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Au cœur de la forêt amazonienne

Le « poumon de la planète » est un champ de bataille où s’affrontent peuples autochtones, écologistes, agriculteurs, compagnies minières ou pétrolières et pouvoirs publics.
L’État brésilien est soumis à une double contrainte : nourrir la population et protéger un écosystème unique en son genre.


© Lalo De Almeida/The New York Times / Redux / Rea

La route BR-163 traverse l’Amazonie du nord au sud. Cet axe, qui relie les champs de soja du Mato Grosso aux ports de l’Amazone, est aussi très fréquenté par les bûcherons clandestins.

Le bimoteur vire sur son aile gauche et l’air secoue légèrement l’appareil. Quand on la survole à 900 mètres d’altitude, la forêt est un grand tapis uniformément vert. On ne distingue pas les frondaisons, on ne voit pas de clairières. On aperçoit juste çà et là une tache orange ou violette – des fleurs qui ont réussi à grimper jusqu’à la lumière. Le ciel est celui qu’on a le matin pendant la saison sèche, et c’est le seul élément changeant du paysage : il prend des ­couleurs qui sont, en réalité, des ­rivières de vapeur d’eau, un phénomène complexe qui a été découvert récemment et qui participe au rôle de machine parfaite que joue le bassin amazonien pour la régu­lation du climat de la planète tout entière. Chaque arbre, en plus de produire de l’oxygène, diffuse l’eau qui tombera en pluie plus au sud, sur São Paulo ou sur les cultures de la pampa argentine. Dans le plus vaste bassin fluvial de la planète, il y a des rivières sur terre et aussi dans le ciel. Les arbres sont des sources.

On pourrait se figurer la forêt amazonienne comme « une colonie gigantesque d’organismes qui sont sortis de l’océan et ont migré vers la terre ferme. Les conditions de vie à l’intérieur des feuilles sont semblables à celles du ­milieu marin originel. La forêt fonctionne ainsi comme une mer en suspension qui contient une myriade de cellules vivantes. Elle est le plus grand parc technologique de la Terre, car chacun de ses milliers de milliards d’organismes est une merveille de miniaturisation et d’automatisation. À température ­ambiante et grâce à des mécanismes biochimiques d’une complexité inouïe, le vivant produit des atomes et des ­molécules, déterminant et régulant les flux de substances et d’énergie ».

On doit cette description novatrice au chercheur brésilien Antonio ­Donato Nobre, de l’Institut national de ­recherche spatiale du Brésil (INPE), qui a compilé 200 études et articles scientifiques sur la forêt. Dans son rapport publié en 2014, « L’avenir climatique de l’Amazonie » 1, il dévoile les secrets d’un système unique en son genre. Les arbres transfèrent de l’eau du sol vers l’atmosphère en produisant ce que l’on appelle aujourd’hui des « rivières volantes de vapeur », qui parcourent des milliers de kilomètres et apportent des précipitations dans le sud-est, le centre-ouest et le sud du Brésil, ainsi que dans des pays voisins tels que la Bolivie, le Paraguay et l’Argentine.

 

20 millions de tonnes d’eau par jour

« Le problème, alerte Nobre, c’est que nous sommes en train de détruire la source de ces rivières volantes. » Sans cette fonction de la forêt, le climat des régions agricoles du Brésil et de l’Argentine pourrait devenir quasi désertique d’ici à la prochaine décennie.

Pour se faire une idée de l’ampleur de cette rivière aérienne, il faut savoir que les arbres amazoniens apportent à l’atmosphère l’équivalent de 20 millions de tonnes d’eau par jour, soit plus que ce que l’Amazone déverse quotidiennement dans l’océan Atlantique – environ 17 millions de tonnes. C’est ce pompage de la vapeur d’eau qui fait qu’il n’y a pas de déserts ni d’ouragans à l’est des Andes. Nobre a présenté son rapport. Le sud-est du Brésil connaissait alors un épisode de sécheresse sans précédent, qui avait privé d’eau pendant plusieurs jours une partie des 22 millions d’habitants de São Paulo. Nobre a immédiatement fait le rapprochement entre la déforestation de l’Amazonie et la pénurie d’eau. L’Amazonie n’est dès lors plus seulement le « poumon de la planète » : elle en est aussi le cœur, disent les scientifiques.

