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Ces jolis écureuils roux bien de chez nous

Introduit en Angleterre au XIXe siècle, l’écureuil gris américain s’est multiplié aux dépens de son cousin européen au pelage roux. Dans les régions du Nord, une armée de bénévoles use de tous les moyens pour combattre cette espèce exotique envahissante.


© Photofusion / Universal Images Group / Getty

L’écureuil gris est classé parmi les 100 espèces invasives les plus préoccupantes au niveau mondial.

Par une aube neigeuse de mars, je vais chasser l’écureuil dans le Lake District. Dans les bois silencieux et déserts au-­dessous des chutes d’Aira Force, la seule chose qui bouge est un écureuil roux ­solitaire, en équilibre sur une mangeoire suspendue à un arbre et remplie de fruits secs. Si vous avez grandi, comme moi, entouré d’écureuils gris, en voir un roux fait un choc. Nous sommes habitués au gris, un animal au poil soyeux importé d’Amérique du Nord qui se pavane dans les parcs, avec son arrière-train dodu et ses yeux noirs proéminents, et pille les mangeoires des oiseaux. En comparaison, l’écureuil roux, bien qu’autochtone, paraît exotique : si délicat, si agile, avec ses jolies petites touffes de poils sur les oreilles. Là, dans la neige, ce petit lutin des forêts est animé d’un improbable et gracieux frémissement de ballerine et puis, schuss, il glisse sur le couvercle glacé de la mangeoire et tombe par terre. Sur ses pattes.

Julie Bailey, une ancienne gymnaste à la chevelure rousse en cascade, est ­venue me prendre avec son 4×4 pour ­aller admirer cet acrobate-né. Aux chutes d’Aira Force, elle descend de voiture et s’avance précautionneusement dans la neige, en s’appuyant sur un bâton. Autrefois, avec son mari, Phil, elle aimait observer les écureuils roux dans son jardin ; on en voyait encore beaucoup dans tout le nord du comté de Cumbria il y a une dizaine d’années. Julie Bailey travaillait dans l’industrie pharmaceutique et donnait des cours de gymnastique à de jeunes garçons, dont son fils. Mais en 2005 elle s’est cassé le dos. Pendant quatre ans, elle n’a pas pu marcher. Après 17 opérations de la ­colonne vertébrale, elle ne peut se ­déplacer aujourd’hui que grâce à un ­neurostimulateur implanté dans l’abdomen. Quand l’appareil ne fonctionne pas bien, elle s’effondre. Elle n’en fait pas toute une histoire, quoiqu’elle souffre vingt-quatre heures sur vingt-quatre et ne supporte pas les anti­douleurs. « Comme j’étais coincée chez moi, j’ai commencé à prêter ­davantage attention à mes écureuils. Ça m’a vraiment donné un but. »
Pendant les fêtes de Noël de 2009, elle a eu la surprise de découvrir un étranger dans son jardin : un écureuil gris. Les trois semaines suivantes, ses écureuils roux sont tombés malades : leur museau se couvrait de plaies horribles, puis ils s’écroulaient, morts. « Une vraie tragédie », raconte Julie Bailey.

 

Elle a rejoint un groupe d’habitants du Cumbria – des comptables, des policiers, des agents d’entretien, des aides-soignants, des ouvriers du bâtiment, des retraités – qui s’emploient, pendant leur temps libre, à tenter d’enrayer l’extinction graduelle des écureuils roux dans leur comté.

La conservation des écureuils roux ne ressemble pas aux autres initiatives en faveur de la faune sauvage. Dans ce cas, il s’agit d’exterminer une espèce rivale : l’écureuil gris. Quelques semaines après la mort de ses écureuils, Julie Bailey a décidé de mener le combat en faveur des roux. Elle a installé de nouvelles mangeoires qu’elle a placées de manière à pouvoir s’approcher discrètement en voiture, baisser la vitre et tirer les écureuils gris avec un fusil à air comprimé. Son mari s’est procuré une arme pour en faire autant. La première fois que j’ai parlé à Julie Bailey au téléphone, je lui ai demandé combien ils en avaient éliminé depuis le début. Elle a marqué une pause. Je pouvais entendre le clic d’une souris parcourant une feuille de calcul. « 469 », a-t-elle répondu.

Quand je me rends chez elle un mois plus tard, je découvre un temple dédié à l’écureuil roux. L’heure est donnée par une horloge en forme d’écureuil roux ; le poêle est orné d’écureuils en fonte ; les murs et la moquette de son bureau sont roux écureuil ; il y a des figurines d’écureuils réalisées par un sculpteur ­local, un puzzle écureuil roux, une coupe écureuil roux, une brosse à chaussures écureuil roux, un presse-papiers écureuil roux, une tirelire écureuil roux. On boit du thé dans des tasses écureuil roux, à côté d’un congélateur gris. Je demandé à Julie ce qu’il contient ; elle ouvre la porte et sort des morceaux proprement découpés d’écureuil gris. « Tous nos gris atterrissent dans ce congélateur, et on les mange. Tout le monde n’aime pas ça, mais nous, si. C’est une viande très saine. Phil adore le curry d’écureuil, de toute façon il adore le curry. Moi je les préfère en ragoût, avec la viande qui se détache de l’os. » Julie Bailey conserve les peaux pour s’en faire un gilet gris.

