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La forêt et la civilisation

Menacée, défigurée, transformée, la forêt reste enfouie au plus profond de notre mémoire culturelle. Sanctuaire de la vie sauvage, refuge des hors-la-loi, des héros, des amants et des persécutés, elle est cet espace en marge sans lequel la cité ne pourrait exister.


©Museo del Prado Madrid / Collection Dagli Orti / Aurimages

Nastagio rencontre une dame et le cavalier dans le bois de Ravenne est le premier des quatre tableaux de Botticelli qui composent L’histoire de Nastagio degli Onesti (1483), inspirée du Décaméron de Boccace.

Dans De l’autre côté du ­miroir, la Reine Rouge avait ­averti Alice : la Septième Case de l’échiquier était « complètement recouverte par une forêt ». Quand Alice arriva à la lisière du bois, l’obscurité l’intimida un peu. « Ma foi, en tout cas c’est très agréable, poursuivit-elle en pénétrant sous les arbres, après avoir eu si chaud, d’arriver dans le… dans le… au fait dans quoi ? continua-t-elle, un peu surprise de ne pas pouvoir trouver le mot. […] Comment diable est-ce que ça s’appelle ? Je crois vraiment que ça n’a pas de nom. […] Mais, voyons, bien sûr que ça n’en a pas ! […] Et maintenant, qui suis-je ? Je veux absolument m’en souvenir, si c’est possible. » Mais Alice ne pouvait pas s’en souvenir. Le Moucheron l’avait prévenue, elle venait d’entrer dans le bois où les choses et les êtres vivants n’avaient pas de nom 1.

Dans sa version annotée d’Alice 2, Martin Gardner voit dans ce bois le monde lui-même, avant que les êtres humains manipulateurs de symboles aient donné des noms aux éléments qui le composent. Le monde à l’état natu­rel ne contient pas de signes. Lewis ­Carroll, qui use d’un langage moins sémio­tique, devait toutefois avoir à l’esprit les termes hylê et nemus. Pour Aristote et d’autres philosophes, hylê, « forêt » en grec ancien, signifiait aussi « chaos », la matière sans forme [lire l’entretien avec Robert Harrison, p. 18]. Nemus, l’un des termes latins désignant un bois, dérive peut-être de nemo (« personne »), ce que deviennent les individus quand ils s’égarent dans la forêt. Virgile l’applique de manière révélatrice à la selva que traverse Énée pour accéder aux Enfers, lieu du non-être par excellence.

Dans Forêts. Promenade dans notre imaginaire3, Robert Harrison oppose res nullius (« ce qui n’appartient à personne »), autre expression latine désignant un espace boisé, à res publica, l’espace public, le domaine des structures sociales et des institutions humaines, autrement dit la cité. La séparation stricte et l’hostilité permanente entre la forêt et la cité, le sauvage et le domestiqué constitue l’un des grands sujets de son livre.

Robert Harrison prend comme point de départ un passage ayant ­valeur de fable de La Science nouvelle (1744), de Giambattista Vico. Le philosophe italien y relate ce moment où, à la suite d’un orage terrifiant, les géants qui ­erraient dans les forêts primitives regardèrent pour la première fois au-dessus de la cime des arbres et découvrirent le ciel. C’est de la vision de cette trouée dans la forêt que sont nées la religion et la société civile. Les forêts deviennent alors profanes, car elles cachent la vue de Dieu, et il faut abattre leurs chênes pour faire place à la civilisation et ­planter une autre variété d’arbre, l’arbre généalogique.

Ce schéma, nous explique Harrison, n’a ­cessé de se répéter, dans la fiction comme dans la réalité. Romulus, le légendaire fondateur de Rome, fut allaité dans sa petite enfance par une louve, mais la cité qu’il fonda détruisit les ­forêts du Latium qui l’avaient abrité. Des milliers d’années plus tard, en Amérique du Sud, les ­dernières forêts ­tropicales humides s’écrasent sur le sol, victimes des intérêts commerciaux.