L’avion vire à nouveau et descend brutalement de quelques mètres. Le vert monotone de la forêt disparaît dans une interminable ligne droite. Un champ labouré prêt pour la plantation de soja a transformé le vert en un marron sec sur des kilomètres et des kilomètres. Un noyer du Brésil au milieu des semis est la preuve qu’il y avait là de la forêt. C’est l’arbre de la résistance : il est protégé par la loi. Le panorama est vide et sombre. Le ciel est encore ce qui se démarque, la terre est un gros nuage de poussière.

Le Brésil est le pays du continent latino-­américain qui compte le plus grand nombre de peuples autochtones : 305 sur les 826 que recense la Commission économique pour l’Amérique latine et les Caraïbes (Cepalc) dans son rapport de 2014. La plupart de ces peuples vivent dans cette forêt qui les protège et les rend vulnérables. C’est un équilibre précaire. Les arbres offrent un refuge idéal mais confèrent aussi une fragilité mortelle. Cela peut paraître inimaginable à notre époque hyperconnectée, mais il y a encore des endroits du monde auxquels il est impossible d’accéder. Il y a des êtres humains qui ne connaissent ni Internet ni le téléphone. Des mondes à eux seuls. Réduits au minimum. Protégés par une gigantesque végétation qui occupe plus de 6 millions de kilomètres carrés. Son étendue complique le contrôle mais aussi la protection des communautés qui n’ont jamais été en contact avec d’autres peuples.

 

On connaît leur existence par diffé­rents témoignages. « Parfois, on se rend compte de leur présence quand on constate que de la nourriture ou des ­outils ont disparu du campement », ­raconte un ancien militaire brésilien qui a fait plusieurs séjours en forêt dans le nord du Brésil. Pour s’assurer que la disparition d’objets est le fait de groupes non contactés, il y a une astuce : on place une sorte d’offrande, bien en vue au bord du campement, généralement de la nourriture. « Je l’ai fait une fois et elle a disparu. À la place, ils avaient laissé une guirlande de fleurs », se ­souvient-il.

Ce contact « informel » est notifié aux autorités brésiliennes, qui mettent en place un dispositif de protection. En général, on ferme le secteur et on en interdit l’accès. Le Brésil a instauré dans les années 1980 une politique de « non-contact » qui a servi de modèle ailleurs dans le monde. Comme les communautés isolées sont dans la plupart des cas nomades, ce sont de vastes territoires qu’il s’agit de protéger. C’est la Funai – l’organisme national chargé de la promotion et de la protection des peuples autochtones – qui y veille, avec l’appui de l’armée.

Dans le monde, on a trace d’au moins une centaine de communautés probablement isolées. La frontière entre le Brésil et le Pérou est la région où l’on en dénombre le plus. Selon les estimations les plus prudentes, il y en aurait trente en Amazonie brésilienne et quinze en Amazonie péru­vienne, mais d’autres sources parlent d’une cinquantaine. Il y en a au moins deux en Équateur et deux en Bolivie, et l’on pense que le Venezuela possède quelques communautés yanomamis isolées.

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Entre 1987 et 2013, la Funai a établi le contact avec cinq communautés qui sont sorties de leur isolement. Mais, entre début 2014 et juin 2015, trois autres se sont dangereusement approchées de villages établis pour la plupart dans la zone frontalière avec le Pérou. L’anthropologue péruvienne Beatriz Huertas analyse les raisons de ces contacts dans son livre « Peuples autochtones isolés en Amazonie péruvienne » 2. Son hypothèse centrale est que ces groupes sont chassés de leurs territoires par des bûcherons clandestins, des prospecteurs de métaux précieux, des sociétés de prospection ­gazière et pétrolière et des trafiquants de drogue.

Vêtu d’un short de bain bleu, Fernando s’enfonce dans le lit boueux de la rivière Envira avec deux régimes de ­bananes dans les bras. Au milieu de la traversée, l’eau lui arrive à la taille. Derrière lui, sur la rive de son village ashaninka, appelé Simpatia, un groupe d’habitants suit des yeux chaque mouvement que fait cet homme trapu. Depuis la rive d’en face, deux hommes approchent au même rythme. Ils sont presque nus. Ils ont une frange droite sur le front comme si leurs cheveux avaient été coupés au bol. Il y a de la méfiance, des cris. Un membre de la Funai, venu prodiguer des soins médicaux à Fernando et aux siens, filme la rencontre. Le 29 juin 2014 restera dans les annales comme le jour du premier contact avec les Xinames ou Chitonahuas 3.

