L’esprit critique ne prend pas de vacances ! Abonnez-vous à Books !

Les Yanomamis, peuple de la forêt

Peuple malmené par les incursions des Blancs, les Yanomamis ont trouvé leur porte-parole en la personne du chaman Davi Kopenawa. Par l’intermédiaire de l’ethnologue Bruce Albert, il nous fait pénétrer dans l’altérité mais aussi la profonde sagesse d’un peuple de la forêt.


© Hervé Collart/Sygma / Getty

Chez les Yanomamis, prononcer le nom d’une personne, surtout celui d’un défunt, est une offense. Ici lors d’une cérémonie funéraire.

Le livre du chaman yanomami Davi Kopenawa et de l’ethnologue français Bruce Albert, La Chute du ciel, doit son titre à un mythe de la création du peuple yano­mami. Pour cette communauté qui vit dans la région frontalière entre le Brésil et le Venezuela, le monde originel a été écrasé par l’effondrement du ciel et ses habitants ont été précipités dans le monde souterrain. Le « dos » mis au jour du premier ciel est devenu la forêt qui a fait naître les Yanomamis et où ils ­demeurent à présent. Ils appellent toujours la forêt « le vieux ciel ». Un nouveau ciel a été érigé. Il est soutenu par des fondations métalliques que le démiurge Omama a enfouies dans les entrailles de la Terre. Ce nouveau ciel subit toutefois les assauts répétés des forces du chaos, et les chamans yanomamis doivent travailler sans relâche avec leurs alliés, les esprits xapiri, pour éviter une nouvelle apocalypse. Un troisième ciel diaphane est déjà en attente là-haut, au cas où l’actuel s’effondrerait, entraînant une nouvelle fin du monde. Les Yanomamis, au nombre de 33 000, constituent l’un des principaux peuples autochtones de l’Amazonie ; ils occu­pent un vaste territoire autour de la ­serra ­Parima, la chaîne de montagnes qui ­sépare le bassin de l’Amazone de celui de l’Orénoque. Isolés jusqu’au début du XXe siècle, ils n’ont commencé à avoir des contacts réguliers avec des missionnaires et des agents de l’État brésilien qu’entre 1940 et 1960. Ces relations leur ont ­apporté des outils métalliques et d’autres marchandises appréciables, mais aussi de terribles épidémies. Dans les années 1970, le Brésil commence à construire le tronçon nord de la Transamazonienne, provoquant la défo­restation et bouleversant à nouveau la vie des Yanomamis. Le chantier est abandonné au bout de quelques années, mais la ruée vers l’or de la fin des années 1980 leur inflige de terribles souffrances et provoque une catastrophe écologique. En 1992, des campagnes inter­nationales menées par des anthropologues, des asso­ciations amérindiennes et des ONG aboutissent à la délimitation pour les Yanomamis d’un territoire de 192 000 kilo­mètres carrés à cheval sur le Brésil et le Venezuela. Les deux auteurs du livre ont été des artisans de cette victoire et demeurent très engagés dans la lutte contre l’offensive minière et autres menaces 1.  

