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Franzen contre l’obsession climatique

J’accuse la lutte contre le réchauffement de nuire à la protection de l’environnement ici et maintenant. J’accuse les éoliennes, les fermes solaires et les champs de biocarburants de détruire les paysages. J’accuse la priorité climatique de décourager les petits gestes de sauvegarde de la biodiversité… Le cri de colère d’un grand écrivain américain.

En septembre 2014, moi qui m’intéresse davantage aux oiseaux que d’autres, j’ai suivi l’affaire du nouveau stade que Minneapolis et Saint Paul, les « villes jumelles » du Minnesota, construisent pour leur équipe de football. Selon les prévisions, les murs de verre du bâtiment provoqueront chaque année la mort de milliers de volatiles. Les amoureux des oiseaux avaient donc demandé aux sponsors d’utiliser un verre spécial, orné de motifs, pour limiter les collisions. Ce matériau aurait fait augmenter de 0,10 % les coûts de construction, mais les financiers avaient refusé. À peu près à la même époque, la National Audubon Society publia un communiqué de presse identifiant le réchauffement planétaire comme la « pire menace » qui soit pour les oiseaux d’Amérique : « près de la moitié » des espèces aviaires risquaient de perdre leur habitat d’ici 2080. Cette annonce fut ingénument retransmise par les médias nationaux et locaux, dont le Star Tribune de Minneapolis, où le blogueur qui traite des questions ornithologiques, Jim Williams, tira cette inévitable conclusion : pourquoi se battre contre les murs vitrés d’un stade alors que le vrai danger émane du changement climatique ? En comparaison, écrivait Williams, la mort de quelques milliers d’oiseaux n’était « rien ». Je me trouvais alors à Santa Cruz, en Californie, et déjà d’humeur chagrine. Le propos de Williams m’était tombé sous les yeux au 254e jour d’une année qui, jusque-là, en avait compté seulement seize dignes de l’adjectif « pluvieux ». Et à l’injustice de cette sécheresse brutale s’ajoutait chaque jour l’insulte de bulletins météo à la radio qui qualifiaient le temps de « superbe ». Je n’étais certes pas sans partager l’angoisse de Williams concernant l’avenir. Mais la manière dont une terrible prophétie comme celle de la National Audubon Society pouvait conduire à l’indifférence envers les oiseaux actuellement en vie me mortifiait. Cela tient peut-être à mon éducation protestante et au fait que je suis devenu écologiste, mais la parenté spirituelle entre l’écologie et le puritanisme de Nouvelle-Angleterre me frappe depuis longtemps. Ces deux systèmes de croyance sont hantés par le sentiment que le simple fait d’être humain vous rend coupable. Dans le cas de l’écologie, ce sentiment est fondé sur des faits scientifiques. Qu’il s’agisse des Nord-Américains de la préhistoire chassant le mammouth jusqu’à extinction, des Maoris anéantissant la mégafaune de Nouvelle-Zélande ou de la civilisation moderne provoquant la déforestation de la planète et l’asphyxie des océans, l’homme est le tueur universel du monde naturel. Et voilà maintenant que le changement climatique fournit une eschatologie qui nous met face à notre culpabilité : le jour du Jugement dernier arrive, sous la forme de lendemains d’une chaleur dantesque. À moins de nous repentir et de nous amender, nous serons tous des pécheurs à la merci d’une Terre en colère. Je reste sensible à ce genre de puritanisme. Il est rare que je prenne l’avion ou parte faire mes courses en voiture sans penser à mon empreinte carbone ni me sentir coupable. Mais quand j’ai commencé à observer les oiseaux, et à me soucier de leur bien-être, je me suis senti attiré par une souche bien différente du christianisme, inspirée par l’amour de saint François d’Assise pour ce qui est concret, vulnérable et présent juste là, sous notre nez. J’ai apporté mon soutien au travail ciblé de l’American Bird Conservancy et des antennes locales de l’Audubon Society. Même le paysage le plus horriblement dégradé me rendait joyeux dès lors qu’il abritait des oiseaux.   C’est ainsi que j’en suis venu à me sentir douloureusement tiraillé sur la question du changement climatique. Je le reconnaissais comme l’enjeu environnemental majeur de notre époque, mais je me sentais tyrannisé par sa prééminence. Non seulement elle criminalisait le moindre trajet en voiture jusqu’au supermarché, mais elle me donnait aussi l’impression d’être égoïste en me préoccupant davantage des oiseaux d’aujourd’hui que des hommes de demain. Que pesaient les aigles et les condors tués par les éoliennes, face à l’impact de l’élévation du niveau de la mer sur les pays pauvres ? Que pesaient les oiseaux endémiques des forêts tropicales des Andes, face aux bienfaits pour l’atmosphère des projets hydroélectriques de la région ? Il y a un siècle, la National Audubon Society était une organisation militante, qui faisait campagne contre le massacre inconsidéré des oiseaux et l’extermination des hérons pour leurs plumes. Mais, aujourd’hui, son esprit s’est adouci. Elle est surtout connue, depuis quelques décennies, pour ses cartes de vœux et ses peluches en forme de cardinal rouge ou de merle bleu, qui chantent quand on appuie dessus. En septembre 2014, quand cette organisation s’est soudain mise en mode « prêche enflammé », je me suis demandé ce qui se passait. Dans la présentation de son programme concernant le réchauffement, la NAS faisait allusion aux « données scientifiques citoyennes » qu’elle avait exploitées et à un « rapport », établi par ses propres chercheurs, qui fondait ses funestes prédictions. Les internautes visitant son nouveau site Web étaient accueillis par des photos d’espèces menacées par le changement climatique, comme l’aigle à tête blanche, et invités à « prendre l’engagement » de contribuer à les sauver. La NAS leur suggérait pour ce faire des actions assez simples – témoigner, avoir un jardin plus hospitalier pour les oiseaux –, mais le site proposait aussi un « Serment d’action pour le climat », long et détaillé, où il était notamment question de remplacer ses ampoules électriques