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Les États-Unis aussi ont leurs enfants-soldats

De la Sierra Leone à l’Afghanistan, de la Colombie au Sri Lanka, les enfants sont amplement utilisés dans les conflits armés. Ces mineurs combattants sont désormais considérés comme des victimes. Pourquoi les adolescents américains recrutés par les cartels de la drogue mexicains n’ont-ils pas droit au même traitement ?


© Michael Stravato / The New York Times / Rea

Rosalío Reta (ici en 2009) a intégré le cartel mexicain des Zetas à 16 ans, en compagnie de son ami Gabriel Cardona. Tous deux purgent une peine de prison à vie au Texas.

Quand Gabriel Cardona a été condamné, en 2009, les photographes de presse l’ont immortalisé à travers une vitre de protection, comme s’il s’agissait d’une bête exotique. Quelque chose dans son parcours, c’est vrai, dépassait l’entendement. Une contradiction trop terrible pour être assimilée : un assassin enfant. Pourtant il se tenait là, assis, dans sa tenue de prisonnier d’un blanc immaculé, faisant l’inventaire macabre de ses actes sur un ton détaché. Lors de son arrestation, Cardona avait 19 ans, et son ­visage aux traits délicats conservait un air de petit garçon qui ne collait pas avec le reste. Lorsqu’il parlait, toutefois, il clignait des yeux en rafales nerveuses : ses ­interlocuteurs se retrouvaient alors à fixer une seconde paire d’yeux tatoués sur ses paupières à l’encre noir bleuté. Ces dix dernières années, alors que le bilan de la guerre de la drogue au Mexique ne cessait de s’alourdir, les Américains ont eu trop souvent tendance à considérer les atrocités qui se déroulaient de l’autre côté de la frontière comme un problème étranger, aussi éloigné d’eux que les conflits en Libye ou en Syrie. Sauf que Gabriel Cardona est un adolescent américain. Un garçon pauvre mais intelligent qui est né et a grandi à Laredo, au Texas, et était parfaitement en phase avec la culture méritocratique des États-Unis. Enfant, il rêvait de ­devenir avocat. Il jouait dans l’équipe de football américain de son lycée, avait lu Friday Night Lights, de Buzz Bissinger, et se reconnaissait dans les aspirations déçues des personnages du livre (1). Mais, lors de son année de seconde, un ­entraîneur le met sur la touche. Cardona décroche et glisse dans la délinquance – des vols de voiture d’abord, puis du trafic de drogue et d’armes de part et d’autre de la frontière. Au moment où le petit délinquant Cardona atteint sa majo­rité, un nouveau cartel, les Zetas, s’impose dans l’économie de la drogue au Mexique et s’illustre par des actes d’une barbarie sans précédent [lire Books n° 35, « Le Mexique sous l’emprise des narcos »]. La population de Laredo a presque doublé dans les années 1990, à la ­faveur de l’augmentation des échanges transfrontaliers consécutifs à l’entrée en vigueur de l’Accord de libre-échange nord-américain (Alena). Le resserrement des liens entre le Mexique et les États-Unis a aussi transformé l’écosystème du crime organisé. Dans Wolf Boys, Dan Slater écrit que, en 2004, les Zetas introduisaient toutes les semaines aux États-Unis jusqu’à 10 tonnes de cocaïne, ce qui leur rapportait près de 100 millions de dollars. Ils avaient baptisé leur cartel l’Entreprise. Et, à mesure que cet argent sale était injecté dans l’agglomération tentaculaire ­englobant les villes de Laredo et de Nuevo ­Laredo, de l’autre côté de la frontière, la région commençait à ressembler à une ville d’entreprise. Les petits commerces servaient de couverture pour blanchir l’argent de la drogue, écrit Slater. « On avait l’impression que tout le monde trempait dans quelque chose. » Slater, ancien journaliste du Wall Street Journal, avait appris dans la presse l’arrestation de Cardona ainsi que de son ami d’enfance Rosalío Reta, tueur à gages comme lui. Dans des inter­views données à plusieurs