Un traité de philosophie chamanique

La Chute du ciel est plusieurs choses à la fois. C’est l’autobiographie de Davi Kopenawa, l’une des personnalités amérindiennes les plus respectées du Brésil. C’est le traité de philosophie chamanique le plus vivant que j’aie jamais lu. C’est ­aussi une défense passionnée des droits des peuples autochtones et une condamnation sans appel des dégâts occasionnés par les missionnaires, les orpailleurs et la cupidité de l’homme blanc. Les notes de bas de page sont en soi des monographies sur la botanique, la zoologie, la mythologie, les rituels et l’histoire des Yanomamis. Par-dessus tout, La Chute du ciel est un éloge de la tradition orale et du pouvoir de la parole. On est persuadé que l’écrit se prête mieux que l’oral à la transmission du savoir. Mais Kopenawa, avec sa voix singulière, retourne l’argument : « Je ne possède pas de vieux livres où se trouve tracé le dessin des dits de mes ancêtres. Les paroles des xapiri sont fixées dans ma pensée, au plus profond de moi. […] Elles sont très anciennes, pourtant les chamans les renouvellent sans cesse. […] Elles ne peuvent être ni détrempées ni brûlées. Elles ne vieilliront pas comme celles collées sur des peaux d’images faites d’arbres morts. Lorsque je ne serai plus depuis très longtemps, elles seront aussi neuves et fortes qu’elles le sont à présent.» Le livre est le résultat de la transcription, de la traduction et de la mise en forme de la centaine d’heures d’entretiens qu’Albert a menés en yanomami avec Kopenawa entre 1989 et 2001. Le projet débute à la fin de l’année 1989 (les deux hommes se connaissaient déjà depuis dix ans), au moment où Kopenawa, inquiet de l’invasion des terres yanomamis par les orpailleurs, laisse un long message sur le répondeur d’Albert. La publication de ce document, « où le chamanisme ­rejoint l’ethnopolitique », attire l’attention du monde sur la cause des Yanomamis. Kopenawa demande ensuite à Albert de l’aider à écrire un livre en couchant ses paroles sur le papier (sur ce qu’il appelle des « peaux d’images » ou des « peaux de papier ») dans la langue de l’homme blanc afin de les diffuser dans le monde entier. Kopenawa s’adresse en tant que narrateur et auteur principal aux lecteurs : « Vous vivez sur une terre lointaine. C’est pourquoi je veux vous faire connaître ce que les anciens m’ont enseigné. »   Davi Kopenawa est né aux alentours de 1956 dans une commu­nauté installée sur le cours supérieur de la ­rivière Toototobi, près de la frontière avec le Venezuela, qui à l’époque n’avait pas été officiellement délimitée. Son nom yanomami est connu des membres de sa communauté mais ne doit pas être répété en société : chez les Yanomamis, prononcer le nom d’une personne, surtout celui d’un défunt, est une offense. Agacé par les étrangers qui harcèlent en permanence les Yanomamis pour connaître leur nom, Kopenawa a pour habitude de répondre : « Nous voulons protéger notre nom. Nous n’aimons pas le répéter à tout propos. » Son prénom chrétien, Davi (David), lui a été donné par des missionnaires évangéliques de la New Tribes Mission qui s’étaient établis à Toototobi en 1963 2. Il a acquis son dernier nom, Kopenawa, des années plus tard au cours de son initiation chamanique. Le mot fait référence au kopena, une espèce très agressive de frelon, dont les esprits guerriers lui viennent en aide pour combattre la maladie et les forces du mal. La première partie de La Chute du ciel raconte l’initiation de Kopenawa comme chaman au début des années 1980, alors qu’il avait déjà perdu ses illusions à l’égard du monde des Blancs. Les chamans yanomamis boivent une poudre hallucinogène appelée yãkoana, produite à partir de la résine d’une plante cousine de la muscade, Virola elongata. Lorsqu’il en consomme, le chaman « meurt » ou « devient autre » et entre en contact ­direct avec le monde des esprits. Kopenawa restitue ses visions par des images envoûtantes : « Les ­xapiri se déplacent en flottant dans les airs à partir de leurs miroirs pour venir nous protéger. […] Leurs ­miroirs arrivent de la poitrine du ciel en les précédant avec lenteur. Puis ils se fixent brusquement dans les airs et y demeurent suspendus. En arrivant, ils nomment dans leurs chants les terres lointaines d’où ils viennent et celles qu’ils ont parcourues. Ils évoquent les lieux où ils ont bu les eaux d’une rivière sucrée, les forêts sans maladies où ils ont mangé des nourritures inconnues, les confins du ciel où, sans nuit, l’on ne dort jamais. »  

