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Quand les forêts s’embrasent

Aux États-Unis, la saison des incendies dure désormais jusqu’en décembre, et les superficies détruites ont doublé en trente ans. En cause, le changement climatique et une gestion erratique du domaine forestier. Plus inquiétant encore, les forêts s’embrasent dans les régions boréales du Canada et de la Russie.


© Josh Edelson / AFP

Dans la forêt nationale de Shasta-Trinity, dans le nord de la Californie, le 6 septembre 2018. Les foyers d’incendie sont aujourd’hui plus étendus, plus difficiles à combattre et plus destructeurs.

Dans l’extrême nord-ouest de Los Angeles, où j’ai grandi, les feux de forêt survenaient à la fin de l’été. Nous vivions dans un nouveau lotissement et juste derrière notre maison commençaient les montagnes grillées par le soleil. Quand les pompiers installaient leur base arrière dans notre rue, nous arrosions notre toiture en bardeaux avec la lance d’incendie. Notre quartier n’a jamais brûlé, mais c’est arrivé à d’autres. Lors de l’incendie de Bel Air en 1961, quelque 500 maisons furent réduites en cendres, parmi lesquelles celles de Burt Lancaster et de Zsa Zsa Gábor. Nous habitions en zone périurbaine, dans ce qu’on appelle aujourd’hui l’interface habitat-forêt. De nouveaux lotissements sortirent de terre plus loin, et pour ma famille le risque d’incendie s’éloigna.

Des dizaines de millions d’Américains vivent aujourd’hui dans ces zones exposées au feu, et le risque s’est considérablement aggravé pour toute une série de raisons politiques et environnementales. À Los Angeles, la saison des feux dure désormais jusqu’en décembre, comme on a pu le voir en 2017 [et 2018] dans le sud de la Californie.

À l’échelle du pays, la saison des incen­dies dure en moyenne soixante-huit jours de plus qu’en 1970, selon le Service fédé­ral des forêts. Les superficies détruites ont doublé en trente ans. « Sur les dix ­années où le nombre d’hectares brûlés a été le plus important, neuf sont postérieures à l’an 2000 », relève Edward Struzik dans Firestorm. En outre, les foyers d’incendie sont à présent plus étendus, dégagent une chaleur plus forte, progressent plus rapidement, sont plus difficiles à combattre et font plus de ravages. Nous sommes entrés dans l’ère des méga-feux, comme on appelle ceux qui détruisent plus de 40 000 hectares.

 

Un record absolu d’incendies

Au début du mois de juillet 2018, on recensait aux États-Unis 29 grands feux de forêt non maîtrisés. « On ne devrait pas observer ce type d’événement si tôt dans l’année », expliquait au New York Times Chris Anthony, chef de division à la Direction des forêts et de la prévention des incendies de l’État de Californie. La plupart des régions de l’ouest des États-Unis avaient connu un hiver et un printemps anormalement secs et, en juin, le nombre d’hectares brûlés depuis le début de l’année était déjà trois fois supérieur à celui des six premiers mois de 2017, ­année où la Californie a connu un record absolu d’incendies. Le 7 juillet, le thermomètre marquait 47 °C à Woodland Hills, la banlieue de mon enfance, et 44 °C sur le campus de l’université de Californie à Los Angeles (UCLA). Des feux se sont déclarés de San Diego jusqu’à la frontière de l’Oregon, où un grand brasier a coupé l’autoroute et tué un civil.

Comment en est-on arrivé là ? Un pan de l’histoire commence par le grand incen­die de 1910, qui réduisit en cendres 1,2 million d’hectares dans l’Idaho, le Montana et l’État de Washington, faisant 87 morts, en majorité des pompiers. Les récits de l’incendie avaient frappé les esprits partout dans le pays. Le président Theodore Roosevelt se servit de la catastrophe pour valoriser le Service fédéral des forêts, qui venait d’être créé et était déjà assiégé par des exploitants privés opposés à la gestion publique des zones boisées à forte valeur marchande. Il fallait lui donner des moyens accrus et élargir ses missions afin de prévenir un nouveau brasier.

