Franzen contre l’obsession climatique
par Jonathan Franzen

Franzen contre l’obsession climatique

J’accuse la lutte contre le réchauffement de nuire à la protection de l’environnement ici et maintenant. J’accuse les éoliennes, les fermes solaires et les champs de biocarburants de détruire les paysages. J’accuse la priorité climatique de décourager les petits gestes de sauvegarde de la biodiversité… Le cri de colère d’un grand écrivain américain.

Publié dans le magazine Books, décembre 2015. Par Jonathan Franzen
En septembre 2014, moi qui m’intéresse davantage aux oiseaux que d’autres, j’ai suivi l’affaire du nouveau stade que Minneapolis et Saint Paul, les « villes jumelles » du Minnesota, construisent pour leur équipe de football. Selon les prévisions, les murs de verre du bâtiment provoqueront chaque année la mort de milliers de volatiles. Les amoureux des oiseaux avaient donc demandé aux sponsors d’utiliser un verre spécial, orné de motifs, pour limiter les collisions. Ce matériau aurait fait augmenter de 0,10 % les coûts de construction, mais les financiers avaient refusé. À peu près à la même époque, la National Audubon Society publia un communiqué de presse identifiant le réchauffement planétaire comme la « pire menace » qui soit pour les oiseaux d’Amérique : « près de la moitié » des espèces aviaires risquaient de perdre leur habitat d’ici 2080. Cette annonce fut ingénument retransmise par les médias nationaux et locaux, dont le Star Tribune de Minneapolis, où le blogueur qui traite des questions ornithologiques, Jim Williams, tira cette inévitable conclusion : pourquoi se battre contre les murs vitrés d’un stade alors que le vrai danger émane du changement climatique ? En comparaison, écrivait Williams, la mort de quelques milliers d’oiseaux n’était « rien ». Je me trouvais alors à Santa Cruz, en Californie, et déjà d’humeur chagrine. Le propos de Williams m’était tombé sous les yeux au 254e jour d’une année qui, jusque-là, en avait compté seulement seize dignes de l’adjectif « pluvieux ». Et à l’injustice de cette sécheresse brutale s’ajoutait chaque jour l’insulte de bulletins météo à la radio qui qualifiaient le temps de « superbe ». Je n’étais certes pas sans partager l’angoisse de Williams concernant l’avenir. Mais la manière dont une terrible prophétie comme celle de la National Audubon Society pouvait conduire à l’indifférence envers les oiseaux actuellement en vie me mortifiait. Cela tient peut-être à mon éducation protestante et au fait que je suis devenu écologiste, mais la parenté spirituelle entre l’écologie et le puritanisme de Nouvelle-Angleterre me frappe depuis longtemps. Ces deux systèmes de croyance sont hantés par le sentiment que le simple fait d’être humain vous rend coupable. Dans le cas de l’écologie, ce sentiment est fondé sur des faits scientifiques. Qu’il s’agisse des Nord-Américains de la préhistoire chassant le mammouth jusqu’à extinction, des Maoris anéantissant la mégafaune de Nouvelle-Zélande ou de la civilisation moderne provoquant la déforestation de la planète et l’asphyxie des océans, l’homme est le tueur universel du monde naturel. Et voilà maintenant que le changement climatique fournit une eschatologie qui nous met face à notre culpabilité : le jour du Jugement dernier arrive, sous la forme de lendemains d’une chaleur dantesque. À moins de nous repentir et de nous amender, nous serons tous des pécheurs à la merci d’une Terre en colère. Je reste sensible à ce genre de puritanisme. Il est rare que je prenne l’avion ou parte faire mes courses en voiture sans penser à mon empreinte carbone ni me sentir coupable. Mais quand j’ai commencé à observer les oiseaux, et à me soucier de leur bien-être, je me suis senti attiré par une souche bien différente du christianisme, inspirée par l’amour de saint François d’Assise pour ce qui est concret, vulnérable et présent juste là, sous notre nez. J’ai apporté mon soutien au travail ciblé de l’American Bird Conservancy et des antennes locales de l’Audubon Society. Même le paysage le plus horriblement dégradé me rendait joyeux dès lors qu’il abritait des oiseaux.   