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Éloge de la superstition

Y a-t-il une grande différence entre acheter à prix d’or quelques cheveux de Michael Jackson et, comme en étaient accusées les sorcières, aller en prélever sur la tête des pendus ? Si une importante avancée médicale est due à la pensée magique et non à la méthode scientifique, faut-il la récuser ? Tolérée par les Anciens, diabolisée par les chrétiens, la superstition a des vertus que la raison ne connaît pas.

En septembre 1863, un journal local du Somerset, en Angleterre, publia un article à propos d’un couple de Taunton dont l’enfant avait été frappé par la scarlatine. Terriblement familier, le fait lui-même ne méritait pas l’attention – ce sont les remèdes proposés qui ont défrayé la chronique. Les parents affolés avaient en effet demandé conseil à un groupe de femmes, et ce « jury de matrones », pour reprendre l’expression de la gazette, s’accorda à dire qu’il n’y avait aucun espoir de survie. Elles suggérèrent donc plutôt les moyens d’éviter à l’enfant une « épouvantable agonie » : ouvrir les portes, tiroirs, placards et coffres de la maison, dénouer tous les nœuds – dans un lacet, un cordon de rideau, une ceinture de tablier – et ôter les clés des serrures.

En 1707, Taunton avait été le théâtre de l’un des derniers procès en sorcellerie d’Angleterre, et si le journal ne qualifiait pas franchement ces matrones de sorcières, un lecteur citadin aurait probablement oscillé entre perplexité et consternation en découvrant la survivance de ces superstitions antédiluviennes dans les petites bourgades du pays. Les rituels domestiques préconisés par ces femmes émanaient d’une croyance plurimillénaire, une croyance en la « magie sympathique », expression forgée en 1890 par l’anthropologue James G. Frazer dans Le Rameau d’Or – monumentale étude sur la magie, la science et la religion. Les sympathies concernées étaient ordinaires : les objets du quotidien pouvaient affecter le comportement et les actes humains. En ouvrant les portes et en défaisant les nœuds, le jury de matrones du Somerset avait offert leur meilleur conseil afin d’assurer au bambin un « passage sûr et facile dans l’au-delà ».

Miraculeusement, l’enfant n’est pas mort. Quelques années plus tard, un chirurgien qui connaissait bien le cas émit l’hypothèse que ce conseil avait, par inadvertance, permis d’aérer la maison, et il salua cette part d’intervention « magique » (« Ah, si seulement il y avait, dans les cas de scarlatine, une bonne dose de remèdes de bonne femme de ce genre ! »). Dans son livre, Frazer a bien plus de mépris pour ces dames et leurs prescriptions : « Chose étrange, l’enfant refusa de profiter des possibilités de mourir si obligeamment mises à sa disposition par la sagesse et l’expérience des matrones britanniques de Taunton ; il préféra vivre plutôt que de rendre l’âme. »

Il est dommage que notre savoir sur la « magie sympathique » doive tant à un homme dont l’attitude à l’égard du phénomène était… si dénuée de sympathie. Depuis sa parution, Le Rameau d’Or a influencé et inspiré tout le monde, de T.S. Eliot à H. P. Lovecraft, de W.B. Yeats à Joseph Campbell (1). Personne, avant Frazer, n’avait décrit de manière aussi exhaustive le vaste éventail de pratiques chamaniques, magiques et religieuses existant à travers le monde, ni cherché si minutieusement à en faire la synthèse dans une œuvre consacrée aux structures fondamentales de la croyance humaine. Pourtant, malgré son immense rigueur, Frazer a répété du début à la fin cet odieux refrain : la magie est un « système qui se revendique abusivement des lois de la nature, un guide de conduite fallacieux », une « fausse science », un art « avorté » et « bâtard ».

En s’appuyant sur les questionnaires qu’il avait envoyés à des anthropologues, des chercheurs de terrain, des missionnaires et des administrateurs coloniaux, Frazer a analysé un large éventail de rituels magiques – la conservation de cheveux et de rognures d’ongles, la destruction d’images et d’effigies, le pouvoir guérisseur des couleurs – pour les rassembler in fine en deux grandes catégories : la loi de la similitude, par laquelle « le semblable appelle le semblable » (une figurine en cire mutilée, par exemple, remplaçant une personne honnie), et la loi de contact, selon laquelle « les choses qui ont un jour été en contact continuent d’agir l’une sur l’autre à distance » (les cheveux, les rognures d’ongles et les vêtements ayant appartenu à une personne peuvent parfaitement faire l’affaire).

