Ces jolis écureuils roux bien de chez nous
par Patrick Barkham

Ces jolis écureuils roux bien de chez nous

Introduit en Angleterre au XIXe siècle, l’écureuil gris américain s’est multiplié aux dépens de son cousin européen au pelage roux. Dans les régions du Nord, une armée de bénévoles use de tous les moyens pour combattre cette espèce exotique envahissante.

Publié dans le magazine Books, novembre / décembre 2017. Par Patrick Barkham

© Photofusion / Universal Images Group / Getty

L’écureuil gris est classé parmi les 100 espèces invasives les plus préoccupantes au niveau mondial.

Par une aube neigeuse de mars, je vais chasser l’écureuil dans le Lake District. Dans les bois silencieux et déserts au-­dessous des chutes d’Aira Force, la seule chose qui bouge est un écureuil roux ­solitaire, en équilibre sur une mangeoire suspendue à un arbre et remplie de fruits secs. Si vous avez grandi, comme moi, entouré d’écureuils gris, en voir un roux fait un choc. Nous sommes habitués au gris, un animal au poil soyeux importé d’Amérique du Nord qui se pavane dans les parcs, avec son arrière-train dodu et ses yeux noirs proéminents, et pille les mangeoires des oiseaux. En comparaison, l’écureuil roux, bien qu’autochtone, paraît exotique : si délicat, si agile, avec ses jolies petites touffes de poils sur les oreilles. Là, dans la neige, ce petit lutin des forêts est animé d’un improbable et gracieux frémissement de ballerine et puis, schuss, il glisse sur le couvercle glacé de la mangeoire et tombe par terre. Sur ses pattes. Julie Bailey, une ancienne gymnaste à la chevelure rousse en cascade, est ­venue me prendre avec son 4x4 pour ­aller admirer cet acrobate-né. Aux chutes d’Aira Force, elle descend de voiture et s’avance précautionneusement dans la neige, en s’appuyant sur un bâton. Autrefois, avec son mari, Phil, elle aimait observer les écureuils roux dans son jardin ; on en voyait encore beaucoup dans tout le nord du comté de Cumbria il y a une dizaine d’années. Julie Bailey travaillait dans l’industrie pharmaceutique et donnait des cours de gymnastique à de jeunes garçons, dont son fils. Mais en 2005 elle s’est cassé le dos. Pendant quatre ans, elle n’a pas pu marcher. Après 17 opérations de la ­colonne vertébrale, elle ne peut se ­déplacer aujourd’hui que grâce à un ­neurostimulateur implanté dans l’abdomen. Quand l’appareil ne fonctionne pas bien, elle s’effondre. Elle n’en fait pas toute une histoire, quoiqu’elle souffre vingt-quatre heures sur vingt-quatre et ne supporte pas les anti­douleurs. « Comme j’étais coincée chez moi, j’ai commencé à prêter ­davantage attention à mes écureuils. Ça m’a vraiment donné un but. » Pendant les fêtes de Noël de 2009, elle a eu la surprise de découvrir un étranger dans son jardin : un écureuil gris. Les trois semaines suivantes, ses écureuils roux sont tombés malades : leur museau se couvrait de plaies horribles, puis ils s’écroulaient, morts. « Une vraie tragédie », raconte Julie Bailey.   Elle a rejoint un groupe d’habitants du Cumbria – des comptables, des policiers, des agents d’entretien, des aides-soignants, des ouvriers du bâtiment, des retraités – qui s’emploient, pendant leur temps libre, à tenter d’enrayer l’extinction graduelle des écureuils roux dans leur comté. La conservation des écureuils roux ne ressemble pas aux autres initiatives en faveur de la faune sauvage. Dans ce cas, il s’agit d’exterminer une espèce rivale : l’écureuil gris. Quelques semaines après la mort de ses écureuils, Julie Bailey a décidé de mener le combat en faveur des roux. Elle a installé de nouvelles mangeoires qu’elle a placées de manière à pouvoir s’approcher discrètement en voiture, baisser la vitre et tirer les écureuils gris avec un fusil à air comprimé. Son mari s’est procuré une arme pour en faire autant. La première fois que j’ai parlé à Julie Bailey au téléphone, je lui ai demandé combien ils en avaient éliminé depuis