titres de la presse américaine, Cardona et Reta ont ­raconté qu’ils vivaient dans une planque au Texas et exécutaient des meurtres commandités. Cardona avait 17 ans lorsqu’il a intégré le cartel et 19 au moment de son arrestation. Reta – dont la petite taille et le crâne allongé lui avaient valu le surnom de Bart, en référence à Bart Simpson – s’était engagé à 16 ans ; moins d’un an plus tard, il était placé en détention provisoire. D’après leur propre décompte, Cardona et Reta ont tué à eux deux plus de 50 personnes. Étaient-ils des psychopathes à la base ? Ou bien des gamins ordinaires dont les Zetas ont fait des monstres ? Désireux de savoir comment un adolescent peut se muer en meurtrier de masse, de comprendre « l’attrait exercé par la logique du cartel », Slater a écrit à Cardona et à Reta en prison. À sa grande surprise, ils lui ont répondu. Un jour de l’été 1995, le psychologue américain Michael Wessells s’est ­rendu au camp de Grafton, un centre de réin­sertion de Sierra Leone pour les enfants-soldats qui ont pris part à la guerre civile. Les pensionnaires étaient âgés de 9 à 16 ans. Beaucoup d’entre eux avaient tué. Mais cela ne les empêchait pas de dessiner, de danser et de jouer à des jeux coopératifs. Autrement dit, ils se comportaient comme des enfants. Wessells a été sidéré de réaliser à ce moment-là que « dans certaines circonstances, tous les enfants ou presque peuvent devenir des meurtriers », comme il le raconte dans un article.   L’expression « enfant-soldat » évoque immédiatement des lieux comme la Sierra Leone. Dans les années 1990, l’utilisation de mineurs combattants y était très répandue, de même que dans d’autres conflits africains. Mais des filles et des garçons de moins de 18 ans ont été enrôlés dans des guerres partout dans le monde, de la Colombie au Sri Lanka, et combattent encore sur de nombreuses lignes de front actuel­lement. D’après l’ONU, le nombre d’enfants-­soldats en Afghanistan a doublé en 2015 – les talibans et les forces gouvernementales en recrutant dans leurs rangs. En mars 2016, le Département d’État américain signalait que l’organisation État islamique se repo­sait de plus en plus sur un cadre de jeunes conscrits, parfois âgés de 10 ans à peine, appelés les Lionceaux du Califat. Au cours de l’histoire, les enfants ont souvent eu un rôle accessoire dans les guerres en tant qu’estafettes, tambours ou aides-canonniers. Mais, avec l’évolution de l’armement au XXe siècle et surtout l’apparition du fusil d’assaut AK-47, il est devenu plus pratique de les envoyer en première ligne. Dans Children at War (2006), P. W. Singer note que, composé de moins de dix pièces ­mobiles, l’AK-47 est « d’une simplicité brutale » : « Des entretiens mettent en évidence qu’il faut en général environ une demi-heure à un enfant pour apprendre à s’en servir. » Ce qui manque aux mineurs en force et en expérience, ils le compensent par d’autres qualités : ils sont malléables et souvent disponibles en quantité abondante. Les enfants sont particulièrement vulnérables aux aléas de la guerre : le fait d’être séparés de leur famille ou d’autres structures de soutien peut créer chez eux une dépendance à l’égard de leurs chefs militaires qui les rend aisément exploitables. Dans les premières années de son insurrection en Ouganda, le seigneur de guerre Joseph Kony enrôlait des adultes dans son Armée de résistance du Seigneur (LRA). Il est finalement passé aux enfants, parce qu’ils étaient plus faciles à endoctriner. Bien entendu, il y a un tabou associé au fait de pervertir l’innocence de la jeunesse. Mais enfreindre ce tabou peut donner un avantage tactique. Un militaire de carrière qui scrute dans son viseur un enfant de 12 ans hésitera peut-être à appuyer sur la gâchette. En outre, envoyer comme signal que l’on est prêt à transgresser toutes les limites peut démoraliser