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Peut-on enseigner l’esprit critique ?

Nous activons notre vigilance critique quand cela nous arrange, pour défendre des idées qui sont déjà les nôtres. Et si nous cultivions plutôt l’humilité et la patience et apprenions à accepter l’incertitude ?


© Denis Pessin pour Books

Qui songerait à s’opposer à l’esprit critique ? N’en a-t-on pas plus que ­jamais besoin à l’heure où prolifèrent les théories du complot et les fake news, où les idées extrêmes s’imposent à la tête de plus en plus de gouvernements, où l’expertise et la science font face à une défiance grandissante et où même la croyance en la Terre plate fait son retour ?  D’ailleurs, lesquels parmi nous seraient prêts à reconnaître qu’ils manquent d’esprit critique ?

 

La Rochefoucauld s’en était déjà amusé : « Tout le monde se plaint de sa mémoire et personne ne se plaint de son jugement. » De fait, quand nous réclamons davantage d’esprit critique, ce n’est certainement pas à nous-mêmes que s’adresse cette requête, mais plutôt à des catégories bien spécifiques d’individus. Les jeunes et les enfants, par exemple. Ne sont-ils pas vulnérables, naïfs et prompts à se faire manipuler ? Ne doit-on pas les prémunir contre les dangers d’un monde complexe et impitoyable ? Certes, mais beaucoup d’adultes ne sont pas en reste : ne croient-ils pas aveuglément la propagande qui leur est servie dans les médias, ne votent-ils pas contre leurs propres intérêts, ne colportent-ils pas les rumeurs les plus délirantes ? Quant aux individus que l’on dit « radicalisés », il semble évident qu’une partie de leur comportement délétère découle directement de leur antipathie pour tout raisonnement rationnel.

 

Qu’on initie donc tout ce petit monde aux vertus de l’esprit critique, et le monde s’en portera bien mieux ! Hélas, malgré l’évidence de ce constat – et en dépit de toutes les personnes bien intentionnées qui appellent à réin­troduire l’esprit critique dans nos sociétés, du jardin d’enfants aux isoloirs des bureaux de vote en passant par les réseaux sociaux –, il y a néanmoins des raisons de nous montrer méfiants face à cet engouement.

 

On peut prendre pour exemple une autre vertu apparente, celle-ci sur le versant émotionnel plutôt qu’intellectuel : l’empathie. On en dit et on en pense grand bien, on la promeut abondamment, on en déplore l’absence et on en redemande. Tout irait mieux avec davantage d’empathie dans le monde, non ? Ce n’est pas l’avis du psychologue Paul Bloom, de l’université Yale, qui s’est offert le malin plaisir d’en pointer les limites et les problèmes dans son livre Against Empathy 1.

 

En résumé, l’empathie, un sentiment de résonance tout à fait naturel avec les souffrances d’autrui, est sélective, arbi­traire, manipulable et encombrante. Elle privilégie les individus auxquels on s’identifie et les événements qui nous émeuvent personnellement, et, par conséquent, elle n’est pas équitable. Elle nous détourne du raisonnement rationnel et impartial qui est censé caractériser la justice plutôt que la pitié. Elle est facilement exploitable pour susciter la haine, la colère, la peur et l’indignation face à des situations qu’on nous ­présente comme pouvant nous concerner, comme le montre la pratique populiste de monter en épingle des faits divers qui nous angoissent. L’empathie pour les uns fabrique ainsi mécaniquement de la haine et de la peur envers d’autres. Enfin, elle peut nous submerger lorsque nous aurions besoin de garder la tête froide afin d’agir efficacement, comme ne le savent que trop bien les professionnels de la santé et de l’aide sociale. Et on peut ajouter que l’empathie est facile à imiter : on peut aisément faire mine de partager la souffrance d’autrui dans le but de s’attirer ses bonnes grâces ou de passer pour « quelqu’un de bien ».

 

Si ces remarques semblent suggérer qu’il est bon, au moins dans certaines circonstances, d’opposer au sentiment brut d’empathie un peu d’esprit critique, elles appellent aussi à se demander si celui-ci ne souffrirait pas de problèmes semblables. Raisonner froidement sur les faits et les données peut évidemment sembler parfaitement inadéquat, et même inhumain, lorsque les circonstances nécessitent un minimum de sympathie ou de compassion (quand bien même on tiendrait à distinguer ces concepts de l’empathie). Mais cette distinction commune entre les affects et l’intellect, entre le cœur et la tête n’est pas ce qui devrait nous inquiéter au premier chef. Ce sont plutôt nos conceptions et les applications de l’esprit critique en tant que tel qui posent problème.

 

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Tout d’abord, ce que nous appelons esprit ou pensée critique est loin d’être aussi clair que l’idée, même très générale, que nous nous faisons de l’empathie. Il est facile de se figurer qu’être « critique » consiste simplement à tout mettre systématiquement en cause. Un tel hyperscepticisme conduit difficilement à une bonne compréhension du monde qui nous entoure, et encore moins à des choix et des décisions effi­caces et pragmatiques. En fait, il ne peut guère mener qu’à l’apathie et au ressentiment, et même à l’ignorance la plus complète, puisqu’une bonne partie de nos connaissances dépend du témoignage et de l’expertise accordée à autrui. En d’autres termes, de la confiance.