à incandescence par des modèles économes en énergie. Le rapport sur le réchauffement de la planète n’était pas accessible, mais les infographies disponibles sur le site, dont des cartes localisant les différentes espèces d’oiseaux, laissaient supposer que la méthode utilisée consistait à comparer l’aire actuelle d’une espèce et son habitat prévisible dans un climat modifié. Quand les deux régions se recouvraient à peu près, on supposait que l’espèce survivrait. Lorsque les aires se recouvraient peu, ou pas du tout, l’espèce courait le risque de disparaître, prise entre un ancien milieu devenu inhospitalier et une nouvelle aire à l’habitat inadapté. Les modélisations de ce type ont leur utilité, mais sont remplies d’incertitudes. Une espèce peut se reproduire aujourd’hui dans une zone où règne telle température moyenne ; cela ne signifie pas qu’elle soit incapable de tolérer de plus fortes chaleurs, qu’elle ne puisse s’adapter à un habitat légèrement différent plus au nord, ou que cet habitat plus septentrional ne changera pas du fait de l’élévation des températures. De façon générale, les espèces d’Amérique du Nord, qui ont dû affronter au cours de l’évolution les journées brûlantes de juillet et les nuits glacées de septembre, tolèrent bien mieux les fluctuations de température que les espèces tropicales. Même si certains oiseaux familiers de nos jardins auront peut-être disparu par endroits d’ici 2080, les espèces vivant plus au sud les auront probablement remplacés. L’avifaune nord-américaine pourrait bien, en fait, devenir plus variée. En prenant pour emblème de son initiative climatique l’aigle à tête blanche, la NAS a fait un choix particulièrement étrange. Cette espèce a failli disparaître il y a cinquante ans, avant l’interdiction du DDT. Désormais, il n’y a qu’une seule raison de s’inquiéter pour son avenir : le fait que l’opinion, entraînée par une société Audubon alors pleine d’énergie, se soit mobilisée autour d’une menace immédiate. La situation désespérée de l’aigle a motivé le vote de l’Endangered Species Act de 1973, et le sauvetage de ce rapace est l’un des grands succès de cette loi. Ses œufs n’étant plus fragilisés par le DDT, sa population et son aire ont connu une expansion si spectaculaire que l’aigle à tête blanche a été retiré en 2007 de la liste des espèces en danger. Si l’animal a pu rebondir, c’est parce qu’il s’agit d’un oiseau résistant et plein de ressources : un chasseur et un charognard généraliste, capable de parcourir de grandes distances pour coloniser de nouveaux territoires. Peu d’espèces sont moins susceptibles d’être piégées par la géographie. Même si le réchauffement de la planète l’évince complètement de son habitat actuel d’hiver et d’été, la fonte des glaces en Alaska et au Canada pourrait bien lui offrir une nouvelle aire plus vaste.   Mais le changement climatique est tellement séduisant pour des organisations qui veulent être prises au sérieux ! Outre que c’est une cause populaire toute trouvée, elle présente un flou commode : les scientifiques qui publient dans les revues à comité de lecture estiment que plus de 3 milliards d’oiseaux sont tués en Amérique chaque année par les collisions ou par les chats errants ; en revanche, aucune mort d’oiseau ne peut être rattachée avec certitude au réchauffement (puisque les schémas climatiques locaux et à court terme ont des causes non linéaires). Si vous pouvez manifestement sauver la vie des oiseaux qui percutent vos vitres ou sont tués par vos chats, réduire, même à zéro, votre empreinte carbone, sera sans effet à cet égard. Déclarer que le changement climatique nuit aux oiseaux, c’est donc tout sauf polémique. En revanche, exiger l’interdiction des munitions au plomb (l’intoxication par le plomb est la principale cause de décès du condor de Californie) reviendrait à se mettre à dos les chasseurs. Et s’opposer avec véhémence à la surpêche des limules (la véritable raison pour laquelle le bécasseau maubèche, oiseau de rivage, a dû être inscrit cet hiver sur la liste des espèces menacées aux États-Unis) pourrait gêner l’administration Obama : le directeur du Fish and Wildlife Service, en annonçant cette inscription, a attribué le déclin des limules avant tout au « changement climatique », ce coupable politiquement plus acceptable. Le réchauffement de la planète, c’est la faute de tout le monde ; autrement dit, de personne. Le déplorer peut nous faire du bien à tous. À n’en pas douter, le siècle à venir sera dur pour la faune sauvage. Mais pour d’innombrables espèces, dont presque tous les oiseaux d’Amérique du Nord, la menace n’est pas directe. Leur réaction au stress climatique intense est mal connue, mais nous savons qu’ils s’adaptent à ce genre de situation depuis des dizaines de millions d’années et ne cessent de nous étonner : le manchot empereur déplace ses sites de reproduction à mesure que la banquise fond dans l’Antarctique, le cygne siffleur quitte le milieu aquatique et apprend à glaner les semences dans les champs cultivés. Toutes les espèces ne réussiront pas à s’adapter. Mais plus notre population aviaire sera nombreuse, saine et variée, plus grandes seront les chances de survie, et même d’épanouissement, de quantité d’espèces. Pour éviter les extinctions, il ne suffit pas de maîtriser nos émissions de carbone. Nous devons aussi maintenir en vie de très nombreux oiseaux sauvages ici et maintenant. Il nous faut combattre la disparition des animaux aujourd’hui menacés, agir contre les nombreux dangers qui déciment la population aviaire nord-américaine, et investir dans des efforts de protection intelligents et à grande échelle, en particulier ceux qui tiennent compte du changement climatique. Ce ne sont pas les seules initiatives que doivent prendre les amateurs d’oiseaux. Mais ne pas s’y consacrer n’aurait de sens que si le problème du réchauffement exigeait toutes les ressources de chaque groupe d’amoureux de la nature.   