La magie sympathique puise dans un ordonnancement symbolique du monde où des objets et des idées disparates peuvent entretenir des affinités inattendues et acquérir ainsi de nouveaux potentiels. Cette sorte d’enchantement reflète l’ordre de notre vie, même si elle cherche à s’en rendre maître. Son génie réside dans sa simplicité, qui offre une explication élémentaire mais globale des événements naturels et humains. Fort du geste ou du totem appropriés, l’ensemble de la terre et du ciel est entre les mains du sorcier. La magie sympathique est facile à comprendre, n’exige pas de véritable formation, et s’applique à tout ; quiconque est capable de faire des nœuds ou de modeler une poupée de cire peut l’utiliser, du roi à aux paysans analphabètes qu’il a pour sujets.

 

« Un âge d’ignorance infantile »

Sans doute est-ce pourquoi Frazer dédaignait cette pratique : par sa simplicité même, les savants lui trouvaient quelque chose de fruste et d’enfantin. L’anthropologue voit ainsi dans les cérémonies d’invocation de la pluie chez une tribu d’Amérindiens l’expression d’« une sorte d’illusion puérile », par laquelle on cherche à créer une affinité avec la pluie en se mouillant ; quant aux rites de fertilité, ce sont « les reliques d’un âge d’ignorance infantile », utilisées par ceux qui ne comprennent pas l’obstétrique moderne.

Ce n’est pas un hasard si l’étude de la magie et des rituels a fait florès dans la dernière phase de l’Empire britannique ; les croyances des civilisations indigènes étaient alors recueillies et étudiées dans l’intention de les corriger. Les recherches sur le sujet importaient « non seulement pour l’anthropologue mais aussi pour l’administrateur colonial et le missionnaire, s’ils voulaient montrer aux peuples qu’ils gouvernaient et instruisaient qu’ils comprenaient leur conception du bien et du mal », expliquera plus tard l’ethnologue Evans-Pritchard. Pour certains, la principale raison d’étudier cette pratique était de l’éradiquer.

Malgré son érudition et son intelligence, Le Rameau d’Or a pendant plus d’un siècle contribué à renforcer l’idée que la magie est une pensée inadaptée, malavisée. Ce n’est pourtant pas sa méthodologie qui distingue la sorcellerie de la science, comme le note Frazer lui-même : « Dire que toute magie est nécessairement fausse et stérile relève du truisme, presque de la tautologie ; car si elle était amenée un jour à devenir vraie et féconde, ce ne serait plus de la magie mais de la science. » Ce qui la distingue, c’est le fait que les gens du commun peuvent la pratiquer, et transformer leur vie grâce à l’ambitieuse puissance de la pensée quotidienne.

Le mépris pour ces croyances remonte à deux mille ans avant Frazer et ses pairs. Dans Les Lois, de Platon, l’Étranger d’Athènes se plaint de la crédulité des citoyens, déplorant qu’« il est même inutile d’entreprendre de prouver à certains esprits, si soupçonneux les uns à l’égard des autres, qu’ils ne doivent point s’inquiéter des petites figures de cire qu’on aurait mises ou à leur porte ou dans les carrefours ou sur le tombeau de leurs ancêtres, et de les exhorter à les mépriser, parce qu’ils ont une foi confuse à la vertu de ces maléfices ». Même conscient du caractère fallacieux de ces croyances, Platon semble hésiter à les ignorer complètement, et poursuit en avisant que, si la magie sympathique est parfaitement acceptable, tout devin professionnel ou prophète soupçonné de se servir « de ligatures, de charmes, d’enchantements et de tous autres maléfices de cette nature, à dessein de nuire par de tels artifices » doit être condamné à mort.