Fernando a réussi à communiquer avec eux avec quelques mots et des gestes qui se voulaient amicaux. Il leur remet les bananes et chacun s’en retourne sur sa rive. Une nouvelle rencontre a eu lieu le lendemain. Cette fois, les Chitonahuas ont traversé la rivière et sont allés jusqu’aux maisons. Ils sont repartis avec une hache. Puis ils sont revenus et ont tenté d’expliquer leur présence.

Les agents de la Funai ont sollicité la collaboration des autorités péruviennes, car ils étaient certains que le groupe de vingt-quatre personnes fuyait les bûcherons clandestins qui coupent les arbres dans le pays voisin. Le contact avec les membres de la communauté de ­Fernando a valu aux Chitonahuas de contracter des maladies qu’ils n’avaient jamais eues auparavant, comme la grippe.

 

« L’homme peut avoir la connaissance des étoiles, mais pas celle de la forêt »

L’ONG Survival International, qui œuvre pour les droits des peuples autochtones, avait fait savoir que cette communauté, jusque-là isolée, avait subi un massacre. Zé Correia, un interprète qui avait aidé à comprendre ce qui s’était passé, résume les faits de la sorte : « La plupart des anciens ont été massacrés par des Blancs péruviens, qui leur ont tiré dessus et ont incendié leurs maisons. Ils disent qu’il y avait tant de morts qu’ils n’ont pas pu les enterrer tous, si bien que les vautours ont dévoré leurs corps. »

L’Amazonie occupe 7 % de la surface de la Terre. En plus des peuples autoch­tones, elle abrite des centaines de milliers d’espèces animales et végétales, dont beaucoup n’ont pas encore été inventoriées. Les scientifiques estiment qu’elle renferme la moitié de la biodiversité de la planète. L’immensité du bassin amazonien est due au vaste réseau d’affluents qui se jettent dans le fleuve le plus long et le plus puissant du monde, l’Amazone. Il fait 6 762 kilomètres de long 4, si l’on compte ses parties amont, le Solimões et l’Ucayali. Vingt millions de kilomètres de voies navigables qui, à certains endroits, ont une profondeur de 110 mètres – l’équivalent d’un immeuble de 30 étages – et déversent dans l’océan Atlantique 15 % de l’eau douce de la planète. Depuis qu’Amerigo Vespucci l’a vu pour la première fois en 1499, le site continue d’impressionner le voyageur.

« L’homme peut avoir la connaissance des étoiles, mais pas celle de la forêt », aiment à dire les gens qui vivent à proximité du rio Negro, un torrent d’eau noire qui dévale en force de la Colombie et semble hésiter à se mélanger aux eaux plus claires de l’Amazone. Le phénomène est dû aux différences de densité et de température entre les eaux des deux fleuves. Leur point de confluence se situe près de la ville de Manaus.

Ce que disent les riverains du rio ­Negro est une demi-vérité : la forêt sait se protéger, mais jusqu’à un certain point. Ces quarante dernières années, environ 20 % de ses arbres ont été abattus. La déforestation a atteint au total 762 979 kilomètres carrés, soit deux fois l’Allemagne, et l’équivalent de plus de 12 000 terrains de football par jour – plus de 500 par heure, près de 9 par minute. Si l’on additionne les zones déboisées et les terres dégradées, on arrive à ce chiffre effrayant : en 2013, 47 % de la forêt amazonienne avait été directement touchée par les activités humaines. « La forêt a survécu pendant plus de cinquante ­millions d’années aux éruptions volcaniques, aux glaciations, aux météorites, à la dérive du continent, écrit Nobre. Mais, en moins de cinquante ans, voilà qu’elle est menacée par l’action de l’homme. »

 

la forêt amazonienne régresse

 

 

La déforestation allait en s’aggravant jusqu’à ce que le gouvernement brésilien mette en place un système de surveillance par satellite afin de traquer les prédateurs de la forêt avec l’appui logis­tique de l’armée. Le combat contre la déforestation a donné des résultats jusqu’en 2013. Au cours des dix années précédentes, le Brésil était parvenu à faire baisser le déboisement de 80 %. la déforestation est repartie à la hausse en 2013, avant de reculer légèrement en 2014, mais plusieurs ONG ont détecté l’existence de failles dans le dispositif de contrôle 5.