Le Service fédéral des forêts devint une sorte de régiment national des sapeurs-­pompiers des terres non cultivées. Il avait pour politique l’extinction totale des incendies, en vertu de la « règle de 10 heures du matin » : tout feu signalé un jour donné devait, dans la mesure du possible, être éteint avant le lendemain 10 heures. Certains forestiers expérimentés y voyaient un problème : cela avait le mérite d’apaiser les craintes de la population, mais les feux déclenchés par un impact de foudre jouent un rôle important dans beaucoup d’écosystèmes, en particulier dans l’ouest des États-Unis. Il faut un peu de nettoyage par le feu pour prévenir des incendies plus importants, suggérèrent ces professionnels. William Greeley, à la tête du Service des forêts dans les années 1920, balaya l’idée, la qualifiant de « gestion forestière d’Indien ».

Les Amérindiens avaient recours au brûlage pour chasser, défricher, conduire les cultures, stimuler la croissance des plantes et ignifuger les abords de leurs camps. Les « étendues sauvages » qu’ont découvertes les explorateurs et les premiers colons blancs étaient en fait des terres très aménagées. La politique d’extinction totale mise en œuvre par le Service fédéral des forêts et ses alliés ­donna d’excellents résultats : les superficies détruites diminuèrent de 90 %, ce qui redessina à nouveau le paysage et créa ce que l’écologue Paul Hessburg appelle une « épidémie d’arbres ».

Le Service fédéral des forêts, qui travaillait en étroite collaboration avec des exploitants forestiers pour déboiser de gigantesques pans de forêt naturelle, n’avait pas pour vocation de préserver les arbres. L’idée était d’abattre les vieux spécimens pour les remplacer par des forêts mieux gérées et plus rentables. Il en résulta un paysage infiniment plus inflammable. Les broussailles et les sous-bois n’étaient plus périodiquement défri­chés par le feu, et les arbres des forêts secondaires ne possédaient pas l’écorce épaisse et adaptée aux flammes de leurs prédécesseurs. Dès lors, le feu n’était plus à même d’« accomplir sa mission écologique », pour reprendre les termes du grand historien américain du feu ­Stephen Pyne 1. Le feu a besoin de combustible, et l’extinction systématique en produisait comme jamais.

 

De graves épisodes de sécheresse

Le changement climatique a ­apporté des étés plus longs et plus chauds ainsi que de graves épisodes de sécheresse qui ont préparé le terrain aux incen­dies 2. Des insectes parasites tels que le dendroctone du pin ponderosa aiment la sécheresse et les forêts denses. La dernière invasion en date, d’une ­ampleur inégalée, a détruit des centaines de millions d’arbres dans une grande partie de l’ouest des États-Unis et du Canada. Les arbres morts font du petit bois idéal pour un méga-feu.

Les espèces invasives y contribuent également. Dans le désert du Grand Bassin, qui s’étend sur six États de l’ouest des États-Unis, l’armoise laisse la place au brome des toits (Bromus tectorum), une plante herbacée arrivée au XIXe siècle avec des semences de céréales venues d’Eurasie. Hautement inflammable, le brome des toits pousse rapidement et est difficile à combattre. La pério­dicité des feux, c’est-à-dire l’intervalle entre deux feux successifs, est infé­rieure à cinq ans. L’armoise, qui, met du temps à repousser après avoir brûlé, ne fait pas le poids. Le brome des toits, qui a une capacité incroyable à se régénérer après un incendie, infeste désor­mais plus de 20 millions d’hectares de steppe à ­armoise. Plus au sud, cette plante et d’autres espèces invasives menacent le saguaro, grand cactus arborescent, et, en Californie, l’arbre de Josué (Yucca brevifolia).

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Les espèces allogènes introduites volon­tairement peuvent également présenter un risque. Le Portugal a été récemment la proie de feux de forêt, dont ceux de l’été 2017, qui ont fait une centaine de morts, en raison notamment de l’inflammabilité de l’eucalyptus. Cette essence originaire d’Australie est devenue la principale ressource de l’industrie forestière.

Aux États-Unis, le lotissement des zones périurbaines a peut-être été l’étincelle fatale. La plupart des incendies qui menacent des localités ou leur infligent des dégâts sont d’origine humaine. Feux de camp, barbecues, étincelles de tronçonneuse ou de tondeuse, lignes électriques, voitures, deux-roues, cigarettes : il y a mille façons de provoquer un incendie involontaire dans un milieu aride. Sans parler des incendies criminels. Les bâtiments se transforment en combustible, et la présence de zones résidentielles exposées complique considérablement l’aménagement forestier et la prévention des catastrophes. « Au siècle même où on a cherché à tenir le feu à distance des forêts, celles-ci se sont remplies de ­maisons », résume le journaliste (et ancien pompier) Michael Kodas dans son livre consacré aux méga-incendies aux États-Unis 3.