C’est ainsi que j’en suis venu à me sentir douloureusement tiraillé sur la question du changement climatique. Je le reconnaissais comme l’enjeu environnemental majeur de notre époque, mais je me sentais tyrannisé par sa prééminence. Non seulement elle criminalisait le moindre trajet en voiture jusqu’au supermarché, mais elle me donnait aussi l’impression d’être égoïste en me préoccupant davantage des oiseaux d’aujourd’hui que des hommes de demain. Que pesaient les aigles et les condors tués par les éoliennes, face à l’impact de l’élévation du niveau de la mer sur les pays pauvres ? Que pesaient les oiseaux endémiques des forêts tropicales des Andes, face aux bienfaits pour l’atmosphère des projets hydroélectriques de la région ? Il y a un siècle, la National Audubon Society était une organisation militante, qui faisait campagne contre le massacre inconsidéré des oiseaux et l’extermination des hérons pour leurs plumes. Mais, aujourd’hui, son esprit s’est adouci. Elle est surtout connue, depuis quelques décennies, pour ses cartes de vœux et ses peluches en forme de cardinal rouge ou de merle bleu, qui chantent quand on appuie dessus. En septembre 2014, quand cette organisation s’est soudain mise en mode « prêche enflammé », je me suis demandé ce qui se passait. Dans la présentation de son programme concernant le réchauffement, la NAS faisait allusion aux « données scientifiques citoyennes » qu’elle avait exploitées et à un « rapport », établi par ses propres chercheurs, qui fondait ses funestes prédictions. Les internautes visitant son nouveau site Web étaient accueillis par des photos d’espèces menacées par le changement climatique, comme l’aigle à tête blanche, et invités à « prendre l’engagement » de contribuer à les sauver. La NAS leur suggérait pour ce faire des actions assez simples – témoigner, avoir un jardin plus hospitalier pour les oiseaux –, mais le site proposait aussi un « Serment d’action pour le climat », long et détaillé, où il était notamment question de remplacer ses ampoules électriques à incandescence par des modèles économes en énergie. Le rapport sur le réchauffement de la planète n’était pas accessible, mais les infographies disponibles sur le site, dont des cartes localisant les différentes espèces d’oiseaux, laissaient supposer que la méthode utilisée consistait à comparer l’aire actuelle d’une espèce et son habitat prévisible dans un climat modifié. Quand les deux régions se recouvraient à peu près, on supposait que l’espèce survivrait. Lorsque les aires se recouvraient peu, ou pas du tout, l’espèce courait le risque de disparaître, prise entre un ancien milieu devenu inhospitalier et une nouvelle aire à l’habitat inadapté. Les modélisations de ce type ont leur utilité, mais sont remplies d’incertitudes. Une espèce peut se reproduire aujourd’hui dans une zone où règne telle température moyenne ; cela ne signifie pas qu’elle soit incapable de tolérer de plus fortes chaleurs, qu’elle ne puisse s’adapter à un habitat légèrement différent plus au nord, ou que cet habitat plus septentrional ne changera pas du fait de l’élévation des températures. De façon générale, les espèces d’Amérique du Nord, qui ont dû affronter au cours de l’évolution les journées brûlantes de juillet et les nuits glacées de septembre, tolèrent bien mieux les fluctuations de température que les espèces tropicales. Même si certains oiseaux familiers de nos jardins auront peut-être disparu par endroits d’ici 2080, les espèces vivant plus au sud les auront probablement remplacés. L’avifaune nord-américaine pourrait bien, en fait, devenir plus variée. En prenant pour emblème de son initiative climatique l’aigle à tête blanche, la NAS a fait un choix particulièrement étrange. Cette espèce a failli disparaître il y a cinquante ans, avant l’interdiction du DDT. Désormais, il n’y a qu’une seule raison de s’inquiéter pour son avenir : le fait que l’opinion, entraînée par une société Audubon alors pleine d’énergie, se soit mobilisée autour d’une menace immédiate. La situation désespérée de l’aigle a motivé le vote de l’Endangered Species Act de 1973, et le sauvetage de ce rapace est l’un des grands succès de cette loi. Ses œufs n’étant plus fragilisés par le DDT, sa population et son aire ont connu une expansion si spectaculaire que l’aigle à tête blanche a été retiré en 2007 de la liste des espèces en danger. Si l’animal a pu rebondir, c’est parce qu’il s’agit d’un oiseau résistant et plein de ressources : un chasseur et un charognard généraliste, capable de parcourir de grandes distances pour coloniser de nouveaux territoires. Peu d’espèces sont moins susceptibles d’être piégées par la géographie. Même si le réchauffement de la planète l’évince complètement de son habitat actuel d’hiver et d’été, la fonte des glaces en Alaska et au Canada pourrait bien lui offrir une nouvelle aire plus vaste.   