Soutenez la presse indépendante ! Abonnez-vous à Books, à partir de 8€/mois.

Evgueni Mironov : « Les Russes ont l’habitude de lire entre les lignes »

Le comédien russe Evgueni Mironov a interprété tour à tour Lénine au cinéma et oncle Vania dans la pièce de Tchekhov. Deux contemporains, issus du même milieu mais incarnant des mondes irréconciliables. Comment passe-t-on d’un rôle à l’autre ?


© Théâtre des Nations de Moscou

Evgueni Mironov : « Les gens ne vont pas voir des pièces de Tchekhov pour savoir comment on vivait en Russie il y a cent ans, mais pour en apprendre un peu plus sur eux-mêmes. »

 

L’INTERVIEWÉ : Evgueni Mironov est un acteur russe. Il est le directeur artistique du Théâtre des Nations de Moscou.

 

 

En janvier, vous étiez à Paris pour jouer Oncle Vania à l’Odéon-Théâtre de l’Europe. C’était durant la grève contre le projet de réforme des retraites, à laquelle ont participé plusieurs théâtres français. Comment cela s’est-il passé ?

Avant de partir pour Paris, nous étions effectivement un peu inquiets. Mais, une fois sur place, j’ai été rassuré. C’est vrai que la Comédie-Française et l’Opéra de Paris étaient en grève, mais, pour le reste, la vie suivait son cours. Paris ne brûlait pas, on ne cassait pas des vitrines à tout-va comme le montrait la télévision russe, et de nombreux théâtres continuaient à fonctionner. Nous nous sommes dit : « Ça va aller ! »

 

La veille de la première, nous avons fait une dernière répétition : éclairagistes, machinistes, régisseurs son, tout le monde était sur le pont. À l’issue de la répétition, ils nous ont dit : « À demain.» Mais, le lendemain, personne n’est venu. Ils avaient décidé de se joindre à la grève générale. Que faire ? Après en avoir longuement discuté, nous avons décidé de jouer quand même la pièce. Je remercie pour cette décision courageuse Stéphane Braunschweig, le metteur en scène et directeur de l’Odéon-Théâtre de l’Europe, qui, ce faisant, a pris le risque de braquer les syndicats, voire l’opinion publique. Heureusement, nous étions venus avec des techniciens qui ont pu assurer le son et la lumière du spectacle. Mais nous n’avions pas le droit de toucher à la machinerie. Du coup, jusqu’à la fin, nous avons dû jouer dans les mêmes décors que ceux de la répétition générale. Le soir de la première, Stéphane s’est adressé aux spectateurs pour expliquer comment il avait imaginé la mise en scène et, en gros, tout ce qu’ils ne pourraient pas voir. Ce n’était pas une expérience des plus agréables.

 

Au bout d’une semaine, les grévistes ont décidé de fermer le théâtre. Je me suis rendu à leur assemblée générale accompagné d’une traductrice – j’y ai vu certains de ceux qui nous avaient fait faux bond le jour de la première. Je leur ait dit : « Écoutez, les gars, je respecte la Constitution française, vos droits et vos luttes. Mais vous auriez pu nous prévenir que vous ne seriez pas au travail le lendemain. Il s’agit pour nous d’une tournée importante, que nous préparons depuis des années. Vous ne pensez pas que nos droits ont été bafoués? Sans parler de ceux du public ? » C’était une discussion compliquée. Certains m’ont écouté, d’autres ont essayé de me faire taire avant même d’entendre mes arguments. Mais, le lendemain, ils étaient tous au boulot. L’un d’eux, particulièrement virulent la veille, m’a même fait cadeau de quelques très belles photos prises depuis les coulisses. L’art a fini par avoir raison de nos différends.

 

 

C'est gratuit !

Recevez chaque jour la Booksletter, l’actualité par les livres.

Dans un autre entretien avec la presse russe, vous avez confié que le courant était bien passé entre Stéphane Braunschweig et vous, mais que vous n’étiez « pas du même côté de la barricade ». Que vouliez-vous dire ?

Vous savez, dans la tradition du théâtre psychologique russe, il n’est pas admis de suivre à la lettre le texte de la pièce. On ne nous demande pas de « jouer ce qui est écrit ». Nous ne sommes pas à l’école. Si la didascalie indique par exemple « dit-il en riant aux éclats », on n’est pas obligé de rire à gorge déployée. En Russie, nous avons l’habitude de lire entre les lignes, surtout lorsqu’on joue Tchekhov. Nous savons que, même si Elena sourit, au fond d’elle-même elle est effondrée. Plutôt que de faire une lecture littérale, nous préférons tisser notre propre toile ou dentelle narrative à partir du texte d’origine pour y déceler sans cesse un sens nouveau, un sous-texte. Alors que Stéphane, lui, nous a dit d’emblée que nous devions nous contenter de jouer que ce qui était écrit dans le texte de Tchekhov, et rien d’autre.