l’adversaire. Si l’orga­nisation État islamique diffuse des vidéos de propagande où l’on voit des meurtres perpétrés par des enfants, c’est pour montrer qu’elle est bien déterminée à fouler aux pieds les normes internationales et entend prendre « l’avantage psychologique », notait la fondation britannique Quilliam dans un récent rapport (2). En revanche, on entend rarement parler d’enfants-soldats dans le contexte de la guerre de la drogue à la frontière américano-mexicaine. Pourtant, selon le Réseau pour les droits des enfants au Mexique – une fédération d’associations de la société civile –, quelque 30 000 mineurs ont été contraints de jouer un rôle dans l’insurrection criminelle sévissant dans le pays, et plusieurs milliers d’entre eux ont été tués. Wolf Boys offre le point de vue intime et inédit de jeunes tueurs engagés sur ces lignes de front. La prison peut transformer quasiment n’importe qui en bon épistolier. Après avoir écrit à Cardona et à Reta, Slater s’est retrouvé entraîné dans une relation dont l’intensité met mal à l’aise. Il a rendu visite aux deux garçons en prison et s’est entretenu avec eux pendant des heures. Reta a fini par rompre le contact ; mais Slater a continué à correspondre avec Cardona sur des centaines de pages.   Un jour de 2004, alors qu’il a 17 ans, Cardona est à Nuevo Laredo pour faire passer de la drogue pour son compte. Des policiers corrompus le repè­rent et l’amènent à Miguel ­Treviño, le patron des Zetas. Treviño, qui a alors la trentaine, questionne Cardona tout en caressant une grenade à main, écrit Slater. Le sang-froid de Cardona l’impressionne. Peu de temps après, l’adolescent est envoyé en stage dans un camp d’entraînement de l’État mexicain de Tamaulipas. Les Zetas ont ét
é créés par d’anciens membres des unités d’élite ayant déserté l’armée mexicaine. D’où le goût du cartel pour le style paramilitaire. Treviño était connu sous son nom de code radio : Cuarenta (« Quarante »). Pour autant, le camp était très semblable à ceux où, ailleurs dans le monde, des groupes armés forment des enfants à tuer. Au cours de ce qui s’apparente à une mue symbolique, Cardona reçut l’ordre d’abandonner ses vêtements civils, ainsi que son portefeuille et son téléphone, pour revêtir le même uniforme que les autres recrues (jean et tee-shirt blanc). Dans son récit autobiographique Le Chemin parcouru (3), Ishmael Beah décrit un rituel semblable quand, à 13 ans, il est incorporé dans les rangs des forces armées de Sierra Leone. Au moment où il enfile son nouveau short militaire, Beah voit un soldat brûler ses « vieilles affaires ». On lui donne une baïonnette et on lui ordonne d’attaquer un bananier comme s’il s’agissait d’un ennemi. C’est un élément commun à tous les ­programmes de formation au meurtre : l’exposition progressive à la violence. Lors de leur formation, les Lionceaux du Califat de l’État islamique reçoivent l’ordre de décapiter une poupée, puis d’assister à la décapitation d’un être humain avant d’en décapiter un ­eux-mêmes. Cardona et ses camarades, qui étaient âgés de 15 à 30 ans, ont reçu un ­fusil d’assaut et eu pour instructeurs des mercenaires venus de Colombie et d’Israël. Ils ont appris à abattre une cible en fuite. C’était comme « faire une longue passe au football américain ». Dans le camp, les Zetas avaient rassemblé des centaines de prisonniers – des membres capturés du cartel adverse de Sinaloa – qu’ils appelaient contras. « Vous faites comme on vous montre », entonnaient les instructeurs. Et, pour expliquer comment tuer avec un couteau, ils égorgeaient un contra. C’est avec ces malheureux ­cobayes humains, et non dans le feu de l’action, que Cardona a appris à tuer. On disait aux recrues de prendre un AR-15, d’entrer dans une maison et de tuer les contras à l’intérieur. Cardona s’exécutait. Il faisait comme on lui avait montré.  