Mais le changement climatique est tellement séduisant pour des organisations qui veulent être prises au sérieux ! Outre que c’est une cause populaire toute trouvée, elle présente un flou commode : les scientifiques qui publient dans les revues à comité de lecture estiment que plus de 3 milliards d’oiseaux sont tués en Amérique chaque année par les collisions ou par les chats errants ; en revanche, aucune mort d’oiseau ne peut être rattachée avec certitude au réchauffement (puisque les schémas climatiques locaux et à court terme ont des causes non linéaires). Si vous pouvez manifestement sauver la vie des oiseaux qui percutent vos vitres ou sont tués par vos chats, réduire, même à zéro, votre empreinte carbone, sera sans effet à cet égard. Déclarer que le changement climatique nuit aux oiseaux, c’est donc tout sauf polémique. En revanche, exiger l’interdiction des munitions au plomb (l’intoxication par le plomb est la principale cause de décès du condor de Californie) reviendrait à se mettre à dos les chasseurs. Et s’opposer avec véhémence à la surpêche des limules (la véritable raison pour laquelle le bécasseau maubèche, oiseau de rivage, a dû être inscrit cet hiver sur la liste des espèces menacées aux États-Unis) pourrait gêner l’administration Obama : le directeur du Fish and Wildlife Service, en annonçant cette inscription, a attribué le déclin des limules avant tout au « changement climatique », ce coupable politiquement plus acceptable. Le réchauffement de la planète, c’est la faute de tout le monde ; autrement dit, de personne. Le déplorer peut nous faire du bien à tous. À n’en pas douter, le siècle à venir sera dur pour la faune sauvage. Mais pour d’innombrables espèces, dont presque tous les oiseaux d’Amérique du Nord, la menace n’est pas directe. Leur réaction au stress climatique intense est mal connue, mais nous savons qu’ils s’adaptent à ce genre de situation depuis des dizaines de millions d’années et ne cessent de nous étonner : le manchot empereur déplace ses sites de reproduction à mesure que la banquise fond dans l’Antarctique, le cygne siffleur quitte le milieu aquatique et apprend à glaner les semences dans les champs cultivés. Toutes les espèces ne réussiront pas à s’adapter. Mais plus notre population aviaire sera nombreuse, saine et variée, plus grandes seront les chances de survie, et même d’épanouissement, de quantité d’espèces. Pour éviter les extinctions, il ne suffit pas de maîtriser nos émissions de carbone. Nous devons aussi maintenir en vie de très nombreux oiseaux sauvages ici et maintenant. Il nous faut combattre la disparition des animaux aujourd’hui menacés, agir contre les nombreux dangers qui déciment la population aviaire nord-américaine, et investir dans des efforts de protection intelligents et à grande échelle, en particulier ceux qui tiennent compte du changement climatique. Ce ne sont pas les seules initiatives que doivent prendre les amateurs d’oiseaux. Mais ne pas s’y consacrer n’aurait de sens que si le problème du réchauffement exigeait toutes les ressources de chaque groupe d’amoureux de la nature.   Le militantisme climatique a ceci de légèrement tragicomique qu’il passe son temps à déplacer les poteaux de buts. Ses porte-parole assuraient, voici dix ans, que nous avions dix ans pour prendre les mesures drastiques nécessaires afin d’empêcher la température globale d’augmenter de plus de 2 degrés au cours du XXIe siècle. Aujourd’hui, certains de ces mêmes militants nous affirment qu’il nous reste encore dix ans. En réalité, notre action devrait désormais être encore plus radicale qu’il y a dix ans, puisque d’autres gigatonnes de carbone se sont accumulées dans l’atmosphère. Au rythme où ça va, nous aurons épuisé nos quotas d’émissions pour le siècle avant même d’être arrivés à mi-parcours. En attendant, les mesures que proposent aujourd’hui de nombreux États sont moins drastiques que celles qu’ils envisageaient il y a dix ans. Un livre rend justice à toute la tragédie et à l’étrange comédie du changement climatique, et c’est celui du philosophe Dale Jamieson, Reason in a Dark Time. D’ordinaire, j’évite les ouvrages sur le sujet, mais un ami me l’a recommandé, et j’étais intrigué par le sous-titre : « Pourquoi la lutte contre le changement climatique a échoué, et ce que cela signifie pour notre avenir ». J’étais particulièrement étonné par ce verbe « échoué », conjugué au passé. Je l’ai donc ouvert et je ne l’ai plus lâché. Jamieson, qui participe à des conférences sur le climat depuis le début des années 1990, commence par un survol des réactions de l’humanité au plus vaste problème d’action collective auquel elle ait été confrontée. Au cours des vingt-trois années écoulées depuis le sommet de Rio (1), qui avait fait naître d’immenses espoirs d’accord planétaire, non seulement les émissions de carbone n’ont pas diminué, mais elles ont grimpé en flèche. À Copenhague, en 2009, le président Obama s’est contenté d’entériner un fait accompli lorsqu’il a refusé de signer un accord engageant les États-Unis à respecter des objectifs de réduction contraignants. Contrairement à Bill Clinton, Obama a été très clair sur la capacité du système politique américain à agir en la matière : elle est nulle. Sans les États-Unis, deuxième émetteur mondial de gaz