’histoire de l’ancien « Empire du Milieu » et de l’ex « Empire du Soleil levant » et leurs cultures. Mais rares sont ceux qui les considèrent ensemble sous ce double aspect. « Bien qu’il existe une abondante littérature sur les “relations” sino-japonaises – lire : leurs relations politiques et économiques au XXsiècle – […] affirme Kai Vogelsang dans l’introduction de China und Japan, il n’existe aucun ouvrage en langue allemande ou anglaise offrant un aperçu global de ces relations, et les quelques monographies chinoises ou japonaises sur le sujet se perdent dans le flot des histoires nationales. » Il n’évoque pas le livre d’Ezra Vogel, China and Japan: Facing History, publié un an avant le sien, qui traite moins extensivement des périodes les plus anciennes [lire plus loin dans le présent dossier, « Le facteur culturel et l’héritage mandchou »]

L’histoire des relations des deux pays est celle d’une très longue période d’influence profonde de la Chine sur le Japon, suivie, depuis la fin du XIXsiècle, d’un court épisode d’influence du Japon sur la Chine. On pourrait la résumer de la façon suivante : c’est grâce à la Chine que le Japon est devenu le Japon, et grâce au Japon moderne que la Chine est devenue la Chine moderne. Il est difficile de surestimer l’importance du premier de ces deux processus historiques. « L’influence de la Chine sur le Japon, observe Vogelsang, n’est comparable qu’à celle de la Grèce sur la Rome antique. Mais, contrairement à celle-ci, elle a duré deux millénaires. » Deux mille ans avant notre ère, quand l’archipel japonais n’était peuplé que de communautés villageoises primitives, existait déjà sur le territoire de la Chine actuelle une civilisation dotée d’une véritable organisation politique, sous la forme d’États dynastiques. Les premières inscriptions y apparaissent vers 1400 avant notre ère, et un système complet d’écriture est attesté quatre siècles plus tard. En 221 avant J.-C., l’Empire chinois naissait avec la dynastie Qin. C’est du continent que sont arrivées dans les îles qui constituent aujourd’hui le Japon les techniques de la riziculture inondée et de la métallurgie du bronze et du fer. Elles furent suivies par de nombreux autres apports. Architecture (notamment les toits courbés), calendrier, cosmologie, institutions politiques, écriture et littérature, poésie, calligraphie et peinture, consommation du thé, vêtement (le hanfu des Han de Chine – la principale ethnie – donnant naissance au kimono japonais) : rares sont les domaines où, au fil des siècles, des éléments centraux de la culture chinoise n’ont pas été adoptés au Japon. 

La « sinisation » du Japon s’est opérée de manière à peu près ininterrompue de la dynastie chinoise Tang (618-906) à celle des Ming (1368-1644), deux moments forts, en passant par la période Song (960-1279). Plus tard, même la politique isolationniste menée par la dynastie mandchoue des Qing (1644-1912) et, au Japon, au même moment et pour les mêmes raisons – le choc de la rencontre avec les missionnaires occidentaux – par les shoguns (chefs militaires) Tokugawa de la période Edo, ne parvint pas à mettre fin aux contacts entre les deux pays. Kai Vogelsang souligne le rôle-clé de médiateur joué, dans le transfert de traits de la culture chinoise au Japon, par la Corée, ainsi que par deux catégories particulières de personnes, les moines bouddhistes chinois établis dans les monastères japonais et les moines japonais venus étudier en Chine avant de retourner dans leur pays : c’est en Chine que, sous le nom de bouddhisme chan, est né ce qui sera baptisé au Japon bouddhisme zen. Il met en lumière la manière dont les trois sagesses chinoises traditionnelles, le confucianisme, le bouddhisme et le taoïsme, sont passées au Japon. Toutes trois mettent l’accent sur la notion d’harmonie (harmonie sociale, harmonie intérieure, harmonie avec le monde). Nées indépendamment et en partie contradictoires, elles ont progressivement convergé en Chine avec le développement, au XIVe siècle, du néoconfucianisme, qui intégrait des éléments des deux autres. « Les trois enseignements ne font qu’un » dira-t-on à l’époque des Song. Ces trois formes de spiritualité s’expriment à la fois dans la vie quotidienne, la vie sociale et l’art. Au Japon, elles cohabitent avec une religion ancienne polythéiste et animiste, le shintoïsme.  

Dans le cas de l’écriture, les Japonais ont introduit de la complication dans le système déjà complexe qu’ils avaient hérité des Chinois. Pour écrire leur langue, basée sur de tout autres principes que le chinois, ils choisirent d’utiliser les caractères chinois, qui combinent pour la plupart idéogrammes et représentations des sons, en modifiant quelquefois leur sens et en en inventant de nouveaux. À ces caractères, appelés kanji en japonais, ils ajoutèrent deux systèmes de caractères alphabétiques syllabiques, les katakana et les hiragana. Mais avec l’art et certains rituels, comme la cérémonie du thé, c’est la tendance inverse qu’on observe. À propos des célèbres « jardins secs » des monastères bouddhistes japonais, « pendant en trois dimensions des peintures à l’encre monochrome », Vogelsang fait ainsi remarquer : « Sous l’influence du bouddhisme zen, les élites japonaises […] n’ont pas développé davantage l’art chinois. Ils l’ont taillé, simplifié, réduit à son essence et lui ont ainsi donné une forme à laquelle on ne pouvait rien enlever ». 