L’économie, l’écologie et la spiritualité yanomamis

Les xapiri, ici dûment recensés, sont des êtres spirituels associés à des ­espèces biologiques particulières et sont aussi exubérants et divers que la forêt elle-même : « Une fois que l’esprit perroquet a terminé son chant, l’esprit tapir entame le sien, puis c’est le tour de l’esprit jaguar, de l’esprit tatou géant et de tous les ancêtres animaux. […] Les esprits agouti, acouchi et paca arrachent le mal fiché dans leur image par les êtres maléfiques […]. Les esprits guêpe les flèchent, les esprits du milan witiwitima namo les lacèrent avec leurs lames aiguisées et les esprits coati les assomment avec leur massue. […] Les esprits des arbres aro kohi, apuru uhi, komatima hi et oruxi hi les bousculent et les
renversent. Ceux des arbres wari mahi les frappent à toute volée. Le crâne fendu, couverts de blessures, étourdis, les êtres maléfiques finissent par trébucher. » Kopenawa explicite la philosophie qui sous-tend la cosmogonie yanomami. Le rapport entre l’« image » (les essences des esprits que les chamans perçoivent et manipulent) et la « peau » (leur manifestation physique) rappelle l’allégorie de la caverne chez Platon. Le concept de në rope, qui devient la « valeur de la fertilité » sous la plume d’Albert, peut se comprendre comme une version yanomami de la théorie du marché d’Adam Smith. Në rope est la « main invisible » qui régule l’économie, l’écologie et la spiritualité yanomamis : « La fertilité në rope reste abondante dans la forêt et si nos jardins prennent valeur de faim, nous buvons la poudre de yãkoana pour la ramener auprès de notre maison. Enfin, si besoin est, on peut ­aussi emprunter la fertilité de la forêt d’une maison amie. […] Lorsque la ­richesse de la forêt s’enfuit, le gibier devient squelettique et se raréfie car c’est elle qui, d’habitude, le fait prospérer. […] Leurs images doivent, pour vivre, se ­repaître de celle de la valeur de fécondité de la forêt. C’est pourquoi les chamans font aussi descendre l’image de la graisse du gibier avec celle de la fertilité de la terre. » En expliquant les concepts chamaniques, Kopenawa va au-delà de l’ethno­graphie ; il crée un genre nouveau de questionnement philosophique amérindien. Quand un narrateur autochtone qui s’exprime aussi bien produit une exégèse originale de sa conception du monde, on n’a presque plus besoin d’ethnologie ni d’ethnologues. Je dis « presque », car c’est Bruce Albert, avec sa grande connaissance de la langue et de la culture yanomamis et ses talents de traducteur, qui permet à la voix de Kopenawa de se faire entendre de façon si directe et puissante. La deuxième partie du livre est chronologiquement la première, car elle traite de la jeunesse de Kopenawa. Son père est mort alors qu’il était tout jeune ; on lui a raconté que ce sont des sorciers ennemis qui l’ont tué. S’il l’avait su plus tôt, Kopenawa aurait pu tuer le sorcier pour venger son père, conformément à la coutume yanomami. « Mais, aujourd’hui, beaucoup de temps a passé et je ne suis plus en ­colère. Et puis cet homme est mort de la malaria lorsque les chercheurs d’or sont arrivés. » La mère de Kopenawa fut emportée par une épidémie