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Ferreira Gullar : « Le poète est choisi par le poème »

Figure tutélaire de la poésie brésilienne contemporaine, Ferreira Gullar publie, après dix ans de silence, un nouveau recueil. L’occasion pour lui de raconter la gestation de ses poèmes, au gré de l’étonnement fugitif qui saisit l’écrivain au contact des réalités les plus banales.

  Ferreira Gullar est le nom de plume de José Ribamar Ferreira. À 80 ans, le poète, dramaturge, essayiste, traducteur et critique d’art brésilien vient de se voir décerner le prix Camoens 2010, la plus prestigieuse distinction littéraire du monde lusophone. Sa chronique hebdomadaire dans le quotidien Folha de São Paulo, très critique à l’égard de Lula et de la nouvelle présidente Dilma Rousseff, lui a valu d’être classé par le magazine Época parmi les cent personnalités les plus influentes du pays.   Plus de dix ans se sont écoulés depuis la parution de votre dernier livre, Muitas vozes (« Beaucoup de voix »). Pourquoi vous a-t-il fallu si longtemps pour écrire votre nouveau recueil, « Quelque part nulle part » ? J’écris très peu de poésie. Après avoir publié un livre, je peux passer plusieurs mois sans rien écrire, rédiger ensuite un ou deux poèmes et passer encore une année sans en composer d’autres. C’est pourquoi je prends beaucoup de temps pour réunir un nombre suffisant de textes pour faire un livre. Dans ce cas, il a fallu onze ans. Je n’ai pas pour autant arrêté d’écrire. Nul poète ne travaille comme un journaliste, tous les jours.   Vous avez pourtant une grande expérience du journalisme. Cela ne vous a-t-il pas permis de « discipliner » un peu la création poétique ? C’est impossible. Le poète est choisi par le poème, il ne décide pas d’écrire. Chaque semaine, je rédige une chronique pour le quotidien Folha de São Paulo, mais c’est différent. Parce qu’un poème n’est pas une chose logique, qui naîtrait de mon vouloir. C’est une découverte, un instant… Ma poésie naît de l’étonnement. Et elle dure le temps d’un étonnement.   C’est ce qu’on appelle l’inspiration ? Cela n’a rien de divin. Il s’agit simplement d’un moment psychologique particulier qu’on ne peut provoquer. Il naît des circonstances. Je ne peux pas en décider ou dire : « Demain, j’écris un poème. » Cela ne dépend pas de moi. Un jour, par exemple, j’étais en train de regarder la télévision, assis dans mon fauteuil, quand le téléphone a sonné. Je me suis levé brusquement pour répondre, parce que j’attendais dans l’angoisse des nouvelles de l’état de santé d’un proche. Là, j’ai senti le choc du fémur contre ma hanche. Quand je suis revenu m’asseoir, je me suis dit : « Dis donc, j’ai un os. » Une chose est de le savoir, une autre est de sentir cet os battre contre un autre au-dedans de nous. Alors j’ai écrit « Je suis de l’os ». Le poème est né comme cela, à partir d’une réalité banale.   Le poème est-il une prise de conscience de la réalité ? Le monde n’est pas explicable. Nous avons des explications provisoires qui nous permettent de vivre relativement tranquilles. Mais pourquoi le monde existe-t-il ? Personne ne le sait. C’est un mystère sans solution.   La poésie s’approche-t-elle de ce mystère ? La poésie est ce qui ne se connaît pas. Ces choses n’ont pas de réponse.   Alors, c’est une manière d’interroger le monde ? La poésie donne des nouvelles de ce qui advient : un os qui a battu contre un autre ou bien, tout à coup, l’odeur d’une mandarine. Mon fils épluche une mandarine dans le salon : évidemment, j’ai perçu cette odeur bien des fois dans ma vie, mais, en ce moment précis, elle me met dans un état différent et devient une chose inconnue. À partir de là, je commence à réfléchir à l’odeur de la mandarine, je me perds dans cette pensée, et le poème naît. Il ne s’agit pas d’une explication scientifique, ni philosophique. Le philosophe explique le monde dans le cadre d’un système, il doit être cohérent. Le poète est incohérent. Il dit la vérité qui se révèle dans le poème, peu importe qu’elle vienne contredire un autre de ses textes. Voilà pourquoi il peut révéler des choses qu’il ne savait pas une minute auparavant, bien plus que ne saurait en expliquer la philosophie. Parfois, je vais jusqu’à me demander si la poésie est littérature.   En quel sens ? C’est que la poésie est tellement hors de propos ! L’état du poète est de désarroi permanent. J’en suis littéralement ébahi. Et d’une façon ou d’une autre, tous les poètes se ressemblent : ils sont tous sensibles