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Dans ses Satires, Horace est plus caustique, qui écrit à propos d’un bloc de bois sculpté en statue de Priape et devant subir les rituels de deux sorcières, Candidia et Sagana : « Il y avait une figurine en laine, une autre en cire. La première était grande et semblait menacer l’autre, dont les bras de cire, levés, suppliaient, comme une esclave craignant la mort. »

Le poème continue dans cette veine, parlant sinistrement de la magie noire et des rites terrifiants, bien que le ton change soudain quand le « derrière fendu en bois de figuier » de la statue laisse échapper un pet : « Et là il fallait les voir courir vers la ville, et Candidia en perdre son dentier, Sagana son chignon postiche, les herbes et les bandelettes magiques leur tomber des bras ! Tu aurais bien ri, cela t’aurait bien amusé ! »

Platon et Horace étaient perplexes mais tolérants à l’égard des figurines de cire et autres expressions de la magie sympathique. La révolution chrétienne sera féroce. Dès le IVe siècle, des empereurs comme Constantin II et Théodose commencent d’édicter des lois strictes à l’encontre des pratiques magiques païennes – d’abord, les sacrifices furent interdits, puis les vieux temples fermés, et enfin la mort prescrite pour quiconque persistait à accomplir les vieux rites.

Pourquoi alors, en dépit de toute logique, en dépit du ridicule, en dépit des menaces de violence et de mort, tant de gens ont-ils continué à y adhérer ? Pline l’Ancien propose une théorie succincte de la fascination qu’elle exerce. En écrivant que la magie avance déguisée « sous le masque crédible de la médecine », qu’elle a, de plus, « exploité tous les ressorts de la religion » ; et qu’elle s’est, enfin, « approprié l’art astrologique ; or, tout homme est avide de connaître son avenir, et tout homme pense que cette connaissance se tire du ciel avec le plus de certitude ». La magie sympathique promet de transformer ce qui compte le plus, et que les êtres contrôlent le moins – le climat et les récoltes, la maladie et la fertilité, sans oublier le fantôme toujours présent de la mort inattendue. Ceux qui se sentaient le plus intensément à la merci de ces forces étaient ceux que la pratique attirait le plus.

 

Rituels d’enrichissement

Un bon chrétien n’avait aucune raison de craindre le trépas ou le désastre, ni de les conjurer à l’aide d’envoûtements. Ars moriendi, « l’art de bien mourir », un texte populaire du milieu du XVe siècle, enseignait que la mort était un événement à préparer et attendre avec impatience. La magie sympathique – en particulier les rituels pratiqués par les pauvres, les vieillards et les femmes – devint de plus en plus synonyme de magie noire et de sorcellerie. Dans la France du XIVe siècle, Anne-Marie de Georgel fut accusée de rôder « la nuit autour des pendus accrochés à leur potence, pour s’emparer de lambeaux de leurs vêtements, de la corde qui les attachait, de leurs cheveux, de leurs ongles ou de leur graisse ». Une autre femme condamnée au cours du même procès, Catherine Delort, avoua après force tortures avoir fabriqué des figurines en cire à l’effigie de ses tantes afin de les placer ensuite sur un bûcher, « pour que leurs vies regrettables se consument, comme les figurines de cire fondent dans le brasier ».

Ainsi qu’il était de coutume dans les procès en sorcellerie, Georgel et Delort furent accusées d’employer ces rituels pour s’enrichir. (On prétendit que Delort essayait de toucher un héritage familial.) La magie était impie car impatiente : un raccourci vers la santé et la richesse. Le Malleus Maleficarum, un abominable manuel de 1486 destiné à traquer l’hérésie et la sorcellerie, fustigeait en particulier les femmes « faibles », qui « trouvent là un moyen facile et secret de se faire valoir ». Le projet divin était universel, mais souvent impénétrable, et la croyance dominante voulait que les êtres incapables d’y prêter foi se tournent plutôt vers le remède miracle des rites magiques. En 1926, le théologien britannique Montague Summers, sans doute le dernier à avoir cru en l’existence des sorcières, des vampires et des loups-garous, prétendait ainsi que les magiciennes étaient par-dessus tout « des ennemies déclarées de la loi et de l’ordre, des anarchistes incandescentes que rien n’arrêterait dans la réalisation de leurs propres fins ». La sorcellerie semblait offrir ce que l’Église, avec son insistance sur la souffrance constante et la pauvreté, ne pouvait proposer – la richesse et le pouvoir. Mais ce n’est qu’un élément du tableau.