de rougeole, une ­maladie involontairement apportée en 1967 au village par la fille du missionnaire américain Keith Wardlaw. Les missionnaires ont fait tout ce qu’ils pouvaient pour soigner les malades, mais l’épidémie s’est propagée à toute vitesse, frappant cent soixante-cinq personnes, dont Kopenawa, et en en tuant dix-sept. Lors des rites funéraires yanomamis, le corps est enveloppé dans un hamac et suspendu à un arbre jusqu’à ce qu’il se décompose. Les os sont ensuite rassemblés, puis incinérés, et les cendres ingérées mélangées à de la bouillie de banane de façon à libérer l’esprit. L’enterrement chrétien est considéré comme une « pratique révoltante » : « Nous pensons que les Blancs se plaisent à maltraiter leurs défunts. Ils les enferment sous la terre et les insultent en invoquant leur nom à tout propos ! » Les missionnaires étaient tout aussi horrifiés par les coutumes yanomamis et profitaient de l’épuisement physique des villageois pour enterrer les morts en secret : « Je n’ai jamais pu savoir où ma mère avait été enterrée. Les gens de Teosi (du portugais deus) ne nous l’ont jamais dit, pour que nous ne puissions pas ­récupérer ses ossements. À cause d’eux, je n’ai jamais pu pleurer ma mère comme le faisaient nos anciens. C’est une très mauvaise chose. » Redoutant que l’épidémie soit une ­mesure de représailles contre leur résistance aux enseignements chrétiens (« rougeole » se dit Teosi a wai, «épidémie de Dieu » en yanomami), la plupart des villa­geois s’empressent de se convertir. Ward­law et sa femme publient des extraits de leur journal dans une revue missionnaire. « Beaucoup de nos amis sont passés à l’éternité sans connaître le Christ », écrivent-ils, et cela les touche visiblement davantage que la tragédie de l’épidémie ; ils semblent d’ailleurs même se réjouir qu’elle soit parvenue à les convaincre d’accepter la foi chrétienne : « Nous savons que Dieu ne commet jamais d’erreur et maintenant que la crise est passée nous pouvons constater comment le Seigneur a œuvré dans les cœurs à travers ces circonstances. […] La puissance de Dieu est à l’œuvre, et quelle chose merveilleuse à contempler. » On ne saurait mieux dire. L’adhésion des villageois au christianisme sera de courte durée. Le beau-père de Kopenawa, un chaman respecté qui a été parmi les premiers à se convertir, a perçu de l’hypocrisie et des failles logiques dans l’enseignement des missionnaires. Lui et la plupart des autres villageois ­reviennent à leurs anciennes coutumes. Ils ont été particulièrement déçus par l’incapacité de Teosi à empêcher de nouvelles épidémies malgré leurs prières ferventes. En se fondant sur ses expériences chamaniques ultérieures, Kopenawa réfute la doctrine chrétienne avec ce raisonnement pragmatique : « Les missionnaires nous ont assez trompés autrefois ! Je les ai trop souvent écoutés nous dire : “Sesusi va arriver ! Il descendra vers vous ! Il arrivera bientôt !” Mais le temps a passé et je ne l’ai toujours pas vu ! J’ai fini par me lasser d’entendre ces mensonges. Est-ce que les chamans répètent en vain de telles choses à longueur de temps ? Non, ils boivent la yãkoana et font aussitôt descendre l’image de leurs esprits. »  