 

Mais en réalité, ce cas de figure est probablement très rare, et il en va de même pour son contraire, la crédulité généralisée. Plutôt que de douter de tout ou de ne douter de rien, nous activons le plus souvent notre vigilance critique de manière très sélective, et principalement quand cela nous arrange. Cela n’a d’ailleurs rien de scandaleux, puisque personne n’est complètement ignorant ou omniscient. Dans un monde complexe et incertain, les informations dont nous disposons à tout moment sont par ­nature incomplètes. Le moyen le plus sûr d’aboutir à des conclusions fiables sur lesquelles fonder des décisions rationnelles serait évidemment d’appliquer la méthode scientifique, mais hormis, précisément, les scientifiques (et encore !), personne n’a les ressources, le temps et les compétences ­nécessaires pour collecter impartialement des ­données, comparer les effets de différentes variables, mettre à l’épreuve des hypothèses alternatives ou emmagasiner les connaissances accumulées à travers les siècles sur un sujet ou un autre.

 

Résultat : le plus souvent, nous mobi­lisons nos capacités critiques pour défendre les idées, les opinions ou les préférences qui sont déjà les nôtres. C’est ce que les cognitivistes Dan Sperber et Hugo Mercier appellent la « théorie argu­mentative du raisonnement ». Si l’évolution nous a donné un cerveau capable de raisonner, ce n’est pas pour aboutir à des vérités objectives qui emporteraient logiquement l’adhésion de tout le monde, mais plus modestement pour persuader autrui du bien-fondé de nos croyances. Nous réfléchissons ardemment pour produire avant tout des raisons de croire ce que nous croyons, et en convaincre les autres. De fait, nous sommes très doués pour défendre nos positions et beaucoup moins pour rechercher la vérité. Nous raisonnons, en somme, comme des avocats plutôt que comme des mathématiciens.

 

Des recherches récentes éclairent ce constat avec nuance. On peut mesurer une forme de pensée analytique grâce à des problèmes assez retors qui ne peuvent être résolus que si l’on fait fi d’une réponse qui paraît évidente, mais qui est fausse. Ce sont des questions de ce style (mais un peu plus difficiles tout de même !) : « Vous participez à une course, et, grâce à vos efforts, vous parvenez à dépasser le deuxième : dans quelle position vous trouvez-vous ? » La réponse intuitive, c’est qu’en dépassant le deuxième vous avez réussi à prendre la tête de la course. Mais un minimum de réflexion supplémentaire vous fera vite réaliser que votre exploit ne vous a placé qu’en deuxième position, à la place du malheureux que vous venez de dépasser.

 

Il s’agit donc, pour penser analytiquement, d’ignorer ce que nous dicte notre intuition première et d’examiner rationnellement les données du problème. Cette forme d’esprit critique a des bénéfices certains. Par exemple, des recherches récentes du psychologue Gordon Pennycook, de l’université ­Regina, au Canada, ont effectivement montré qu’une bonne performance à de tels tests était associée à la capacité de ne pas gober des fake news, quelle que soit leur orientation politique, et d’autres chercheurs ont conclu qu’elle augmentait le rejet des théories du complot. Voilà certes une bonne nouvelle pour les promoteurs de l’esprit critique !

 

Malheureusement, ce lien entre pensée analytique et esprit critique s’avère un peu plus complexe que ­prévu. D’autres chercheurs, comme le ­juriste Dan Kahan, de l’université Yale, constatent en effet que la pensée analytique tend à être associée à la polarisation politique, en particulier sur des sujets sensibles comme le contrôle des armes à feu, l’immigration et le changement climatique. Sur ces thèmes, la pensée analytique exacerbe en fait les positions extrêmes, en ligne avec les préférences idéologiques des individus. Ainsi, les connaissances scientifiques, le niveau d’éducation et la pensée analytique contribuent à renforcer le climatoscepticisme chez les républicains et l’alarmisme climatique chez les ­démocrates.

 

D’une part, le manque d’esprit critique favorise la crédulité, d’autre part, l’excès d’esprit critique cristallise les idées pré­établies… Mais tous ces chercheurs sont prêts à admettre que la paresse intel­lectuelle et l’idéologie partisane sont deux facettes importantes du problème contemporain de la désinformation, et qu’elles interagissent d’une manière subtile que de nouvelles recherches devront chercher à clarifier.

