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Fallait-il publier le premier roman d’Harper Lee ?

Deux intellectuels italiens s’affrontent autour de Va et poste une sentinelle, le premier roman inédit d’Harper Lee, découvert en 2011 par la représentante légale de l’écrivain, et publié dans la foulée avec son accord. Pour l’un, c’est un brouillon raté, indigne d’être comparé au chef-d’œuvre d’Harper Lee, Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur. Pour le second, il s’agit au contraire d’un document essentiel sur la violence raciale dans l’Alabama des années 1950. Alors, faut-il lire ce roman ? À vous de trancher !


© John Springer Collection/CORBIS

To Kill a Mockingbird (Du silence et des ombres), le film de Robert Mulligan, avec Gregory Peck et Mary Badham (1962). L'adaptation du best-seller fut couronnée par trois Oscars.

Non, c’est une trahison

(par Roberto Casati, Il Sole 24 Ore)   Je m’apprête à tenter un exercice un peu particulier : je voudrais vous inviter à ne pas lire un livre que je n’ai pas lu non plus. Il ne s’agit donc pas à proprement parler d’une recension – ce serait le comble, même si j’imagine que l’enfer de la critique est pavé de comptes rendus de livres non lus et de films non vus. Peut-être m’accordera-t-on que je n’abuse pas de la position de puissance du critique : si je l’avais lu, ce livre, vous pourriez me trouver un brin paternaliste (« De quel droit nous interdire de le lire, puisque vous l’avez lu ? »), mais justement, je ne l’ai pas fait. Finissons-en avec ce préambule déjà trop long : je ne vous dis pas de ne pas acheter le livre, je vous dis de ne pas le lire. Achetez-le si cela vous chante. Mais ne le lisez pas ! C’est la lecture que j’appelle à boycotter, pas la lecture en général mais cette lecture en particulier. Pour compliquer encore les choses, il est question d’un roman qu’au contraire je recommande vivement à tout un chacun de lire ou de relire : Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur. Lors de la sortie en 1960 de ce qui était présenté comme un premier roman, l’auteure, Harper Lee, s’attendait à « une mort rapide et miséricordieuse sous la plume de critiques sans pitié ». Au contraire, Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur fut d’emblée un best-seller. Avant de devenir un long-seller, récompensé d’un prix Pulitzer, vendu à 40 millions d’exemplaires et lecture canonique pour les adolescents américains. Le film qui en a été tiré a reçu trois Oscars : Gregory Peck y joue l’avocat Atticus Finch – père de la narratrice –, qui défend un Noir accusé d’avoir violé une femme blanche dans une petite ville imaginaire mais hyperréaliste de l’Alabama des années 1930. Avec le recul, ce succès n’a rien d’étonnant : le sujet difficile traité avec une maîtrise de la construction et des mots, l’histoire au rythme d’abord lent puis de plus en plus haletant, la peinture des personnages dans le microcosme suffoquant et en même temps solaire du Sud raciste, la figure complexe d’Atticus, qui est le pilier moral d’une ville en apparence rétrograde mais pleine de doutes et d’aspirations réconfortantes, le contrepoint qu’est l’abîme de méchanceté et de violence de Bob Ewell, qu’on qualifierait aujourd’hui de white trash, et, au-dessus de tout ça, le regard curieux et ironique de la petite Scout, la narratrice, à la fois innocente et consciente d’être guettée à chaque tournant par la perte imminente de son innocence. Certaines pages doivent être lues et relues : les cadeaux mystérieux laissés dans l’arbre par un voisin invisible, retranché chez lui, dont les enfants sentent le regard omniprésent. Le passage fulgurant dans lequel Atticus révèle à sa fille un talent inattendu, presque incongru pour un caractère comme le sien et qui pourtant cadre parfaitement avec le monde qui les entoure tous deux. La modulation du langage, parfois très cru (et tellement peu politiquement correct aujourd’hui que certaines écoles bien pensantes ont cru bon d’interdire le livre), parfois poétique, avec toujours cette capacité à faire voir, à exposer au regard intérieur les scènes qu’il peint, au sens littéral du terme. Avec le recul, donc, on ne s’étonne plus guère de la destinée longue et glorieuse du roman d’Harper Lee. J’avoue que, dans mon cas, il s’est agi d’une découverte tardive et surprenante qui m’avait été conseillée par une amie américaine ; et je me félicite de ne l’avoir pas lu adolescent et en traduction. J’en arrive au moment difficile de ma démonstration. Tout un battage médiatique a commencé autour de la publication de Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur-2 ou, si vous préférez, de Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur-0. Ces titres me sont venus en tête, mais l’éditeur [italien comme français] a préféré traduire directement de l’anglais : Va et poste une sentinelle. D’innombrables