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Fin de partie à La Havane

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Qu’est-il arrivé à cette révolution faite au nom de la justice sociale ? Qu’est-il arrivé pour qu’un litre d’huile coûte trois jours de salaire, que les médecins conduisent des taxis et que les cadres vendent des briquets à la sauvette ? L’embargo américain, répondent les partisans du castrisme, oubliant un peu vite la litanie d’erreurs économiques commises par le régime. Le départ de Fidel, le rapprochement avec les États-Unis et les réformes engagées par Raúl suffiront-ils à tourner la page ?


© MERIDITH KOHUT/The New York Times/REDUX/REA

Discours du président Raúl Castro retransmis dans un salon de coiffure de La Havane, en décembre 2014. Le rapprochement avec les États-Unis est un signe positif pour une majorité de Cubains.

L’histoire qu’on enseigne dans les écoles cubaines exalte le rôle rédempteur de la révolution cubaine mais elle la réduit aussi, pour l’essentiel, à une biographie de Fidel Castro. Un jour, peut-être, les enfants du pays auront accès à d’autres versions de leur passé. Si vient ce jour, « Visions du pouvoir à Cuba », de l’historienne américaine d’origine cubaine Lillian Guerra, devrait être une lecture obligée (et désolante). Ce livre raconte la manière dont s’est construite la plus longue dictature de l’histoire latino-américaine (qui est aussi à ce jour le plus vieux régime en place sur la planète). Lillian Guerra nous offre ici une histoire sociale de l’assujettissement, volontaire ou subi, du peuple cubain au système instauré durant les années 1960 et 1970. S’appuyant sur près de vingt ans de recherches dans les archives cubaines et américaines, l’auteure reconstitue la manière dont Fidel Castro s’y est pris pour restreindre l’espace laissé aux libertés civiques, aux institutions autonomes et, enfin, à la société elle-même. Jusqu’à les dominer totalement. Quand les révolutionnaires ont pris le pouvoir, en janvier 1959, un habitant sur six possédait une radio, un sur vingt-cinq avait un téléviseur. Il se publiait sur l’île 120 quotidiens et magazines, comme la revue politique Bohemia qui, dans les trois premières semaines de 1959, a vendu un million d’exemplaires célébrant le triomphe de la révolution. Avec une telle surface médiatique, couvrant l’île entière – la plupart des titres étaient en faveur du nouveau régime – Castro a pu démultiplier l’effet de ses discours-fleuves, souvent prononcés devant un million de personnes l’applaudissant à tout rompre. Il fut le premier révolutionnaire à utiliser la télévision avec un impact massif. L’instrumentalisation des symboles religieux par Fidel est l’une des révélations de Lillian Guerra. Il prononçait, en un leitmotiv incessant, ce genre de phrases : « Ils disent du mal de moi parce que j’ai dit la vérité. Ils ont crucifié le Christ pour avoir dit la vérité » ou « Celui qui condamne une révolution comme celle-ci trahit le Christ et se déclare capable de crucifier ce même Christ une fois encore ». Castro n’était pas croyant, malgré son éducation chez les Jésuites. Mais il a affirmé et imposé ses convictions de la même manière que des dogmes religieux. Une nouvelle foi, le Fidelismo, a commencé de se former autour de sa personne. On a vu paraître des dessins où Fidel figurait au milieu de scènes bibliques ; on a vu des pèlerinages organisés dans la Sierra Maestra, l’ancien repaire de la guérilla, ou au pic Turquino, le point culminant du massif, que Fidel avait un jour escaladé. Cette nouvelle foi a donné naissance à un vocabulaire foisonnant. « Traîtres » et vendepatrias (« vendeurs de la patrie ») comptent alors parmi ses épithètes les plus simples, qui sont d’abord appliquées aux hommes qu’on accuse d’avoir torturé et tué au service du régime de Batista vaincu. Les exécutions de ceux-là sous l’étendard de la « justice révolutionnaire », durant les premiers mois du pouvoir castriste, sont très populaires. Mais