 

La cité liée à la forêt

Depuis des siècles, la cité est pourtant liée dans l’imaginaire à la forêt, qu’elle redoute et détruit systématiquement. « Historiquement, les frontières naturelles de la res publica romaine furent tracées à la lisière des forêts non domestiquées », rappelle Harrison. La civilisation s’est toujours définie par oppo­sition à cet « autre » sauvage. « Une époque historique, assure-t-il, livre des révélations essentielles sur son idéologie, ses institutions, ses lois ou son tempérament culturel, à travers les différentes manières dont elle traite ou considère ses forêts. »

Les Lumières apportent toutefois un changement de taille. Le rationalisme cartésien dépouille les forêts du Moyen Âge et de la Renaissance de leur magie et de leur étrangeté, rédui­sant le lieu des chasses fantastiques et de la folie amoureuse de Lancelot et de Roland, la demeure d’animaux parlants et de dieux ténébreux, à un ensemble d’arbres exploitables, de préférence plantés en rangées serrées. C’est ­aussi, comme l’a montré Michel Pastoureau 4, le moment où le bois perd son statut symbolique de « matière par excellence » au profit du textile. Quand, après la révolution industrielle, le tissu cédera la préséance au métal, le bois descendra encore plus bas dans la hiérarchie.

Les écrivains romantiques ont souvent cherché à rendre leur puissance évocatrice aux forêts. Harrison décrit bien l’ambivalence de Rousseau à leur propos : en Corse, elles ne sont qu’une ressource à exploiter, mais la forêt de Saint-Germain dans laquelle il se promène est à ses yeux « le magasin aux accessoires de l’imagination, où sont conservées les images de la plus lointaine antiquité ».

Je ne suis pas sûre que Harrison ait raison d’enrôler William Words­worth parmi les poètes de la forêt. Ni Vers écrits quelques miles en amont de Tintern Abbey ni Lignes écrites au début du printemps ne sont à proprement parler des poèmes des bois, même si Harrison s’efforce dans le second cas de convaincre le lecteur qu’« un abri naturel, un petit bois, un berceau de verdure » font « en somme, une forêt ». La vision de « L’incommensurable hauteur/ Des arbres qui dépérissent mais ne sont jamais morts » que Wordsworth découvre dans les Alpes au livre VI du Prélude5 est mémorable parce qu’elle est singulière. Dans une Angleterre en grande partie déboisée, le poète ne pouvait avoir connu de forêt ancienne ­aussi majestueuse. Harrison est en terrain plus sûr avec les frères Grimm, chantres passionnés des forêts allemandes encore préservées qui symbolisaient à leurs yeux une unité perdue et des traditions folkloriques que l’on ne pouvait récupérer qu’en puisant aux sources.

Encore aujourd’hui, un peu de mystère sylvestre subsiste ne serait-ce que dans les bois sinistres de la série Twin Peaks, de David Lynch, où les hiboux ne sont pas ce qu’ils semblent être. Harrison oppose de façon intéressante le Molloy de Samuel Beckett qui avance en cercle pour sortir de la forêt et de « l’obscurité de [ses] immenses futaies » – une « progression » semblable à celle de Dante qui comprend qu’avancer en ligne droite dans la selva oscura de L’Enfer est le meilleur moyen de se perdre – à Descartes, qui pensait trouver le chemin menant hors de la forêt du hasard et de la confusion en suivant la ligne droite de la méthode.

Aujourd’hui, observe amèrement Harrison, les défenseurs de la nature en sont pour la plupart réduits à adopter le langage de l’ennemi, à évoquer l’« utilité » des forêts pour la société et non l’importance de cet habitat naturel pour les plantes et les animaux, sans parler de l’imaginaire humain. Or la disparition des forêts représente bien plus qu’une perte de biodiversité.

