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Éloge du mauvais esprit

Tout bon chercheur doit se soumettre humblement aux faits, même et surtout quand ceux-ci le dérangent. Puis ne pas hésiter à faire preuve d’arrogance en formulant des hypothèses osées. Quitte à se mettre tout le monde à dos.


© Gerard Fouet / AFP

Helmut Kohl et François Mitterrand, artisans de l’Europe économique et monétaire avec l’euro, ont fait mentir Emmanuel Todd, qui prévoyait la disparition de la nouvelle monnaie.

« Les hommes qui ont fondé la science moderne possédaient deux qualités qui sont loin d’être toujours ­réunies : une immense patience dans l’observation et une grande hardiesse dans les hypothèses », écrit Bertrand Russell dans Histoire de la philosophie occidentale à propos de la révolution scientifique du XVIIe siècle. Je souscris entièrement à cette formule et serais tenté de la géné­raliser à n’importe quel scientifique sérieux. Pour être un bon chercheur, il faut posséder des qualités non seulement complémentaires, mais presque contradictoires : beaucoup d’humilité et, en même temps, beaucoup d’audace ; une bonne dose de docilité et aussi pas mal de mauvais esprit. L’intelligence – au sens d’aptitude à réussir un test de QI – n’a rien d’indispensable : un cerveau peut tourner très vite mais de façon tota­lement prévisible et répétitive sans ne jamais produire quoi que ce soit.

 

On ne pense jamais seul. On pense après et avec beaucoup d’autres. Prenons, comme le disait ma mère, un exemple au hasard : moi. Certains ont voulu voir dans les théories à contre-courant que j’ai pu avancer durant ma carrière la marque d’un esprit original. En vérité, je n’ai jamais été qu’un étudiant d’une inoxydable loyauté envers ses maîtres : Emmanuel Le Roy Ladurie, Pierre Chaunu, Michel Vovelle, Peter Laslett et Alan Macfarlane, toute la grande tradition de l’école des Annales et de l’anthro­pologie historique anglaise.

 

En prédisant l’effondrement de l’URSS quand la plupart des analystes annonçaient qu’elle menaçait l’Occident, ou l’affaiblissement des États-Unis quand d’autres parlaient d’« hyperpuissance », je n’ai jamais cessé de suivre les méthodes et de m’appuyer sur les variables que j’ai apprises quand j’étais étudiant en histoire à la Sorbonne puis à Cambridge : les taux d’alphabétisation, de natalité et de mortalité infantile, les systèmes agraires, la déchristianisation, les structures familiales. Mon unique originalité a été d’appliquer au présent ce qui avait été conçu pour l’étude du passé, et de le faire dans une perspective comparatiste entre pays.

 

Il se trouve que les méthodes de l’école des Annales, alors qu’elles avaient ­démontré leur efficacité, ont été abandonnées par les historiens français ulté­rieurs. Bien entendu, pour faire des décou­vertes, il faut à un moment donné s’affranchir du respect dû aux anciens et tuer le père. Il me semble cependant que ce fut là une mauvaise trahison, une trahison sans loyauté transcendante, si l’on veut, et qui n’a rien donné. Quand j’ai débarqué à Cambridge, dans les ­années 1970, on m’avait demandé ce que je venais y faire car c’était en France que ça se passait. On ne le dirait plus aujourd’hui. Si donc une bonne partie de mes hypothèses sur l’évolution des ­sociétés contemporaines se sont vérifiées, c’est avant tout parce que je suis resté fidèle à une démarche jugée aujour­d’hui ­archaïque.