Le militantisme climatique a ceci de légèrement tragicomique qu’il passe son temps à déplacer les poteaux de buts. Ses porte-parole assuraient, voici dix ans, que nous avions dix ans pour prendre les mesures drastiques nécessaires afin d’empêcher la température globale d’augmenter de plus de 2 degrés au cours du XXIe siècle. Aujourd’hui, certains de ces mêmes militants nous affirment qu’il nous reste encore dix ans. En réalité, notre action devrait désormais être encore plus radicale qu’il y a dix ans, puisque d’autres gigatonnes de carbone se sont accumulées dans l’atmosphère. Au rythme où ça va, nous aurons épuisé nos quotas d’émissions pour le siècle avant même d’être arrivés à mi-parcours. En attendant, les mesures que proposent aujourd’hui de nombreux États sont moins drastiques que celles qu’ils envisageaient il y a dix ans. Un livre rend justice à toute la tragédie et à l’étrange comédie du changement climatique, et c’est celui du philosophe Dale Jamieson, Reason in a Dark Time. D’ordinaire, j’évite les ouvrages sur le sujet, mais un ami me l’a recommandé, et j’étais intrigué par le sous-titre : « Pourquoi la lutte contre le changement climatique a échoué, et ce que cela signifie pour notre avenir ». J’étais particulièrement étonné par ce verbe « échoué », conjugué au passé. Je l’ai donc ouvert et je ne l’ai plus lâché. Jamieson, qui participe à des conférences sur le climat depuis le début des années 1990, commence par un survol des réactions de l’humanité au plus vaste problème d’action collective auquel elle ait été confrontée. Au cours des vingt-trois années écoulées depuis le sommet de Rio (1), qui avait fait naître d’immenses espoirs d’accord planétaire, non seulement les émissions de carbone n’ont pas diminué, mais elles ont grimpé en flèche. À Copenhague, en 2009, le président Obama s’est contenté d’entériner un fait accompli lorsqu’il a refusé de signer un accord engageant les États-Unis à respecter des objectifs de réduction contraignants. Contrairement à Bill Clinton, Obama a été très clair sur la capacité du système politique américain à agir en la matière : elle est nulle. Sans les États-Unis, deuxième émetteur mondial de gaz à effet de serre, un accord global n’est plus global, et les autres pays n’ont guère de raisons de signer. L’Amérique dispose en fait d’un droit de veto, dont elle a fait usage à maintes reprises. Si le système politique américain est incapable d’agir, ce n’est pas simplement que les conglomérats de l’énergie fossile financent les négationnistes et achètent les élections, comme le supposent de nombreux progressistes. Même pour ceux qui acceptent la réalité du réchauffement, le problème peut être appréhendé de bien des façons : comme une crise de la gouvernance mondiale, un échec du marché, un défi technologique, une question de justice sociale et ainsi de suite, chaque définition appelant sa propre réponse coûteuse. Un enjeu comme celui-là est un casse-tête pour n’importe quel pays, et plus encore pour les États-Unis, où le pouvoir a été conçu pour être à la fois faible et sensible aux demandes des citoyens. Contrairement aux progressistes qui y voient une démocratie pervertie par les intérêts financiers, Jamieson suggère que l’inaction du pays face au changement climatique est le fruit de la démocratie. Après tout, un bon système politique agit dans l’intérêt de ses citoyens, et ce sont précisément les citoyens des principales démocraties émettrices de carbone qui bénéficient de l’essence et du commerce mondial à bon marché, tandis que le coût de notre pollution pèse surtout sur ceux qui n’ont pas voix au chapitre : les populations des pays pauvres, les générations futures, les autres espèces. Autrement dit, l’électorat est rationnellement égoïste. Selon une enquête citée par Jamieson, plus de 60 % des Américains pensent que le réchauffement nuira aux espèces animales et aux générations futures, mais 32 % seulement pensent qu’il leur nuira personnellement.   Notre responsabilité envers les autres, déjà en vie ou encore à naître, ne devrait-elle pas nous obliger à prendre des mesures radicales pour lutter contre le changement climatique ? Le problème, ici, tient à ce que la décision de tout individu, dont je suis, d’aller travailler en voiture ou à vélo ne fait aucune différence pour le climat. L’ampleur des émissions de gaz à effet de serre est telle,
les mécanismes qui les conduisent à affecter le climat sont à ce point non linéaires et les effets en sont tellement dispersés dans l’espace et dans le temps qu’aucun dommage spécifique ne peut être attribué à ma contribution, qui ne représente que 0,0000001 % des émissions totales. Je peux, dans l’absolu, me reprocher de rejeter bien plus de carbone dans l’atmosphère que l’habitant moyen de la planète. Mais si je calcule le quota annuel moyen nécessaire pour limiter à 2 degrés le réchauffement au cours du XXIe siècle, je m’aperçois que ce chiffre est dépassé en deux semaines par la seule vie quotidienne d’une famille américaine standard. Faute de tout signe de méfaits directs, le choix le plus sensé est de vivre la vie qui m’a été donnée à la naissance, d’être un citoyen honorable et bon avec ceux qui m’entourent, tout en préservant la planète autant que possible. D’une manière plus générale, Jamieson affirme que le changement climatique est un problème d’une nature totalement inédite. D’une part, il jette la plus profonde confusion dans le cerveau humain, qui a évolué pour se concentrer sur le présent – et non sur l’avenir lointain – et sur des mouvements facilement perceptibles – et non sur des évolutions lentes reposant sur des calculs de probabilités. (Quand Jamieson remarque que, « dans le contexte d’un monde qui se réchauffe, un hiver qui n’aurait pas été perçu comme anormal autrefois apparaît comme exceptionnellement froid, et donc comme la preuve qu’il n’y a pas de réchauffement », on ne sait trop s’il faut en rire ou en pleurer pour notre cerveau.) Le grand espoir des Lumières – la raison humaine devait permettre de transcender nos limites évolutionnaires – a été sérieusement douché sous l’effet des guerres et des génocides, mais c’est aujourd’hui seulement qu’il sombre corps et biens, à l’épreuve du changement