En témoigne la série d’événements tragiques qui se produisirent à North Berwick, en Écosse, en 1590. Un adjoint du bailli du nom de David Seaton conçut des soupçons à l’égard de sa servante, Geillis Duncan, et établit ensuite qu’elle sortait en cachette la nuit, et « se chargeait d’aider ceux qui étaient frappés par toutes sortes de maladie ou d’infirmité, et en peu de temps accomplissait des choses fort miraculeuses ». Duncan ne fut à aucun moment accusée de rechercher le profit matériel ou de poursuivre des objectifs égoïstes, mais Seaton ne l’en accusa pas moins de sorcellerie, et la fit torturer le temps qu’il fallait pour lui faire reconnaître les faits. Dans ses aveux, elle désigna une dizaine de complices, parmi lesquels une sage-femme du nom d’Agnes Sampson, connue comme « la plus vieille sorcière de toutes », qui sera de même jugée et torturée.

L’affaire Sampson est remarquable car elle a attiré l’attention de Jacques VI, roi d’Écosse puis de Grande-Bretagne, sous le nom de Jacques Ier. Le souverain se prit personnellement d’intérêt pour la procédure, allant jusqu’à examiner lui-même Sampson. Jacques était récemment rentré de Copenhague, dont il avait épousé la reine, Anne de Danemark. La capitale danoise bruissait alors de rumeurs de sorcellerie et, quand le navire qui les ramenait essuya des tempêtes imprévues, Jacques se persuada que c’était là le fruit de quelque maléfice. Soumise à suffisamment de sévices, Sampson avoua qu’elle avait obtenu un lambeau de vêtement porté par le roi et l’avait enduit de venin de crapaud, car le diable haïssait le souverain, « pour la raison que le roi est le plus grand ennemi qu’il ait au monde ». Jacques, satisfait d’avoir trouvé le coupable et mis fin à la conspiration, la fit pendre puis brûler.

 

La cause de tous les dangers

Il entreprit ensuite d’écrire son propre ouvrage sur le sujet en 1597, renforçant encore l’idée que les sorcières peuvent « soulever des tempêtes dans les airs, sur mer ou sur terre ». Cette conviction que des magiciennes se dissimulaient derrière les pires tourmentes et autres périls imprévus représente un curieux renversement de perspective sur la magie sympathique. Jadis utilisée comme refuge face aux incertitudes, aux caprices de la nature et à la mort soudaine, elle était à présent vue par beaucoup comme la cause de ces dangers.

Ces subtilités s’étaient incontestablement perdues quand le déni et le gaspillage d’humanité que fut la peur panique des sorcières en Europe acquirent une logique et un immobilisme propres. Car enfin, l’affaire était juteuse. La torture et l’exécution d’Agnes Sampson, comme la plupart des jugements de cet ordre, n’étaient pas précisément bon marché, mobilisant juges, scribes, huissiers, geôliers, et bourreaux – dont chacun avait un intérêt financier à la multiplication des poursuites. Les actes du procès de Suzanne Gaudry, exécutée en 1652 à Ronchain, établissent que chaque membre de la cour devait être payé 4 livres et 16 sous, tandis que le soldat chargé d’accompagner l’accusée à Roux pour le jugement devait recevoir 30 livres. Vers 1593 à Trèves, le savant Cornelius Loos déclara malicieusement que la persécution des sorcières était une nouvelle forme d’alchimie, par laquelle « on transformait le sang humain en or et en argent » – avant que tous ses livres ne fussent brûlés et qu’il abjurât en public avoir jamais dit chose pareille.

Plus la religion patriarcale et le capitalisme naissant entreprenaient de régenter le monde, plus la magie, qui échappait à leur emprise, devenait une menace : elle offrait une vie en dehors de l’autorité de l’Église et des hiérarchies qu’elle avait soigneusement cultivées. Les hommes se sentaient toujours impuissants face à la nature, mais plutôt que de se tourner vers les envoûteurs, ils les rendaient désormais responsables de leurs malheurs. L’Église a rarement attaqué la magie sympathique au motif qu’elle était empiriquement fausse ou inefficace ; elle représentait simplement une source de pouvoir rivale. Le mélange des classes sociales, notamment, était l’un des aspects scandaleux des sabbats de sorcières tels qu’ils étaient communément dépeints : des femmes – et des hommes de plus en plus – de tous les milieux, des paysans à l’aristocratie, égaux à l’office de minuit. Cette vision d’une utopie noire était aussi effrayante – sinon plus – que n’importe lequel des rites démoniaques qu’on pratiquait là.