 

Russell parle d’« immense patience dans l’observation », et ce principe constitue sans doute le plus important de tous. Le devoir de tout savant digne de ce nom est d’être un empiriste absolu, de se soumettre aux faits sans tricher. Élaborer une théorie consiste à agencer des faits dûment constatés, à trouver des séquences causales entre eux. Mené jusqu’au bout, l’empirisme aboutit à un total indifférentisme idéologique. Souvent, on arrive à des conclusions qui ne nous plaisent pas, qui contredisent nos convictions profondes. En toute honnêteté, c’est très pénible. Ma première expérience en la matière remonte à l’époque où je travaillais sur les rapports entre structures familiales et éducation. J’ai constaté que le statut élevé des femmes favorisait l’éducation, ce qui m’allait très bien. Simplement ce n’était qu’une des variables. L’autre était plus dérangeante : les systèmes familiaux autoritaires, ai-je découvert, étaient bien plus performants pour faire décoller l’alphabétisation, que ce soit en Allemagne, au Japon ou au Kerala, dans le sud de l’Inde. C’était la négation de mes idéaux de 1968, mais c’était un fait.

 

Il convient donc de dissocier complètement ses activités de chercheur de ses préférences personnelles. Un autre exemple : l’histoire de l’euro. La haute administration et les responsables poli­tiques français (qui sont les mêmes personnes par la grâce de l’ENA) accou­chent du projet de la monnaie unique dont les Allemands ne veulent pas au départ mais dont ils comprennent les implications bénéfiques pour eux quand ils l’acceptent. Dès 1992, quiconque connaît la diversité des sociétés européennes peut voir qu’un tel système ne marchera pas et être tenté d’en déduire qu’il va être abandonné. Je prédis donc sa disparition. Mais, soumission au principe de réalité : vingt ans plus tard, nous devons constater que l’euro est toujours là. Il est, comme prévu, complètement dysfonctionnel du point de vue économique. La France souffre d’un chômage incompressible d’environ 10 %, son indus­trie est laminée et, avec ses escalators en panne, ses accidents ferroviaires et ses cathédrales qui flambent, elle évoque de plus en plus un pays semi-développé, mais l’euro demeure. Mieux : l’opposition à l’euro ne cesse de faiblir. La France insoumise ne l’a jamais vraiment remis en cause, le Rassemblement national renonce à le contester. Il n’y a plus que l’UPR de François Asselineau et Les Patriotes de Florian Philippot qui veuillent nous en sortir ; et, aux élections européennes de mai dernier, ces deux partis ont recueilli moins de 2 % des voix. Nous sommes confrontés là à une situation intellectuelle vraiment intéressante, à un défi logique.

 

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Je n’ai jamais réussi à finir le petit livre d’Einstein sur la relativité et je n’ai sans doute même pas bien compris ce que j’en ai lu, mais je me souviens du début, magistral 1. Einstein écrit que la physique est bloquée par une contradiction entre le principe de la relativité et la loi de la propagation de la lumière dans le vide. Il se demande : que se passe-t-il logiquement si on admet que les deux sont vrais à la fois ? Ce raisonnement est sensationnel. C’est exactement le modèle à avoir en tête lorsqu’on est confronté à des situations impossibles ou complètement absurdes en apparence, comme actuellement le fait que l’euro ne marche pas et qu’il est de moins en moins contesté. Ces culs-de-sac logiques obligent, pour en sortir, à effectuer des sauts théoriques.

 

Dans le cas de l’euro, j’ai fini par accou­cher de cette hypothèse, développée dans Où en sommes-nous?, selon laquelle, puisque le but de l’euro n’est pas, à l’évidence, d’assurer la prospérité, il doit exister des raisons idéologiques à sa survie. J’ai dressé la carte des systèmes familiaux et religieux au sein de la zone euro et me suis aperçu que celle-ci était dominée par les pays de tradition autoritaire comme l’Allemagne, la Finlande, les pays Baltes, l’Irlande, et par les ­régions de tradition autoritaire de France, d’Espagne, du Portugal, d’Italie et des Pays-Bas, en ascension de puissance culturelle et économique relative dans leurs espaces nationaux respectifs.

 

J’en suis arrivé à une conclusion qui a le mérite, à mon avis, de rendre compte de tous les faits : on a l’habitude de repro­cher à l’euro de détruire la démocratie libérale. En fait, il y a fort à parier que c’était là sa vocation. Il est l’instrument de dépassement du pouvoir du peuple par excellence. Et, de ce point de vue, c’est un succès total : nos dirigeants font les fiers-à-bras à la télévision mais n’ont plus de possibilité d’action économique réelle. Dans le contexte français, l’accep­tation de l’euro doit être interprétée comme la revanche de la France périphérique, au sens vendéen, contre-­révolutionnaire, sur 1789. Elle domine les esprits autant que la décision politique.