climatique. Je m’attendais à être déprimé par la lecture de Reason in a Dark Time, mais ce ne fut pas le cas. Le pouvoir hypnotique du changement climatique tient notamment à son envergure, tant dans l’espace que dans le temps. Jamieson, en expliquant nos échecs passés et en jetant le doute sur notre capacité à faire mieux, replace la question à échelle humaine. « On nous dit sans cesse que nous sommes à un moment unique dans l’histoire de l’humanité, et que c’est notre dernière chance d’avoir un impact, écrit-il dans son introduction. Mais chaque moment de l’histoire humaine est unique, et c’est toujours la dernière chance d’avoir tel ou tel impact. »   Voilà le contexte dans lequel j’ai été si contrarié par le mot « rien », appliqué à l’impact que voulaient avoir certains amoureux des oiseaux dans le Minnesota. Cela ne veut pas dire que nous ne devons pas nous soucier de l’évolution de la température globale au cours du siècle (2 ou 4 degrés ?), ou de l’élévation du niveau des océans (50 centimètres ou 6 mètres ?) ; ces différences comptent énormément. Il n’est pas non plus question d’incriminer toute initiative prometteuse prise par des fondations, des ONG et des États pour atténuer le réchauffement ou s’y adapter. Il s’agit plutôt de savoir si tous ceux qui s’intéressent à l’environnement sont tenus de faire du climat leur priorité absolue. Se préoccuper de quelques milliers de pinsons qui percutent un stade a-t-il le moindre sens, sur le plan pratique ou moral, quand la vie et les moyens de subsistance de millions d’individus sont en danger ? Pour répondre à cette question, il est important d’admettre que la perspective de la surchauffe planétaire est une affaire d’ores et déjà réglée. Même dans les pays les plus menacés par les inondations ou la sécheresse, même dans les pays les plus vertueusement engagés à développer les énergies alternatives, aucun chef d’État n’a jamais promis de laisser du carbone dans le sol. Et, sans cela, « alternatives » signifie simplement « supplémentaires » – une façon de différer la catastrophe humaine, pas de l’éviter. La Terre, telle que nous la connaissons aujourd’hui, ressemble à un malade en phase terminale, dont nous pouvons traiter le cancer soit par des remèdes agressifs qui vont le défigurer, soit avec des soins palliatifs et de la compassion. Nous pouvons construire des barrages sur tous les fleuves, détruire tous les paysages en multipliant les cultures de biocarburants, les fermes solaires et les éoliennes, afin de gagner quelques années de réchauffement modéré en plus. Ou bien nous pouvons opter pour une vie plus courte et meilleure, en protégeant les zones où la flore et la faune sauvage tiennent bon, quitte à précipiter un peu la catastrophe humaine. Cette seconde approche a notamment cet avantage que, si un remède miracle comme l’énergie de fusion thermonucléaire devait apparaître entre-temps, il resterait peut-être encore quelques écosystèmes intacts à sauvegarder. Choisir de préserver l’environnement aux dépens potentiels de l’humanité serait moralement plus perturbant si la nature avait encore le dessus. Mais nous vivons aujourd’hui dans l’anthropocène, dans un monde toujours plus modelé par l’homme. Vers la fin du chapitre que Jamieson consacre à l’éthique, il se demande s’il est bon ou mauvais que le Manhattan de 1630, cette Arcadie couverte de forêts luxuriantes, grouillante de poissons et d’oiseaux, soit devenu le Manhattan moderne de la High Line (2) et du Metropolitan Museum. Il y a autant d’avis que de personnes interrogées sur le sujet. Quoi qu’il en soit, ce changement a eu lieu et nous ne pouvons plus revenir en arrière, de même que nous ne pouvons plus empêcher le réchauffement de la planète. Nos ancêtres nous ont légué un monde avec du bon et du mauvais, et nous léguerons à nos descendants un monde où le bon et le mauvais ne seront plus les mêmes. Nous avons toujours été des exploiteurs universels, mais aussi de brillants caméléons ; le changement climatique n’est jamais que la même vieille histoire qui se répète, en plus grand. La seule menace existentielle que notre espèce fait peser sur elle-même est la guerre nucléaire. La véritable nouveauté, ce sont les extinctions massives que nous provoquons. Tout le monde ne s’intéresse pas à la faune sauvage, mais ceux qui la considèrent comme un bien irremplaçable et non monnayable ont pour eux un argument éthique positif. C’est celui que présentait Rachel Carson dans Printemps silencieux, le livre qui a donné naissance au mouvement écologiste moderne. Carson alertait sur les dangers de la pollution pour les êtres humains, mais le noyau moral de son livre était formulé implicitement dans son titre : sommes-nous vraiment prêts à éliminer les oiseaux de la planète ? Les dangers de la pollution au carbone sont aujourd’hui bien plus grands que ceux du DDT et, comme le prétend la National Audubon Society, le changement climatique est peut-être la pire menace à terme pour l’espèce aviaire. Mais je sais que nous ne pourrons pas prévenir le réchauffement en changeant nos ampoules électriques. Or je veux quand même faire quelque chose. Dans Annie Hall, quand le petit Alvy Singer arrête de faire ses devoirs, sa mère l’emmène consulter un psychiatre. Il découvre qu’Alvy a lu quelque part que l’Univers était en expansion, ce qui entraînerait sans doute un jour son explosion, Alvy voyant là une raison de cesser tout travail : « À quoi bon ? » À l’ombre d’immenses problèmes planétaires et d’immenses remèdes planétaires, les micro-actions individuelles de protection de la nature peuvent paraître tout aussi dénuées de sens. Mais la mère d’Alvy refuse de l’admettre. « Tu es ici à Brooklyn ! dit-elle. Et Brooklyn n’est pas en expansion ! » Tout dépend en vérité de ce que nous entendons par « avoir du sens ».   