à effet de serre, un accord global n’est plus global, et les autres pays n’ont guère de raisons de signer. L’Amérique dispose en fait d’un droit de veto, dont elle a fait usage à maintes reprises. Si le système politique américain est incapable d’agir, ce n’est pas simplement que les conglomérats de l’énergie fossile financent les négationnistes et achètent les élections, comme le supposent de nombreux progressistes. Même pour ceux qui acceptent la réalité du réchauffement, le problème peut être appréhendé de bien des façons : comme une crise de la gouvernance mondiale, un échec du marché, un défi technologique, une question de justice sociale et ainsi de suite, chaque définition appelant sa propre réponse coûteuse. Un enjeu comme celui-là est un casse-tête pour n’importe quel pays, et plus encore pour les États-Unis, où le pouvoir a été conçu pour être à la fois faible et sensible aux demandes des citoyens. Contrairement aux progressistes qui y voient une démocratie pervertie par les intérêts financiers, Jamieson suggère que l’inaction du pays face au changement climatique est le fruit de la démocratie. Après tout, un bon système politique agit dans l’intérêt de ses citoyens, et ce sont précisément les citoyens des principales démocraties émettrices de carbone qui bénéficient de l’essence et du commerce mondial à bon marché, tandis que le coût de notre pollution pèse surtout sur ceux qui n’ont pas voix au chapitre : les populations des pays pauvres, les générations futures, les autres espèces. Autrement dit, l’électorat est rationnellement égoïste. Selon une enquête citée par Jamieson, plus de 60 % des Américains pensent que le réchauffement nuira aux espèces animales et aux générations futures, mais 32 % seulement pensent qu’il leur nuira personnellement.   Notre responsabilité envers les autres, déjà en vie ou encore à naître, ne devrait-elle pas nous obliger à prendre des mesures radicales pour lutter contre le changement climatique ? Le problème, ici, tient à ce que la décision de tout individu, dont je suis, d’aller travailler en voiture ou à vélo ne fait aucune différence pour le climat. L’ampleur des émissions de gaz à effet de serre est telle, les mécanismes qui les conduisent à affecter le climat sont à ce point non linéaires et les effets en sont tellement dispersés dans l’espace et dans le temps qu’aucun dommage spécifique ne peut être attribué à ma contribution, qui ne représente que 0,0000001 % des émissions totales. Je peux, dans l’absolu, me reprocher de rejeter bien plus de carbone dans l’atmosphère que l’habitant moyen de la planète. Mais si je calcule le quota annuel moyen nécessaire pour limiter à 2 degrés le réchauffement au cours du XXIe siècle, je m’aperçois que ce chiffre est dépassé en deux semaines par la seule vie quotidienne d’une famille américaine standard. Faute de tout signe de méfaits directs, le choix le plus sensé est de vivre la vie qui m’a été donnée à la naissance, d’être un citoyen honorable et bon avec ceux qui m’entourent, tout en préservant la planète autant que possible. D’une manière plus générale, Jamieson affirme que le changement climatique est un problème d’une nature totalement inédite. D’une part, il jette la plus profonde confusion dans le cerveau humain, qui a évolué pour se concentrer sur le présent – et non sur l’avenir lointain – et sur des mouvements facilement perceptibles – et non sur des évolutions lentes reposant sur des calculs de probabilités. (Quand Jamieson remarque que, « dans le contexte d’un monde qui se réchauffe, un hiver qui n’aurait pas été perçu comme anormal autrefois apparaît comme exceptionnellement froid, et donc comme la preuve qu’il n’y a pas de réchauffement », on ne sait trop s’il faut en rire ou en pleurer pour notre cerveau.) Le grand espoir des Lumières – la raison humaine devait permettre de transcender nos limites évolutionnaires – a été sérieusement douché sous l’effet des guerres et des génocides, mais c’est aujourd’hui seulement qu’il sombre corps et biens, à l’épreuve du changement climatique. Je m’attendais à être déprimé par la lecture de Reason in a Dark Time, mais ce ne fut pas le cas. Le pouvoir hypnotique du changement climatique tient notamment à son envergure, tant dans l’espace que dans le temps. Jamieson, en expliquant nos échecs passés et en jetant le doute sur notre capacité à faire mieux, replace la question à échelle humaine. « On nous dit sans cesse que nous sommes à un moment unique dans l’histoire de l’humanité, et que c’est notre dernière chance d’avoir un impact, écrit-il dans son introduction. Mais chaque moment de l’histoire humaine est unique, et c’est toujours la dernière chance d’avoir tel ou tel impact. »…
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