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Le monde obscur des forêts

Au cours des siècles, certains humains ont fait le chemin inverse de celui des géants de Vico et sont partis vivre dans le monde obscur des forêts, de façon temporaire ou permanente. Pour les exclus de l’ordre social – « les promeneurs, les amants, les saints, les persécutés, les proscrits, les égarés, les mystiques » –, la forêt a de tout temps été un refuge. Elle abrite même parfois, dans le cas d’héroïques hors-la-loi, une société parallèle régie par une justice véritable dont les principes sont pervertis ou travestis dans la cité. Quand le hors-la-loi est, comme Robin des bois, un « champion de la loi et de l’ordre idéaux », son refuge forestier devient à proprement parler « l’ombre de la civilisation ». Ceux qui restent placidement chez eux, dans les limites de la cité, et obéissent à ses règles se privent de quelque chose s’ils oublient ou cherchent à effacer leur relation à la forêt – ces « contrées extérieures » sans lesquelles il n’y a « pas d’intérieur où habiter. »

Harrison lance un appel vibrant en faveur de la préservation des forêts, parce qu’il est convaincu que nous en avons un besoin psychologique et culturel. Son livre se nourrit d’une variété ahurissante de matériaux : mythes et contes de fées, architecture et peinture, œuvres littéraires, de L’Épopée de Gilgamesh à Beckett. Il évoque avec talent et sensibilité des auteurs aussi différents que Virgile, Dante, Boccace, Conrad et Sartre. Bien entendu, les lecteurs pourront contester l’interprétation qu’il donne de certaines œuvres et regretter qu’il en ait laissé d’autres de côté. Il me ­paraît difficile d’affirmer comme il le fait que, chez Shakespeare, « les ­forêts deviennent innocentes, pastorales, amusantes, ­“comiques” », la sauvagerie se cachant à présent dans la cité. Même dans des comé­dies telles que Comme il vous ­plaira et Le Songe d’une nuit d’été, la forêt est moins « innocente » et simple qu’il ne le laisse entendre. Il fait également bon marché des « bois impitoyables » de Titus Andronicus et de ces « arbres moussus,/ et plus vieux que l’aigle » de Timon d’Athènes, parmi lesquels ­Timon se retire pour vivre en sauvage, formulant le vœu que non seulement les cités mais toutes les terres cultivées, « tes sucs nourriciers, tes vignes et tes champs ­labourés » se dessèchent et disparaissent, que le monde redevienne une immense forêt sans bornage.

Harrison s’arrête en revanche brièvement sur la forêt de Birnam qui marche sur Dunsinane dans les dernières scènes de Macbeth. Pour lui, la forêt en marche symbolise, outre « les forces de la loi naturelle », la posté­rité de Banquo, « l’arbre généalogique dominant son stérile ennemi ». L’idée est ingénieuse. Mais, pour le public de l’époque élisabéthaine, l’image des soldats de Malcolm enveloppés dans leurs « écrans de ­feuillage » évoquait certainement quelque chose de plus concret et familier : les rites de célébration du printemps, où l’on s’ornait de feuilles et de branchages, et donc le retour du printemps dans une Écosse que ­l’usurpateur avait anormalement figée dans l’hiver.

Le livre de Harrison s’inscrit dans la nombreuse suite d’ouvrages parus au début des années 1990 sur la symbolique des forêts. La plupart ont pour thème la chasse. La riche matière de tous ces livres confirme la conviction de Harrison que la forêt est la nourriture indispensable de l’imaginaire. Mais, avec son essai sur la vie des chasseurs et des braconniers dans les forêts ­anglaises 6, l’historien Roger Manning fait œuvre de pionnier. D’une part parce que « Chasseurs et braconniers » s’intéresse aux XVIe et XVIIe siècles anglais, d’autre part parce que son maté­riau, issu essentiellement de fonds d’archives, remet en cause l’idée que l’on se faisait du sujet et éclaire d’un jour nouveau nombre de grands textes littéraires. Les livres de Harrison et de Manning se complètent à merveille.

 