 

Le Royaume-Uni, l’Irlande et l’Italie sont les seuls pays du monde où l’on trouve à la fois des écureuils roux et des gris. Mais au Royaume-Uni, les gris, introduits d’Amérique du Nord à la fin du XIXe siècle, sont en passe d’exterminer les roux. Les 140 000 écureuils roux locaux ont été repoussés dans les confins – dans les îles, comme celle de Wight, le nord de l’Écosse et certaines parties des comtés du Cumbria et du Northumberland. Quelque 2,5 millions d’écureuils gris ont pris possession du reste du territoire.

La mondialisation des activités humaines bouleverse les espèces comme jamais auparavant. Elle a également fait naître une nouvelle discipline universitaire, la biologie des invasions, qui étudie la façon dont certains animaux et végétaux exotiques (tels que les rats ou la renouée du Japon) perturbent leurs nouveaux habitats en introduisant des maladies ou en supplantant la flore et la faune autochtones. Certains considèrent l’écureuil gris comme un envahisseur étranger qui met en péril l’écureuil roux. Mais massacrer cet animal, n’est-ce pas faire preuve de xénophobie ? Est-il éthique de s’en prendre à une espèce pour en préserver une autre ?

De nombreuses grandes associations de protection de la nature ont décidé, en toute discrétion, que l’abattage représentait une solution acceptable. Des milliers de béné­voles s’emploieront bientôt à ­éliminer l’écureuil gris en Angleterre, au pays de Galles et en Irlande du Nord (l’Écosse a mis en place sa propre campagne, plutôt efficace, d’éradication). Cette armée s’organise sous la bannière du programme Red Squirrels United [« Écureuils roux unis »], soutenu par plus de 30 associations et financé à hauteur de 3 millions de livres par l’Heritage Lottery Fund (1) et le programme Life de l’Union européenne, qui finance des projets visant à préserver l’environnement et la nature.

Red Squirrels United est à ce jour le plus vaste programme d’élimination d’une espèce invasive en Europe. C’est aussi le plus controversé. Plus de 95 000 personnes ont signé une pétition contre cette campagne d’abattage. Leurs commentaires traduisent une aversion pour cette forme de conservation des espèces : « C’est une initiative barbare » ; « Avec mon fils, on adore voir jouer les écureuils gris autour de notre maison » ; « Les humains ne sont pas propriétaires des vies animales » ; « Ces animaux ne sont pas près de disparaître et font désormais partie de nos campagnes. On ne peut pas revenir en arrière ». Comme le montrent ces réactions, le conflit opposant deux espèces très différentes d’écureuils oppose aussi deux sortes très différentes d’êtres humains. De l’issue de cette bataille – roux contre gris, conservationnistes contre militants des droits des animaux, nordistes contre sudistes (2) – dépendra en grande partie le sort d’autres espèces allochtones dans le monde.

Sciurus vulgaris, l’écureuil roux, est un animal commun dans la quasi-­totalité de l’Eurasie. Sciurus carolinensis, ­l’écureuil gris, est l’une des quelque 2 800 espèces étrangères que l’on trouve en Grande-Bretagne. Tout comme l’écrevisse du Pacifique, originaire d’Amérique du Nord, qui a supplanté l’écrevisse à pattes blanches depuis son introduction en 1975, ou le frelon asiatique, qui a colonisé une partie de l’Europe et s’attaque aux abeilles, l’écureuil gris est classé parmi les espèces exotiques envahissantes (EEE). L’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN) le place même parmi les 100 espèces invasives les plus préoccupantes. Il arrache et ronge l’écorce des arbres, ce qui dégrade et tue parfois les jeunes plants, et nuit à la qualité des billes de bois. On l’accuse aussi de détruire les nids d’oiseaux (quoiqu’on manque encore de preuves scientifiques du déclin d’espèces d’oiseaux provoqué par l’écureuil gris). Mais, surtout, il semble condamner l’écureuil roux à l’extinction.

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Les écureuils roux succombaient à une maladie virale

En 1876, des propriétaires terriens anglais font venir des écureuils gris d’Amérique du Nord comme animaux d’ornement pour leurs parcs, au même titre que les paons, les muntjacs et autres attributs de prestige venus de contrées lointaines. Quand l’écureuil gris se ­répand, la population réserve d’abord un bon accueil à cet « animal sociable et ­facile à apprivoiser », comme le qualifie en 1912 un article de la rubrique « vie rurale » du Manchester Guardian. En 1916, on peut lire dans le même journal : « Il semble plus spontanément amical que notre écureuil britannique, sans doute parce qu’il n’a pas le souvenir atavique de garnements lui jetant des pierres. »

Comme l’indique cette remarque, l’écureuil autochtone n’a pas toujours été objet d’adoration. Au début du XIXe siècle, il s’en écoule 20 000 chaque année dans les boucheries londoniennes. Plus tard, il fera l’objet d’une campagne de destruction massive de la part des fores­tiers parce qu’il ronge lui aussi l’écorce des nouvelles plantations de conifères. En 1903, l’écureuil roux est immortalisé par Beatrix Potter sous les traits du courageux petit ­Noisette (3), ­« repré­sentant rebelle de la classe ­ouvrière » aux yeux d’un critique, mais c’est aussi l’année où se crée le Highland Squirrel Club. Les membres de ce club élimineront quelque 85 000 écureuils roux au cours des trois décennies suivantes afin de protéger les plantations. Dans les secteurs où l’écureuil roux a complètement disparu, des propriétaires terriens et des conservationnistes font venir de nouveaux individus de ­Scandinavie.