l’inattendu, aux découvertes inouïes ; il ne s’agit pas nécessairement d’extraordinaire, mais de petites choses qui en vérité appartiennent à tout le monde. Par exemple, je sortais un soir de chez Cláudia, ma compagne, et lorsque j’ai ouvert la porte pour traverser le jardin, j’ai été « agressé » par l’odeur d’un jasmin. J’ai empoigné les fleurs et les ai respirées profondément. Leur parfum suave, aspiré de la sorte, paraissait sauvage. J’ai pris ma voiture, je suis parti, mais j’avais envie d’écrire. Le lendemain, j’étais devant une feuille blanche, mais les mots ne sentent pas le jasmin, et il n’est pas possible de traduire en mots le langage du jasmin. Alors, qu’est-ce que le poème ? Il n’est pas une révélation de la réalité, parce qu’il ne peut l’exprimer. Le poème, en vérité, est une invention de la réalité. Je pense que la littérature ne révèle pas, mais invente la réalité. Parce que ce qui n’est pas dit n’existe pas. Quand je commence à écrire sur le jasmin, une infinité de possibles s’offre au poème. Je la réduis dès lors que j’écris le premier mot et que j’invente au fur et à mesure une structure, entre hasard et nécessité.   Votre œuvre se distingue notamment par la récurrence de certaines images… C’est vrai. Je suis à moitié obsessionnel. Une image demeure au fond de moi et engendre toujours plus de textes nouveaux. Dès Poème sale [traduit aux éditions Le Temps des cerises], en 1975, je parlais de bananes pourries (1). Ces bananes me sont revenues en tête plus tard et j’ai écrit un autre poème à leur sujet, qui figure dans le recueil « Dans le vertige du jour ». Elles sont à nouveau présentes dans « Quelque part nulle part ». On y trouve « Bananes pourries III », « IV », « V »… Je n’arrive pas à m’en libérer. Et je ne le veux pas. Cette épicerie, mon père, ces bananes reviennent sans cesse.   Ce sont des souvenirs d’enfance ? Oui. C’est le souvenir d’une épicerie au coin de la rue Saudade, qui n’existe plus. Mais cette réminiscence nourrit en moi toute une réflexion sur la vie. Parce qu’il y a à la fois de la vie et de la mort dans cette bassine odorante de putréfaction, en route vers la nuit, vers la fin. Je ne suis pas partisan de faire de la philosophie en poésie, mais une perplexité éperdue devant les choses est inhérente à cette dernière. Et ces bananes en train de pourrir, de se liquéfier en eau et en acide, font toujours fermenter de nouvelles idées et de nouveaux poèmes.   L’écriture est-elle pour vous un processus pénible ? Certains disent qu’écrire est douloureux. Faux, c’est un plaisir. Que ne puis-je composer un poème par jour, pour ressentir cette joie de la création ! Dans le cas du jasmin, l’expérience elle-même est un plaisir. Mais, parfois, elle ne l’est pas. Par exemple, je me promène sur la plage de Copacabana quand, soudain, je me souviens que mon fils aimait à s’y promener, et qu’il pourrait être là à regarder le même paysage. C’est douloureux parce qu’il est mort. Mais, par-delà la perte, je peux penser qu’il est en train de voir à travers moi ; et dès lors que je formule cela, je commence à sortir de la douleur : « Les morts voient le monde par les yeux des vivants. » Le poème est une alchimie par laquelle la douleur se change en plaisir esthétique.   Pourtant, dans l’un de vos tout premiers livres, « La lutte corporelle », vous vous acharniez à détruire le langage… Je cherchais un langage capable de dire le monde que j’étais en train de découvrir. Le langage me paraissait vieux, l’expérience poétique jeune, et il me semblait que le langage devait naître au plus près du poème en train d’éclore. J’ai commencé à œuvrer en ce sens. En vérité, c’était irréalisable, parce que la langue préexiste toujours au poème. Dans le dernier texte de « La lutte corporelle », où tout explose, le langage naît réellement avec le poème, mais devient incompréhensible. J’ai alors compris que je ne pourrais pas continuer à écrire de cette façon. Et j’ai cru que c’en était fini pour moi de la poésie. Je ne pouvais ni revenir en arrière, car la langue classique me dégoûtait, ni continuer dans cette voie. À cette époque, il m’a fallu répondre à une lettre d’un ami de São Luís do Maranhão, ma ville natale : je lui ai écrit en français, parce que ma propre langue me répugnait. Je n’arrivais pas à écrire en portugais.   