Un taux d'homicides qui dépassait celui de l'Irak

Les enfants-soldats recourent souvent aux drogues pour s’habituer à l’horreur. Ishmael Beah était accro au brown-brown, un mélange de cocaïne et de poudre à canon. Cardona préférait un cocktail de tranquillisants puissants et de Red Bull qui, pris à intervalles régu­liers tout au long de la journée, ­l’insensibilisait sans entamer sa vigilance. ­Miguel Treviño, lui, n’avait pas besoin de drogue pour tuer. Dans Wolf Boys, il joue, certes, un rôle archétypal : celui du père de substitution psychopathe, de comandante charismatique. Mais il a ses particularités, qui sont glaçantes. Lorsque, en conduisant, Treviño voit un chien endormi sur le bas-côté, il fait une embardée pour l’écraser. Après avoir volé un tigre dans un cirque, il l’affame avant de lui donner à manger des victimes humaines. À un moment, il assure à Cardona avoir tué « plus de 800 personnes ». Un motif de fierté chez les Zetas. Au sein du cartel, ce n’est pas tant l’acte de tuer qui confère de l’importance que l’indifférence, réelle ou feinte, qu’il suscite. Les groupes armés qui utilisent des enfants incorporent souvent des éléments mystiques (la propension des enfants à croire à la magie est l’une des raisons pour lesquelles Joseph Kony les trouvait si faciles à manipuler). ­Cardona n’était pas un jeune spécialement porté sur la spiritualité, mais lui et ses collègues vouaient une dévotion de pure forme à la Santa Muerte, la sainte patronne des morts dans la culture populaire mexicaine. Chez les Zetas, raconte Dan Slater, le plus beau compliment que l’on puisse faire à quelqu’un est de lui dire qu’il est frío, insensible. La première fois que Rosalío Reta a tué quelqu’un, ses camarades l’ont entouré pour le féliciter : « Ton premier boulot. Tu vas faire des cauchemars ! » Il avait 16 ans. Slater décrit comment Cardona est devenu un tueur efficace et fiable – un « missile à tête chercheuse au service du capitalisme clandestin, prêt à être lancé contre n’importe quel individu en délicatesse avec l’Entreprise ». À un moment, Treviño touche le torse de Cardona et lui dit : « Tu es aussi froid que moi. » Aux États-Unis, lorsqu’un enfant tue un camarade de classe ou un membre de sa famille, le système judiciaire tient rarement compte de son âge. On n’exécute plus les mineurs depuis un arrêt de la Cour suprême de 2005, mais des enfants de 13 ans sont jugés comme des adultes. Et des milliers de mineurs sont condamnés à la perpétuité, sans possibilité de libération conditionnelle. C’est rarement le cas pour les enfants-­soldats ayant combattu dans des conflits à l’étranger. Ces dernières années, les orga­nisations humanitaires ont fait campagne, avec succès, pour que les mineurs combattants soient considérés comme des victimes et non comme des auteurs de violences. « Les enfants associés à des groupes armés sont avant tout des victimes de ces groupes », déclarait en 2015 Leila Zerrougui, représentante spéciale du secrétaire général de l’ONU pour les enfants et les conflits armés. En 2002, quand le Tribunal spécial pour la Sierra Leone a été créé, il avait été déci­dé de ne pas poursuivre les moins de 15 ans, y compris quand ils avaient commis des crimes monstrueux. Comme l’observe l’anthropologue David Rosen dans son livre Child Soldiers (4), l’idée qu’il faut épargner des poursuites judiciaires aux mineurs ayant commis des crimes de guerre est « une notion nouvelle qui ne va pas de soi ». Ishmael Beah a été parmi les bénéficiaires de cette façon de voir. Après avoir été enfant-soldat pendant près de trois ans en Sierra Leone, il a été secouru par les Nations unies et « démobilisé » en 1996, à l’âge de 16 ans. Il s’est avéré que Beah racontait son histoire avec aisance et avait un sourire photogénique qui ­désarmait en un clin d’œil ceux qui pouvaient douter de sa réhabilitation. On serait bien en peine de trouver porte-­parole plus séduisant pour la cause des anciens enfants-­soldats. Beah a été adopté par une famille de New York et a fait des études à l’université Oberlin. Son livre s’est vendu à 1,5 million d’exemplaires. (Une polémique a éclaté par la suite, certains accusant Beah d’avoir inventé en partie son histoire. Des accusations que rejettent à la fois l’auteur et son éditeur.) Si Ishmael Beah a droit à la rédemption, conviendrait-il d’étendre pareille dispense à Gabriel Cardona ? Beah écrit que ses compatriotes et lui n’avaient « pas d’autre choix » que de participer au conflit, séparés comme ils l’étaient de leur famille en pleine guerre civile. Le Mexique ressemblait sans doute par endroits à une zone de guerre à l’époque où Cardona était un Zeta. Le taux d’homicides le long de la frontière dépassait parfois celui de l’Afghanistan ou de l’Irak. Mais Cardona ne vivait pas au Mexique ; il ­vivait à Laredo, une ville sûre en comparaison. Son père, violent et alcoolique, avait abandonné le domicile familial lorsqu’il était petit. Cardona a « vu suffisamment de films » pour attribuer « une partie de sa situation » à l’absence du père. Mais une partie seulement. Cardona sait que cela ne peut constituer le socle de son absolution. Il n’était pas orphelin : il était resté proche de sa mère et de son frère. C’était un garçon futé et d’autres choix s’offraient à lui.  