Le changement climatique a bien des traits communs avec le système économique qui l’accélère. Comme le capitalisme, il est transnational, provoque des perturbations imprévisibles, est auto-entretenu et inévitable. Il défie la résistance individuelle, crée de grands gagnants et de grands perdants, et tend vers une monoculture planétaire : l’extinction des différences au niveau des espèces et la monoculture des objectifs au niveau institutionnel. Par ailleurs, il se marie bien avec la haute technologie, encourageant l’idée que seule l’innovation pourra résoudre le problème des émissions de gaz à effet de serre, soit par l’efficacité du covoiturage, soit par un coup de maître de la géo-ingénierie. Sur le plan narratif, le changement climatique est presque aussi simple que le mantra « Les marchés sont efficients ». Et il peut être raconté en moins de cent quarante caractères : nous expédions dans l’atmosphère le carbone qui était emprisonné dans le sous-sol et, à moins d’arrêter, nous sommes fichus. L’œuvre de protection de la nature, elle, s’apparente plutôt à l’art du roman. Il n’existe pas deux endroits semblables et aucun récit n’est simple. En novembre dernier, je suis allé au Pérou pour observer le travail d’un partenariat américano-péruvien, l’Amazon Conservation Association. Et ma première étape m’a conduit dans un petit village indigène des hautes terres à l’est de Cuzco. Avec l’aide d’Amazon Conservation, la communauté s’est attelée à la reforestation des pentes andines, à la lutte contre les incendies de forêt et à la commercialisation d’un légume local, le tarwi. Celui-ci présente l’avantage de pousser sur des terres dégradées et d’être suffisamment apprécié à Cuzco pour que sa culture soit rentable. Dans un vieux bâtiment poussiéreux au sol de terre battue, des femmes m’ont servi un repas composé de ragoût de tarwi et d’un épais pain sucré également à base de tarwi. Après le déjeuner, dans un jardin situé à proximité, j’ai visité une pépinière de jeunes arbres indigènes que les membres de la communauté planteront à la main sur les pentes abruptes, pour lutter contre l’érosion et améliorer la qualité de l’eau. Je me suis ensuite rendu dans un village voisin qui s’est engagé à laisser intactes ses terres boisées et gère une ferme biologique expérimentale. C’est une petite exploitation, mais elle assure aux habitants des ruisseaux d’eau claire et une autosuffisance alimentaire ; pour Amazon Conservation, voilà un modèle dont peuvent s’inspirer les autres. Les autorités régionales et municipales disposent des royalties que rapporte l’exploitation du pétrole et des mines, argent qu’elles pourraient consacrer à la revitalisation des hautes terres suivant ce modèle.   À l’heure où la mondialisation touche tous les domaines, un bon projet écologique doit satisfaire à de nouveaux critères. Il doit couvrir une vaste surface, parce que la biodiversité ne survivra pas dans un habitat fragmenté par les plantations de palmiers à huile ou les forages pétroliers. Il doit respecter les populations qui habitent déjà la zone et ses environs, et s’adapter à leur mode de vie. Et le projet doit pouvoir résister au changement climatique, soit par son envergure, soit en s’étendant sur différentes altitudes ou de multiples microclimats. Les hautes terres sont importantes pour l’Amazonie parce qu’elles l’approvisionnent en eau et que les espèces vivant à basse altitude seront contraintes de migrer vers les hauteurs à mesure que la planète se réchauffera. Amazon Conservation s’intéresse tout particulièrement au parc national de Manú, au Pérou, bande de forêt humide de basse altitude, plus vaste que l’Île-de-France. Ce parc, qui abrite des groupes autochtones évitant tout contact avec le monde extérieur, jouit d’une pleine protection juridique contre toute intrusion, mais les incursions illégales sont endémiques dans les parcs naturels des pays tropicaux. Non content de développer le potentiel des pentes plus élevées et de préserver le bassin hydrologique de Manú, Amazon Conservation tente de renforcer la zone-tampon sur les flancs du parc, qui sont menacés par l’exploitation forestière, l’agriculture sur brûlis et l’explosion de l’orpaillage sauvage dans la région de Madre de Dios. Le projet ambitionne de former une ceinture protectrice de petites réserves, de terres communautaires autosuffisantes et de plus vastes « concessions » écologiques sur des terres appartenant à l’État. Tout au long des 90 kilomètres de la route qui descend des hautes terres, il est possible de rencontrer près de 600 espèces d’oiseaux. La chaussée suit une très vieille piste qui servait jadis au transport des feuilles de coca depuis les basses terres vers les civilisations précolombiennes des hautes terres. Dans les sentiers proches, les chercheurs d’Amazon Conservation cohabitent en paix avec les trafiquants de coca d’aujourd’hui. La route se termine près de la Villa Carmen, une ancienne hacienda qui abrite désormais un centre d’enseignement, un lodge pour écotouristes et une ferme expérimentale où l’on procède à des tests sur le biochar, un charbon à usage agricole. Fabriqué à base de déchets de bois brûlés dans des fours à chaux dont les résidus carbonisés sont ensuite pulvérisés, cet additif permet d’emprisonner le carbone dans les champs cultivés et d’enrichir à peu de frais les sols pauvres. Il offre aux paysans une alternative à la culture itinérante sur brûlis, qui détruit la forêt pour dégager des terres cultivables et épuise très vite le sol, ce qui entraîne une nouvelle destruction de parcelle de forêt, et ainsi de suite. Dans le village indigène de Santa Rosa de Huacaria, près de la Villa Carmen, le cacique de la communauté, don Alberto, m’a fait visiter la ferme piscicole et l’écloserie qu’Amazon Conservation l’a aidé à mettre en place. L’élevage piscicole à grande échelle représente un problème écologique dans d’autres régions du monde, mais les petites fermes d’Amazonie, qui utilisent des espèces de poissons locales, sont l’une des sources de protéines animales les plus respectueuses de l’environnement. Celle de Huacaria alimente en poisson les trente-neuf familles du village, auxquelles la vente du surplus apporte des liquidités. Durant le déjeuner – du pacu d’élevage rôti avec du yucca dans des tiges de bambou bouchées à chaque extrémité par des feuilles d’heliconia –, don Alberto évoque de manière poignante les effets du changement climatique dont il a été témoin. Le soleil paraît plus chaud à présent. Certains membres de son peuple souffrent de cancers de la peau, maladie inconnue jadis, et les larves d’un parasite du palmier, traditionnellement consommées pour contrôler le diabète et stimuler le système immunitaire, ont disparu. Il n’en reste pas moins entièrement dévoué à la forêt. Amazon Conservation aide le groupe à étendre sa propriété foncière et à développer son propre partenariat avec le parc national.   