L’entre-soi masculin du braconnage dans les forêts

Harrison évoque le Treatise of the Forest Laws, de John Manwood, un traité diffusé sous le manteau sous le règne d’Élisabeth Ire puis publié en 1615. Dans les forêts royales de l’époque, écrit-il à ce propos, les bêtes d’« agrément » – notamment le cerf – étaient soigneusement protégées : « Il ne reste désormais qu’une seule bête féroce : le roi. » Ce n’est pas tout à fait exact, à en croire Manning. Dans ces forêts, bien d’autres personnes étaient autorisées à tuer du gibier qui servait soit à approvisionner la Maison du roi, soit à être accordé en cadeau. En Angle­terre, à la différence du continent, le gibier ne pouvait ni s’acheter ni se vendre (du moins en théorie). Il fallait l’offrir, ce que faisaient le roi ou les grands propriétaires terriens, dont beaucoup avaient la chance de posséder un parc aux cerfs clôturé ou une chasse – autrement dit une petite forêt privée. Ces dons mettaient en évidence le rang du donateur dans la hiérarchie sociale, étaient une façon de faire une faveur, d’obliger quelqu’un et de renforcer les liens locaux. La seule autre façon de consommer du gibier était de le braconner, pour son compte ou celui d’amis, ou pour alimenter le marché noir florissant qui se développa à Londres à partir de 1600.

Les recherches de Manning montrent que le braconnage, bien qu’illégal, n’était pas mal vu. En Angleterre, surtout au tournant du XVIe siècle, la grande et la petite noblesse s’y adonnaient gaiement. Pour ces gens-là, une pièce de gibier destinée au dîner ou au marché noir n’était au mieux qu’une préoccupation secondaire. Souvent armés de pied en cap comme s’ils partaient à la guerre, accompagnés d’une suite étonnamment démocratique d’amis, de domestiques enthousiastes et de gens du village – parfois avec le curé –, des propriétaires de parcs bien ­fournis en cerfs avaient coutume de s’introduire dans ceux de leurs voisins, agressant les gardes-chasse et tuant plus de bêtes qu’ils ne pouvaient en emporter. Histoire de s’amuser, mais aussi, montre Manning, d’entretenir des vendettas familiales qui pouvaient durer un demi-­siècle, voire davantage.

Le braconnage, à l’époque comme ­aujourd’hui, favorisait l’entre-soi masculin et attisait le machisme. Il devint, sous le règne d’Élisabeth puis sous ­celui du très pacifique Jacques Ier, « une occasion d’afficher sa puissance » et un substitut à l’action militaire dont nombre de ces hommes se sentaient privés. ­Divers indices montrent que la reine les y ­encourageait discrètement.

 

Manning ne se prononce pas sur la véracité de la légende selon laquelle Shakespeare, « fourvoyé en mauvaise compagnie », aurait pillé plus d’une fois dans sa jeunesse des parcs aux cerfs. L’affaire embarrasse encore beaucoup les bardolâtres. Mais il est évident, quand on a lu « Chasseurs et braconniers », que les contemporains de Shakespeare n’auraient pas trouvé à redire à ses éventuelles déprédations : « Le braconnage était un rite de passage courant pour un jeune homme désireux d’affirmer sa virilité ou de prétendre au statut de gentilhomme. » Même ­Chiron et Demetrius dans Titus Andronicus ne font que se comporter comme des jeunes gens de leur classe quand ils se vantent d’avoir « très souvent ­frappé une biche,/ Proprement emportée sous le nez du garde-chasse. » Ce n’est qu’après la Restauration anglaise, à la fin du XVIIe siècle, que les attitudes évoluent et que le braconnage devient une activité typiquement plébéienne.

Le livre de Robert Manning nous permet de mieux appréhender, par exemple, les méfaits commis par ­Falstaff dans le parc aux cerfs du juge Shallow falot»] juste avant l’ouverture des Joyeuses Commères de Windsor. Mieux encore, il nous aide à comprendre le braconnage de Falstaff et à le situer dans son contexte. Depuis 1430, personne en Angleterre n’était auto­risé à chasser s’il ne disposait pas d’un revenu annuel de 40 shillings (soit 2 livres sterling) provenant d’une terre en pleine propriété. La loi de 1603 sur le gibier releva ce montant à 10 livres. Fils prodigue qui n’est jamais rentré à la maison – à ­supposer qu’il en ait encore une –, ­Falstaff passe son temps dans les auberges et les tavernes et vit aux crochets du prince Harry. La chasse est donc pour lui – comme pour nombre de fils cadets bien nés – un plaisir interdit. Cela explique peut-être sa hargne envers le juge Shallow dans ­Henri IV ­(seconde partie). Issu d’une classe ­inférieure à la sienne, Shallow n’est pas seulement juge de paix, il est devenu un hobereau. « Et aujourd’hui il a de la terre et du bétail », grommelle Falstaff, qui, lui, en est réduit à ­braconner.