Dans les années 1920, on commence à s’apercevoir que la population des gris croît au détriment de celle des roux. En 1932, les pouvoirs publics interdisent la relâche de l’écureuil gris en Grande-Bretagne. L’interdiction est toujours en vigueur aujourd’hui : si on capture par mégarde un écureuil gris dans sa cabane de jardin, on n’a pas le droit de le remettre en liberté. La première d’une des nombreuses campagnes d’éradication de l’écureuil gris est lancée dans les années 1930, et le ministère de l’Agriculture fournit pendant longtemps des cartouches gratuites aux chasseurs d’écureuils. Dans les années 1970, ­l’Office des forêts empoisonne les écureuils gris avec du coumaphène, un raticide courant.

Depuis huit ans, le prince Charles encourage les campagnes d’extermination des gris en tant que parrain du Red Squirrel Survival Trust, une association pour la survie de l’écureuil roux. ­Enfant, il appréciait les écureuils roux de Sandringham, le domaine de la famille royale dans le Norfolk, et il continue à en nourrir au château de Balmoral, en Écosse. « Mon grand souhait, a-t-il confié un jour, c’est d’en avoir un dans la maison, sur la table du petit déjeuner ou sur mon épaule. »
Si, malgré l’intervention princière, toutes les tentatives d’éradication de l’écureuil gris ont échoué en Grande-Bretagne, c’est parce que la véritable raison du déclin des roux est longtemps restée un mystère. Les écologistes étaient d’accord sur le fait que les écureuils gris, plus costauds, avaient le dessus sur les roux. Les gris étaient aussi plus enclins à chercher leur nourriture au sol, digéraient mieux les glands et consommaient des noisettes encore vertes, tandis que les roux ­devaient attendre qu’elles aient mûri – si bien que les gris faisaient une meilleure utilisation des ressources alimentaires. La théorie n’était pas fausse, mais elle n’expliquait pas pourquoi les roux disparaissaient parfois en masse juste après l’arrivée des gris.

On avait remarqué depuis des années que les roux succombaient à une maladie virale très agressive qui provoquait l’apparition d’ulcères sur leur museau. Ces lésions empêchaient l’animal de se nourrir et provoquaient sa mort en une semaine. Mais les écureuils gris n’étaient pas touchés. Les chercheurs ont fini par trouver l’explication au début des années 1990, lorsqu’une nouvelle technique d’analyse sanguine a mis en évidence que cette espèce jouait le rôle de réservoir d’un virus appelé parapoxvirus, ou variole de l’écureuil. Les analyses ont révélé que 60 à 70 % des écureuils gris étaient des porteurs sains du virus. Au Royaume-Uni, aucun écureuil gris n’y a succombé. En revanche, tous les roux qui avaient contracté la maladie en sont morts. C’est un schéma que l’on retrouve partout dans le monde dès qu’une espèce allochtone introduit de nouvelles maladies dans des populations « naïves ».

Les gris sont bien adaptés au para­poxvirus, expliquent les chercheurs, parce que l’animal et le virus ont évolué de concert pendant des siècles en Amérique du Nord. Une étude a mis en évidence la présence d’anticorps du parapoxvirus chez les écureuils gris d’Amérique – preuve qu’ils ont été infec­tés mais qu’ils ont vaincu le virus. En Grande-Bretagne, cette maladie ­favorise les gris résistants au détriment des roux sans défense. Les modèles scientifiques prédisent que, là où le virus est présent, le remplacement des roux par les gris est 25 fois plus rapide que là où il ne l’est pas. Le professeur Julian Chantrey, pathologiste vétérinaire à l’université de Liverpool, a étudié une population isolée d’écureuils roux de Formby, dans le comté de Merseyside, qui avait été infectée par le parapoxvirus apporté par les écureuils gris. Il juge que l’extinction des roux est inévitable si les gris ne sont pas tenus à l’écart. « On en voit le résultat dans le sud de l’Angleterre. Partout où les gris n’ont pas été exclus, les envahisseurs gris répandent le virus dans les populations de roux en voie de reconstitution qui s’effondrent à nouveau. Leur niveau tombe de plus en plus bas, et puis ils disparaissent pour de bon. »

 

Il y a vingt ans, on prédisait que les roux auraient aujourd’hui disparu du Cumbria, ce qui n’est pas le cas. Les écureuils roux sont peut-être sans ­défense face au parapoxvirus, mais ils ont ­trouvé un allié dévoué en l’être ­humain, qui les trouve mignons. « Je ne crois pas qu’il resterait des écureuils roux dans le Cumbria sans Julie Bailey », estime Andrew Hodgkinson, un conserva­tionniste fervent qui a travaillé deux ans dans le comté comme garde forestier pour la protection de l’écureuil roux, à surveiller les populations de roux et à tuer les gris.