Le travail d’Amazon Conservation me frappe par la modestie des moyens mis en œuvre. Il y a les huit pacus femelles, dont on prélève les œufs nécessaires pour la saison, et les aquariums en plastique tout simples où vivent les alevins. Il y a les tas de terre coniques que les femmes des hautes terres criblent de petits tubes en plastique pour planter de jeunes arbres. Il y a les simples cahutes en bois que construit l’ONG pour permettre aux cueilleurs de noix du Brésil de protéger la récolte de la pluie, ce qui peut suffire à faire la différence entre gagner un revenu suffisant et devoir abattre ou quitter la forêt. Et il y a la méthode employée pour recenser les oiseaux dans une forêt des basses terres : on marche sur une centaine de mètres, on s’arrête pour regarder et écouter, puis on repart sur cent mètres. À tout moment, cette modestie contraste avec l’ampleur des projets liés au réchauffement : les éoliennes gigantesques, les fermes solaires à perte de vue, les nuages de particules réfléchissantes autour du globe envisagés par la géo-ingénierie. Cette différence d’échelle joue sur la signification que peuvent avoir ces actions pour les hommes qui les accomplissent. Parce qu’elles ne produisent aucun résultat visible, les initiatives liées au climat ont nécessairement un sens eschatologique : elles renvoient à ce Jugement dernier que nous espérons retarder. En Amazonie, la protection de l’environnement se fait sur le mode franciscain : vous aidez quelque chose que vous aimez, quelque chose qui se trouve devant vous, et vous en voyez les fruits. De la même manière que les pays développés, après avoir longtemps contribué de manière disproportionnée aux émissions de carbone, comptent maintenant sur les pays en développement pour partager le fardeau de leur réduction, les pays riches d’Europe et d’Amérique, pauvres en capital biotique, ont besoin des pays tropicaux pour préserver la biodiversité. Mais nombre de ceux-ci se relèvent à peine du colonialisme et ont des sujets de préoccupation plus pressants. Une part infime de la déforestation de l’Amazonie brésilienne, par exemple, est l’œuvre de nantis. Les principaux responsables en sont des familles misérables chassées de régions plus fertiles où l’agrobusiness capitaliste cultive des germes de soja pour le tofu des Chinois et de la pulpe d’eucalyptus pour les couches jetables des Américains. Le boom de l’orpaillage à Madre de Dios n’est pas seulement une catastrophe écologique. C’est aussi un désastre humain : il y est beaucoup question d’empoisonnement au mercure et de trafic d’êtres humains, mais l’État péruvien n’y a toujours pas mis fin, parce que les mineurs gagnent bien mieux leur vie qu’ils ne le feraient dans les régions déshéritées dont ils viennent. Tout en adaptant son travail aux besoins et aux capacités de la population locale, une organisation comme Amazon Conservation doit composer avec un paysage politique d’une complexité extrême. Au Costa Rica, Daniel Janzen, un spécialiste de biologie tropicale de 76 ans, a consacré près de la moitié de sa vie à faire précisément cela. Avec son épouse, Winnie Hallwachs, Janzen est l’architecte du projet environnemental peut-être le plus audacieux et le plus fécond des tropiques du Nouveau Monde, l’Área de Conservación Guanacaste (ACG). Janzen et Hallwachs ont commencé à y travailler en 1985, avec de nombreux atouts. Le Costa Rica était une démocratie stable ; le réseau de parcs nationaux et de réserves naturelles couvrait un quart de la surface du pays et faisait l’admiration de la communauté internationale ; le site, la région septentrionale de Guanacaste, zone de forêt sèche, était isolé, peu peuplé et sans intérêt pour l’agriculture industrielle. Il n’en est pas moins remarquable que Janzen et Hallwachs aient pu y créer une réserve correspondant aux nouveaux critères que j’évoquais : elle est immense, l’organisation entretient de bonnes relations avec les communautés avoisinantes, et le programme comprend une réserve marine, les pentes sèches d’une cordillère volcanique et la forêt humide des Caraïbes. C’est remarquable parce qu’ils n’étaient jamais que deux scientifiques sans le sou, et la gestion politique a toujours été compliquée. Le Costa Rica est connu pour ne pas avoir d’armée, mais son administration des parcs obéit à un modèle militaire. Avec son quartier général installé dans la capitale, San José, elle fait tourner ses gardiens et tout son personnel dans l’ensemble du réseau, les réserves fonctionnant fondamentalement comme des territoires à défendre contre des légions d’intrus potentiels. Janzen et quelques décideurs costaricains clairvoyants ont compris que, dans un pays où les débouchés économiques sont réduits, où la superficie protégée est immense et où les fonds consacrés à la défense de l’environnement sont strictement limités, préserver des réserves naturelles regorgeant de bois, de gibier et de minéraux revenait à défendre des hôtels particuliers au milieu du ghetto. L’ACG a donc tenté une nouvelle approche : les parcs nationaux et les réserves présents sur son territoire furent exemptés de la politique de rotation pratiquée par l’administration, ce qui permit au personnel de s’enraciner et de développer un attachement au territoire et au concept de conservation ; en outre, il était clair que tous les employés, y compris les policiers, devaient accomplir un travail scientifique ou de protection significatif. Les premières années, il s’agissait souvent de lutter contre les