 

À partir des années 1960, le Service fédéral des forêts et ses organismes apparentés, dont le Services des parcs nationaux, ont commencé à prendre conscience des faiblesses de leur politique d’extinction totale. Les avantages du « brûlage dirigé » – des feux planifiés avec soin et déclenchés volontairement, en géné­ral à la fin de l’automne ou au début du printemps, pour éliminer les matières combustibles et réduire le risque d’incendie – étaient indéniables. Mais cette technique de brûlage est difficile à faire accepter. On n’aime pas voir des feux de forêt ou de prairie, surtout près de chez soi. Les localités ­exposées au vent détestent la fumée qu’ils dégagent. Les responsables politiques se dégonflent.

Il arrive parfois qu’un brûlage dirigé échappe au contrôle des pompiers : c’est le genre de catastrophe qu’on n’oublie pas facilement. C’est ce qui déclencha par exemple le grand incendie de 2000 à Cerro Grande, au Nouveau-Mexique. Le feu, devenu incontrôlable, détruisit 400 habitations et a failli ravager le centre de recherche nucléaire de Los Alamos. Les responsables politiques ne voulaient plus entendre parler de brûlage dirigé. Bruce Babbitt, à l’époque ministre de l’Intérieur de Bill Clinton, demanda ­l’arrêt de tous les brûlages dirigés à l’ouest du 100e méridien, autant dire dans tout l’ouest des États-Unis.

Pour les incendies d’arrière-pays, les forestiers se sont eux aussi progressivement persuadés des avantages du « laisser brûler ». On parlait désormais de « brûlages naturels dirigés » pour qualifier les incendies qui ne mettaient pas de vies ou de bâtiments en danger. Les pompiers orientaient au besoin le feu dans une direc­tion donnée, sans quoi ils le laissaient suivre son cours. Mais, là ­aussi, les pressions politiques étaient fortes. En 1988, une année de sécheresse dans l’Ouest, des centaines d’incendies se déclarèrent dans le parc national de ­Yellowstone. Le président Ronald ­Reagan qualifia ­l’attentisme des pompiers de « loufoque ».

C’en était fini des « brûlages naturels dirigés » : 9 000 pompiers combattirent le méga-incendie de Yellowstone, qui dura quatre mois. L’intervention ­coûta 120 millions de dollars de l’époque (250 millions d’aujourd’hui). Le froid et les neiges d’automne finirent par éteindre le brasier ; un nombre étonnamment faible d’animaux avaient péri et la végétation ne mit pas longtemps à se régénérer. La politique du « laisser brûler » mit plus de temps à s’en remettre.

Cette alternance de lutte contre le feu et de prévention des risques se poursuit. Mais, comme les incendies de forêt ne cessent de s’aggraver, les financements sont de plus en plus souvent dirigés vers des interventions immédiates. En 2015, le Service fédéral des forêts a consacré à l’extinction 2,6 milliards de dollars, soit plus de la moitié de sa dotation, contre 16 % seulement en 1995. Résultat, on se retrouve avec plus de mauvais feux et moins de bons, pour reprendre la formule de Stephen Pyne. Les ressources consacrées à la gestion forestière s’amenuisant, les forêts dangereuses et malsaines se multiplient, attisant de nouveaux feux épouvantables qu’il faudra combattre.

Une armée de prestataires s’est engouffrée dans la brèche : ils proposent des services de restauration et de nettoyage aux compagnies de pompiers et leur louent, à des tarifs à faire pleurer le contribuable, toute une série d’équipements allant des hélicoptères et des engins de chantier aux cabines de douche mobiles. Les élus ne sont jamais très chauds pour se dépla­cer sur le site enfumé d’un brûlage dirigé ou pour patauger dans les bois avec les équipes de débroussaillement ; et préfèrent se montrer en train de donner l’ordre à des bombardiers de larguer du produit retardant sur un brasier. Les sapeurs-pompiers parlent de « démonstrations aériennes ». Les avions jouent un rôle essentiel dans la lutte contre certains types d’incendies, en général aux premiers stades, mais les responsables des opérations sur le terrain savent d’expérience qu’il faut parfois laisser le gouverneur ou le député se montrer en train de voler au secours de ses électeurs avec une flotte de Lockheed C-130, quels qu’en soient le coût et l’utilité.