Julie Bailey a commencé à s’engager comme bénévole pour le Penrith & District Red Squirrel Group après son accident. Comme ses douleurs dans le dos la maintenaient éveillée une bonne partie de la nuit, elle travaillait non-stop et est vite devenue gérante, trésorière et administratrice de l’association. Elle apportait aussi de l’aide à quelques-uns des innombrables groupes de protection de l’écureuil roux du nord de l’Angleterre. « Sans cet accident, ­raconte-t-elle, je n’aurais pas pu accomplir tout ce que je crois avoir accompli au bénéfice des écureuils roux ; donc il a eu au moins un effet positif. »

La protection de l’écureuil roux suscite la création de beaucoup d’associations locales (comme celle de Julie Bailey), lesquelles soutiennent une multitude de campagnes nationales, comme je l’ai découvert lors d’un Salon qui s’est tenu dans un grand hôtel de Belfast en mars dernier. Red Squirrels United est un projet sur trois ans, soutenu par des associations comme le Red Squirrel Survival Trust du prince Charles, la European Squirrel Initiative et le UK Squirrel Accord. Ce dernier ­fédère une mosaïque d’organismes ­publics et d’associations travaillant sur le développement d’un contraceptif oral pour les écureuils gris.

Sous une banderole proclamant : « Raide dingue des roux ! », des chercheurs et des conservationnistes ­expli­quent leurs projets pour enrayer la progression des écureuils gris à l’aide de présentations PowerPoint comportant des cartes de type militaire repré­sentant l’avancée de points gris et ponctuées de métaphores guerrières (défendre les « bastions » roux). Le ­public est constitué de bénévoles enthou­siastes, de travailleurs ­associatifs en veste polaire et de représentants en tweed de grands propriétaires terriens, lesquels détestent l’écureuil gris à cause des dégâts qu’il inflige à leurs précieuses plantations. « C’est vraiment formidable d’être ici pour parler de lutte contre les gris. Il y a quinze ans, c’était quasiment tabou », annonce Andrew Kendal, de la European Squirrel Initiative, une structure financée par des propriétaires terriens qui fait du lobbying auprès de l’Union européenne. J’apprends que les actions de propagande en faveur de roux se multiplient – l’Ulster Wildlife Trust est en train de préparer un livre pour enfants intitulé The Greedy Grey (« L’insatiable gris ») – et je découvre des méthodes d’élimination innovantes, comme ce piège qui tue automatiquement l’écureuil gris capturé.

 

Espèce autochtone et espèce invasive ?

Les pièges classiques capturent l’écureuil gris vivant, et il faut ensuite que quelqu’un se dévoue pour le tuer d’un coup de fusil ou d’un coup sur le crâne. Les opposants qualifient cette méthode de « matraquage à mort » là où les associations de défense des roux préfèrent parler d’« euthanasie par choc crânien ». La méthode reconnue par la loi consiste en un vigoureux coup de ­bâton sur le crâne. Des grandes asso­ciations de protection de la nature comme les Wildlife Trusts et le National Trust restent évasives sur leur rôle dans l’éradication des gris. Elles perdent des membres quand elles plaident en faveur de l’élimination de l’espèce exotique. Mais, dans les zones où subsistent ­encore des roux, elles facilitent souvent l’abattage des gris. Dès lors que les protecteurs des écureuils roux ont le soutien des propriétaires terriens, la clé, selon Julie Bailey, c’est d’« envoyer les troupes au sol » : des béné­voles et des professionnels prêts à se consacrer à tuer des écureuils gris.

Les propriétaires privés n’aiment pas trop permettre l’accès de leurs terres à des bénévoles, surtout s’ils sont armés de pièges ou de fusils de chasse. Ils préfèrent les professionnels, si bien que l’association de Julie Bailey, le Penrith & District Red Squirrel Group, doit trouver 100 000 livres chaque année pour rémunérer trois gardes forestiers à plein temps et deux à mi-temps. « Pour dire la vérité, on rame, dit-elle. On ne reçoit pas un sou de l’État – nos dirigeants sont bénévoles et nous nous autofinançons. » Mais le groupe de Julie Bailey couvre un quart du comté de Cumbria, et son bilan est impressionnant. En 2014, son association a comptabilisé 2 702 observations de roux et tué 2 224 gris. Pour 2016, elle fait état de 3 306 observations de roux et de 1 806 gris tués. Des chiffres qui prouvent que les éradicateurs sont en train de gagner la partie.

Les nouvelles technologies y sont pour beaucoup. En 2016, 69 % des gris tués dans la région de Penrith ont été abattus ; les autres ont été piégés. L’utilisation des caméras thermiques a révolutionné l’élimination des gris au fusil. Ces appareils coûteux, qui détectent dans les zones boisées la chaleur émise par le corps des animaux vivants, permettent aux tireurs de localiser leur cible plus rapidement. En janvier 2017, 74 des 143 gris tués par les gardes forestiers de Penrith l’ont été grâce à ces caméras. Julie Bailey préfère le tir au piégeage. « Je ne pratique pas l’euthanasie par choc crânien ; l’animal est trop près pour moi. » Ce n’est pas que tuer au fusil soit chose aisée. « C’est franchement affreux. Et comme je tire des écureuils gris, les gens me prennent pour une sale bonne femme sans cœur. Ça fait mal de tuer, mais je suis prête à le faire pour garder mes écureuils roux. »

« Quand je regarde un gris, je vois un rongeur », poursuit-elle. Quand je regarde un roux, non. Pourtant, c’est la même chose. C’est le facteur mignon. Les touffes sur les oreilles et le fait que les uns soient d’ici et les autres pas me font chaque fois cet effet – ce sont les roux qui devraient être là et pas les gris. Je n’ai rien contre les gris en Amérique du Nord. Je ne suis pas pour qu’on les tue chez eux. Mais ici, on ne peut pas avoir les deux espèces côte à côte. On doit faire un choix, et défaire ce qu’ont fait les gens de l’époque victorienne. »