Dans Les Joyeuses Commères, ­Shallow semble avoir fait l’acquisition d’un prestigieux parc aux cerfs privé. Mais on y a pénétré par effraction, tué quantité de bêtes, battu ses gens, saccagé son pavillon de chasse, et il vient à Windsor pour « porter l’affaire devant la Chambre étoilée » (c’est ­devant ce tribunal, ­signale Manning, qu’il était d’usage de poursuivre les gentilshommes braconniers, si d’aventure ils étaient inculpés). ­Shallow envisage même de porter plainte pour « trouble à l’ordre public », ce qui risque d’être plus difficile à prouver. Hélas, en ­arrivant à Windsor, il apprend que Falstaff, le responsable de tous ces dégâts, est tranquillement attablé chez Mr Page, occupé à déguster du pâté de cerf en croûte. C’est apparemment tout ce qui reste de l’animal « mal tué » que Shallow a envoyé en cadeau à Page. Plus irritant encore, ni Page ni le pasteur Evans ne semblent prendre très au sérieux la violation de propriété commise par Falstaff. Ils ne cherchent qu’à arrondir les angles et ne donnent pas non plus tort au coupable quand il affirme que Shallow se rendra ridicule s’il cherche à le poursuivre.

Falstaff n’a sans doute pas commis d’affreux dégâts. Mais, avec les vrais braconniers, il pouvait en aller autrement. Les forêts et les parcs aux cerfs ont toujours été des points vulnérables en Angleterre en période d’agitation ­sociale. Des enclos et des clôtures furent dévas­tés et du gibier fut tué lors de la révolte des paysans de 1381 contre ­Richard II, puis de nouveau en 1549 et en 1569. Au siècle suivant, en prélude à la première révolution anglaise, des ­braconnages ­effrénés se produisirent dans le Suffolk, puis en avril 1642 dans le Grand Parc et la forêt de Windsor. Si une partie des cerfs furent consommés, ces actes avaient aussi valeur de ­message politique. Cependant, les gens du peuple n’étaient ni les seuls ni les pires coupables.

 

La forêt, un lieu de transformation

Dans des archives de famille et ­parmi les recours déposés devant la Chambre étoilée, Manning a découvert un usage du mot havoc inconnu de l’Oxford English Dictionary. Ce terme militaire, qui signifie habituellement qu’on ne fera pas de quartier à l’ennemi, s’est aussi appliqué dans le dernier quart du XVIe siècle à un autre type de guerre : la destruction totale et gratuite du ­gibier d’un propriétaire. C’est précisément le sort qu’infligèrent la reine Élisabeth et son favori, le comte de Leicester, à Henry Berkeley en 1572. Faisant un détour sur le parcours du cortège royal, ils pénétrèrent à cheval dans le parc en l’absence du maître des lieux, et, rien que le premier jour, tuèrent vingt-sept élaphes mâles. Il semble qu’ensuite les gardes-chasse aient perdu le compte. Quand Berkeley constata le carnage à son retour, il abattit les clôtures et rendit son parc à la nature. Élisabeth ne trouverait plus rien à tuer si jamais elle repassait par là. Mais il se ravisa à la suite d’une lettre anonyme lui rappelant que son beau-frère venait d’être exé­cuté pour trahison, et que Leicester, qui s’était entiché du château de Berkeley, sauterait sur la première occasion pour se l’approprier.

Shakespeare a peut-être assisté ou participé à des actes de destruction de gibier. Même pour des âmes moins sensibles que les nôtres, le spectacle ne devait pas être joli à voir. Il témoigne toutefois dans ses pièces d’une compassion rare à l’époque pour les victimes de la chasse.