Quand vous êtes-vous réconcilié avec la langue ? Je suis resté très longtemps sans écrire, j’ai lu beaucoup de philosophie et me suis occupé d’autres choses. Un jour, je me suis demandé comment je pourrais revenir à l’écriture. J’ai pris un carnet, où j’ai commencé à écrire à la main, d’une graphie minuscule, quelque chose qui n’avait ni but ni destination. C’est trente ans plus tard que j’ai publié ce petit livre intitulé Crime na flora ou Ordem e progresso (« Crime dans la flore ou Ordre et Progrès »), fait de phrases dénuées de sens, où j’essaie de raconter une histoire absurde. Ce n’est pas de la poésie, je ne sais même pas ce que c’est, mais ce fut une étape vers la reconstruction du langage et la sortie de l’abîme où je me trouvais.   L’autre porte de sortie, vous l’avez trouvée dans l’évolution politique de votre poésie au début des années 1960. Comment est venu cet engagement ? En 1960, le président Jânio Quadros m’a invité à diriger la Fondation culturelle de Brasília, qu’il voulait créer. J’y suis allé, je l’ai mise sur pied, je me suis immergé dans les contradictions de cette ville ultramoderne, j’ai rencontré les gens qui y travaillaient, ces ouvriers venus du nord-est du pays ou de l’intérieur et qui savaient à peine lire. Cette redécouverte du Brésil m’a ouvert à d’autres préoccupations, plus sociales. C’était une époque de lutte pour la réforme agraire, le Brésil s’enflammait sur la question, d’autant plus que la révolution cubaine venait d’avoir lieu : les gens pensaient que des révolutions éclateraient aux quatre coins du monde. Moi aussi. Et je me suis impliqué dans la chose politique. À cette époque, le Centre populaire de culture (CPC) a été créé à Rio de Janeiro pour promouvoir un art populaire révolutionnaire (2). Je m’y suis engagé et en ai assumé la direction de 1963 à sa fermeture, en 1964, après le putsch militaire.   Poème sale, que vous avez composé en exil à Buenos Aires, est considéré comme votre livre le plus emblématique. Qu’en pensez-vous ? Si je n’avais pas connu l’expérience de l’exil, j’aurais difficilement pu l’écrire (3). Ce fut une conjonction de hasard et de nécessité. L’Argentine vivait un moment de radicalisation politique. Un putsch militaire se préparait, dont nous savions qu’il serait violent. Je ne pouvais pas sortir du pays, parce que mon passeport avait été annulé par le gouvernement brésilien et je me suis vu pris au piège. En toute sincérité, j’ai écrit Poème sale comme si c’était la dernière chose que j’allais faire, tant qu’il en était temps.   C’est un livre qui a aussi changé votre vie, puisque vous avez décidé de retourner au Brésil, encore sous la dictature, au risque d’être interpellé, ce qui est d’ailleurs arrivé. Oui. Le poème a eu un énorme retentissement au Brésil. Il a même fait partie de la liste des livres les plus vendus. Vous imaginez ? Un recueil de poésie bestseller ! Il s’est alors établi une sorte de consensus dans le milieu littéraire et artistique : je devais revenir. Il s’est même trouvé des gens pour aller parler avec des responsables militaires afin d’obtenir un sauf-conduit. Le général Figueiredo, qui deviendrait président par la suite, leur a répondu (4) : « Je ne veux pas de ce communiste ici. » Cette phrase m’a beaucoup irrité. Le Brésil n’était pas la propriété de ce type et j’ai décidé dur comme fer de rentrer.   Et vous avez été interpellé. J’ai été séquestré, mais ils ne m’ont ni torturé ni fait disparaître, car tout le monde savait que j’étais de retour. Le lendemain de mon arrivée, ils m’ont emmené cagoulé, menottes aux poings, pour m’interroger : c’était, disaient-ils, pour me faire savoir que le Brésil n’est pas un « foutoir ». C’était là l’esprit même du régime autoritaire : aucun respect de la citoyenneté ni des personnes.   Rabo de foguete (« Queue de fusée »), votre livre de Mémoires d’exil publié en 1998, vient d’être réédité au Brésil. Pensez-vous écrire un jour la suite ? Non. J’ai rédigé ce livre uniquement parce que c’était une période d’exception. Je ne veux pas écrire sur ma vie, mes amis, mon amoureuse. Je n’ai pas le droit de raconter la vie des autres. Je n’aime pas le passé, et ne veux rien savoir en matière de souvenirs. La vie, c’est aujourd’hui. Ici et maintenant.   Cet entretien est paru dans le Jornal de Letras en septembre 2010. Il a été traduit par Patrick Quillier.
LE LIVRE
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