En 1608, le chasseur de sorcières William Perkins comptait parmi ses condamnées non seulement celles qui « tuent et tourmentent », mais aussi celles qui « ne font pas du mal mais du bien », concluant qu’« il valait mille fois mieux pour le pays que toutes les sorcières, mais particulièrement les bienfaisantes, subissent la mort ». La magie guérisseuse était jugée aussi néfaste, sinon plus, que la magie noire. Les hommes étaient en particulier terrifiés par les sages-femmes, puisque l’enfantement était à la fois de tant de conséquence et tellement hors du contrôle masculin. Le travail d’accoucheuse se tenait au cœur d’un mystérieux royaume des femmes, et ses secrets nourrissaient une jalousie professionnelle de longue date.

Cela changea lentement, à partir de la fin du XVIIIe siècle, quand la plupart des pays passèrent progressivement de l’accouchement à domicile assisté par une sage-femme à l’accouchement à l’hôpital supervisé par des médecins. Mais si nous voyons à présent cela comme une forme de progrès, cela suscitait à l’époque une terreur absolue : même si la recherche s’affranchissait alors de siècles d’idées reçues et de croyances, il restait bien des phénomènes que la science ne pouvait expliquer.

Personne à Vienne, en 1840, ne pouvait expliquer la différence entre les taux de mortalité des deux services obstétriques de l’Hôpital général : 10 % des patientes du premier mouraient de fièvre puerpérale, alors que le chiffre dépassait rarement 2 % dans le second, apparemment identique. Voilà qui aurait singulièrement désarçonné les chasseurs de sorcières du Moyen Âge, puisque la seconde maternité employait des sages-femmes, tandis que la première était dirigée par des médecins. Les parturientes étaient tellement effrayées à l’idée d’atterrir dans le premier service que certaines préféraient accoucher dans la rue.

Le jeune Ignace Semmelweis, nommé à la clinique obstétrique de Vienne en 1846, était de ceux qui cherchaient désespérément à comprendre cette mortelle différence. Horrifié par ce gâchis insensé et l’indifférence apparente des collègues qui l’entouraient, il finit par découvrir que les femmes de la maternité étaient infectées par ce qu’il appelait des « particules cadavériques », encore sur les mains des médecins qui venaient de procéder à une autopsie (les sages-femmes de la seconde clinique ne pratiquaient pas de dissections, et n’étaient pas régulièrement en contact avec des dépouilles). En instaurant la règle du lavage des mains à l’eau chlorée, Semmelweis fit baisser le taux de mortalité du premier service au niveau du second, presque du jour au lendemain.

Il n’en fut pas moins vertement critiqué pour ses méthodes, que ses adversaires jugeaient purement spéculatives, faute d’avoir été testées rigoureusement et d’être étayées par une théorie. Semmelweis, en somme, était accusé d’accomplir quelque magie rituelle : les « particules cadavériques » n’étaient que l’autre nom de la loi de contact de Frazer, cette capacité qu’ont les objets malfaisants de toucher des victimes innocentes à distance. Semmelweis perdit son poste quelques années plus tard, et s’installa à Budapest dans le déshonneur ; en 1865, il fut interné contre sa volonté dans un asile d’aliénés, où il est mort deux semaines plus tard.

À bien des égards, ses critiques avaient raison. Semmelweis ne savait pas pourquoi ce qu’il faisait marchait, il savait simplement que ça marchait. Il ne s’est jamais départi de ses convictions, car l’alternative – attendre que Louis Pasteur et Robert Koch formulent la théorie microbienne des maladies – aurait entraîné la mort de centaines de patientes de plus. « Mes doctrines, affirma-t-il, existent pour débarrasser les maternités de leur horreur, sauver l’épouse pour son mari et la mère pour son enfant. » Semmelweis n’a cessé de tourmenter les historiens de la science parce qu’il faisait effectivement de la sorcellerie, et qu’il avait raison. Son histoire prouve peut-être la véracité de l’affirmation de Frazer : toute magie efficace est simplement de la science déguisée, et pas moins valable pour cela. En attendant que le savoir rattrape son retard, nous nous accrochons parfois à ces croyances parce que c’est la seule façon de nous dire que le monde a un sens.