Fidel institua ensuite, selon ses propres termes, la « terreur révolutionnaire ». Le comandante révolutionnaire Huber Matos, très aimé des Cubains, en fut l’une des premières victimes. Arrêté en octobre 1959 pour avoir critiqué l’influence manifestement croissante du Parti communiste, il est condamné à vingt ans de prison, peine qu’il effectuera. Castro mène ses manœuvres politiques avec la même célérité. Il s’arroge la fonction de Premier ministre, rejette l’idée d’élections ou la séparation démocratique des pouvoirs, instaure une « démocratie authentique » (le vote à main levée sur la Plaza de la Revolución à la Havane), et pratique les premières purges dans les rangs des anciens combattants de la révolution. Dès mars 1959, Raúl Castro contacte Moscou pour organiser un programme d’entraînement soviétique de l’armée cubaine et de la police politique, que l’on connaîtra plus tard sous le nom de « G2 ».   Sucre contre pétrole Cela étant, Cuba apparaît encore en 1960 (du moins si l’on s’en tient aux objectifs affichés) comme une version radicale de la révolution mexicaine : nationaliste, égalitariste, « humaniste », et focalisée sur la justice sociale. Mais la visite sur l’île, en février de cette année-là, du vice-Premier ministre soviétique Anastase Mikoyan marque le début du rapprochement économique avec l’Union soviétique, axé sur l’échange de sucre contre du pétrole, selon des termes très favorables à Cuba. Cette étroite relation économique pousse bientôt au développement de contrôles étatiques à la soviétique dans l’ensemble de la société et à une érosion considérable de la place du marché. Tous les quotidiens et revues indépendants disparaissent. L’un des épisodes les plus tristes est la fermeture de Bohemia, autrefois ardemment révolutionnaire, et l’exil au Venezuela que s’impose son directeur, Miguel Ángel Quevedo. (Il allait se donner la mort quelques années plus tard, laissant derrière lui une description terrible de la façon dont il avait été évincé.) Seul reste le journal Revolución, qui a fusionné en 1965 avec une nouvelle publication, Granma. L’université est privée de son auto­nomie traditionnelle et les organisations étudiantes procèdent à l’exclusion de leurs membres hostiles au régime ou à l’Union soviétique. Le pouvoir confisque les stations de radio et de télévision et transforme les syndicats, autrefois chargés de défendre les droits des travailleurs, en instruments de soutien à la productivité dans les entreprises publiques, de plus en plus nombreuses. À la fin de 1960, le pouvoir nationalise environ 550 firmes (propriétés de Cubains ou d’Américains), qui représentaient 80 % du tissu industriel diversifié du pays. L’Église catholique, qui s’oppose au virage communiste, est neutralisée. Fidel s’efforce de fonder une sorte de nouvelle Église militante de loyalistes, résolue à défendre la « pureté » du régime par la force. Guerra montre en détail comment la responsabilité de cette purification échoit alors aux nombreuses organisations militantes créées, dès le début des années 1960, par le fait du prince castriste. Le but est d’intégrer la société verticalement, depuis les masses jusqu’au Comandante. L’État a mis sur pied des organisations pour tous : les femmes, les étudiants, les paysans, les ouvriers, les fonctionnaires, les écrivains, les artistes ; même les enfants défilent le fusil à l’épaule.   Surveiller la pureté révolutionnaire De toutes ces entités, les Comités de défense de la révolution (CDR) sont peut-être les plus inquiétantes et les plus intimidantes. Les CDR recrutent des volontaires, pâté de maison par pâté de maison, pour surveiller la pureté révolutionnaire de leurs voisins et dénoncer la moindre déviance. Fidel les définit comme l’« arrière-garde civile au service de l’avant-garde des milices et des Forces armées révolutionnaires (FAR) dans le combat contre l’ennemi intérieur et extérieur ». Avant d’ajouter : « Il sera impossible aux vers et aux parasites de manœuvrer si le