le début. Elle a marqué une pause. Je pouvais entendre le clic d’une souris parcourant une feuille de calcul. « 469 », a-t-elle répondu. Quand je me rends chez elle un mois plus tard, je découvre un temple dédié à l’écureuil roux. L’heure est donnée par une horloge en forme d’écureuil roux ; le poêle est orné d’écureuils en fonte ; les murs et la moquette de son bureau sont roux écureuil ; il y a des figurines d’écureuils réalisées par un sculpteur ­local, un puzzle écureuil roux, une coupe écureuil roux, une brosse à chaussures écureuil roux, un presse-papiers écureuil roux, une tirelire écureuil roux. On boit du thé dans des tasses écureuil roux, à côté d’un congélateur gris. Je demandé à Julie ce qu’il contient ; elle ouvre la porte et sort des morceaux proprement découpés d’écureuil gris. « Tous nos gris atterrissent dans ce congélateur, et on les mange. Tout le monde n’aime pas ça, mais nous, si. C’est une viande très saine. Phil adore le curry d’écureuil, de toute façon il adore le curry. Moi je les préfère en ragoût, avec la viande qui se détache de l’os. » Julie Bailey conserve les peaux pour s’en faire un gilet gris.   Le Royaume-Uni, l’Irlande et l’Italie sont les seuls pays du monde où l’on trouve à la fois des écureuils roux et des gris. Mais au Royaume-Uni, les gris, introduits d’Amérique du Nord à la fin du XIXe siècle, sont en passe d’exterminer les roux. Les 140 000 écureuils roux locaux ont été repoussés dans les confins – dans les îles, comme celle de Wight, le nord de l’Écosse et certaines parties des comtés du Cumbria et du Northumberland. Quelque 2,5 millions d’écureuils gris ont pris possession du reste du territoire. La mondialisation des activités humaines bouleverse les espèces comme jamais auparavant. Elle a également fait naître une nouvelle discipline universitaire, la biologie des invasions, qui étudie la façon dont certains animaux et végétaux exotiques (tels que les rats ou la renouée du Japon) perturbent leurs nouveaux habitats en introduisant des maladies ou en supplantant la flore et la faune autochtones. Certains considèrent l’écureuil gris comme un envahisseur étranger qui met en péril l’écureuil roux. Mais massacrer cet animal, n’est-ce pas faire preuve de xénophobie ? Est-il éthique de s’en prendre à une espèce pour en préserver une autre ? De nombreuses grandes associations de protection de la nature ont décidé, en toute discrétion, que l’abattage représentait une solution acceptable. Des milliers de béné­voles s’emploieront bientôt à ­éliminer l’écureuil gris en Angleterre, au pays de Galles et en Irlande du Nord (l’Écosse a mis en place sa propre campagne, plutôt efficace, d’éradication). Cette armée s’organise sous la bannière du programme Red Squirrels United [« Écureuils roux unis »], soutenu par plus de 30 associations et financé à hauteur de 3 millions de livres par l’Heritage Lottery Fund (1) et le programme Life de l’Union européenne, qui finance des projets visant à préserver l’environnement et la nature. Red Squirrels United est à ce jour le plus vaste programme d’élimination d’une espèce invasive en Europe. C’est aussi le plus controversé. Plus de 95 000 personnes ont signé une pétition contre cette campagne d’abattage. Leurs commentaires traduisent une aversion pour cette forme de conservation des espèces : « C’est une initiative barbare » ; « Avec mon fils, on adore voir jouer les écureuils gris autour de notre maison » ; « Les humains ne sont pas propriétaires des vies animales » ; « Ces animaux ne sont pas près de disparaître et font désormais partie de nos campagnes. On ne peut pas revenir en arrière ». Comme le montrent ces réactions, le conflit opposant deux espèces très différentes d’écureuils oppose aussi deux sortes très différentes d’êtres humains. De l’issue de cette bataille – roux contre gris, conservationnistes contre militants des droits des animaux, nordistes contre sudistes (2) – dépendra en grande partie le sort d’autres espèces allochtones dans le monde. Sciurus vulgaris, l’écureuil roux, est un animal commun dans la quasi-­totalité de l’Eurasie. Sciurus carolinensis, ­l’écureuil gris, est l’une des quelque 2 800 espèces étrangères que l’on trouve en Grande-Bretagne. Tout comme l’écrevisse du Pacifique, originaire d’Amérique du Nord, qui a supplanté l’écrevisse à pattes blanches depuis son introduction en 1975, ou le frelon asiatique, qui a colonisé une partie de l’Europe et s’attaque aux abeilles, l’écureuil gris est classé parmi les espèces exotiques envahissantes (EEE). L’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN) le place même parmi les 100 espèces invasives les plus préoccupantes. Il arrache et ronge l’écorce des arbres, ce qui dégrade et tue parfois les jeunes plants, et nuit à la qualité des billes de bois. On l’accuse aussi de détruire les nids d’oiseaux (quoiqu’on manque encore de preuves scientifiques du déclin d’espèces d’oiseaux provoqué par l’écureuil gris). Mais, surtout, il semble condamner l’écureuil roux à l’extinction.   Les écureuils roux succombaient à une maladie virale En 1876, des propriétaires terriens anglais font venir des écureuils gris d’Amérique du Nord comme animaux d’ornement pour leurs parcs, au même titre que les paons, les muntjacs et autres attributs de prestige venus de contrées lointaines. Quand l’écureuil gris se ­répand, la population réserve d’abord un bon accueil à cet « animal sociable et ­facile à apprivoiser », comme le qualifie en 1912 un article de la rubrique « vie rurale » du Manchester Guardian. En 1916, on peut lire dans le même journal : « Il semble plus spontanément amical que notre écureuil britannique, sans doute parce qu’il n’a pas le souvenir atavique de garnements lui jetant des pierres. » Comme l’indique cette remarque, l’écureuil autochtone n’a pas toujours été objet d’adoration. Au début du XIXe siècle, il s’en écoule 20 000 chaque année dans les boucheries londoniennes. Plus tard, il fera l’objet d’une campagne de destruction massive de la part des fores­tiers parce qu’il ronge lui aussi l’écorce des nouvelles plantations de conifères. En 1903, l’écureuil roux est immortalisé par Beatrix Potter sous les traits du courageux petit ­Noisette (3), ­« repré­sentant rebelle de la classe ­ouvrière » aux yeux d’un critique, mais c’est aussi l’année où se crée le Highland Squirrel Club. Les membres de ce club élimineront quelque 85 000 écureuils roux au cours des trois décennies suivantes afin de protéger les plantations. Dans les secteurs où l’écureuil roux a complètement disparu, des propriétaires terriens et des conservationnistes font venir de nouveaux individus de ­Scandinavie. Dans les années 1920, on commence à s’apercevoir que la population des gris croît au détriment de celle des roux. En 1932, les pouvoirs publics interdisent la relâche de l’écureuil gris en Grande-Bretagne. L’interdiction est toujours en vigueur aujourd’hui : si on capture par mégarde un écureuil gris dans sa cabane de jardin, on n’a pas le droit de le remettre en liberté. La première d’une des nombreuses campagnes d’éradication de l’écureuil gris est lancée dans les années 1930, et le ministère de l’Agriculture fournit pendant longtemps des cartouches gratuites aux chasseurs d’écureuils. Dans les années 1970, ­l’Office des forêts empoisonne les écureuils gris avec du coumaphène, un raticide courant. Depuis huit ans, le prince Charles encourage les campagnes d’extermination des gris en tant que parrain du Red Squirrel Survival Trust, une association pour la survie de l’écureuil roux. ­Enfant, il appréciait les écureuils roux de Sandringham, le domaine de la famille royale dans le Norfolk, et il continue à en nourrir au château de Balmoral, en Écosse. « Mon grand souhait, a-t-il confié un jour, c’est d’en avoir un dans la maison, sur la table du petit déjeuner ou sur mon épaule. » Si, malgré