Dans son livre « Incendie de forêt » 4, la journaliste Heather Hansen accompagne une unité d’élite des sapeurs-pompiers établie à Boulder, dans le Colorado. Surnommée « Caserne 8 », la brigade intervient en priorité dans la zone périurbaine, ainsi que dans la chaîne du Front Range, la partie orientale des Rocheuses, mais elle peut aussi être appelée en renfort pour combattre des feux partout dans le pays.

L’auteure nous fait partager ce qu’elle a appris sur la science et l’histoire des incendies, éclairant ainsi le contexte de la crise actuelle. Elle décrit l’entraînement exténuant auquel sont soumis les combattants du feu et la camaraderie qui règne dans l’équipe. Elle fait le récit des feux dont ils sont venus à bout, des catastrophes auxquelles ils ont réchappé et des leçons qu’ils en ont tirées.

Hansen assiste à une opération de brûlage dirigé sur une crête, à l’entrée de Boulder. C’est un terrain d’une trentaine d’hectares appartenant à la municipalité, un chantier modeste mais situé à proximité de milliers d’habitations. L’opération a été longuement et minutieusement préparée par les pompiers, qui ont ­dûment informé les riverains. « On est un héros quand on éteint un feu, pas quand on en allume un. Surtout si un accident se produit », explique Brian Oliver, le responsable des opérations.

« Les gens sont intelligents à Boulder, beaucoup ont un doctorat. Ils comprennent ce qu’on essaie de faire en détrui­sant les matières combustibles, en débroussaillant. […] Ils sont très réceptifs et favorables au principe. Mais après, ils nous disent : “Attendez, vous allez mettre le feu exprès ? Quelle drôle d’idée, ça ne nous plaît pas trop, ça”, ou bien : “On veut bien que vous le fassiez, mais on ne veut pas être impactés.” »

Le chantier s’avère délicat et plus spectaculaire que prévu. Des dizaines de pompiers des casernes alentour viennent prêter main-forte. L’équipe a étudié de près le régime des vents diurnes sur la crête. Mais, ce matin-là, le vent est capri­cieux. Les pompiers procèdent à un allumage-éprouvette qu’ils doivent tout de suite éteindre en raison de rafales de sud inattendues. Ils font une deuxième tentative, mais le vent forcit. Oliver donne à nouveau l’ordre de l’éteindre, et il faut cette fois plusieurs minutes d’arrosage frénétique et de coups de pelle sur les souches enflammées pour venir à bout de ce modeste feu d’essai. On arrête là. Le brûlage est annulé. Peut-être les pompiers réussiront-ils à avoir cette crête l’année prochaine. En raison de la sécheresse qui sévit actuellement dans l’ouest des États-Unis, il y a extrêmement peu de moments propices au brûlage, explique Hansen. À Boulder, les conditions ne sont guère réunies que onze jours dans l’année.

 

Le point d’orgue du livre de Hansen est un incendie de forêt qu’il a fallu six jours pour éteindre, près d’une petite ville de montagne située sur les hauteurs du canyon de Boulder. Des centaines de pompiers viennent épauler ceux de la Caserne 8. Les avions bombardiers font 86 passages pour déverser de l’eau et des produits ignifuges sur le brasier. À la fin, à peine plus de 200 hectares auront ­brûlé. On déplore la destruction de huit maisons et de nombreuses dépendances, mais aucun mort ni blessé grave. Trois adeptes du camping sauvage sont interpellés pour avoir laissé un feu de camp sans surveillance sur un terrain privé. Les pompiers jugent l’opération d’extinction « rondement menée » et les riverains oscillent entre la gratitude et les récriminations.

Les membres de la Caserne 8 s’en retournent à la planification de brûlages dirigés et à d’autres formes de destruction des matières combustibles. Mais leur travail de prévention des risques est très insuffisant vu le rythme d’accroissement de la végétation et le contexte de changement climatique.

Edward Struzik nous emmène plus au nord. Ce journaliste scientifique cana­dien s’intéresse aux incendies des forêts boréales, des montagnes subalpines d’Amérique du Nord et de la toundra arctique. Le ton est factuel, dépourvu d’accents apocalyptiques. Mais le tableau qu’il dresse est catastrophique. L’Arctique se réchauffe deux fois plus vite que le reste de la planète. Pour illustrer cette tragédie, on montre habituellement des images d’ours polaires affamés, de fonte des glaciers et de la banquise et du dégel du pergélisol. Mais voir des ours polaires chassés de leur tanière par des incendies est quelque chose de nouveau. L’ampleur, la fréquence, la récurrence et l’intensité des feux de forêt ont augmenté bien plus rapidement en Alaska et dans le nord du Canada que sous des latitudes plus basses et densément peuplées. Il se produit désor­mais des méga-incendies tous les ans dans le Grand Nord. Les particules de suie et les cendres des incendies septentrionaux noircissent les glaciers et la ­calotte ­glaciaire du Groenland, accélérant ­encore leur fonte.