collègues américains m’avaient alerté durant l’été en me racontant une histoire triste et édifiante qui fait grand bruit dans les médias du monde entier. Le fait est qu'Harper Lee n’a rien publié après Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur. Elle a répété à plusieurs occasions qu’elle avait dit tout ce qu’elle avait à dire. Mais sa représentante légale a découvert en 2011, dans son coffre-fort, un gros manuscrit qui avait toutes les apparences d’un livre complet. Disons tout de go qu’il s’agissait d’une première version de Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur. Depuis qu’il a été publié en juillet dernier dans les pays anglo-saxons, Go Set a Watchman a été amplement analysé et son histoire reconstruite à la perfection. C’est le manuscrit que la jeune Harper Lee avait présenté à plusieurs maisons d’
dition, dont Lippincott. Où la très sévère éditrice Tay Hohoff, impressionnée, prit Lee par la main pour transformer ce qui n’était qu’un texte prometteur mais bâclé et « anecdotique » en ce chef-d’œuvre que nous connaissons.   Divers sites Web proposent d’interminables tables de correspondance entre les deux textes. Mais il s’agit à la vérité d’un livre différent et c’est sur ce point que j’ai reçu les messages les plus affligés. Les personnages possèdent des traits moraux différents de ceux qu’on trouve dans Ne tirez pas… Y a-t-il de quoi tomber à la renverse ? Leur métamorphose présente certainement un grand intérêt pour les critiques littéraires, spécialistes de la créativité et autres historiens de la littérature ; elle a sans doute un certain intérêt aussi pour les sociologues, dans la mesure où Va et poste une sentinelle a été tiré d’emblée à 2 millions d’exemplaires par HarperCollins. Naguère, le directeur de Lippincott disait qu’il aurait publié même la liste de courses d’Harper Lee. Y a-t-il une éthique de la publication ? Savons-nous vraiment ce qu’est un livre ? Moi, cet autre livre, je ne veux pas le lire. Et j’espère vous convaincre de ne pas le lire non plus. Ne le lisez pas si vous n’avez pas déjà lu Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur, qui vous éblouira et vous posera le problème de savoir pourquoi diantre il faudrait le lire en double. Ne le lisez pas si vous pensez qu’un auteur a le droit de grandir et de changer d’idée sur ses personnages, et qu’il a aussi le droit de cacher ses premières tentatives, ses tâtonnements, ses hésitations (et de garder quand même dans son coffre-fort son premier manuscrit, après tout on peut s’attacher à un brouillon). Ne le lisez pas si vous pensez ne serait-ce qu’un instant que la volonté d’Harper Lee a pu être trahie. Il y a certainement mille choses intéressantes que vous pourriez découvrir en lisant les deux livres ou, avec perversité, en ne lisant que la version 0. Mais je voudrais revendiquer un droit à l’innocence de la lecture. Un livre n’est pas un manuscrit, ou une série de manuscrits ; il n’est pas la somme de ses versions. Un roman, ce sont des personnages et des objets, des événements et des paysages créés dans l’esprit du lecteur par l’acte de lire ; ce sont des choses vivantes parce que la mémoire du lecteur est vivante et constructrice. Pas de lecteurs, pas de livres : il ne reste que des morceaux de papier, ou des tas de petites calamités bien alignées dans la mémoire de votre tablette. Le texte que nous présente le livre est certainement le résultat de mille négociations et de mille arbitrages, mais c’est sa publication avec la bénédiction de l’auteur qui signe vraiment son acte de naissance. Il y a une signification morale de la publication, comme il y en a pour une naissance biologique (on ne peut pas mettre une propriété au nom d’un enfant qui n’a pas encore vu le jour, quelles que soient nos idées philosophiques sur l’avortement). Jamais la parution d’une version qui n’a pas été autorisée clairement et avec amour ne redonnera vie à un être avorté. Et il y a une signification morale de la lecture. Le roman existe parce que, en tant que lecteur, je travaille quand je lis. En n’ouvrant pas ce livre, je ne le ferai pas exister. Je ne veux pas faire exister Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur-0. Peut-être parce que je veux seulement conserver le regard innocent de Scout, et croire que ce monde qui m’a été révélé dans To Kill a Mockingbird est toujours là, intangible dans sa complétude, sinistre et solaire, cruel et joyeux ; parce que je veux continuer de penser à Atticus pour sa façon d’être, pour sa droiture emblématique et ce qu’il a représenté pour des millions de lecteurs avant moi, un exemple de vie qu’aucune hésitation de la plume avant, aucune ambition commerciale après ne devraient pouvoir nous enlever.   Cet article est paru dans le supplément dominical d’Il Sole 24 Ore le 15 novembre 2015. Il a été traduit par Sophie Gherardi.  
   