peuple, de sa propre initiative, a l’œil sur eux. » Au début des années 1960, les villes cubaines sont le théâtre d’une vague précoce de dissidence à travers les affrontements entre ces cederistas et des groupes ou des individus que le régime stigmatise en les comparant à des gusanos (littéralement, des « vers »). Guerra reconstitue d’une manière saisissante cette agitation, en utilisant des documents récemment découverts dans les archives. Les gusanos refusaient de s’intégrer aux institutions révolutionnaires. La plupart critiquaient pourtant l’invasion de la baie des Cochons soutenue par la CIA en avril 1961, et voyaient dans les exilés de Miami les « valets des gringos ». Malgré cela, les CDR pouvaient les envoyer en prison et même (empruntant au modèle soviétique) à l’hôpital psychiatrique, où ils étaient parfois soumis à des électrochocs. « Un million de bâillons » : c’est ainsi que Castro appelait les cederistas, pour leur capacité à prévenir toute critique de la révolution. Autre événement majeur (et historiquement obscur) : l’opposition violente des paysans à la collectivisation des terres dans les provinces de l’Escambray et de Matanzas. Dans l’Escambray, écrit Lillian Guerra, la CIA a tout fait pour encourager la résistance. Six mille personnes sont mortes (en comptant à la fois les pertes subies par l’armée et par les rebelles) au cours de l’opération passée à la postérité sous le nom de « la limpia [“le nettoyage”] de l’Escambray ». Et à l’été 1963, le pouvoir transfère définitivement tous les hommes de l’Escambray vers la province de Pinar del Río, tandis que les femmes et les enfants sont envoyés dans le quartier de Miramar à La Havane. Au total, ce sont 35 000 personnes qu’on a « relocalisées ». La province sera ensuite transformée en zone militaire et en parc national. En 2005, pour la première fois en quarante ans, Raúl Castro a qualifié ces événements de « guerre civile ». Presque au même moment (et sans la moindre intervention de la CIA, selon Guerra), les paysans de Matanzas prennent eux aussi les armes contre la collectivisation. Le groupe des guérilleros de Matanzas survivra jusqu’au début de 1963. De nombreuses arrestations et exécutions sommaires ont lieu ; de vastes campagnes sont lancées pour diffuser slogans et arguments favorables à la révolution. La seconde réforme agraire (1963) imposera bientôt de nouvelles limites à la propriété privée rurale. Comme l’écrit Guerra, « le modèle égalitaire de production agricole capitaliste de Matanzas, historiquement exceptionnel, fut ramené de force à la norme communiste ». La contre-culture de la jeunesse mondiale débarque sur l’île au milieu des années 1960, avec un peu de retard. Avec leurs cheveux longs et leurs sandales, leur musique rock, leur prédilection pour un mode de vie bohème et la permissivité sexuelle, de nombreux jeunes Cubains sont culturellement rebelles, sans pour autant entrer dans l’opposition active contre le régime. Guerra rappelle que les éphémères publications associées à la contre-culture (comme El Sable ou El Puente) diffusent alors des commentaires critiques sur des sujets devenus aujourd’hui – à l’ère Raúl – monnaie courante dans les médias officiels, notamment les abus et la négligence de la bureaucratie, ou le gaspillage des ressources. Fidel n’a aucune patience envers ce qui est à ses yeux un manque de zèle révolutionnaire des jeunes. Il fait fermer ces publications et envoyer en camp de travail nombre de leurs collaborateurs, à des fins de « rééducation ». Le Comandante va jusqu’à pousser les enfants à dénoncer leurs parents s’ils expriment explicitement le désir de quitter Cuba. En 1965, Fidel avait mis sur pied les Unités militaires d’aide à la production (UMAP)