En 1853-1854, à la tête d’une flotte de la marine américaine, le « commodore » Perry, représentant du gouvernement, sollicitait avec fermeté des autorités japonaises l’établissement de relations diplomatiques et commerciales entre leur pays et les États-Unis. Traumatisés par l’humiliation subie par leurs voisins chinois lors de la première guerre de l’opium menée dix ans plus tôt par l’Angleterre pour défendre ses intérêts commerciaux, les Japonais décidèrent de s’allier aux Occidentaux pour éviter d’avoir un jour à les affronter. Ce rapprochement fut le point de départ, durant la période de la révolution Meiji qui mit fin au shogunat, d’une modernisation économique et technique accélérée du Japon. En Chine, les élites de l’Empire Qing pensaient celui-ci encore assez puissant pour ne pas devoir faire de même. Mais le succès de la modernisation du Japon inspira aux Chinois une volonté de réforme. Durant les dix premières années du XXe siècle, le Japon fut regardé en Chine comme un modèle. Même lorsqu’ils étaient passés par d’autres pays, comme Sun Yat-sen, les leaders nationalistes s’étaient souvent formés à la pensée occidentale au Japon. « République », « politique », « parlement », « science », « organisation », « méthode », « capital », « individu », « liberté » : c’est en langue japonaise que ces concepts abstraits et des dizaines d’autres, plus toute une série de termes techniques, firent leur apparition dans la société chinoise. En 1912, la dynastie était renversée et la république de Chine instaurée.

L’idylle n’allait pas durer. Au cours des siècles, Chinois et Japonais s’étaient affrontés à plusieurs reprises. Au XIIIe siècle, les Mongols, qui dominaient la Chine avec la dynastie des Yuan, fondée par Kubilai Khan (le petit-fils de Gengis Khan) après que ses troupes eurent conquis le pays, avaient tenté d’annexer le Japon. À la fin du XVIe siècle, les troupes du samouraï et daimyo (seigneur féodal) Toyotomi Hideyoshi avaient envahi la Corée dans l’intention de conquérir une partie de la Chine. À la fin du XIXe siècle, avec l’acquisition de la puissance technique, le Japon commença à manifester une volonté impérialiste. La première guerre sino-japonaise (1894-1895) se solda par la capture de Taïwan. La seconde guerre sino-japonaise (1937-1945), qui se poursuivit au sein de la Seconde Guerre mondiale, fut particulièrement longue, meurtrière et cruelle. Les pertes humaines s’élevèrent à quelque 20 millions de morts du côté chinois, et la mémoire a retenu l’épisode du massacre de Nankin, la prostitution forcée de 200 000 « femmes de réconfort », le traitement sadique des prisonniers de guerre et les horreurs de l’Unité 731 de Shirō Ishii, le « Mengele japonais ». Quatre-vingt ans après la fin de la Seconde Guerre mondiale, le souvenir de ces événements demeure une source de malaise entre les deux pays. À côté des revendications territoriales sur les îles Senkaku, deux des principaux sujets de discorde entre la Chine et le Japon au cours des dernières décennies ont été la manière dont le conflit était présenté dans les manuels scolaires au Japon et la venue régulière d’autorités japonaises au sanctuaire shintoïste Yasukuni de Tokyo, où sont commémorés, parmi d’autres militaires morts au service de la patrie, un certain nombre de criminels de guerre. 

Dans l’ensemble, cependant, ni ces souvenirs douloureux, ni la présence, dans les années 1950, de personnalités ultra-conservatrices au sein du gouvernement japonais, ni les divergences en matière idéologique n’ont réussi à empêcher un rapprochement progressif. En 1972, suite à la visite du président Nixon en Chine, le Premier ministre chinois Zhou Enlai rencontrait à Pékin son homologue japonais Tanaka Kakuei. Faisant assaut d’euphémismes diplomatiques pour évoquer le fardeau historique de la guerre, les deux hommes déplorèrent, le premier le « terrible malheur » qui avait frappé les deux pays, le second le « grand désagrément » causé par le Japon à la Chine. L’heure était à la reprise de relations économiques fructueuses. Jusqu’au début des années 1990, le climat fut plutôt cordial. Il se rafraîchit quelque peu ensuite, en raison d’une résurgence de nationalisme de part et d’autre ainsi que de la montée en puissance de la Chine qui, en conséquence de l’expansion économique impulsée par les réformes de Deng Xiaoping, devenait pour le Japon un concurrent redoutable. Les liens de coopération demeurèrent toutefois très forts. « Politiquement froide, mais économiquement chaleureuse » ainsi qu’on a pu la qualifier, la relation entre la Chine et le Japon est également toujours restée très vivante sur le plan culturel. Au Japon, constate Vogelsang, la littérature chinoise continue à faire partie du programme scolaire, les poèmes chinois sont encore discutés à la télévision et les ouvrages sur la culture chinoise remplissent les rayons des librairies. De plus en plus de Chinois partent faire leurs études au Japon et un bon nombre d’entre eux restent dans le pays après les avoir terminées. « Toutes les onze minutes, un Chinois tombe amoureux d’une Japonaise » avance-t-il même un peu légèrement. L’année précédant l’épidémie de Covid-19, neuf millions de touristes chinois ont visité le Japon, quand deux millions de Japonais voyageaient en Chine. « Comme c’était le cas un siècle auparavant, conclut-il, le Japon est susceptible d’attirer les Chinois en raison de sa proximité géographique, de la familiarité de son écriture et de la similitude de sa culture. » Si éloignés que soient sur le plan politique la Chine, tenue en mains plus fermement que jamais par le parti communiste, et le Japon, toujours aussi solidement attaché aux États-Unis, les deux plus grandes puissances asiatiques, rivales mais fortement interdépendantes en termes économiques et commerciaux, restent unies par une histoire commune de deux mille ans. 

LE LIVRE
LE LIVRE

China und Japan: Zwei Reiche unter einem Himmel de Kai Vogelsang, Alfred Kröner Verlag, 2020

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