Le meurtre comme synonyme d'ascension sociale

Cardona était peut-être frío, mais ce n’était pas un sadique. Contrairement à Miguel Treviño, tuer ne lui procurait aucune sensation forte. Alors pourquoi le faisait-il ? L’anthropologue Alcinda Honwana note que, dans un contexte de meurtre généralisé, les jeunes combattants « éprouvent un fort sentiment d’impuissance – sauf lorsqu’ils tuent ». La logique darwinienne a peut-être aussi joué un rôle. Mieux vaut être carnivore qu’herbivore dans un monde où les herbivores se font dévo­rer. ­Cardona parle du sentiment de puissance virile que lui procurait cette activité dangereuse. Mais il donne aussi une autre expli­cation, aussi dépri­mante que triviale : il tuait pour les ­voitures et pour les vêtements. Les Zetas payaient Cardona 500 dollars par semaine. « Les missions à commission » – des contrats à réaliser en solo – pouvaient lui valoir une prime de 10 000 dollars. Comme n’importe quel gamin américain, Cardona était irrémédiablement matérialiste. Slater égrène des noms de marques comme un catalogue des vaisseaux de l’Iliade : Volvo, GMC Denali, Jeep Grand Cherokee, Joe Brand, Versace, Lacoste. On pourrait penser que les Zetas, avec leur goût pour les bains de sang, ont à avoir avec Al-Qaïda ou l’organisation État islamique. Mais, pour les membres du cartel, les djihadistes faisaient fausse route. Ils étaient prêts à mourir pour une idéologie, alors que leur vrai problème était d’« être pauvres ». Pour un gamin de la rue comme Cardona, qui faisait son chemin dans l’économie de guerre frontalière, le meurtre était syno­nyme d’ascension sociale. « Du fric et des putes », scandaient les instructeurs du Tamaulipas pour expliquer aux ­recrues ce qu’elles avaient à gagner à tuer pour l’Entreprise.   Difficile, à la lecture de passages comme celui-ci, de ressentir beaucoup de compassion pour Cardona. Mais les adolescents ne sont pas connus pour prendre des décisions réfléchies. Des études montrent qu’à leur âge les zones du cerveau qui incitent aux comportements à risque sont plus développées que le « système de contrôle cognitif » qui régule les pulsions. Ces zones se développent plus tard en général. De fait, quand on parle des enfants-soldats, on s’intéresse souvent aux mécanismes d’exploitation qui perpétuent le phénomène, mais il se peut que la cause en soit au moins autant à rechercher dans les déséquilibres physiologiques de l’adolescence. En 2006, Michael Wessells, le psychologue qui s’était rendu au camp de Grafton, a fait paraître un livre intitulé Child Soldiers: From Violence to Protection. Il y observait que la majorité des mineurs combattants ne sont pas enlevés ou enrô­lés de force : ils s’engagent de leur plein gré. Leur éventail de choix est, certes, limité par le contexte de la guerre – plus limité que celui de Cardona. Quand bien même, Wessells affirme que beaucoup d’enfants intègrent des groupes armés non parce qu’ils « n’ont pas le choix », mais parce qu’ils se cherchent « un sens, une identité et des possibilités que la vie civile ne peut leur offrir ». Cardona est capable de distinguer le bien du mal. Il sait que ce qu’il fait est immoral, mais il le justifie. Il se dit que personne n’est innocent dans le trafic de drogue ; que s’il n’exécute pas ses victimes, quelqu’un d’autre le fera. Mais même ainsi, il a des doutes, et l’un des aspects les plus dévastateurs de Wolf Boys est de montrer comment, à chaque fois que Cardona commence à se poser des questions, il se fait remettre les idées