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Le violoncelle de la forêt de Paneveggio

Le musicien Mario Brunello fait résonner son violoncelle dans la forêt de Paneveggio, dans le nord de l’Italie. C’est là d’où vient le bois qui servit à confectionner son instrument, il y a quatre siècles et demi.


© Arte Stella

Le violoncelliste italien Mario Brunello : « J'ai énormément joué en plein air, mais le son se dispersait. Ici non, on a l'impression d'être dans une salle de concert, sur une scène d'excellent bois. »

Un homme avec son violoncelle et une forêt de sapins couverte de neige. L’instrument a plus de quatre siècles, il est fait du bois de cette forêt. L’homme l’appuie contre un tronc, enfonce de biais la virole dans l’écorce. Il accorde son violoncelle, attaque une suite de Bach. Il fait sonner des notes basses dans la caisse en bois, explore avec patience, sonde jusqu’à ce qu’il se passe quelque chose. L’arbre – un géant de 30 mètres – réagit. Il se réveille, résonne dans toutes ses fibres, devient un prolongement du luth. Plus encore. La moitié de la forêt joue, répète ces vibrations comme si elle les savait par cœur. Elle reconnaît la voix de son ancêtre.

Le premier soleil sort des Pale di San Martino, la forêt fait de la musique. C’est celle-là même où Stradivari a pris le bois de ses violons. La forêt de Paneveggio, entre le Passo Rolle et le Val di Fiemme, dans le Trentin. Le cœur enchanté des Monti Pallidi. Il n’y a aucun autre bruit. Tout se tait, le pic, la grive, le casse-noix moucheté et même le torrent. Le violoncelle est devenu arbre, il a pris possession de la forêt. Ce n’est pas de l’autosuggestion : à côté, il y a un luthier qui écoute, stupéfait, l’oreille collée au tronc. Même lui n’a jamais rien entendu de pareil. Le son se transfigure, change de légèreté, de profondeur, de douceur, de timbre, de couleur.

 

Faire résonner des arbres vivants

Depuis toujours, les arbres qu’on écoute sont des arbres morts. Les luthiers choisissent les bois qui leur conviennent déjà coupés sur les étagères de séchage. Ils les frappent, les soupèsent, en mesurent la résonance au moyen d’instruments spéciaux. Jamais personne n’avait essayé de faire résonner des arbres vivants. Et c’est justement ce qui se passe maintenant. Il y a un violoncelliste qui patauge, enfoncé dans la neige jusqu’au genou, avec son instrument sur le dos, dans un étui argenté à bretelles. Il se ­déplace de tronc en tronc, ausculte les arbres, utilise son instrument comme un stéthoscope. Il n’interrompt pas sa quête, parce qu’il cherche le sujet parfait. Ou même l’ensemble de sapins frères capables de vibrer en chœur autour de celui qui résonne, comme les tuyaux d’un orgue.

Cela se passe sous une lune décroissante, en contrebas du ­Cimon della Pala. Celui qui joue de l’instrument est un grand nom mondial du violoncelle, originaire de Vénétie, Mario Brunello, un homme qui, petit garçon, voulait être garde forestier. Le luthier, c’est Filippo Fasser, un excellent artisan de Brescia. Avec eux se trouvent Ettore Sartori, le responsable du parc, le garde Elio Desilvestro, les forestiers Giu­liano Zugliani et Paolo Kovatsch. En tout, six hommes, mais ils auraient pu être plus nombreux. […]

L’idée naît par hasard, un soir de polenta et de bon vin, dans un chalet du Val Canali. […] ­Mario est là, avec son instrument, il ne le quitte jamais, même en montagne ; le violoncelle le suit partout, dort à côté de lui, voyage avec lui en avion où il occupe un siège expressément payé pour lui. Pas seulement à cause de sa valeur. Car il s’agit d’un violoncelle unique. Quand on l’étreint pour en jouer, on sent ses vibrations contre le ventre et les poumons. Il devient un compagnon de vie, on apprend à reconnaître sa peau et ses flancs.

L’histoire de l’arbre est écrite dans ses veines. Il s’agit d’un épicéa commun, le bois de résonance des luthiers, celui qui possède la diffusion du son la plus rapide. Il révèle toujours son origine, son âge, les climats sous lesquels il a vécu, l’un après l’autre.

 

Une acoustique formidable

« Mon instrument, précise Brunello, vient des forêts au-delà du Passo Rolle, du bois où poussent les plus beaux sapins des Alpes. » L’arbre a été coupé en 1560, à un ou deux ans près. Une antiquité ? « Que non ! Le bois des pianos s’abîme au bout d’un demi-siècle. En revanche, celui des luths – violes, violons et violoncelles – a le diable au corps. En vieillissant, il s’améliore. » […]

Le maestro regarde en l’air. […] Puis il ouvre l’étui, s’assied sur une souche et se met à jouer la Berceuse de Brahms.

Dans le silence, l’amphi­théâtre écoute. Autour de nous, des épicéas communs, et nous nous demandons si eux aussi entendent ce son, s’ils le reconnaissent. En montagne, certains lieux ont une acoustique formidable. Ce sont pour ainsi dire des caisses de ­résonance, où la pensée elle-même résonne. […]

Nous décidons de faire un essai le lendemain, dans le bois des violons.