 

528 000 dollars pour le collier de Lennon

La foi en la magie sympathique – irrationnelle, superstitieuse, merveilleuse – persiste obstinément dans notre monde hyperrationaliste. En dépit de la conscience que nous avons du caractère fallacieux de la magie. Au cours des dernières décennies, les objets ayant appartenu à des célébrités et des sportifs sont ainsi devenus un marché très lucratif ; des sites de vente aux enchères comme gottahaverockandroll.com permettent de faire une offre sur ces objets ordinaires auréolés de leur ancienne proximité avec la star ; le site se vante d’avoir vendu le collier talisman de John Lennon, porté sur la pochette de l’album Two Virgins avec Yoko Ono, au prix record de 528 000 dollars ; et une petite quantité de cheveux recueillis après le séjour de Michael Jackson à l’hôtel Carlyle, achetés par un site de jeux en ligne qui envisage d’en faire une bille de roulette. Pendant ce temps, les Hard Rock Cafés continuent de tirer profit d’un modèle économique consistant à servir une cuisine médiocre, magiquement sublimée par le voisinage des guitares de vedettes suspendues au-dessus de la tête des clients. Naguère utilisée pour se protéger du chaos, se doter d’une manière de contrôle sur les caprices de la nature, la magie sympathique offre aujourd’hui une chance de fuir, même brièvement, l’univers de hiérarchie et d’ordre qui est le nôtre. Dans ce monde où chacun se voit assigner sa place, tenir la chemise d’Elvis Presley, c’est ravir, ne serait-ce qu’un instant, un peu de la magie de son existence, habiter une autre vie que la nôtre. C’est une manière de se débrouiller pour vivre.

À moins qu’il ne s’agisse de faire face à la mort. Au lendemain du décès de son mari, l’écrivain Joan Didion s’est surprise à essayer régulièrement d’user de la magie pour surmonter la perte. Elle dit avoir été incapable d’abandonner certaines des possessions de son époux, comme si elles avaient la faculté de le ressusciter. « Je pensais comme pensent les enfants, écrit-elle, comme si mes pensées ou ma volonté avaient le pouvoir de renverser le cours de l’histoire, d’en changer la fin. Dans mon cas, cette perturbation mentale était restée secrète, personne d’autre, je crois, ne l’avait remarquée, je me l’étais dissimulée à moi-même, mais elle avait été aussi, rétrospectivement, à la fois irrépressible et constante (2). »

Didion a combattu les pulsions de ce mode de pensée archaïque par la recherche, par la science, par la pensée rationnelle lucide : « Quand les temps sont difficiles, m’avait-on enseigné depuis toute petite, lis, apprends, travaille, va vers les textes. » Pour elle, l’affliction réside précisément dans cette lutte, du rationnel contre le magique, du travail de deuil contre l’espérance folle de triompher de la mort. Nos attitudes envers la magie sympathique n’ont pas vraiment changé, même si cette bataille – le vieux conflit entre l’autorité logique et la superstition puérile – est devenue pour beaucoup d’entre nous, comme pour Didion, intériorisée, les deux moitiés de notre cerveau fonctionnant en dissonance. Il n’y a rien de particulièrement dérangé ni infantile dans tout cela. Nous nous tournons vers la magie parce que, parfois, c’est tout ce qui nous reste ; face aux événements qui échappent à notre contrôle, la pensée magique est la dernière étincelle d’espoir dont nous disposions à jamais.

 

Cet article est paru dans Lapham’s Quarterly à l’été 2012. Il a été traduit par Sandrine Tolotti.

Notes

1| L’anthropologue américain Joseph Campbell (mort en 1987) pensait que la plupart des systèmes de croyance du monde ont un ancêtre géographique commun, que toutes les formes de spiritualité ne sont que la recherche d’une même force inconnue et que tous les mythes suivent les mêmes schémas. Ses deux ouvrages majeurs sont Puissance du mythe et Le Héros aux mille et un visages (éditions Oxus, 2010).

2| L’Année de la pensée magique, trad. Pierre Demarty (Le livre de poche, 2013 et Grasset, 2007).

LE LIVRE
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Le Rameau d’Or de Éloge de la superstition, Robert Laffont

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