En novembre 2013, la ­ministre brésilienne de l’Environnement, Izabella Teixeira, annonçait une hausse des surfaces déboisées et réitérait l’engagement du gouvernement à mettre un terme à la déforestation. Trois mois plus tard, la présidente Dilma Rousseff se rendait dans l’une des régions les plus déboi­sées – l’État du Mato Grosso, qui produit 22 % des céréales du Brésil – et célé­brait, juchée sur un tracteur, le début de la récolte de soja sur des terres qui étaient recouvertes de forêt vingt ans plus tôt. Cette année-là, la récolte a ­atteint 196 millions de tonnes. Le ­Brésil, les États-Unis et l’Argentine sont les premiers producteurs mondiaux de cet oléagineux. Ces interventions de deux membres du même gouvernement ­témoignent du double discours du Brésil par rapport à l’Amazonie.

En fin de compte, le « poumon de la planète » semble être devenu un champ de bataille où s’affrontent peuples autoch­tones, écologistes, petits et gros exploitants agricoles, paysans sans terre, éleveurs, chercheurs d’or et de diamants, grandes compagnies minières ou pétrolières et pouvoirs publics. Le Brésil est un pays soumis à deux impératifs contradictoires : produire des aliments et protéger l’environnement. Et son Parlement, à qui il revient de légiférer sur la forêt, est accusé de compter parmi ses rangs un trop grand nombre de représentants des intérêts agro-industriels.

 

Des histoires de gens engloutis par la forêt

Mi-juillet. La forêt n’a pas d’horizon ni de panneaux indicateurs pour s’orienter. Le GPS ne fonctionne pas et le ciel ne se montre pas : le soleil ou les étoiles ne sont d’aucun secours, la végétation est pure claustrophobie. On accélère le pas. Il n’y a pas de haut ni de bas, seulement un devant, et devant marche ­Sérgio, un jeune Manoki qui dit savoir où se trouve la chute d’eau secrète. Jusqu’à ce que, au bout d’une demi-heure qui paraît une éternité, il avoue qu’il est perdu, qu’il ne sait plus par où continuer. Il y a des boas, d’autres serpents, des chauves-­souris, des araignées. Le danger nous fragilise. Sérgio est nerveux. Nous trois qui le suivons sommes désespérés. Nous chuchotons entre deux inspirations saccadées des insultes et des questions qui arrivent trop tard. « Pourquoi on s’est séparés des autres ? » « Pourquoi on l’a cru quand il nous a dit qu’on pouvait ­rejoindre les autres en prenant un raccourci ? » « Combien de temps ils vont mettre à réaliser qu’on s’est perdus ? » « Est-ce qu’ils vont venir nous chercher ? » Pendant la saison sèche, les ­pumas sont affamés : ils se rendent dans cette zone proche du rio Sangre, où le reste des animaux vient se désaltérer et où ils ont davantage de chances de capturer une proie. Dans la tête nous trottent les histoires de ces gens qui ont été engloutis par la forêt. Ça commence à grimper. Nous enjambons un mur de lianes, des feuilles, des troncs tombés et quelques pierres où le pied est en sécurité. Il faut marcher dans les pas de la personne qui nous précède pour rester en vie. Cela fait des heures que nous faisons ça. Sérgio se retourne et sourit pour la première fois. « On est sauvés, dit-il. On arrive à un chemin. »

Peu importent les siècles écoulés. Dans la forêt, même à l’agonie, subsistent ­encore des kilomètres de terrain inexploré. La technologie satellitaire n’est toujours pas venue à bout de ce prodige naturel, pas plus que les carto­graphes qui, en bons disciples de la raison, pensaient que l’on pouvait représenter le monde par des proportions, des coordonnées et des calculs.

