Les États-Unis aussi ont leurs enfants-soldats
par Patrick Radden Keefe

Les États-Unis aussi ont leurs enfants-soldats

De la Sierra Leone à l’Afghanistan, de la Colombie au Sri Lanka, les enfants sont amplement utilisés dans les conflits armés. Ces mineurs combattants sont désormais considérés comme des victimes. Pourquoi les adolescents américains recrutés par les cartels de la drogue mexicains n’ont-ils pas droit au même traitement ?

Publié dans le magazine Books, novembre / décembre 2017. Par Patrick Radden Keefe

© Michael Stravato / The New York Times / Rea

Rosalío Reta (ici en 2009) a intégré le cartel mexicain des Zetas à 16 ans, en compagnie de son ami Gabriel Cardona. Tous deux purgent une peine de prison à vie au Texas.

Quand Gabriel Cardona a été condamné, en 2009, les photographes de presse l’ont immortalisé à travers une vitre de protection, comme s’il s’agissait d’une bête exotique. Quelque chose dans son parcours, c’est vrai, dépassait l’entendement. Une contradiction trop terrible pour être assimilée : un assassin enfant. Pourtant il se tenait là, assis, dans sa tenue de prisonnier d’un blanc immaculé, faisant l’inventaire macabre de ses actes sur un ton détaché. Lors de son arrestation, Cardona avait 19 ans, et son ­visage aux traits délicats conservait un air de petit garçon qui ne collait pas avec le reste. Lorsqu’il parlait, toutefois, il clignait des yeux en rafales nerveuses : ses ­interlocuteurs se retrouvaient alors à fixer une seconde paire d’yeux tatoués sur ses paupières à l’encre noir bleuté. Ces dix dernières années, alors que le bilan de la guerre de la drogue au Mexique ne cessait de s’alourdir, les Américains ont eu trop souvent tendance à considérer les atrocités qui se déroulaient de l’autre côté de la frontière comme un problème étranger, aussi éloigné d’eux que les conflits en Libye ou en Syrie. Sauf que Gabriel Cardona est un adolescent américain. Un garçon pauvre mais intelligent qui est né et a grandi à Laredo, au Texas, et était parfaitement en phase avec la culture méritocratique des États-Unis. Enfant, il rêvait de ­devenir avocat. Il jouait dans l’équipe de football américain de son lycée, avait lu Friday Night Lights, de Buzz Bissinger, et se reconnaissait dans les aspirations déçues des personnages du livre (1). Mais, lors de son année de seconde, un ­entraîneur le met sur la touche. Cardona décroche et glisse dans la délinquance – des vols de voiture d’abord, puis du trafic de drogue et d’armes de part et d’autre de la frontière. Au moment où le petit délinquant Cardona atteint sa majo­rité, un nouveau cartel, les Zetas, s’impose dans l’économie de la drogue au Mexique et s’illustre par des actes d’une barbarie sans précédent [lire Books n° 35, « Le Mexique sous l’emprise des narcos »]. La population de Laredo a presque doublé dans les années 1990, à la ­faveur de l’augmentation des échanges transfrontaliers consécutifs à l’entrée en vigueur de l’Accord de libre-échange nord-américain (Alena). Le resserrement des liens entre le Mexique et les États-Unis a aussi transformé l’écosystème du crime organisé. Dans Wolf Boys, Dan Slater écrit que, en 2004, les Zetas introduisaient toutes les semaines aux États-Unis jusqu’à 10 tonnes de cocaïne, ce qui leur rapportait près de 100 millions de dollars. Ils avaient baptisé leur cartel l’Entreprise. Et, à mesure que cet argent sale était injecté dans l’agglomération tentaculaire ­englobant les villes de Laredo et de Nuevo ­Laredo, de l’autre côté de la frontière, la région commençait à ressembler à une ville d’entreprise. Les petits commerces servaient de couverture pour blanchir l’argent de la drogue, écrit Slater. « On avait l’impression que tout le monde trempait dans quelque chose. » Slater, ancien journaliste du Wall Street Journal, avait appris dans la presse l’arrestation de Cardona ainsi que de son ami d’enfance Rosalío Reta, tueur à gages comme lui. Dans des inter­views données à plusieurs titres de la presse américaine, Cardona et Reta ont ­raconté qu’ils vivaient dans une planque au Texas et exécutaient des meurtres commandités. Cardona avait 17 ans lorsqu’il a intégré le cartel et 19 au moment de son arrestation. Reta – dont la petite taille et le crâne allongé lui avaient valu le surnom de Bart, en référence à Bart Simpson – s’était engagé à 16 ans ; moins d’un an plus tard, il était placé en détention provisoire. D’après leur propre décompte, Cardona et Reta ont tué à eux deux plus de 50 personnes. Étaient-ils des psychopathes à la base ? Ou bien des gamins ordinaires dont les Zetas ont fait des monstres ? Désireux de savoir comment un adolescent peut se muer en meurtrier de masse, de comprendre « l’attrait exercé par la logique du cartel », Slater a écrit à Cardona et à Reta en prison. À sa grande surprise, ils lui ont répondu. Un jour de l’été 1995, le psychologue américain Michael Wessells s’est ­rendu au camp de Grafton, un centre de réin­sertion de Sierra Leone pour les enfants-soldats qui ont pris part à la guerre civile. Les pensionnaires étaient âgés de 9 à 16 ans. Beaucoup d’entre eux avaient tué. Mais cela ne les empêchait pas de dessiner, de danser et de jouer à des jeux coopératifs. Autrement dit, ils se comportaient comme des enfants. Wessells a été sidéré de réaliser à ce moment-là que « dans certaines circonstances, tous les enfants ou presque peuvent devenir des meurtriers », comme il le raconte dans un article.   