 

Il reste que certaines croyances bénéficient clairement de nos compétences critiques, celles-ci fournissant, pour ainsi dire, l’armature argumentative et intellectuelle pour les défendre. Plutôt que de contrecarrer nos intuitions et nos ­lubies, il arrive donc que l’esprit critique se mette entièrement à leur service. L’injonction à « penser par soi-même » produit ainsi des effets ambigus. Il est certainement bon de se méfier des opinions conformistes et des idées reçues, mais d’un autre côté nous courons ­ainsi le risque de nous enfermer dans nos propres croyances, avec l’illusion que nous sommes dans le vrai simplement parce que nous avons raisonné. Une forme d’autarcie épistémique ou d’esprit critique « à la carte », en somme : mes croyances sont les bonnes parce qu’elles sont les miennes…

 

Ces considérations débouchent sur un autre problème : il n’existe pas véritablement de méthode reconnue pour enseigner ou instiller l’esprit critique. Ce type d’éducation ciblée peut fonctionner dans un domaine donné, comme la ­logique formelle, la physique ou telle ou telle spécialité particulière à laquelle nous consacrons du temps et des ­efforts. Mais l’esprit critique ainsi développé se généralise assez mal d’un secteur à un autre. Pire, il peut même induire l’illusion que nos compétences s’étendent sans heurt et tout naturellement à des choses dont nous ne ­savons rien. On voit ainsi fleurir des « experts généralistes » qui n’hésitent pas à se prononcer indifféremment, du haut de leur compétence dans un domaine particulier (mettons la littérature ou les mathématiques), ou même aucun, sur la géopolitique, l’alimentation, la santé, l’économie, la psychologie ou l’histoire, un travers ­auquel le philosophe Nathan Ballantyne a récem­ment donné le nom d’« effraction épistémique ».

 

Mais ces problèmes associés à l’esprit critique ne sont encore rien à côté de la facilité avec laquelle on peut exploiter cette notion. S’il n’existe pas de méthode infaillible, ni même de définition définitive, pour l’esprit critique, chacun sait plus ou moins à quoi celui-ci devrait ressembler. Et, en l’absence de critères psychologiques et épistémiques clairs et nets, qu’est-ce qui empêche quelqu’un de singer simplement l’esprit critique, et même de se persuader qu’il peut s’en prévaloir ? Notre cerveau ne dispose pas d’un voyant lumineux qui nous indique objectivement que notre esprit critique est enclenché, ni que nos raisonnements ont abouti avec succès. En revanche, il est aisé d’en avoir la sensation et de la transmettre aux autres. La philosophe et artiste Adrian Piper a appelé cela la « pseudorationalité », et les psychologues parlent d’« illusion de savoir ». Souvent notre esprit critique n’en a que les ­apparences, et nous ne nous en rendons même pas compte.

 

Ainsi, on peut faire mine de ne s’intéresser qu’à la vérité tout en n’appliquant en réalité que l’« art d’avoir toujours raison » que préconisait Schopenhauer. « Faire sérieux » est à la portée de presque tout le monde ; les biais cognitifs et les rhétoriques fallacieuses ne manquent pas pour y parvenir. Certains optent pour l’obscurité et le vague, d’autres produisent des graphiques et des formules qui « font » scientifique, d’aucuns épatent la galerie en citant des penseurs célèbres, d’autres encore ne disent que ce que leur auditoire veut entendre… Contre les objections, on pourra soigneusement choisir les chiffres qui nous arrangent, tenter de noyer le poisson, changer habilement de sujet, ou, encore plus subtilement, jouer la magnanimité afin de « prendre de la hauteur ». Tout cela exige des ressources mentales assez avancées, et il est parfois impossible de savoir si elles sont au service du débat raisonné ou de la simple mauvaise foi.

 

Endosser les apparences de la profondeur critique est en réalité un jeu d’enfant, produire des « raisonnements fantômes » à la portée du premier complotiste venu, et c’est hélas encore plus le cas si on nous y encourage en permanence et qu’on nous enseigne par mégarde ces compétences. Bien évidemment, on souhaiterait plutôt transmettre et favoriser le « véritable » esprit critique, celui qui serait insensible à nos croyances préétablies, à l’idéologie ambiante, à notre tempérament, à nos goûts et nos inclinations, à la propagande, aux modes intellectuelles, à nos jugements moraux… Mais on peut se demander si, comme pour une forme « pure » de l’empathie, une telle chose est seulement possible ou même souhaitable.

 

Quand on cherche des solutions à nos problèmes contemporains, en appe­ler à « plus d’esprit critique » n’est au mieux guère plus efficace qu’une formule incantatoire. Au pire, si c’est pour que chacun se conforte dans l’idée de sa supériorité intellectuelle et morale, cela ne pourra qu’aggraver la situation. Peut-être vaudrait-il mieux renoncer à l’idée d’esprit critique tant que celle-ci est conçue comme une panacée. En ­attendant, il nous reste toujours la possibilité de cultiver quelques vertus comme l’humilité, la patience et une certaine tolérance vis-à-vis de l’incertitude – et même, pourquoi pas, de nous amuser un peu de notre vulnérabilité face aux dogmes et aux illusions.

 

— Ce texte a été écrit pour Books.

Notes

1. Ecco, 2016

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