 

Je tiens à préciser que Stéphane Braunschweig est un très grand connaisseur de Tchekhov. En étudiant minutieusement son œuvre, il est arrivé à la conclusion que rien dans ses textes, pas même une virgule ou des points de suspension, n’était là par hasard. Tout a un sens, et il ne faut rien ajouter de plus, nous a-t-il dit. Nous étions effarés. C’est comme si on nous renvoyait sur les bancs de l’école. Jusqu’au bout, l’acteur en moi a fait de la résistance. Je me disais : « Il y a quelque chose de louche dans cette simplicité voulue par le metteur en scène. » J’y voyais comme une entourloupe.

 

Mais, comme on a pu le constater par la suite, c’est lui qui avait raison. « Nettoyés » de toute ingérence ultérieure, les canaux porteurs de sens posés par Tchekhov lui-même ont été d’autant plus efficaces. C’est ainsi que le texte est revenu au cœur de notre travail. Nous étions, du coup, beaucoup plus attentifs à sa logique, à sa structure, à sa musique : en deux mots, le metteur en scène nous a obligés à redécouvrir Tchekhov.

 

Bien évidemment, nous attendions aussi de lui une vision d’ensemble, une sorte de ligne directrice, et Stéphane Braunschweig nous a d’emblée proposé une lecture écologique d’Oncle Vania. Au tout début de la pièce, le docteur Astrov dit bien dans son monologue : « Les forêts russes craquent sous la hache, des milliards d’arbres sont tués, on change en désert les habitations des animaux et des oiseaux, les rivières baissent et tarissent, des paysages merveilleux disparaissent sans retour […]. » À quoi Elena Andréevna répond : « Vous détruisez toutes les forêts sans réfléchir, et, bientôt, il ne restera rien sur terre. C’est tout à fait de la même façon, sans réfléchir, que vous détruisez l’homme.» Ici, le lien entre écologie et rapports humains est clair : nous arrachons sans pitié les racines sur lesquelles nous devrions nous appuyer.

 

 

Je comprends mieux à présent pourquoi on aime tant jouer Tchekhov en Russie : à cause de cette possibilité infinie qu’a l’acteur d’ajouter du sien dans l’interprétation. Personnellement, je trouve qu’on en fait trop avec Tchekhov – surtout lorsqu’on présente son œuvre comme ce qu’on a de mieux en Russie. Le monde de la noblesse – qui est au fond celui de Tchekhov – n’existe plus depuis 1917. C’est absurde de continuer à penser que nous en sommes les héritiers directs.

Comment vous dire… Je continue pour ma part de plaider pour l’universalité de Tchekhov. Pourquoi ? Parce qu’il parle, avant tout, de la fragilité des rapports humains. Et il en parle de manière brutale, chirurgicale presque. Cela reste, à mon sens, extrêmement actuel aujourd’hui. Cela ne vieillira pas, pas plus que les interprétations infinies de son œuvre.

 

Je le répète, Braunschweig nous a vraiment médusés avec son approche puriste et littérale du texte tchékhovien. Finalement, grâce à lui, nous nous sommes rendu compte que chaque ligne continuait à sonner juste dans le monde actuel. Bien entendu, nous avons joué Oncle Vania dans des costumes et des décors contemporains –ceux d’aujourd’hui. Et les gens, j’en suis certain, vont voir des pièces de Tchekhov non pas pour savoir comment vivaient les hommes et les femmes il y a cent ans en Russie, mais pour en apprendre un peu plus sur eux-mêmes.

 

 

On imagine aisément le sort réservé à la famille Ranevski et à Lopakhine de La Cerisaie, aux trois sœurs, à l’oncle Vania et aux autres personnages de Tchekhov après la révolution russe. Ceux qui ont eu de la chance ont émigré. Mais les autres… Cela vaudrait peut-être le coup aujourd’hui d’évoquer leur triste destin.

J’ai joué dans La Cerisaie, dans une mise en scène d’Eimuntas Nekrošius 1. Il avait imaginé une scène finale sidérante. Pour tout vous dire, nous n’avons pas saisi tout de suite sa signification. Tous les comédiens devaient se mettre en ligne derrière une sorte de grosse toupie, qui tournait en faisant un boucan pas possible, comme si elle tirait des rafales. Les acteurs étaient, eux, affublés d’oreilles de lapin… Bref, à la fin, ils se faisaient tirer comme des lapins, laissant pour seul souvenir le bruissement de leurs conversations. Nekrošius nous a expliqué qu’un épisode de son enfance l’avait particulièrement traumatisé : le jour où il a vu son père tuer un lapin d’un coup de fusil depuis la fenêtre de leur maison. Il l’a utilisé dans cette scène finale. D’une certaine façon, ce que vous évoquez a déjà été joué sur scène.

 

 

Les personnages de Tchekhov sont contemporains de Lénine, que vous avez également incarné au théâtre et à l’écran. Des gens de la même origine, issus des mêmes cercles… Pourtant, impossible d’imaginer qu’ils puissent se fréquenter. Ce sont deux mondes qui s’excluent mutuellement et ne peuvent se rencontrer que de manière violente, sanglante même.