L’expression « enfant-soldat » évoque immédiatement des lieux comme la Sierra Leone. Dans les années 1990, l’utilisation de mineurs combattants y était très répandue, de même que dans d’autres conflits africains. Mais des filles et des garçons de moins de 18 ans ont été enrôlés dans des guerres partout dans le monde, de la Colombie au Sri Lanka, et combattent encore sur de nombreuses lignes de front actuel­lement. D’après l’ONU, le nombre d’enfants-­soldats en Afghanistan a doublé en 2015 – les talibans et les forces gouvernementales en recrutant dans leurs rangs. En mars 2016, le Département d’État américain signalait que l’organisation État islamique se repo­sait de plus en plus sur un cadre de jeunes conscrits, parfois âgés de 10 ans à peine, appelés les Lionceaux du Califat. Au cours de l’histoire, les enfants ont souvent eu un rôle accessoire dans les guerres en tant qu’estafettes, tambours ou aides-canonniers. Mais, avec l’évolution de l’armement au XXe siècle et surtout l’apparition du fusil d’assaut AK-47, il est devenu plus pratique de les envoyer en première ligne. Dans Children at War (2006), P. W. Singer note que, composé de moins de dix pièces ­mobiles, l’AK-47 est « d’une simplicité brutale » : « Des entretiens mettent en évidence qu’il faut en général environ une demi-heure à un enfant pour apprendre à s’en servir. » Ce qui manque aux mineurs en force et en expérience, ils le compensent par d’autres qualités : ils sont malléables et souvent disponibles en quantité abondante. Les enfants sont particulièrement vulnérables aux aléas de la guerre : le fait d’être séparés de leur famille ou d’autres structures de soutien peut créer chez eux une dépendance à l’égard de leurs chefs militaires qui les rend aisément exploitables. Dans les premières années de son insurrection en Ouganda, le seigneur de guerre Joseph Kony enrôlait des adultes dans son Armée de résistance du Seigneur (LRA). Il est finalement passé aux enfants, parce qu’ils étaient plus faciles à endoctriner. Bien entendu, il y a un tabou associé au fait de pervertir l’innocence de la jeunesse. Mais enfreindre ce tabou peut donner un avantage tactique. Un militaire de carrière qui scrute dans son viseur un enfant de 12 ans hésitera peut-être à appuyer sur la gâchette. En outre, envoyer comme signal que l’on est prêt à transgresser toutes les limites peut démoraliser l’adversaire. Si l’orga­nisation État islamique diffuse des vidéos de propagande où l’on voit des meurtres perpétrés par des enfants, c’est pour montrer qu’elle est bien déterminée à fouler aux pieds les normes internationales et entend prendre « l’avantage psychologique », notait la fondation britannique Quilliam dans un récent rapport (2). En revanche, on entend rarement parler d’enfants-soldats dans le contexte de la guerre de la drogue à la frontière américano-mexicaine. Pourtant, selon le Réseau pour les droits des enfants au Mexique – une fédération d’associations de la société civile –, quelque 30 000 mineurs ont été contraints de jouer un rôle dans l’insurrection criminelle sévissant dans le pays, et plusieurs milliers d’entre eux ont été tués. Wolf Boys offre le point de vue intime et inédit de jeunes tueurs engagés sur ces lignes de front. La prison peut transformer quasiment n’importe qui en bon épistolier. Après avoir écrit à Cardona et à Reta, Slater s’est retrouvé entraîné dans une relation dont l’intensité met mal à l’aise. Il a rendu visite aux deux garçons en prison et s’est entretenu avec eux pendant des heures. Reta a fini par rompre le contact ; mais Slater a continué à correspondre avec Cardona sur des centaines de pages.   Un jour de 2004, alors qu’il a 17 ans, Cardona est à Nuevo Laredo pour faire passer de la drogue pour son compte. Des policiers corrompus le repè­rent et l’amènent à Miguel ­Treviño, le patron des Zetas. Treviño, qui a alors la trentaine, questionne Cardona tout en caressant une grenade à main, écrit Slater. Le sang-froid de Cardona l’impressionne. Peu de temps après, l’adolescent est envoyé en stage dans un camp d’entraînement de l’État mexicain de Tamaulipas. Les Zetas ont été créés par d’anciens membres des unités d’élite ayant déserté l’armée mexicaine. D’où le goût du cartel pour le style paramilitaire. Treviño était connu sous son nom de code radio : Cuarenta (« Quarante »). Pour autant, le camp était très semblable à ceux où, ailleurs dans le monde, des groupes armés forment des enfants à tuer. Au cours de ce qui s’apparente à une mue symbolique, Cardona reçut l’ordre d’abandonner ses vêtements civils, ainsi que son portefeuille et son téléphone, pour revêtir le même uniforme que les autres recrues (jean et tee-shirt blanc). Dans son récit autobiographique Le Chemin parcouru (3), Ishmael Beah décrit un rituel semblable quand, à 13 ans, il est incorporé dans les rangs des forces armées de Sierra Leone. Au moment où il enfile son nouveau short militaire, Beah voit un soldat brûler ses « vieilles affaires ». On lui donne une baïonnette et on lui ordonne d’attaquer un bananier comme s’il s’agissait d’un ennemi. C’est un élément commun à tous les ­programmes de formation au meurtre : l’exposition progressive à la violence. Lors…
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