incendies. L’essentiel de l’espace aujourd’hui contrôlé par l’ACG était autrefois constitué de pâturages couverts d’herbe grasse d’origine africaine. Grâce à l’argent collecté avec l’aide de l’ONG Nature Conservancy et des gouvernements suédois et costaricain, et après avoir fait appel à la générosité du public lors de ses conférences aux États-Unis, Janzen a pu acheter d’immenses zones de pâturage et de forêt endommagée entre les deux parcs nationaux existants. Une fois le bétail retiré, les feux de forêt devinrent la principale menace pour le projet. Janzen fit une expérience en plantant de jeunes arbres d’espèces indigènes, mais il en vint très vite à la conclusion que la reforestation naturelle, avec des semences transportées par le vent et les déjections animales, donnait de meilleurs résultats. Dès que la nouvelle forêt s’enracina et que les risques d’incendie diminuèrent, il conçut une mission plus ambitieuse pour les employés de l’ACG : dresser un inventaire complet des quelque 375 000 espèces végétales et animales présentes sur son territoire.   S’inspirant du terme « parajuriste », Janzen inventa le mot « parataxonomiste » pour désigner les habitants de Guanacaste qu’il embauchait. Après une période de formation intensive, ces personnes sans diplôme universitaire sont capables d’accomplir un vrai travail scientifique. Elles parcourent la forêt sèche de la pente pacifique et la forêt humide des Caraïbes, collectent des spécimens, les remontent et prélèvent des échantillons pour une analyse d’ADN. Le projet emploie actuellement trente-quatre parataxonomistes, que Janzen peut rémunérer correctement grâce aux subventions qu’il reçoit, aux intérêts d’un petit fonds de dotation et à une collecte d’argent acharnée. Ils sont aussi motivés et désireux d’apprendre que ses meilleurs étudiants, me confie ce professeur de biologie à l’université de Pennsylvanie. Des trois nouveaux critères de réussite pour les projets environnementaux, l’intégration au sein des communautés avoisinantes est le plus difficile à satisfaire. L’effort de taxonomie de Janzen sert cet objectif de plusieurs manières. D’abord, pour intéresser les Costaricains à la biodiversité – leur pays, qui couvre 0,03 % des terres émergées, abrite 4 % des espèces de la planète –, il faut leur expliquer en quoi elle consiste. La biodiversité est une notion abstraite, mais les centaines de tiroirs contenant des spécimens de papillons de nuit de Guanacaste, épinglés et étiquetés, dans une pièce climatisée du parc national de Santa Rosa, n’ont rien d’abstrait. La science pratique – l’histoire particulière que chaque plante toxique ou guêpe parasite raconte – permet aussi d’intéresser les écoliers que l’ACG accueille depuis trente ans. Si vous avez passé une semaine de votre enfance dans la forêt sèche, à examiner les chrysalides et les crottes d’ocelot, peut-être verrez-vous la forêt, une fois adulte, autrement que comme une simple ressource économique. Enfin, et c’est peut-être le plus important, les parataxonomistes favorisent le sentiment d’appropriation de la population locale. Certains d’entre eux travaillent en couple, et beaucoup habitent dans les stations de recherche de l’ACG, où ils exercent une influence protectrice plus forte que ne pourraient le faire des gardes armés, puisque leurs voisins sont leurs amis et leur famille. Selon Janzen, le braconnage et l’exploitation forestière illégale sont beaucoup plus rares dans l’ACG que dans d’autres parcs costaricains surveillés selon les méthodes traditionnelles. Janzen et Hallwachs passent la moitié de l’année dans une minuscule cabane encombrée près du QG de Santa Rosa. Cerfs, agoutis, geais, guêpes et singes fréquentent les abreuvoirs devant la maisonnette. Au fil des années, ils ont eu en convalescence un porc-épic et une chouette pygmée ; Janzen m’a confié d’un air mélancolique qu’il aurait aimé avoir un serpent à sonnette comme animal de compagnie. Torse nu, la barbe blanche, vêtu d’un pantalon sale en coton vert et de baskets, il semble tout droit sorti d’un roman de Joseph Conrad. Hallwachs, spécialiste d’écologie tropicale, est plus jeune, plus conciliante, et douée pour convertir la rationalité scientifique de Janzen en ressources sociales traditionnelles. La forêt de Santa Rosa me semble désespérément sèche, même pour une forêt sèche à la saison sèche. Hallwachs m’a montré la couverture nuageuse au-dessus des volcans : depuis quinze ans, les nuages remontent régulièrement, signe de changement climatique. « À une époque, je gagnais des caisses de bière en pariant sur la date à laquelle la pluie arriverait, confie Janzen. C’était toujours le 15 mai. Maintenant, on ne sait plus. » Il ajoute que les populations d’insectes de Guanacaste se sont effondrées au cours des quatre décennies qu’il a passées à les étudier ; le chercheur a envisagé de consacrer un article au phénomène, mais à quoi bon ? Cela ne servirait qu’à déprimer les gens. La disparition d’espèces d’insectes nuit déjà aux oiseaux qui s’en nourrissent et aux plantes qui ont besoin de pollinisation, et les pertes se poursuivront sans doute au gré du réchauffement. Mais, pour Janzen, le changement climatique ne dévalue pas l’ACG. « Si vous possédiez le seul Rembrandt au monde et que quelqu’un venait lui donner un coup de couteau, vous le jetteriez ? » Pendant ma visite, une nouvelle percée technologique fut annoncée, qui permettra de fabriquer de l’éthanol à partir de cellulose. Du point de vue du climat, la production d’un biocarburant efficace possède un charme irrésistible ; mais pour Janzen, cela ressemble à une catastrophe de plus. Les terres les plus riches du Costa Rica sont déjà consacrées aux monocultures industrielles. Que deviendrait le pays si la forêt secondaire pouvait fournir du carburant à ses voitures ? Tant que la lutte contre le changement climatique l’emporte sur toutes les autres préoccupations environnementales, aucun paysage sur Terre n’est à l’abri. Comme le mondialisme, le climatisme est source d’aliénation. Les Américains vivent aujourd’hui loin des dommages écologiques