Organiser un voyage dans la ­forêt amazonienne relève encore de la ­gageure. Pour se rendre dans les villages amérindiens, il faut une lettre d’invitation du cacique. Puis on doit se rendre, muni de cette pièce, au bureau de la Funai, qui délivre l’autorisation de pénétrer sur les terres protégées par la loi. La vaccination contre la fièvre jaune et le téta­nos, les conseils pour éviter de prendre des antipaludéens qui ont des effets indésirables font partie des tâches préliminaires. On échange des centaines de courriels, on arrête des dates. Viennent ensuite les trajets difficiles, la monotonie des kilomètres, dans le but d’atteindre une zone à laquelle on ne peut accéder qu’en combinant des vols en bimoteur et des journées de marche ou de navigation. Les étrangers ne sont pas toujours les bienvenus.

 

Certains chefs autochtones réclament de l’argent, en dollars, pour autoriser la visite. D’autres, les trafiquants, préfèrent qu’on ne sache rien de ce qui se passe, et il n’est pas rare qu’ils ­menacent les groupes d’inconnus ou leur tirent dessus. Il y a aussi les fixeurs qui travaillent pour les médias occidentaux et sont des intermédiaires essentiels. Ce sont eux qui se chargent de faire les ­démarches et de prendre les contacts. Ils connaissent le terrain comme leur poche, ils ont voyagé des ­dizaines de fois pour National Geographic, qui ne serait pas ce qu’il est sans la forêt amazonienne. Leurs tarifs sont élevés : 200 dollars par jour au minimum, mais leur efficacité les vaut largement. Le trajet est dangereux et ils savent ce qu’il faut faire. Ils sont un ­mélange de MacGyver, de psychologue et d’agent de voyages. Ils parlent plusieurs langues, ont le don pour communiquer avec des Amérindiens qui ne sont jamais sortis de la forêt, avec des trafiquants qui ne se présentent pas comme tels et avec des producteurs de documentaires japonais maniaques qui se déplacent avec la délicatesse des papillons. Ce sont les maîtres de cérémonie de traversées qui tournent parfois au cauchemar. Ils sont les premiers levés et les derniers couchés, après avoir veillé à ce que tout soit prêt pour poursuivre la marche le lendemain. Ils trouvent des solutions impossibles, font des blagues, donnent des cours de biologie, racontent des histoires de la forêt, savent se repérer et anticipent les problèmes éventuels. Au péage, par exemple.

« Pedágio [péage] Narciso Kazaizase » : la pancarte sur la route 50 indique que l’arrêt est obligatoire. Il y a une liste de prix : « Charrette : 50 reais ; poids lourd : 30 reais ; voiture : 20 reais ; moto : 10 reais. » Le droit de passage sur cette terre indienne coûte entre 3 et 12 dollars. La route goudronnée est un raccourci qui permet de s’épargner près d’une centaine de kilomètres. Derrière la pancarte, on aperçoit une cabane en bois peinte en jaune et vert, aux couleurs du drapeau brésilien, avec un grand porche. Il y a deux fauteuils noirs et deux personnes qui font la sieste. Des parures de plumes naturelles gris et blanc sont suspendues au plafond ; elles sont à vendre. Anessio est de service et se réveille au bruit de chaque véhicule qui approche. Il est habillé comme en plein hiver : un jean bleu ­foncé et une chemise à manches retroussées d’une teinte un peu plus claire. Il porte des chaussures en cuir noir brillant, une casquette avec des lettres rouges. Il a 50 ans et est membre de la communauté paresí, originaire de ces terres.

La route se trouve à environ 350 kilo­mètres de Cuiabá. « Elle traverse nos terres », dit Anessio pour justifier l’existence du péage. « Le maire, les agriculteurs, les politiques voulaient la goudronner. Pas nous, alors s’ils la veulent comme ça, ils n’ont qu’à payer. Cela n’allait rien nous apporter de mieux, au contraire, rien que des ennuis, ils voulaient passer gratuitement et on n’allait pas les laisser faire », ajoute-t-il en sortant le carnet à souches pour faire payer le chauffeur d’un camion chargé de bois.