Pendant les deux jours que j’ai passés avec Julie sur le territoire de l’écureuil roux dans le Cumbria, je n’ai pas rencontré une seule personne qui défende les gris. Plus au sud, où le seul écureuil sauvage que les moins de 50 ans connaissent est le gris, les gens sont beaucoup plus hostiles à l’idée de les tuer.
Il n’y a plus un seul écureuil roux dans le voisinage du siège de l’ONG Animal Aid, à Tonbridge, dans le Kent, depuis la fin des années 1960. C’est là que j’ai rencontré John Bryant, un homme courtois aux cheveux blancs qui est un pionnier de la lutte non violente contre les nuisibles. Ancien mécanicien d’hélicoptère, il est consultant auprès de cette association qui milite contre l’élimination des écureuils gris et voit dans l’hostilité envers un animal allochtone un effet de la xénophobie ambiante.

Le plus vieux souvenir de John Bryant, c’est d’avoir essayé d’approcher un corbeau près de l’ensemble de HLM où il est né. « Le corbeau s’est envolé, tout naturellement, parce que mon espèce est l’ennemie de la sienne. » Il a adhéré à la Société royale pour la protection des animaux pour militer contre la chasse au renard. Puis il a découvert les abattoirs et les laboratoires de vivisection ; plus tard, il a géré un refuge pour animaux et est devenu vegan. Son expérience de la lutte non violente contre les nuisibles lui a appris qu’il ne servait à rien de tuer les individus d’une espèce pour en limiter le nombre. Si l’on abat un renard des villes, un autre vient aussitôt occuper son territoire. Le raticide est un aliment qui attire encore plus de rats. Plutôt que de piéger les écureuils gris, John Bryant les éloigne en plaçant un tissu imprégné d’odeur de chat dans leur nid. La mère emporte alors ses petits plus loin.

Cette nouvelle offensive contre les écureuils gris est rétrograde, estime John Bryant. « Cela se résume à “Tuez-les tous”. Toujours la même histoire. Ça ne marchera pas », prédit-il. Il trouve ­aussi que l’éradication des gris s’entoure de pas mal d’hypocrisie. Au niveau mondial, dit-il, l’écureuil roux n’est pas une espèce ­menacée – elle est répandue en Europe du Nord et en Sibérie ; la distinction entre ­espèce ­autochtone et espèce invasive est ­absurde puisque l’écureuil roux que l’on a réintroduit vient de Scandinavie. Mais le pire, pour John Bryant, c’est que l’on apprend aux béné­voles à tuer les gris à coups de bâton. « C’est vraiment une façon atroce de mourir », dit-il. Et puis, d’habitude, on épargne le gibier durant sa ­période de ­reproduction ; en revanche, de même que les rats, on peut tuer des écureuils gris toute l’année, si bien que les ­femelles ­allaitantes périssent et leurs petits meurent de faim.

Le consensus scientifique selon lequel l’écureuil roux disparaîtra en Grande-­Bretagne si on ne lutte pas contre les gris laisse John Bryant de marbre. « Je n’y crois pas. Et même si c’était le cas, ce n’est qu’un écureuil après tout, rétorque-t-il. Roux ou gris, c’est le même animal. Les seuls dégâts qu’ils font – minimes par rapport à ceux que nous faisons, nous – c’est d’écorcer les arbres et de prélever des œufs. C’est ce que font les écureuils, quelle que soit leur couleur. Le vrai problème, c’est cette étiquette d’espèce invasive, qui pousse ceux que j’appelle les ayatollahs de la biodiversité à décréter que tout doit être ­autochtone. Je ne suis pas du tout d’accord. »

John Bryant cite deux environnementalistes qui combattent l’idée ­répandue selon laquelle il faut tuer les écureuils gris pour sauver les roux. ­Stephen ­Harris, un professeur de sciences de l’environnement de l’université de Bristol aujourd’hui à la retraite, a écrit il y a dix ans qu’il fallait se résigner à ce que les écureuils gris soient là pour de bon, et que les petites îles étaient l’habitat idéal pour les écureuils roux (4). Plus récemment, Fred Pearce, un journaliste spécialiste de l’environnement, a fait valoir que les écosystèmes sont en évolution constante et que les ­espèces ­envahissantes devraient être, au contraire, ­accueillies avec enthousiasme. La grande majorité de la flore et de la faune britanniques est arrivée au cours des dix mille dernières années. Rien n’est « autochtone », tout est de passage. Pour Pearce, les prétendus dégâts causés par la plupart des espèces « invasives », comme la renouée du Japon, sont largement exagérés par des fonctionnaires en quête de subventions et des médias sensationnalistes. Le gouvernement ­affirme que la renouée du Japon coûte à l’économie britannique 170 millions de livres par an ; selon Pearce, c’est bien moins. L’Agence britannique de l’environnement qualifie la renouée de « plante envahissante sans conteste la plus agressive et destructrice du Royaume-Uni » mais ne consacre que 2 millions par an à son éradication. Pearce rappelle aussi que, en 2009, le très raciste British National Party (BNP) avait qualifié l’écrevisse du Pacifique de « Mike Tyson des écrevisses […], un ­immigré clandestin colonisateur, malade, psychotique et nocif qui dévaste complètement l’environnement auto­chtone ».