La chasse dans des espaces clos, si vastes soient-ils, a toujours suscité une certaine réprobation publique. C’est parce que la forêt est bien plus dangereuse et qu’y chasser des animaux vraiment sauvages fait appel aux émotions tout en requérant de l’habileté. Les chasseurs tenus de se figurer le mode de pensée et le comportement de la bête qu’ils traquent se transforment presque en l’être qu’ils cherchent à tuer. La forêt est depuis la nuit des temps un lieu de transformation, où la frontière entre la vie humaine et celle des animaux, des plantes, des arbres tend à se brouiller, voire à disparaître. Bon nombre de métamorphoses contées par Ovide se produisent dans la forêt. Fait révélateur, dans le Bois des Choses sans nom, Alice et le faon qu’elle rencontre conversent comme s’ils appartenaient à la même espèce. C’est seulement lorsqu’ils attei­gnent l’orée du bois que le faon s’en avise : « Je suis un Faon ! » s’écrie-t-il. Puis il ajoute avec un brin d’inquiétude avant de s’enfuir : « Mais, mon Dieu, toi, tu es un petit d’homme ! »

Pour toutes ces raisons et bien d’autres, la forêt est l’espace même des contradictions : refuge et lieu de bannissement, sacré et profane, royaume de ténèbres et d’illuminations. S’y perdre revient souvent – comme en témoignent tant de chevaliers romanesques et de personnages de contes de fées – à se découvrir.

Dans La Route de San Giovanni7, ­Italo Calvino parle avec éloquence de son père, un chasseur solitaire qui avait pour passion d’« être à l’affût, par les nuits froides avant l’aube, sur les croupes arides de Colla Bella ou ­Colla Ardente, en attendant la grive, le lièvre » ou de « pénétrer dans le bois, le battre en tous sens, avec son chien flairant la terre, à tous les endroits de passage des animaux, dans chaque anfractuosité où, les cinquante dernières années, renards et blaireaux avaient creusé leur tanière et lui seul les connaissait […], dormant dans ces séchoirs à châtaignes rudimentaires, bâtis avec des cailloux et des branches que l’on ­appelle “canisses”, seul avec son chien et son ­fusil, jusqu’au Piémont, jusqu’en France, sans jamais sortir de la forêt, se frayant un chemin, ce chemin secret que lui seul connaissait et qui passait à travers toutes les forêts, qui unissait chaque ­forêt à une forêt unique, chaque forêt du monde à une forêt au-delà de toutes les forêts du monde, chaque lieu du monde à un lieu au-delà de tous les lieux ».

Ce chemin, Calvino, qui se disait ­« cito­yen des villes et de l’histoire », l’avait rejeté dès son jeune âge. Mais, vers la fin de sa vie, il se demande si sa route urbaine n’est pas « la même que celle de [s]on père, creusée au cœur d’une autre extranéité, dans le supra-­monde (ou enfer) humain ». À ce stade, il s’est déjà rapproché du monde étranger de son père dans son envoûtant ­roman arboricole Le Baron perché. Calvino nous donne un exemple ­actuel frappant de ce sentiment fécond de distance, preuve que la forêt revêt une impor­tance cruciale en tant qu’ombre de la civilisation, comme en parle si bien Harrison.

Le meilleur compliment que l’on puisse faire aux livres de Manning et de Harrison, c’est qu’ils sont tous deux parfaitement dignes des arbres qu’il a fallu abattre pour les fabriquer.

 

— Cet article est paru dans The New York Review of Books le 26 mai 1994. Il a été traduit par Dominique Goy-Blanquet.

Notes

1. Traduit de l’anglais par Jacques Papy (Jean-Jacques Pauvert, 1961).

2. The Annotated Alice (Penguin, 2001).

3. Traduit de l’anglais par Florence Naugrette (Flammarion, « Champs essais », 2018).

4. « La forêt médiévale, un univers symbolique », dans Le Château, la chasse et la forêt, dir. André Chastel (éditions Sud Ouest, 1990).

5. Traduit de l’anglais par Maxime Durisotti (Classiques Garnier, 2016).

6. Hunters and Poachers: A Social and Cultural History of Unlawful Hunting in England 1485-1640 (Oxford University Press/Clarendon Press, 1993).

7. Traduit de l’italien par Jean-Paul Manganaro (Seuil, « Points », 2018).

LE LIVRE
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Manwood’s Treatise of the Forest Laws de John Manwood, Forgotten Books, 2019 (1re édition : 1615)

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