Oui, car c’est un tout autre livre

(par Bruno Cartosio, Il Sole 24 Ore)   La décision de lire ou de ne pas lire un livre est au plus haut point personnelle. La rendre publique devrait impliquer des arguments forts et décisifs pour l’étayer. Il ne me semble pas que tels aient été ceux de Roberto Casati lorsqu’il a recommandé dans ces colonnes de lire Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur, mais non Va et poste une sentinelle, l’autre roman d’Harper Lee, écrit précédemment. Je partage le jugement de Casati qui place l’Oiseau moqueur au rang des classiques de la littérature américaine contemporaine ; mais je récuse son conseil de « boycotter la lecture » du livre qui vient de paraître : malgré son immaturité narrative, il faut le lire ne serait-ce que pour ce qu’il dit de l’époque à laquelle il a été écrit. Je vais donc m’efforcer de fournir au lecteur les éléments de contexte de cette Sentinelle. Proposé en 1957 à la maison d’édition Lippincott, ce manuscrit fut acheté mais pas publié : la très perspicace éditrice Tay Hohoff y avait perçu l’étoffe de l’écrivain – qui s’essayait pour la première fois au roman ; prenant Harper Lee par la main, elle la conduisit à renoncer à l’histoire pour en construire une autre radicalement nouvelle, plus ample, cohérente et solide. Et à la tonalité plus tendre. « Comme c’était mon premier roman, j’ai fait comme on m’a dit », a reconnu Harper Lee en juillet 2015. L'auteure, née en 1926 en Alabama, vivait et travaillait à New York depuis 1949. Forte de sa connaissance directe du Sud et de sa perspective new-yorkaise, elle avait cherché à donner une forme romanesque à une dénonciation passionnée de l’hypocrisie de caste et de classe du Sud blanc naguère esclavagiste. Son récit faisait écho aux événements d’alors : on y trouve des références explicites à la décision de la Cour suprême en faveur de la déségrégation scolaire en 1954, son rejet par les ségrégationnistes et leur hostilité envers l’organisation qui avait mené la bataille judiciaire, la National Association for the Advancement of Coloured People (NAACP). Hors champ, si l’on peut dire, l’émotion suscitée par l’assassinat bestial d’un adolescent, Emmett Till, perpétré par deux adultes blancs à Money, dans le Mississippi, en 1955, et le boycott des autobus de Montgomery, capitale de l’Alabama, mené durant de longs mois en 1955-1956 par Martin Luther King. L’indignation de l’héroïne, Jean Louise Finch, qui découvre en rentrant chez elle après avoir vécu à New York le racisme de son père (Atticus Finch), c’était celle d’Harper Lee elle-même et de tant d’autres qui « découvraient » alors la violence raciale, le silence dont elle avait été entourée, les premiers pas de la révolte des Noirs américains. En ce sens, Va et poste une sentinelle offre un témoignage précieux.   Le manuscrit fut mis de côté. Le texte remanié – sorti en 1960 et intitulé Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur – était devenu le roman d’apprentissage de Jean Louise Finch, dite Scout, et de son frère Jem, d’abord enfants puis adolescents. L’action se situe plus tôt dans le siècle, entre les deux guerres. Le narrateur n’est plus un tiers comme dans la Sentinelle, mais la petite Scout qui parle à la première personne. Son père, Atticus, n’est plus cet homme dont Jean Louise adulte apprend qu’il fait partie du très raciste Citizens’ Council, mais un modèle d’intégrité morale. L’immobilité du Sud rural profond n’est pas ébranlée par les mouvements de revendication des Noirs. Au contraire, c’est le plus misérable des Blancs qui viendra perturber l’ordre et menacer la vie des Finch, qui appartiennent à l’élite. Il n’y a aucun doute : sur le plan de la narration, Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur est plus réussi. Tay Hohoff a aidé Harper Lee à surmonter des faiblesses de style et de construction ; c’est elle qui l’a convaincue de faire de Scout enfant le filtre à travers lequel sont perçus le milieu social, les personnages, les rebondissements. Et le père, qui guide Scout dans l’interprétation de la réalité, guide en même temps le lecteur. L’éditrice a emmené Harper Lee loin des invectives, des divisions, pour l’aider à créer autour des Finch ce mémorable halo de sympathie (auquel le film avec Gregory Peck, en 1962, n’a pas peu contribué). L’Atticus Finch modèle de moralité pour ses enfants et avocat qui défend un jeune Noir injustement accusé d’une tentative de viol est ainsi élevé au statut de métaphore du Sud qui possède en lui les forces grâce auxquelles il deviendra meilleur. Le fait que l’intrigue soit toujours située dans un lieu fictif, Maycomb, que certains personnages portent les mêmes noms et qu’on retrouve quelques passages identiques dans les deux textes n’empêche pas l’évidente différence entre les deux récits. Elle tient à la fois au ton, à la psychologie des personnages, à l’époque où se déroule l’intrigue. Le sujet et l’histoire sont complètement différents. La Sentinelle raconte une autre histoire que  l’Oiseau moqueur. C’est ainsi qu’il faut le prendre et le lire, en considérant qu’il avait été mis de côté mais pas détruit ; ni par l’auteur – qui s’est réjouie de sa publication –, ni par la maison d’édition Lippincott, devenue HarperCollins. Peut-être le fait que celle-ci appartienne à l’empire Murdoch n’a-t-il pas compté pour rien dans la tonalité féroce prise par la plupart des commentaires. Mais ceci est une autre histoire.   Cet article est paru dans le supplément dominical d’Il Sole 24 ore le 6 décembre 2015. Il a été traduit par Sophie Gherardi.
LE LIVRE
LE LIVRE

Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur de Harper Lee, Le Livre de poche, 2006

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