Pourquoi les amis de la nature et les scientifiques tuent-ils des écureuils gris ? J’ai posé la question à John Bryant. « C’est cette affaire d’immigration. On a l’impression que l’Europe tout ­entière est en train de se barricader. “On veut bien des gens à condition ce qu’ils soient de chez nous. On n’aime pas ces écureuils étrangers qui débarquent et prennent possession du territoire.” C’est de l’intolérance, et c’est illogique. »

Ceux qui s’opposent à l’éradication de l’écureuil gris sont convaincus qu’il doit y avoir moyen de préserver les roux sans tuer les gris. Trois solutions techniques existent, mais il est peu probable qu’elles aient des effets suffisamment ­rapides pour dissuader les bénévoles de chercher à éradiquer l’écureuil gris. La première est un vaccin qui immunise les écureuils roux contre le parapoxvirus. Colin McInnes, chercheur à la Fondation Moredun, en Écosse, a mis au point un prototype. « Nous avions bon espoir d’aboutir, mais, malheureusement, en ce moment nous n’avons plus de financement », me confie-t-il. La recherche sur les vaccins n’est pas bon marché. Avec de nouveaux financements, les chercheurs devraient encore mettre au point une méthode d’inoculation – sous forme par exemple d’appât comestible –, tester le vaccin et le faire autoriser. Mais McInnes ne croit pas que l’on disposera un jour d’un vaccin assez bon marché pour sauver tous les écureuils roux de Grande-Bretagne. « Nous avons pensé dès le départ que ce vaccin serait destiné à protéger certaines populations d’écureuils roux menacées, que l’on pourrait attraper et immuniser. »

 

Deuxième solution : un contraceptif pour écureuils gris, dont la recherche est ­financée par des fonds publics. Mais il faudra encore au moins une décennie pour mettre au point une formule efficace. Un contraceptif n’éliminera jamais complètement les populations d’écureuils gris et ne pourra pas être utilisé dans les aires peuplées de roux et de gris, comme le Cumbria, sous peine de stériliser ­accidentellement les roux.

La troisième solution – le contrôle « biologique » – suscite davantage d’enthousiasme. La martre des pins est un prédateur membre de la famille des ­belettes, et une espèce elle aussi ­autochtone. Les recherches conduites par Emma Sheely en Irlande ont mis au jour une étonnante corrélation entre l’effondrement de la population d’écureuils gris et la résurgence de la martre. Les écologistes pensent que cet animal pourrait créer un « espace de peur » pour les gris. Ils estiment également que, comme les roux (qui ont évolué parallèlement à la martre pendant des décennies) sont moins lourds que les gris, ils peuvent plus facilement courir se mettre à l’abri à l’extrémité des branches, où ils sont hors d’atteinte. Sheely étudie actuellement l’impact des martres sur les écureuils gris et roux en Écosse ; mais elle avertit que rien ne garantit que ­l’effet observé en Irlande se reproduise en Écosse, dans la mesure où la martre dispose là d’autres proies, comme le campagnol. Pense-t-elle dès lors qu’il est exagéré de dire que les martres pourraient mettre un terme à la guerre de l’écureuil en Grande-­Bretagne ? Oui, ­dit-elle. Les martres pourraient bien, en ­théorie, ­contribuer à la préservation de l’écureuil roux ; mais les recherches sont toujours en cours. » Il faut dire aussi que la plupart des propriétaires de ­domaines de chasse ne tolé­reront pas que les martres dévorent les faisandeaux et les œufs dans leurs bois.

Certains militants de la cause animale jugent aussi que l’on devrait laisser les gris en paix, car les écureuils roux vont à la longue acquérir une immunité contre le parapoxvirus. Ils invoquent le précédent de la myxomatose, introduite dans les années 1950 pour réduire la population britannique de ­lapins. Cette maladie a tué plus de 99 % des lapins, mais durant les cinquante dernières ­années leur population est ­revenue à son niveau antérieur. Si un virus élimine son hôte, il se condamne lui-même ; donc, pour survivre, il doit devenir moins virulent au fil du temps. L’hôte, le ­lapin, développe à son tour une immunité que les survivants transmettent à leur descendance. Mais le parapoxvirus fonctionne autre­ment, comme me l’explique le professeur Julian Chantrey. Le virus possédant déjà un hôte parfait – l’écureuil gris – du point de vue de l’évolution, il n’a aucune raison de devenir moins mortel pour les roux. « Les roux vont bien acqué­rir une certaine immunité, mais ça prendra très longtemps, avec plusieurs épidémies successives qui stimuleront leur résistance », dit-il.

 

J’ai voulu vérifier par moi-même si l’« euthanasie par choc crânien » était une méthode cruelle. Je suis allé passer une journée dans le nord du pays de Galles avec Craig Shuttleworth, un écologiste crédité de la plus grande performance d’éradicateur : un combat de dix-huit ans pour débarrasser l’île d’Anglesey de ses écureuils gris, qui s’est achevé en 2015. Depuis, la population des roux est ­remontée de près de zéro à 700. Nous sommes partis à 7 heures dans la Land Rover déglinguée de Craig. À l’arrière, il y avait un grand sac en plastique rempli de grains de maïs jaune et de graines de tournesol, ainsi qu’un ­bâton à bout carré de 60 centimètres de long. Shuttleworth est un esprit indépendant qui a refusé les honneurs d’une carrière universitaire classique. Il s’emploie à présent à éliminer les écureuils gris dans un petit coin du nord-ouest du pays de Galles. Lui et deux autres contractuels sont rémunérés par Red Squirrels United. Mais Shuttleworth s’offusque de ce que le site Internet des Wildlife Trusts présente l’élimination des gris comme une « solu­tion de dernier ­recours ». Pour lui, c’est la seule : « On n’a pas le choix. Donc il faut les tuer, les tuer, les tuer. »