Désir de jeunesse de « devenir un Blanc »

Après la mort de sa mère, il ne tient plus en place. À 15 ans, il commence à travailler comme guide pour la Funai, l’organisme fédéral brésilien chargé de la protection des communautés amérindiennes. Commence alors, au début des années 1970, une décennie de grands voyages en territoire yanomami et sur les terres des communautés voisines ainsi que dans des villes telles que Manaus et Boa Vista. Il se moque de son désir de jeunesse de « devenir un Blanc » : « Lorsque je voyais les Blancs enfiler leur pantalon, je pensais : “Je vais cacher mes jambes tout comme eux !” » Quand il arrive pour la première fois à Manaus, devant l’animation trépidante du marché, il s’interroge : « Tout ça pour faire du troc […] en échange de vieux bouts de peau de papier [l’argent]. » Il observe avec candeur : « Je n’avais jamais vu autant de Blancs ! Il y en avait vraiment partout ! Je me suis dit qu’ils ne devaient jamais arrêter de copuler pour être aussi nombreux. » Sa fascination pour ce monde-là cesse quand il contracte la tuberculose. Après un long séjour à l’hôpital, il rentre chez lui, et peu à peu « le désir de devenir un Blanc [disparaît] de [son] esprit ». Il ­recommence à travailler pour la Funai au milieu des années 1970 et assiste à la destruction causée par le projet avorté de construction de la route Perimetral Norte. Désormais lucide sur le comportement des Blancs, il prend conscience de la menace qu’ils représentent pour l’existence des Yanomamis et de la forêt : « Les Blancs se sont mis à couper tous les arbres, à maltraiter la terre et à salir les cours d’eau. Ils ont d’abord com­mencé chez eux. Il n’y a maintenant presque plus de forêt sur leur terre malade et ils ne peuvent plus boire l’eau de leurs rivières. » Au début des années 1980, Kopenawa épouse la fille d’un chaman traditionnel et entreprend l’initiation relatée dans la première partie du livre. Mais, à la fin de la décennie, le territoire yanomami est envahi par des dizaines de milliers de chercheurs d’or qui apportent de nouvelles épidémies et font des ravages culturels et environnementaux sans précédent. S’appuyant sur ses connaissances chamaniques et son expérience des Blancs, il devient le principal porte-parole de la cause yanomami. « Les choses que les Blancs extraient avec autant d’efforts des profondeurs de la terre, les minerais et le pétrole, ne sont pas des nourritures », remarque-t-il. En puisant dans les mythes et dans ses expériences chamaniques, il élabore sa propre conception des forces destructrices déchaînées par l’activité minière. En creusant profondément dans la terre, on risque d’arracher les « racines du ciel », les fondations de métal érigées par le dieu créateur Omama pour soutenir le cosmos. Il parvient à la conclusion que les minerais sont en fait « des éclats du ciel, de la lune, du soleil et des étoiles qui sont tombés au premier temps ». Ces « substances de sorcellerie » chaudes et dangereuses ont été cachées par Omama dans les profondeurs fraîches de la terre. « Arracher ces mauvaises choses du sol » et les faire fondre dégage des fumées pathogènes. Les épidémies sont représentées dans le monde des esprits comme des êtres cannibales vivant dans des maisons « gorgées de marchandises et de nourriture comme les camps des chercheurs d’or ». Elles ne rendent pas seulement les Yanomamis malades, mais le ciel aussi : « Le ciel […] devient aussi malade que nous ! Si tout cela continue, son image se trouera lentement sous la chaleur des fumées du minerai. Il fondra alors peu à peu comme un sac de plastique jeté au feu. […] S’il finit par s’incendier, il s’effondrera à nouveau. Alors, nous serons tous brûlés et, comme nos ancêtres du premier temps, projetés dans le monde souterrain. »   La troisième partie du livre relate les voyages de Kopenawa à l’étranger. À partir de la fin des années 1980, il part assister à des conférences et à des événements aux États-Unis et en Europe, où il représente la cause yanomami et reçoit de nombreuses distinctions. Kopenawa se fonde sur ces expériences pour réfléchir au gouffre cosmologique et philosophique qui sépare sa vision du monde de celle des Blancs. À propos de « l’amour de la marchandise », qu’il considère être à l’origine de la cupidité des Blancs et de leurs tendances destructrices, il déclare avec une lucidité morale prophétique : « Les marchandises ne meurent pas. […] Lorsqu’un être ­humain meurt, son spectre n’emporte ­aucun de ses biens sur le dos du ciel, même s’il est très avare ! » Kopenawa ­réalise aussi combien la voie chamanique l’a éloigné des autres Yanomamis : « Si l’on ne devient pas autre avec la poudre de yãkoana, on ne peut que vivre dans l’ignorance. On se contente alors de manger, de rire, de copuler, de parler sans raison et de dormir en rêvant peu. »  

Le verbe « manger » ­désigne par euphémisme à la fois l’acte sexuel et le meurtre