l’intervention princière, toutes les tentatives d’éradication de l’écureuil gris ont échoué en Grande-Bretagne, c’est parce que la véritable raison du déclin des roux est longtemps restée un mystère. Les écologistes étaient d’accord sur le fait que les écureuils gris, plus costauds, avaient le dessus sur les roux. Les gris étaient aussi plus enclins à chercher leur nourriture au sol, digéraient mieux les glands et consommaient des noisettes encore vertes, tandis que les roux ­devaient attendre qu’elles aient mûri – si bien que les gris faisaient une meilleure utilisation des ressources alimentaires. La théorie n’était pas fausse, mais elle n’expliquait pas pourquoi les roux disparaissaient parfois en masse juste après l’arrivée des gris. On avait remarqué depuis des années que les roux succombaient à une maladie virale très agressive qui provoquait l’apparition d’ulcères sur leur museau. Ces lésions empêchaient l’animal de se nourrir et provoquaient sa mort en une semaine. Mais les écureuils gris n’étaient pas touchés. Les chercheurs ont fini par trouver l’explication au début des années 1990, lorsqu’une nouvelle technique d’analyse sanguine a mis en évidence que cette espèce jouait le rôle de réservoir d’un virus appelé parapoxvirus, ou variole de l’écureuil. Les analyses ont révélé que 60 à 70 % des écureuils gris étaient des porteurs sains du virus. Au Royaume-Uni, aucun écureuil gris n’y a succombé. En revanche, tous les roux qui avaient contracté la maladie en sont morts. C’est un schéma que l’on retrouve partout dans le monde dès qu’une espèce allochtone introduit de nouvelles maladies dans des populations « naïves ». Les gris sont bien adaptés au para­poxvirus, expliquent les chercheurs, parce que l’animal et le virus ont évolué de concert pendant des siècles en Amérique du Nord. Une étude a mis en évidence la présence d’anticorps du parapoxvirus chez les écureuils gris d’Amérique – preuve qu’ils ont été infec­tés mais qu’ils ont vaincu le virus. En Grande-Bretagne, cette maladie ­favorise les gris résistants au détriment des roux sans défense. Les modèles scientifiques prédisent que, là où le virus est présent, le remplacement des roux par les gris est 25 fois plus rapide que là où il ne l’est pas. Le professeur Julian Chantrey, pathologiste vétérinaire à l’université de Liverpool, a étudié une population isolée d’écureuils roux de Formby, dans le comté de Merseyside, qui avait été infectée par le parapoxvirus apporté par les écureuils gris. Il juge que l’extinction des roux est inévitable si les gris ne sont pas tenus à l’écart. « On en voit le résultat dans le sud de l’Angleterre. Partout où les gris n’ont pas été exclus, les envahisseurs gris répandent le virus dans les populations de roux en voie de reconstitution qui s’effondrent à nouveau. Leur niveau tombe de plus en plus bas, et puis ils disparaissent pour de bon. »   Il y a vingt ans, on prédisait que les roux auraient aujourd’hui disparu du Cumbria, ce qui n’est pas le cas. Les écureuils roux sont peut-être sans ­défense face au parapoxvirus, mais ils ont ­trouvé un allié dévoué en l’être ­humain, qui les trouve mignons. « Je ne crois pas qu’il resterait des écureuils roux dans le Cumbria sans Julie Bailey », estime Andrew Hodgkinson, un conserva­tionniste fervent qui a travaillé deux ans dans le comté comme garde forestier pour la protection de l’écureuil roux, à surveiller les populations de roux et à tuer les gris. Julie Bailey a commencé à s’engager comme bénévole pour le Penrith & District Red Squirrel Group après son accident. Comme ses douleurs dans le dos la maintenaient éveillée une bonne partie de la nuit, elle travaillait non-stop et est vite devenue gérante, trésorière et administratrice de l’association. Elle apportait aussi de l’aide à quelques-uns des innombrables groupes de protection de l’écureuil roux…
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