 

En tant que citoyen, je suis catastrophé ; en tant que scientifique, plutôt content du modèle. Les données pourries existent, bien entendu. Il y a des faits qu’il faut rejeter ou corriger. Par exemple, les taux de croissance chinois complètement exagérés. Mais, dans l’ensemble, si l’on veut être efficace et trouver les contradictions intéressantes qui vont mener à des bonds logiques et intellectuels, la première règle est de ne pas reje­ter les données. Une donnée qui vous gêne, il faut le plus longtemps possible essayer de l’intégrer. Si une bonne partie de la production en sciences sociales est inintéressante, c’est parce que ses auteurs choisissent parmi les données celles qui les arrangent.

 

Notons que, en histoire et en anthropologie – mes domaines de compétence –, la cartographie constitue un bon garde-fou. Jusqu’à récemment, elle était méprisée et considérée comme un peu enfantine (ce n’était que « du dessin »). Or elle oblige à occuper tout l’espace et donc à traiter tous les faits. Quand on se passe de carte, on peut prendre les exemples où bon vous semble. Si l’on établit une carte, il faut qu’il y ait tout. Sans quoi les blancs se voient.

 

Fidélité à ses maîtres, fidélité aux faits. Reste le dernier ingrédient, en appa­rente contradiction avec le premier : l’arrogance. À un moment donné, une fois les données rassemblées et vérifiées, il faut oser avancer des hypothèses et, quand on le fait, ne pas avoir la main qui tremble. J’ajouterais que le mauvais esprit est alors le bienvenu. Une trop grande (ou trop étroite) loyauté donne rarement des résultats féconds. Dans L’Homme sans qualités, Robert Musil explique qu’on présente en général les savants comme des gens qui sont à la ­recherche de la vérité, éventuellement pour le bien de l’humanité et dans une atmosphère de concorde universelle. C’est une erreur, note-t-il : en fait, les savants sont des gens un peu pervers qui n’aiment rien tant que retourner la réalité. Montrer, par exemple, que ce n’est pas le Soleil qui tourne autour de la Terre mais l’inverse. J’avoue que cette définition me plaît. Je m’y reconnais en tout cas. Pour moi, la belle recherche doit rendre tout le monde furieux.

 

Mon confrère et ami Hervé Le Bras dit que les haines de savants sont terribles. Pour avoir été pris dans des conflits politiques et des querelles scientifiques, je confirme que les conflits ­politiques sont, au niveau inter­individuel, beaucoup plus doux, beaucoup plus inexistants. Ils opposent des valeurs à d’autres valeurs. Untel est fasciste, tel autre communiste, tel autre libéral. Or des goûts et des couleurs on ne discute pas. On peut s’exterminer, mais rien de personnel là-dedans. Dans le milieu scientifique, en revanche, l’un a raison, l’autre a tort et donc il y en a un qui est meilleur que l’autre. C’est comme une partie d’échecs : terriblement violent parce que le hasard est absent.

 

Ce qui ne signifie pas que les meilleurs sont nécessairement les plus reconnus. Il suffit de songer à l’oubli relatif dans lequel sont tombés les grands ancêtres de la sociologie française : Le Play, Tarde, Durkheim. Tout cela pour aboutir à Bourdieu qui n’en finit pas de dire que les privilégiés ont des privilèges et autres truismes sur la stratification ­sociale. Une consolation : dans cinquante ans, j’en suis persuadé, plus personne ne parlera de Bourdieu.

 

— Propos recueillis par Baptiste Touverey.

 

Notes

1. La Relativité. Théorie de la relativité restreinte et générale, traduit de l’allemand par Maurice Solovine, Payot, 2016.

LE LIVRE
LE LIVRE

Histoire de la philosophie occidentale de Bertrand Russell, (deux volumes), traduit de l’anglais par Hélène Kern, Les Belles Lettres, « Le goût des idées », 2011

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