C’est l’un des paradoxes de la nature humaine que de telles personnes puissent vivre côte à côte, être même souvent des voisins. Dostoïevski s’interrogeait : « D’où vient la force du mal ? » En fait, elle n’a jamais disparu, elle a toujours été là. Parfois, les conflits profonds s’apaisent un temps, mais ils remontent toujours à la surface, comme des cafards… Et ensuite on va dire que l’histoire est cyclique, qu’elle se répète. C’est d’ailleurs pour cela que, lorsque j’ai eu à jouer Lénine, je me suis surtout penché sur sa vie privée. Je trouvais plus intéressant de considérer cet homme, érigé en monument chez nous, dans sa réalité la plus banale, crasse même.

 

 

J’ai l’impression que vous êtes un peu tombé sous le charme de votre personnage. Comment est-il possible d’aimer à ce point un démon ? Quel genre de compromis l’acteur fait-il alors avec sa conscience ?

Je devais le comprendre, c’est tout. Vous connaissez sans doute cette toile de Mikhaïl Vroubel, Le Démon assis, qui est exposée à la galerie Tretiakov. Quels sentiments vous inspire-t-elle ? Chez moi, c’est une extrême tristesse. Chercher à justifier les forces obscures ne m’intéresse pas. Pour moi, Lénine était avant tout un homme, comme vous et moi. J’ai accepté de l’incarner au théâtre dans une adaptation de La Roue rouge, de Soljenitsyne, et plus récemment au cinéma dans The Lenin Factor 2, de Vladimir Khotinenko. Dans une des scènes, Lénine discute à bâtons rompus avec le poète Tristan Tzara au cours d’une partie d’échecs. « D’où sortez-vous l’idée que j’ai imaginé la révolution pour venger la mort de mon frère ? lui dit-il. Et si, tout simplement, je voulais changer le monde ? Cette motivation est bien plus forte que la vengeance personnelle, non ? » En tant qu’artiste, cette pensée me convient parfaitement. Je crois que Lénine était un vrai idéaliste et je me demande bien ce qu’il a pu penser lorsqu’il a vu – il était encore envie – que sa révolution avait mal tourné.

 

 

D’une personnalité politique à l’autre : ce printemps, vous allez jouer Mikhaïl Gorbatchev dans une pièce du metteur en scène letton Alvis Hermanis. À la différence de Lénine, Gorbatchev n’était justement pas « prêt à tout » pour garder le pouvoir…

Tout à fait. Tous ceux qui l’ont connu ont été frappés de voir à quel point son amour pour sa femme, Raïssa, avait pris le dessus sur tout le reste. Et c’est pour cela que nous allons faire une pièce sur l’amour – c’est en tout cas l’idée d’Alvis Hermanis, qui a écrit son texte en s’appuyant sur un nombre impressionnant de témoignages et de documents. Mais, pour l’instant, je ne peux pas vous en dire plus.

 

 

J’ai du mal à imaginer comment on peut incarner Gorbatchev sur scène. On le voit aussi très peu au cinéma ; la dernière fois, je crois que c’était dans la minisérie télévisée Chernobyl 3. Allez-vous, par exemple, essayer d’imiter sa façon de parler ?

Non, je crois que ce sera très différent de ce que vous avez déjà pu voir. C’est la nature même du théâtre, qui offre autant de place à l’imagination qu’à la vérité historique. Je sais que Hermanis traite son sujet sans aucun tabou et qu’il me laissera toute la latitude nécessaire. Et puis, vous savez, j’ai rencontré Gorbatchev à plusieurs reprises. Tout m’intéresse chez lui. Comment il est au quotidien, quelle est sa véritable personnalité… Nous savons à peu près tout du contexte historique dans lequel il a évolué ; mais, pour moi, l’important ce sont les détails, une intonation, un souvenir personnel que l’on ne trouve pas dans ses Mémoires. La dernière fois que j’ai rencontré Gorbatchev, je lui ai demandé de me chanter la berceuse que lui fredonnait sa mère le soir pour l’endormir. Il l’a fait. C’était une berceuse ukrainienne. J’ai pu constater qu’il avait une très belle voix, une excellente oreille aussi. C’était quelque chose que j’ignorais.

 

 

— Cet entretien est paru dans l’hebdomadaire russe Ogoniok le 25 février 2020. Il a été traduit par Alexandre Lévy.

Notes

1. Ce metteur en scène lituanien très célèbre dans l’ex-URSS est décédé en 2018.

 

2. Le film est sorti en Russie en octobre 2019. Son titre français provisoire est « Lénine. L’inévitable ».

 

3. Produite par HBO, la série a été diffusée en France en mai 2019 sur le bouquet OCS.

LE LIVRE
LE LIVRE

Oncle Vania de Anton Tchekhov, traduit du russe par André Markowicz et Françoise Morvan, Actes Sud, « Babel », 2001

SUR LE MÊME THÈME

Entretien Joseph Henrich : « C’est la culture qui nous rend intelligents »
Entretien Tessa Hadley : « Il y a une féminité propre au roman anglais »
Entretien Salil Tripathi : « Les auteurs indiens sont sous étroite surveillance »

Aussi dans
ce numéro de Books

Booksletter,
c'est gratuit !

Retrouvez gratuitement la Booksletter
chaque samedi matin dans votre boîte email.