Il élimine environ 1 000 gris par an et préfère le « choc crânien » à l’arme de chasse. « Des chercheurs de l’hémisphère Sud nous disent : “Vous faites du piégeage, ce qui prend énormément de temps. Autant pisser dans un violon. Pourquoi n’utilisez-vous pas du poison ? » Mais il ne s’agit pas d’éliminer des rats sur une île isolée ; on parle d’un territoire où vivent 60 millions de personnes avec leurs animaux domestiques. »

Rapide mais zen, comme un facteur en tournée, Shuttleworth visite ses pièges en sautant par-dessus des murets de pierres plates et en se faufilant à travers des cimetières envahis par les mauvaises herbes, des espaces verts jonchés de ­détritus et de magnifiques bois de chênes moussus. C’est une petite cage grillagée contenant du maïs et des graines de tournesol qui fait office de piège. Si un écureuil marche sur la plaque de métal à l’intérieur, la porte se referme. Le piège est recouvert d’une bâche en plastique pour éviter que l’animal ne prenne froid lorsqu’il est pris dedans.

Quand arrive midi, nous avons visité plusieurs dizaines de pièges. Tous vides. Mais Shuttleworth garde son calme. Il est tout aussi placide envers ses détracteurs. « En tant que scientifique, je me dois d’être honnête, et c’est ça qui est compliqué. Le message [des militants des droits des animaux] est simple. Ils disent : “Vous mentez. Vous êtes des assoiffés de sang. C’est de la cruauté, vous les frappez sur le crâne. Vous êtes des nazis.” Toutes ces inepties… » L’association Animal Aid redoute que des psychopathes ne se portent volontaires pour tuer des écureuils et veut que l’on épluche les anté­cédents des conservationnistes amateurs, comme on le fait pour les gens qui travaillent au contact des ­enfants. Shuttle­worth trouve ces craintes exagérées.

 

Des relents xénophobes

Les bénévoles travaillent en ­binôme, m’explique-t-il. « On sait où ils sont, ce qu’ils font. Est-ce qu’on peut être sûr que quelqu’un ne va pas prendre une aiguille à tricoter et la passer une centaine de fois à travers l’écureuil dans le sac ? On ne peut pas en être sûr, mais c’est très improbable. Pourquoi vouloir s’engager comme bénévole auprès d’une association quand on peut acheter un piège dans n’importe quel magasin de bricolage et capturer légalement autant d’écureuils gris qu’on veut ? »

Pour ceux qui s’y opposent, la destruction des gris, en plus d’être cruelle, a des relents xénophobes. L’historien américain de la biologie Philip J. Pauly, aujourd’hui décédé, était convaincu qu’il y avait une concordance entre la lutte contre les espèces invasives et les restrictions à l’immigration dans son pays : la Californie vote en 1881 une loi sur la quarantaine des plantes ; l’année suivante entre en vigueur la loi d’exclusion des Chinois, qui interdit l’entrée de travailleurs chinois aux États-Unis. Ces deux dernières ­décennies, les craintes accrues sur l’avenir des espèces autochtones dans le monde déve­loppé ont coïncidé avec la montée du sentiment natio­naliste et de l’hostilité ­envers les migrants.

Les spécialistes de la biologie des invasions rétorquent qu’on ne peut pas comparer la xénophobie à l’égard des migrants au sein de l’espèce Homo ­sapiens à l’action menée contre des espèces enva­hissantes qui menacent d’extinction des espèces entières. Mais ces universitaires font de plus en plus ­attention au choix des mots. À des termes comme « envahisseurs étrangers » ils préfèrent désormais des expressions telles que « mcdonal­disation des éco­systèmes » pour décrire les dégâts provoqués par certaines espèces allochtones. Ce faisant, écrit Peter Coates, professeur d’histoire de l’environnement à l’université de Bristol, ils se font les défenseurs d’une sorte de diversité locale « goûteuse », un peu comme ceux qui défendent les fromages d’appellation contrôlée ou certaines ­variétés de pommes contre les produits insipides de l’agroalimentaire mondialisé (5). Shuttleworth a recours à une analogie du même type. « Si on ne régule pas les espèces envahissantes ­exotiques, dit-il, on va se retrouver avec un monde homogénéisé où il n’y aura plus que des mouettes, des pies, des corbeaux, des fougères, des rhododendrons et des écureuils gris. Un peu comme les grand-rues des centres-villes – elles sont toutes pareilles. »

Les efforts des militants des droits des animaux pour présenter les ­espèces envahissantes sous un jour plus positif surfent sur l’idée, communément ­admise aujourd’hui par les écologistes, qu’il n’existe pas d’équilibre dans la ­nature et que les écosystèmes ne sont jamais stables. Mais, selon Shuttleworth, on aurait tort d’en conclure qu’il faut se mettre à aimer les espèces invasives destructrices. De fait, dit-il, elles freinent le dynamisme dans les zones dominées par les humains. Par exemple, comme le changement climatique menace la survie d’une partie de la flore autochtone, les forestiers britanniques vont devoir importer des essences d’arbres mieux adaptées à notre futur climat. Mais on ne peut pas continuer à importer en Grande-Bretagne des feuillus européens résistant à la sécheresse parce qu’on ne sait pas s’ils pourront survivre à l’écorçage des écureuils gris.