260 000 à 600 000 décès impu­tables chaque année à la fumée des feux de forêt

Les forêts boréales renferment d’énormes quantités de carbone qu’elles rejettent dans l’atmosphère quand elles brûlent, avec des conséquences pour la planète tout entière. Sous les hautes latitudes, les incendies de tourbières dégagent des quantités considérables de carbone ainsi que de mercure. Et la limite inférieure de la stratosphère y est beaucoup plus basse. Or, dans les régions septentrionales, les nuages d’incendie, connus sous le nom de pyrocumulus – qui créent leurs propres systèmes météo­rologiques, renvoyant vers le sol de la foudre et des braises –, peuvent aussi propulser des fumées vers le haut, direc­tement dans la stratosphère, où « elles deviennent un problème pour le monde entier », souligne Struzik. On a vu plus d’une fois des fumées d’incendies canadiens faire le tour du globe.

Le pic du nombre d’hospitalisations de personnes âgées observé sur la côte Est des États-Unis est la conséquence directe des fumées à forte teneur en mercure dégagées par des incendies de forêt qui ont eu lieu au Canada en 2002, selon des chercheurs de l’université Johns-Hopkins. La qualité de l’air à New York et à Chicago s’en est ressentie de façon notable. Une équipe de chercheurs australiens et canadiens a estimé que 260 000 à 600 000 décès étaient impu­tables chaque année à la fumée des feux de forêt.

Les incendies de végétation font grimper le taux de mercure dans les zones humides. Ils se propagent aussi rapidement sur les sites miniers désaffectés, libé­rant parfois des toxines. À Libby, une localité du Montana située sur un couloir d’incendies, où une ancienne mine a laissé des fibres d’amiante incrustées dans l’écorce des arbres, la population vit dans la peur d’un feu qui « recracherait des fibres d’amiante comme autant d’aiguilles cancérigènes ». À Fort Mc­Murray, dans la province de l’Alberta (ouest du Canada), où 88 000 personnes ont dû être évacuées en 2016 en raison d’un méga-incendie, la qualité de l’eau a été compromise par la suie et les produits chimiques qui se sont déversés dans le bassin-versant. Dans le Colorado, l’eau potable a pâti pendant des années d’un méga-incendie qui s’était déclaré en 2002. Il arrive que le feu atteigne des températures telles que le sol devient stérile, empêchant ne serait-ce qu’un début de régénération.

Et puis il y a la Russie, qui possède la plus vaste forêt boréale du monde et a perdu plus d’arbres dans les incendies que tout autre pays. Les plus grandes ­réserves de carbone de la planète ­menacent de se transformer en sources de CO2, aggravant encore le réchauffement. Le brûlage illégal et délibéré de vastes pans de la forêt amazonienne – les satellites ont détecté plus de 100 000 feux au Brésil rien qu’en septembre 2017 – est le plus terrible exemple de cette menace. Les feux de tourbe déclenchés illégalement en Indonésie à des fins de défrichement font tripler les émissions de gaz à effet de serre du pays et enveloppent une bonne partie de l’Asie du Sud-Est d’une brume toxique plusieurs mois par an. Les méga-incendies de forêt boréale et le risque accru de feux de toundra viennent à présent s’ajouter à la liste des catastrophes pas vraiment naturelles qui assombrissent l’avenir de la planète.

Andrew C. Scott adopte la perspective de la longue durée dans « Planète en feu » 5. Ce professeur de géologie de l’université de Londres commence son récit il y a plus de 400 millions d’années, durant le silurien, période à laquelle remontent les premières traces fossiles de plantes vasculaires et où la réaction chimique connue sous le nom de feu a peut-être trouvé pour la première fois quelque chose à brûler. Les premiers indices de grands incendies de forêt datent de la fin du dévonien, il y a 350 millions d’années. Scott se sert du charbon fossile pour déduire les fluctuations de l’oxygène de l’air au fil des époques géologiques. Il distingue deux grandes ères : l’une « hautement pyrogène » (avec un taux d’oxygène élevé) et l’autre « faiblement pyrogène » (taux d’oxygène plus faible). En dépit des apparences, la Terre est dans une ère faiblement pyrogène depuis 45 millions d’années.