Anessio se souvient encore de l’époque où tout était forêt. Son peuple a été l’un des premiers à établir le contact avec les colons, au XVIIe siècle. Ces derniers les ont d’abord réduits en esclavage pour extraire le latex, puis les ont employés en 1908 pour tracer la ligne télégraphique. « Tout ce qui reste de la forêt se trouve sur le territoire indien protégé. Ce péage nous aide à subvenir à nos besoins en matière de santé et d’éducation des tout-petits. Au Brésil, nous avons une éducation de très mauvaise qualité, et, dans nos villages, c’est encore pire. Si le gouvernement nous retire ce péage, on est fichus. »

 

La cupidité menace la forêt et sa civilisation

Aujourd’hui, on estime la commu­nauté paresí à 2 000 membres répartis dans différents villages sur une superficie de 1,7 million d’hectares protégée par la loi fédérale. Le rapport entre le nombre d’habitants autochtones et la superficie des terres qu’ils ont pour vivre suscite de vives critiques de la part des agriculteurs. Ils ont déjà envoyé à deux reprises leurs gros bras pour détruire le péage.

Gelson Fennai Zolkiu arrive sur une moto qu’il a du mal à maintenir droite. Il est le responsable du péage que franchissent un millier de véhicules chaque jour. On voit qu’il a bu lorsqu’il nous ­invite à entrer dans la cahute et qu’il se met à nous expliquer qu’ils donnent un reçu aux conducteurs, qu’ils en conservent un double comme justificatif et qu’ils gardent l’argent dans une boîte fermée à clé. L’alcool et l’argent marquent le rythme dans de nombreux villages. Une bénévole d’une ONG nous demande de ne pas en faire mention : cela contribue à donner une mauvaise image des peuples autochtones au Brésil, nous explique-t-elle.

« Je voudrais avoir vécu au temps des vrais voyages, quand s’offrait dans toute sa splendeur un spectacle non ­encore contaminé », écrivait Claude Lévi-Strauss dans Tristes tropiques, se remémorant les expéditions qu’il ­entreprit dans le Mato Grosso entre 1935 et 1939. La radio de la cahute du péage est allumée. Une publi­cité vante les services d’une entreprise d’épandage aérien. « Je hais les voyages et les explo­rateurs » : c’est par cette phrase que ­Lévi-Strauss commence un récit qui a pour but de « recons­tituer l’exotisme à l’aide de parcelles et de débris ». Accablé par le remords d’appartenir à la civilisation qui, forte de sa supério­rité technique, a anéanti la diversité, il a écrit l’un des carnets de voyage les plus intéressants du XXe siècle. Soixante-dix ans plus tard, le terrain est le même. Les parcelles et les débris, moins nombreux. La cupidité menace toujours la forêt et sa civilisation.

Ce qui a changé, ce sont les cartes. La première porte d’entrée du voyageur du XXIe siècle est Google Maps. Avant, c’étaient des planches dessinées à l’encre. Lorsque le cartographe espagnol ­Diego Gutiérrez donna en 1562 une vision complète des mystères que l’imaginaire européen projetait sur ces terres, l’Amazone était un gigantesque et monstrueux serpent qui sortait du continent. Dans une tentative d’ordonner l’inconnu, sur la carte dessinée figurent des animaux, des premiers habitants mythiques, des scènes de lutte et de cannibalisme. Aujour­d’hui, l’écran de la tablette ne montre que des bandes vertes et des espaces rongés. Le grand fleuve ressemble toujours à un serpent géant au corps sinueux. Il y a des points qui sont des villes et des villages, des routes et des chemins qui font penser à des veines. La géographie, en ce sens, est la même. La technologie n’a pas réussi à la changer. Cuiabá est notre point de départ, comme ce fut celui de la première expédition de Lévi-Strauss. L’aéroport a été rénové pour accueillir un autre type de voyageur moderne : les supporteurs de foot.

 

Incarnation de la brésilia­nité

La ville fut l’un des sites de la Coupe du monde 2014. Ces fans de foot ­savaient-ils qu’ils se trouvaient dans ce qui fut au cours des XIXe et XXe siècles l’une des principales portes d’entrée dans l’aventure de la forêt ?

Dans ce cas, ils auraient dû laisser tomber le match et quitter la ville, comme le firent les frères Villas-Bôas. Quand ils apprirent dans le journal que le gouvernement organisait une expédition dans l’Amazonie afin d’ouvrir « la voie au développement du Brésil », ils se portèrent volontaires, comme une ­légion d’autres hommes prêts à tout pour un salaire. L’expédition se mit en route le 1er janvier 1943 et allait découvrir ce que beaucoup considèrent aujourd’hui comme l’un des plus beaux endroits de la Terre : le parc national du Haut-Xingu. Les frères mythiques fondèrent la lignée des « sertanistes », ces explorateurs qui s’enfonçaient dans la forêt à la recherche de communautés autochtones.