L’anthropologue américain Napoleon Chagnon, auteur en 1968 du contro­versé « Yanomamis : le peuple féroce » est mentionné brièvement à la fin du livre. Pourtant, lorsque Kopenawa compare les guerres traditionnelles de vengeance des Yanomamis avec le phénomène occi­dental de guerre totale, il semble récapituler les arguments qu’Albert lui-même a formulés contre Chagnon dans des débats houleux entre spécialistes. En tenant de l’anthropologie culturelle, Albert envisage la guerre chez les Yanomamis de leur point de vue : elle ferait partie intégrante des pratiques de deuil visant à effacer toutes les traces du défunt, y compris ses os incinérés, et à assouvir rapidement la colère atti­sée par le chagrin en se vengeant sur le meurtrier ou le sorcier. La fameuse théorie sociobiologique de Chagnon réduit au contraire la guerre yanomami à un combat darwinien entre hommes pour s’emparer des femmes et procréer 3. Albert et d’autres se sont servis des éléments de Chagnon pour réfuter sa thèse selon laquelle les hommes yanomamis les plus « féroces » et les plus meurtriers ont la progéniture la plus nombreuse. Et pourtant, le tableau que brosse ­Chagnon de la société yanomami des années 1960 n’est pas très différent de celui que décrit Kopenawa : « Nos anciens cherchaient à flécher les guerriers qui avaient “mangé” leurs proches. » (« Manger » signifie « tuer à la guerre » et n’a rien à voir ici avec le cannibalisme.) Albert ergote sur les nuances du terme wai­thiri, que Chagnon rend par « féroce » mais qu’Albert juge « [non] dépourvu d’ambivalence, et pouvant, selon les contextes, affirmer une qualité (“vaillance, courage, endurance”) ou dénoncer un comportement (“agressif, violent”) ». À en juger par les propos de Kopenawa lui-même, il ne fait guère de doute que les Yanomamis apprécient la bravoure, la revanche, l’esprit guerrier – et d’autres choses aussi. Dans son langage direct, il parle souvent de « manger la vulve », une activité qui intéresse les siens au plus haut point : le fait que le verbe « manger » ­désigne par euphémisme à la fois l’acte sexuel et le meurtre indique que les Yanomamis, comme tant d’autres peuples, considèrent que sexe et violence sont liés, mais au sens où l’entend Chagnon. Kopenawa conclut par une réflexion sur les profonds bouleversements culturels qui ont dirigé cet esprit guerrier vers l’extérieur et contre de nouveaux dangers : « Les ­paroles de la guerre n’ont pas disparu de nos ­esprits, mais, à présent, nous ne voulons plus nous maltraiter de cette manière. » Il raconte avec un regret sincère comment il a perdu un esprit oiseau particulièrement puissant après un long voyage en avion : « D’autres de mes xapiri, aussi légers que des plumules, ont été emportés par le souffle des moteurs d’avion. […] Alors, à mon insu, les sentiers des esprits cassiques ayokora que je venais à peine d’acquérir ont dû être détruits. » Et, pourtant, certaines expériences étranges et rêves survenus pendant ses voyages à l’étranger ont renforcé sa conviction que les xapiri sont aussi présents dans ces terres lointaines et qu’ils œuvrent « à la protection des Blancs qui vivent sous le même ciel ». Il détecte des échos des croyances yanomamis dans la pensée écologique occidentale, mais avec une nuance d’importance : « Omama a été, depuis le premier temps, le centre de ce que les Blancs appellent “écologie”. C’est vrai ! Bien avant que ces paroles n’existent chez eux et qu’ils se mettent à en parler autant, elles étaient déjà en nous, sans que nous les nommions de la même manière. ­Depuis toujours, elles étaient pour les chamans des paroles venues des esprits pour ­défendre la forêt. […] Dans la forêt, c’est nous, les êtres humains, qui sommes l’écologie. » À mesure qu’il se familiarise avec le débat mondial sur le changement clima­tique et l’environnement, Kopenawa découvre que sa vocation chamanique est d’application universelle : « Il n’existe qu’un ciel et il faut s’en soucier car, s’il ­devient malade, tout sera fini. » Le duo écrit/parlé qu’Albert a constitué avec son ami yanomami sauvegarde sur la page imprimée ce que Marshall McLuhan appelait « la diversité sonore de l’oralité ». Comme ses ancêtres, dont les voix vont continuer à résonner dans les chants des chamans après sa mort, Davi Kopenawa a donc fait en sorte que ses paroles puissantes soient préservées : « De toute manière, même s’ils n’écoutent pas ces paroles de mon vivant, j’en laisse ici les dessins afin que leurs enfants et ceux qui naîtront après eux puissent les comprendre un jour. »   — Ce texte est paru dans The New York Review of Books le 6 novembre 2014. Il a été traduit par Jean-Louis de Montesquiou.
LE LIVRE
LE LIVRE

La Chute du ciel. Paroles d’un chaman yanomami de Davi Kopenawa et Bruce Albert, Pocket, « Terre humaine poche », 2014

SUR LE MÊME THÈME

Ethnologie Éloge de la superstition
Ethnologie À l’origine, un terrorisme bien peu islamique
Ethnologie Le mythe de la France profonde

Aussi dans
ce numéro de Books

Booksletter,
c'est gratuit !

Retrouvez gratuitement la Booksletter
chaque samedi matin dans votre boîte email.