en place. Dans les boîtes de nuit, on célèbre les jeunes tueurs à gages comme des rock stars. Des groupies les courtisent. Dans un pays où plus de 95 % des homicides ne sont pas élucidés, n’importe qui est en droit de s’interroger sur la valeur de la vie. Les policiers de Nuevo Laredo ne se contentent pas de ne pas enquêter sur les crimes ; ils aident Cardona dans ses exécutions, ils montent la garde à l’extérieur d’un restaurant pendant qu’il abat un client à l’intérieur. Quand l’Entreprise a besoin de faire disparaître des corps, elle sous-traite à la police, dont une activité annexe consiste à brûler des cadavres dans des barils de pétrole. À plusieurs reprises dans le livre, ­Cardona emploie l’expression « de l’autre côté » pour désigner le Mexique mais aussi, semble-t-il, le domaine métaphysique de pure transgression dans lequel il réside. « C’est comme ça que les choses se passent de l’autre côté », dit-il. Il a une petite amie, Christina, dont il est amoureux. Entre deux assassinats, il l’emmène boire un soda. Dans un moment d’introspection, il lui demande comment elle peut avoir envie d’être avec un ­excité comme lui. Ne ferait-elle pas mieux de sortir avec « quelqu’un de civilisé » ? Christina a grandi à Laredo, elle sait ce qu’il en coûte de vivre au contact des cartels. Elle réfléchit avant de répondre : « Los calmados son jotillos » (« Les mecs calmes sont des tapettes »). Pour un livre consacré à des tueurs, ­celui de Slater reste curieusement vague sur la plupart des meurtres commis par Cardona et Reta. C’est peut-être pour des raisons légales : les deux garçons ont été mis en examen pour une poignée d’homi­cides. S’étendre sur d’autres crimes pourrait leur valoir de nouvelles inculpations. Il se peut aussi que le choix de passer sous silence certains détails atroces relève d’une stratégie narrative, afin de ne pas empêcher le lecteur de s’identifier avec les sujets de son livre. De même, Ishmael Beah qualifie le meurtre d’« activité quotidienne », mais il s’abstient de développer. Il se peut aussi que, pour Cardona comme pour Beah, ces détails se soient perdus dans le brouillard de la guerre. À un journaliste de CNN qui lui demandait combien de personnes il avait tuées, Cardona a répondu dans un rire nerveux : « Je n’en ai aucune idée. » (Pressé de donner une estimation, il a placé le curseur entre 20 et 30). Pourquoi sommes-nous prêts à pardonner à des enfants-soldats de conflits à l’étranger alors que nous punissons sévèrement ceux qui tuent dans notre pays ? Une théorie veut que cela tienne à l’identité, non pas du tueur, mais de la victime. Comme le souligne Mark Drumbl, professeur de droit à l’université Washington & Lee, « on a tendance à considérer qu’un enfant qui tue des Africains commet un acte involontaire de violence gratuite et que celui qui tue des Occidentaux commet un acte intentionnel de violence réfléchie ». Un jour, Miguel Treviño a pris la décision fatale d’envoyer Cardona et Rosalío Reta de l’autre côté de la frontière, au Texas, munis d’une liste d’Américains à abattre. À Laredo, un inspecteur de police du nom de Robert García a pris en chasse les jeunes tueurs, si bien que Treviño a décrété qu’ils devaient également éliminer García. Les deux garçons ont été placés en garde à vue avant d’y parvenir. Après leur arrestation, le taux d’homicides à Laredo a chuté de moitié, aux dires d’un procureur. Le film Beasts of No Nation (2015), adapté du roman d’Uzodinma Iweala Bêtes sans patrie (5), raconte la transformation