provoqués par leur mode de vie, et même si les futurs consommateurs sont plus éclairés quant à leur empreinte carbone et remplissent leur réservoir de carburant vert, ils n’en subiront pas moins cette aliénation. Seule une prise de conscience de la nature comme un ensemble d’habitats spécifiques menacés, plutôt que comme une entité abstraite qui « se meurt », pourrait éviter la totale dénaturation du monde. Guanacaste est déjà la dernière étendue importante de forêt sèche pacifique en Amérique centrale. Pour préserver ne serait-ce que certaines de ses espèces uniques, la réserve doit durer éternellement. « C’est comme le terrorisme, dit Janzen. Nous devons réussir chaque jour, les terroristes ne doivent réussir qu’une fois. » Les questions quHallwachs et lui posent au sujet de l’avenir n’ont pas grand-chose à voir avec le réchauffement. Ils se demandent comment faire pour que l’ACG s’autofinance, comment enraciner sa mission définitivement dans la société costaricaine, comment s’assurer que ses ressources en eau ne seront pas toutes détournées pour irriguer les terres cultivées, et comment se préparer à affronter les futurs hommes politiques costaricains qui voudront raser le territoire pour produire de l’éthanol cellulosique.   De quelle manière le modèle de Guanacaste peut-il s’appliquer à d’autres centres de biodiversité sous les tropiques ? La plupart des visiteurs étrangers posent cette question. Réponse : il ne le peut pas. Notre système économique encourage la pensée monoculturelle : il existe une solution optimale, un produit qui est le meilleur en matière de protection de l’environnement, et dès que nous l’aurons identifié, nous pourrons l’étendre au reste de la planète pour le commercialiser. Comme le suggère le contraste entre Amazon Conservation et l’ACG, préserver la diversité biologique exige une égale diversité d’approches. Pendant tout le temps où j’ai côtoyé Janzen, il a rarement mentionné d’autres projets. Ce qui le préoccupe, c’est ce qu’il aime concrètement : les terrains de chasse spécifiques, en forêt sèche, qu’il utilise en tant que biologiste spécialiste des tropiques ; les Costaricains démunis qui travaillent pour l’ACG et vivent près de ses frontières. Assis dans un fauteuil devant sa cabane, il est une source inépuisable d’anecdotes. Il y a l’histoire de la piste d’atterrissage d’Oliver North pour les contras, sur la presqu’île de Santa Elena, presqu’île devenue partie intégrante de l’ACG. Il y a la manière dont Janzen a découvert que les espèces de papillons de nuit de la forêt sèche passent une partie de leur cycle de vie dans la forêt humide, et comment cette révélation les a conduits, Winnie et lui, à élargir encore la portée d’un projet déjà ambitieux. Il y a aussi l’histoire des 1 000 camions de pelures d’orange – volume dont l’ACG a débarrassé une usine de jus de fruits, en échange de 1 400 hectares de forêt primaire ; après quoi un écologiste hargneux a poursuivi la firme en justice pour avoir illégalement déversé des pelures sur la voie publique, même si, à l’époque du procès, la décomposition avait transformé ces déchets en un riche terreau propice à la reforestation. Janzen raconte encore comment son épouse et lui ont appris à traiter avec plusieurs propriétaires terriens à la fois, par le biais d’offres à prendre ou à laisser pour des ensembles de propriétés, pour ne pas être pris en otages par un seul interlocuteur intraitable. Il y a aussi la manière dont l’ACG a rebaptisé ses enseignants « secrétaires », parce qu’« enseignant » n’était pas reconnu comme un poste de fonctionnaire au ministère de l’Environnement, de l’Énergie et des Télécommunications.   En 1985, quand Janzen et Hallwachs ont voulu créer l’ACG sans formation ni expérience en matière de protection de l’environnement, ils n’auraient pu imaginer aucune de ces histoires. Guanacaste est devenu leur destin, la vie qu’ils ont choisi de mener. Bien sûr, il est sans doute vrai que « là où il y a de la vie, il y a de la mort », comme aime à le dire Janzen ; et je me demande si la vision d’une planète dénaturée par la lutte pour le climat, un monde de champs de panic érigé et de plantations d’eucalyptus, séduit en secret les êtres humains parce que, abritant beaucoup moins de vie, cette planète abritera aussi beaucoup moins de mort. Certes, la mort était tout autour de moi dans la forêt, bien plus palpable que dans une banlieue ou un champ cultivé – les jaguars tuent les cerfs, les cerfs tuent les jeunes arbres, les guêpes tuent les chenilles, les boas tuent les oiseaux, et les oiseaux tuent tout ce qu’on peut imaginer, selon leur spécialité. Mais c’était parce que je me trouvais dans une forêt vivante. D’un point de vue planétaire, l’avenir semble promettre non seulement ma propre mort, mais aussi la mort du monde qui m’est familier. De l’autre côté de la rivière, face à Los Amigos, le plus bas des postes de recherche d’Amazon Conservation, s’étendent des kilomètres et des kilomètres de forêt ravagés par les chercheurs d’or. L’ACG est entourée par l’agrobusiness et par des résidences de bord de mer dont son existence n’a fait que renforcer l’attrait. Mais à l’intérieur de Los Amigos, il y a des quetzals, des tinamous, des agamis et tout ce que leur présence durable représente. À l’intérieur de l’ACG, il y a une forêt qui n’existait pas il y a trente ans, avec des arbres hauts de 30 mètres et cinq espèces de fauves, des tortues marines qui enterrent leurs œufs au bord de l’océan, et des foules de perruches qui viennent en groupe se repaître de graines d’arbres fruitiers. Les animaux ne peuvent peut-être pas nous remercier de leur permettre de vivre, et ils n’en feraient sans doute pas autant pour nous si nous échangions les rôles. Mais c’est nous qui avons besoin de donner un sens à la vie, pas eux.     Cet article est paru dans le New Yorker le 6 avril 2015. Il a été traduit par Laurent Bury.
LE LIVRE
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Reason in a Dark Time de Dale Jamieson, Oxford University Press, 2014

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