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Personne ne ferme l’œil. Le son du violoncelle est suspendu dans le silence, on dirait que la forêt le répète. La merveilleuse Histoire du luth, avec un grand H, nous est entrée dans l’âme. Luth : de l’arabe al ud, coquille, cavité qui résonne. Instrument arrivé en Andalousie bien avant l’an mille. Le seul à avoir atteint la perfection absolue dès le XVIIIe siècle. Depuis ce temps, le pianoforte a changé du tout au tout ; pas la viole, le violon ni le violoncelle. Leur évolution est terminée. Et puis il y a le ­secret de cet art entièrement originaire de la plaine du Pô – l’art des luthiers – concentré entre Venise, Brescia et Crémone, dans une caisse de résonance embrumée où confluèrent les techniques de trois grandes écoles : Espagne, Angleterre et monde arabe.

Réveil à cinq heures du matin, il fait encore nuit noire. Nous gravissons en voiture les lacets du Passo Rolle […]. De la neige de part et d’autre de la route, la température baisse […]. Dans l’obscurité, on entend tonner le torrent du Cismon. En haut du col, tout s’ouvre, la neige est encore profonde, une lumière couleur de mercure illumine, sur l’autre versant, la conque de Paneveggio, en révèle de loin la perfection acoustique. Au siège des forestiers, les guides nous attendent pour nous faire entrer dans le bois des violons, où vit l’épicéa de résonance.

Nous remontons le torrent de Travignolo, où pendant mille ans on laissait flotter les troncs en direc­tion de l’Adige et de l’arsenal de Venise, pour la construction des galères, puis des voiliers. […]

Mais voici le bois, dans la conque au-dessous du Cimon della Pala, pure, isolée, du côté sud du torrent. Terrain fertile, volcanique. Altitude idéale, de 1 500 à 2 000 mètres. À l’abri des vents. […]

Il y a là un arbre qui vient d’être abattu. Un sujet d’un siècle et demi, le tronc fait presque 1 mètre de diamètre. Il est coupé en trois, les morceaux font penser aux ­wagons d’un train déraillé. Autour de la blessure ouverte, des colliers de perles d’or brillant. De la résine.

Brunello ouvre l’étui, enfonce la virole de l’instrument dans la zone la plus noble de l’arbre abattu, celle où il n’y a ni branches ni nœuds, à environ 3 mètres au-dessus des racines. Il joue une gavotte de Bach, il est blanc comme un linge. C’est peut-être le froid, ou peut-être l’émotion. « Impressionnant, dit-il à la fin, l’instrument s’est allongé devant moi. »

Il recommence. La résonance est là, les gardes forestiers l’entendent aux aussi. Mais cela ne lui suffit pas. Il cherche autre chose.

La forêt ondoie

« Je veux écouter une plante ­vivante. Capturer son liquide amnio­tique. Me servir du violoncelle comme d’un cordon ombilical. Quel que soit le signal, je réussirai bien à l’entendre. »

La forêt ondoie, vue d’en bas c’est une flotte de voiliers, un orgue immense prêt à emplir de notes une cathédrale. Brunello referme son étui à bretelles, à présent il cherche dans les profondeurs de la forêt, enfonce dans la neige à demi fondue, couverte d’aiguilles de pin et de crottes de cerf. Nous montons dans un silence plein de révérence. Il a maintenant devant lui un sujet magnifique, la virole une fois de plus se fiche dans l’écorce, en équilibre entre ciel et terre. En haut, la lumière, la chlorophylle. En bas, la sève qui monte des roches et de l’humus de milliers d’années. Encore du Bach. L’archet tourmente les cordes, arrache des basses hallucinantes de la caisse de résonance, explore le bois.

Les notes éveillent presque immé­diatement l’arbre. L’artiste a peine à le croire. « Ça change tout ! Il y a une conduction ­incroyable ! J’ai énormément joué en plein air, mais le son se dispersait. Ici non, on a l’impression d’être dans une salle de concert, sur une scène d’excellent bois. »

Il cherche un autre point.

« Tu entends ? Tu entends comme c’est différent, plus sec ? » Il lève son violoncelle vers le haut, le fiche dans l’écorce du bas, joue à la verticale.

« Voilà, ici, ici c’est parfait ! » Le luthier écoute les vibrations du bois vivant, avec la main entre son oreille et l’écorce.

Maintenant Brunello appuie son dos contre deux sapins siamois, il s’y encastre presque, plante son instrument entre les racines. Il se risque à jouer Vivaldi, puis une autre gavotte de Bach. La résonance est impressionnante, on la sent jusque dans sa cage thoracique. Mais c’est le bois entier qui répond. « Écoute, écoute-moi la richesse de ce son ! Il faudrait avoir un instrument pour mesurer tout ça. »

À ce moment précis, un pic ­assène sa rafale de coups de bec dans le tronc d’un épicéa. Le ­visage de Mario s’illumine, il a un éclair ironique dans le regard. « Le pic ! Tu penses bien qu’ils le savent, eux, comment résonne un épicéa. Il faudrait l’apprivoiser. » Il rit en nous faisant ce scherzo ma non troppo1. Un joyeux andante con brio.

 

Ce texte, paru dans le quotidien italien La Repubblica le 9 avril 2006, est extrait de son livre La Légende des montagnes qui naviguent. Il a été traduit par Béatrice Vierne. © Arthaud, un département des éditions Flammarion.

Notes

1. En italien, scherzo signifie « plaisanterie ».

LE LIVRE
LE LIVRE

La Légende des montagnes qui naviguent de Paolo Rumiz, Arthaud, 2017

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