d’Agu, enfant d’un pays d’Afrique de l’Ouest qui n’est pas nommé, de garçon rieur en tueur à la machette. Grâce notamment au jeu d’Abraham Attah, l’acteur ghanéen qui incarne Agu, cette saisissante chronique d’une métamorphose ne laisse d’autre choix au spectateur que de s’identifier à ce jeune soldat en maraude et d’interpréter chaque nouvelle tragédie s’abattant sur lui comme une circonstance atténuante. On souhaite désespérément qu’Agu s’échappe, et c’est ce qu’il parvient à faire. La scène finale le montre dans un centre de réinsertion pour enfants-soldats démobilisés. Agu n’est pas une âme perdue, et le film s’achève sur une note d’espoir : un groupe d’anciens enfants combattants s’élance vers l’océan et s’ébroue dans les vagues. Agu les rejoint. Il ressemble à nouveau beaucoup à un enfant. Nulle rédemption de ce genre dans Wolf Boys. Lorsque Cardona et Reta ont été condamnés à la prison à perpétuité, aucune ONG n’est intervenue en leur ­faveur. Ils n’ont pas eu droit à de l’art-thérapie. Personne n’a paru ­désireux de « réinsérer » les deux garçons dans la société. Privé de ses tranquillisants, Cardona a commencé à faire des cauchemars sanglants. Dans ses lettres à Slater, il semble porter un jugement variable sur son passé. Il arrive qu’il exprime des remords. Mais il maintient que Miguel Treviño, arrêté en 2013 par l’armée mexicaine, était « un homme bien ». Dans ses premières interviews à la presse, Rosalío Reta faisait acte de contrition. Il se décrivait, l’œil humide, comme la victime malheureuse de forces qui le dépassaient. Un simulacre, écrit Slater. Rosalío Reta était tout simplement assez ­malin pour dire ce que les gens ­voulaient entendre. Il a raconté avoir tué pour la première fois à 13 ans, alors que selon Slater il en avait 16. Le faux récit de rédemption de Reta « a fait un ­carton auprès de son public », note-t-il. De fait, Reta confie à Slater qu’il envisage d’écrire un livre – quelque chose dans la veine du Chemin parcouru d’Ishmael Beah.   Cardona et Reta sont encore jeunes. Ils ont des décennies devant eux pour réfléchir. Peut-être finiront-ils par assumer le carnage qu’ils ont provoqué. Comme le constatait en 2013 une équipe de psychologues de l’université de l’Utah, il existe une abondante littérature scientifique sur l’endoctrinement, la réinsertion et les traumatismes des ­enfants-soldats en situation de postconflit à l’étranger, mais très peu d’études sur les enfants américains impliqués dans la violence des gangs. Ces chercheurs proposaient d’appliquer certaines des leçons tirées des études internationales aux « mineurs combattant sur notre territoire ». Pour Slater, l’histoire de Cardona et de Reta est, au moins en partie, une mise en cause de l’aveuglement américain : une parabole sur les enfants mutants de la guerre de la drogue. Quand Cardona a été condamné, en 2009, son avocat a plaidé pour une peine inférieure à la perpétuité. « Je ne sais pas ce qu’il y a dans la tête de mon client, a-t-il déclaré. Je ne suis pas Freud. Je suis sûr que Freud s’en donnerait à cœur joie. J’ignore quelles étaient ses motivations. Nous ne savons pas ce qui l’anime. Personne ne semble vraiment s’en soucier. »   — Cet article est paru dans The New Yorker le 12 septembre 2016. Il a été traduit par Delphine Veaudor.
LE LIVRE
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Wolf Boys: Two American Teenagers and Mexico’s Most Dangerous Drug Cartel de Dan Slater, Simon & Schuster, 2016

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