Scott examine la thèse selon laquelle un gigantesque incendie a embrasé la planète il y a 66 millions d’années, à la limite du crétacé et du paléogène, après qu’un astéroïde s’est écrasé dans la ­péninsule du Yucatán et a favorisé (ou entraîné) la disparition des dinosaures. L’hypothèse ne convainc guère ce spécialiste du charbon de bois fossilisé. Mais son livre regorge d’informations saisissantes sur le passé. Il semble ­ainsi que le climat devient plus sec depuis ­30 millions d’années. Saviez-vous qu’il y avait encore de la végétation en Antarc­tique il y a 2 millions d’années ? À la même époque, Homo erectus a peut-être été la première espèce d’hominidés à domestiquer le feu et à s’en servir. On sait en tout cas que l’homme de Neandertal l’utilisait il y a environ 400 000 ans. La cuisson des aliments a été un grand pas en avant. Le feu procurait de la chaleur, une protection contre les grands prédateurs et un lieu structurant pour la vie sociale. Il était utile pour fabriquer des outils. Et, avec le développement de l’agriculture, il a été employé pour défricher. L’histoire pouvait commencer.

 

Avec l’industrialisation est venue, ­selon Stephen Pyne, une période de « transition ­pyrique ». La flamme à l’air libre a cédé la place aux combustibles fossiles (charbon, pétrole, gaz). Cette transition a fait que « la Terre s’est retrouvée avec trop de combustion générique et une quantité excessive d’effluents coincés dans l’atmosphère. Mais, dans le même temps, le monde industriel a produit trop peu de feu là où c’était nécessaire ». Nous entrons ainsi dans l’anthropocène, après avoir transformé la planète pour le meilleur et pour le pire et donné une impulsion catastrophique au climat.

Le monde ne touche pas à sa fin – d’autres périodes géologiques viendront. Mais il est de nouveau plus chaud et plus inflammable. Des ­décisions ­politiques l’ont voulu ­ainsi. Une orientation différente pourrait ­ralentir notre marche vers une surchauffe catastrophique. Malheureusement, l’administration ­Trump n’a pas l’air de prendre la mesure de l’enjeu. Outre le retrait de l’accord de Paris sur le climat et l’abrogation du plan climat d’Obama, qui imposait aux centrales thermiques des réductions de leurs émissions de CO2, elle a invalidé plus de 70 dispositions et accords sur l’environnement au cours de ses dix-huit premiers mois aux affaires.

En septembre 2017, le ministre de l’Intérieur Ryan Zinke 6, principal ­responsable de la politique en ­matière d’incendies, adressait une longue note à ses équipes chargées de la gestion des terres domaniales : il y plaidait pour une stratégie « novatrice et offensive ». Il omettait pourtant de prendre en compte la raison numéro un de ­l’actuelle multiplication des feux de forêt : l’évolution rapide du ­climat. Son projet de réduction des matières combustibles revient à abattre davantage d’arbres, ce qui n’est pas de nature à prévenir les risques d’incendie.

Sur proposition de Zinke, Trump a décidé de réduire considérablement la superficie de deux zones protégées du sud de l’Utah déclarées « monuments nationaux », et d’y permettre l’exploitation minière et forestière ainsi que la prospection pétrolière. Cette ­décision vise à « privilégier l’extraction des ressources au détriment des loisirs, de la protection de la nature et l’atténuation des effets du changement climatique, regrettait Char Miller, professeur d’analyse envi­ronnementale à l’université Pomona, dans une tribune parue dans le Los Angeles Times. Cela pourrait produire des forêts moins ­résilientes et même davantage d’incendies ».

 

— Cet article est paru dans The New York Review of Books le 16 août 2018. Il a été traduit par Delphine Veaudor.

Notes

1. Between Two Fires: A Fire History of Contemporary America (University of Arizona Press, 2015).

2. Selon le Centre national de coordination de la lutte anti-incendies (NIFC), le nombre d’incendies a sensiblement décru depuis le début des années 1980. Et les superficies détruites restent inférieures à ce qu’elles étaient entre 1926 et 1950.

3. Megafire (Houghton Mifflin Harcourt, 2017).

4. Wildfire (Mountaineers Books, 2018).

5. Burning Planet (Oxford University Press, 2018).

6. Il a été remplacé par David Bernhardt le 2 janvier 2019.

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Firestorm: How Wildfire Will Shape Our Future de Edward Struzik, Island Press, 2017

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