Finalement, après avoir traversé un bosquet broussailleux, Shuttleworth et moi trouvons un écureuil gris dans un piège. À notre approche, il se met à courir d’un bout à l’autre de la cage. Shuttle­worth sort son bâton, s’agenouille et, en à peine dix secondes, fait passer l’écureuil de la cage dans un sac en plastique transparent. Encore trois secondes et il a enroulé le sac et plaqué l’animal au sol sur le flanc. L’écureuil nous examine brièvement de son brillant petit œil noir à travers le sac. Tchac-tchac-tchac. Trois coups. Shuttleworth sort l’écureuil du sac. Les longues pattes arrière se contractent, mais l’animal est mort. Shuttleworth touche son œil. « Plus de réflexe oculaire. »

 

Pourquoi lui avoir asséné plusieurs coups ? « On ne veut pas que les écureuils reviennent à eux. On ne veut pas d’incertitude. » Il est certain que tous les écureuils qu’il a tués sont morts au premier coup. La mise à mort la plus difficile qu’il ait connue a eu lieu au début de son premier programme de destruction : un jeune écureuil qui ne témoignait d’aucune frayeur dans le piège et lui tournait le dos pour cacher ce qu’il était en train de manger. Tous ces écureuils morts hantent-ils les rêves de Shuttleworth ? « Bien au contraire. Ils deviennent de plus en plus anonymes, ce que j’ai du mal à accepter. Je me rends compte que je deviens de plus en plus insensible. Est-ce que ça a changé ma relation aux autres animaux ? Non. Je n’ai pas envie de tuer quoi que ce soit d’autre. »

Se débarrasser définitivement des écureuils gris pour sauver les roux n’est pas chose facile à faire passer, reconnaissent aussi bien Craig Shuttleworth que ­Julie Bailey. « C’est un peu comme pour les déchets nucléaires. Il faut ­savoir ce que “définitivement” veut dire », conclut Shuttleworth. Sur l’île d’Anglesey, il a démontré que l’éradication pouvait marcher et que dans un « bastion » sans écureuils gris les populations de roux se reconstituaient bel et bien ; mais il craint que son projet actuel de destruction dans le nord-ouest du pays de Galles ne parvienne pas au but avant le terme du ­financement de trois ans. Pourtant, dit-il, cela devrait donner des résultats à long terme ; et les bailleurs de fonds ­européens de Red Squirrels United veulent savoir si de semblables projets d’éradication pourraient s’appliquer à d’autres mammifères exotiques problématiques. Aux amis des animaux horrifiés à l’idée de voir se multiplier les éliminations d’espèces exotiques, Shuttle­worth offre un argument plus philosophique. Sur l’île d’Anglesey, plaide-t-il, la destruction complète a, au bout du compte, ­sauvé plus de vies qu’elle n’en a coûté : il naîtra dans les années qui viennent des écureuils roux en nombre supérieur aux 6 000 gris qui ont été éliminés.

Cinq semaines après avoir rendu visite à Julie Bailey, je l’appelle pour prendre des nouvelles. Elle a fait une « petite chute » qui a entraîné quelques passages à l’hôpital, mais a néanmoins réussi à tirer cinq gris. Un de ses gardes forestiers est un peu démoralisé parce qu’il y a eu un nouvel épisode de parapoxvirus et qu’il a fallu tuer un écureuil roux. Dans ce combat sans fin, est-ce qu’il lui arrive de connaître moments de découragement ? « Jamais, au grand jamais, m’assure-t-elle. On garde la foi. On sait que, si on ne faisait pas ce qu’on fait, on n’aurait plus d’écureuils roux. C’est aussi simple que ça. »

 

— Cet article est paru dans The Guardian le 2 juin 2017. Il a été traduit par Jean-Louis de Montesquiou.

Notes

1. Depuis 1994, une partie des recettes de la loterie britannique est affectée à la restauration du patrimoine ou distribuée à des associations.

2. Souvent contesté, le clivage Nord-Sud (North-South divide) reste une notion prégnante outre-Manche. Le « Sud », qui inclut Londres, est considéré comme plus riche et situé politiquement plutôt au centre droit, par opposition au reste du pays (le nord de l’Angleterre, les Midlands, le pays de Galles et l’Écosse), qui est plus pauvre et vote travailliste. Pour en savoir plus, lire le recueil d’articles Geographies of England: The North-South Divide, Material and Imagined (« Géographies de l’Angleterre : le clivage Nord-Sud, réel et imaginaire »), Cambridge University Press, 2011.

3. Noisette l’écureuil est, avec Pierre Lapin, l’un des grands succès de Beatrix Potter, grand nom de la littérature enfantine du XXe siècle en Grande-Bretagne.

4. Stephen Harris est principalement connu en Grande-Bretagne pour son travail sur les renards des villes, auxquels est consacré son livre Urban Foxes (Whittet Books Ltd., 2001).

5. Voir son étude American Perceptions of Immigrant and Invasive Species: Strangers on the Land (« Comment les Américains perçoivent les espèces migrantes et invasives. Étrangers sur notre sol »), University of California Press, 2007.

LE LIVRE
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The New Wild: Why Invasive Species Will Be Nature’s Salvation de Fred Pearce, Icon Books, 2016

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