, des camps de travail où sont expédiés quantité de ces jeunes « antisociaux » et autres gusanos. (On estime que 35 000 personnes passeront par ces camps entre 1965 et 1968). Aux côtés des autres détenus, on y trouve des membres de sectes religieuses protestantes et afro-cubaines dont le régime se méfie (en particulier les témoins de Jéhovah et les adventistes du septième jour), et qui sont systématiquement torturés. Fort de la conviction que le révolutionnaire est nécessairement « macho », le régime se lance dans une politique de persécution des homosexuels, et les envoie en camp. Reinaldo Arenas, le brillant écrivant gay qui a quitté Cuba en 1980, a écrit le récit du traitement qu’il y avait subi, Avant la nuit (Babel, 2000) ; Guerra apporte à son tour plusieurs témoignages personnels de première main. Les homosexuels étaient soumis non seulement au travail forcé, mais aussi à de douloureuses thérapies pavloviennes censées « guérir leur maladie ». Cette persécution d’État contre les gays se poursuivra jusqu’au début des années 1980.   L’« île-plantation de Fidel » En 1968 – « l’année de la guérilla héroïque » – 58 000 petits commerces sont nationalisés en quelques jours (dont des kiosques de rue, des échoppes de cordonniers, de couturières, des blanchisseries, des instituts de beauté, des boîtes de nuit, etc.). De nombreux propriétaires (qualifiés de « petits bourgeois ») sont affectés au travail obligatoire dans l’agriculture ou le bâtiment. Désormais pleinement à la tête de ce que certains critiques ont appelé l’« île-plantation de Fidel » (son père possédait une importante hacienda), Castro fait l’une de ses innombrables grandes erreurs économiques. En 1970, il appelle à la « récolte des dix millions » de tonnes de sucre. Cela marque l’extrême limite de l’appel idéaliste au « travail volontaire », lancé par Che Guevara dès 1959. Castro annonce que l’« honneur de la révolution » est en jeu. Un étudiant qui a participé à l’opération confie à Guerra qu’ils n’avaient pas récolté la canne à sucre « pour Fidel ou son honneur ». La réponse d’envergure est néanmoins révélatrice du pouvoir charismatique que possédait alors Fidel, capable de mobiliser des centaines de milliers de personnes de tous les milieux. Mais la récolte n’atteint pas ses objectifs. Confronté à un absentéisme croissant dans les champs (la seule chose qu’il restait du droit de grève), Castro promulgue un décret contre le vagabondage et renforce le contrôle du littoral. Plus personne ne veut quitter le pays, déclare-t-il. L’émigration restera illégale jusqu’à l’exode de Mariel en 1980. (1) Signe manifeste de l’intégration de Cuba au sein du bloc soviétique, le simulacre de jugement (rappelant les procès staliniens des années 1930) du poète Heberto Padilla, qui avait osé critiquer « notre version miniature du stalinisme ». Arrêté en mars 1971, après cinq semaines de prison et d’interrogatoires quotidiens, il « avoue » ses crimes contre la révolution [au cours d’une humiliante séance publique d’autocritique]. De nombreuses voix du monde littéraire latino-américain et international reconnaissent là une « parodie de procès » et critiquent la répression, y compris des personnalités jusqu’alors inconditionnelles de Fidel, comme Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir. Castro donnera ensuite des ordres précis pour interdire les livres de ces auteurs à Cuba. Padilla avait reçu en 1968 le prix de poésie de l’Union des écrivains, attribué par un jury international. Désormais, le message était clair, tout comme il l’était dans ces propos tenus par Fidel en 1961 : « Avec la révolution, tout ! Contre la révolution, rien ! » Le même slogan prévaut toujours, même si la population a plus de marges de manœuvre. Le régime tolère désormais un certain volume d’activité économique privée, aussi restreinte soit-elle. Il existe une certaine liberté de mouvement, même si les Cubains ne peuvent pas monter à bord des navires de croisière ni acheter de bateaux. Et nul n’est plus persécuté en raison de ses inclinations sexuelles ou religieuses. Cela étant, les limites qui pèsent sur la vie politique et les libertés restent fondamentalement les mêmes qu’en 1971. L’État contrôle toujours la presse, la radio et la