Quand il avait lancé cette expédition, le président de l’époque, Getúlio Vargas, avait déclaré : « Il est nécessaire de gravir la montagne, de franchir des plateaux et de s’étendre en direction des latitudes, en se mettant dans les pas des pionniers qui ont planté au cœur du continent, comme une pointe vigoureuse et épique, les quatre frontières territoriales. » Il avait appelé à « éliminer de nouveaux obstacles, réduire les distances et ouvrir des routes, repousser les frontières économiques, pour consolider définitivement les fondations du pays ». Pour Vargas, cette expédition incarnait la brésilia­nité : privés de l’or qui s’était écoulé vers ­l’Europe au siècle précédent et avait « fait de l’Amérique le continent de la cupidité et des tentatives d’aventure », les Brésiliens n’avaient plus qu’une seule possibilité : « les vastes vallées fertiles et le produit des récoltes variées et abondantes ; les entrailles de la terre, le ­métal, qui forgent les instruments pour la ­défense et le ­progrès industriel ». Près de quatre-vingts ans après ce discours, l’idée est toujours présente dans l’esprit de beaucoup de Brésiliens.

 

L’expédition Roncador-Xingu ­donna à Orlando, Cláudio et Leonardo Villas-Bôas l’occasion de « fouler des terres que personne n’avait foulées, d’atteindre des endroits que personne n’avait atteints ». D’entrer en contact avec des communautés qui n’avaient jamais vu d’« hommes blancs ». Les trois frères s’établirent dans leurs villages dans une tentative naïve d’assimilation qui se ­solda par la contagion et même la mort de beaucoup de membres du peuple ­xingu, contaminés par une maladie qu’ils ne connaissaient pas, la grippe.

Au terme de ce long et douloureux processus, les frères Villas-Bôas en vinrent à s’intéresser passionnément aux peuples amazoniens et à esquisser la première politique de protection de la culture autochtone par la création d’une zone délimitée. Ils allèrent même jusqu’à envisager de créer un État autochtone. Cláudio ébauche dans ses carnets de voyage une réflexion jusque-là peu commune dans la société brésilienne : « Si nous pensons que notre but ici-bas est d’accumuler des richesses, alors nous n’avons rien à apprendre des Indiens. Mais si nous croyons que l’idéal est que l’homme soit en harmonie au sein de sa famille et de sa communauté, alors les Indiens ont des leçons extraordinaires à nous donner. »

Cette idée – derrière laquelle se dissimule celle du « bon sauvage » – reste prégnante dans une grande partie de la société, opposée à ceux qui soutiennent que les peuples autochtones disposent de trop de terres et que leurs membres sont des fainéants. C’est la dichotomie qui motive la plupart des voyages « exploratoires » visant à prouver le bien-fondé de l’une ou l’autre de ces positions.

 

— Ce texte, paru dans le magazine en ligne Anfibia le 13 septembre 2016, est un extrait de son livre Viaje al fin del Amazonas. Il a été traduit par Isabelle Lauze.

Notes

1. La version anglaise du rapport, The Future Climate of Amazonia, est téléchargeable à l’adresse bit.ly/donatonobre.

2. Indigenous Peoples in Isolation in the Peruvian Amazon (IWGIA, 2004).

3. On peut voir la vidéo à l’adresse bit.ly/Chitonahua.

4. Sa longueur fait débat. En 2008, des chercheurs brésiliens ont établi à partir d’images satellites qu’il faisait 6 992,06 kilomètres, contre 6 852,15 kilomètres pour le Nil, souvent présenté comme le fleuve le plus long du monde.

5. La déforestation a explosé ces derniers mois : en janvier 2019, elle avait progressé de 54 % par rapport à un an plus tôt, selon l’institut de recherche brésilien Imazon. En cause, les propos du nouveau président Jair Bolsonaro, très hostile à la protection de la forêt amazonienne, et les concessions faites par son prédécesseur Michel Temer aux élus représentant les intérêts agro-industriels.

LE LIVRE
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Viaje al fin del Amazonas de Silvina Heguy, Debate, 2016

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