télé­vision, les universités, les mouvements étudiants et les syndicats. Sur ce plan, rien n’a changé. L’accès à Internet n’est pas libre et les manifestations de contestation sont réprimées. Le régime n’envoie plus les dissidents en camp de travail, mais en 2014, on a recensé 8 899 détentions de courte durée pour motifs politiques. Il a fallu du temps pour que l’opinion publique latino-américaine accepte de regarder en face la réalité dictatoriale du pouvoir cubain. Beaucoup, aujourd’hui, ne veulent d’ailleurs toujours pas l’admettre. Ou alors, ils la minimisent en mettant l’accent sur les réussites sociales du régime, en particulier dans les domaines de l’éducation et de la médecine, tout en imputant l’essentiel de la responsabilité à l’embargo américain. Marc Frank, le correspondant du Financial Times et de Reuters à Cuba, se range dans cette dernière catégorie avec son livre « Révélations cubaines » (2). Frank vit sur l’île depuis 1984. En 1995, il a épousé une infirmière cubaine, qui est son témoin personnel pour ce qui concerne la qualité des services de santé. Son livre traite avant tout de la trajectoire de l’économie cubaine au cours des vingt dernières années. Il s’ouvre sur un récit bref mais intense des dernières étapes du pouvoir absolu de Fidel Castro, aboutissant à la grave maladie intestinale qui l’a obligé à lâcher totalement les rênes en 2008. En 1993, l’effondrement de l’Union soviétique et la perte de ses aides (65 milliards de dollars au total entre 1960 et 1990 – 40 % sous forme de prêt, le reste sous forme de don) provoquent à Cuba un choc économique sans précédent. Frank décrit certains de ses effets : les fractures remises en place sans anesthésie, la vente des tout derniers trésors que possèdent encore les familles (livres ou bijoux), les produits de première nécessité qui disparaissent des rayons des magasins (savon, allumettes, serviettes hygiéniques) et le retour de la prostitution au grand jour. Suit l’éprouvante « période spéciale en temps de paix », au cours de laquelle Fidel accepte de menues concessions économiques, comme la légalisation du dollar et la plus grande latitude laissée à certaines professions et activités (travailleurs indépendants, vendeurs sur les marchés, propriétaires de petits restaurants familiaux) interdites depuis la disparition de l’entreprise privée en 1968. Frank ne souligne pas la responsabilité directe qui incombe à Castro dans certains des effets de la crise de 1993, notamment en raison de sa désastreuse politique de « rectification », appliquée de 1986 à 1990 en réaction à la perestroïka de Mikhaïl Gorbatchev : développement du rationnement ; interdiction des marchés paysans à la campagne ; réduction du travail indépendant ; renaissance de l’appel de Che Guevara au travail volontaire. Ces mesures étaient aux antipodes de celles qu’a récemment adoptées Raúl Castro. Selon Carmelo Mesa-Lago, un spécialiste très respecté de la société cubaine aux États-Unis, professeur émérite à l’université de Pittsburgh, dont Frank ne mentionne pas le travail, la « rectification » a peut-être été l’erreur économique la plus grave et la plus coûteuse de Fidel. Elle a empêché de prendre des décisions qui auraient pu limiter l’impact de la fin de l’aide russe et éviter la terrible souffrance des années qui ont suivi. Pour Frank, l’absence d’agitation sociale est plus significative. La seule éruption de violence contre les privations de la période spéciale s’est produite à l’été 1994, sur le Malecón, l’avenue du front de mer de La Havane. Selon Frank, « rien n’a été incendié, personne n’a lancé de gaz lacrymogène, et on n’a pas vu de police antiémeute. Des ouvriers du bâtiment amenés par bus, certains avec des barres de fer à la main, ont rapidement ramené l’ordre ». Enfin, l’arrivée de Fidel a permis de contrôler la situation. Et le régime a décidé d’autoriser un exode à grande échelle sur des radeaux de fortune – c’est ce qu’on a appelé la « crise des balseros » – en partie pour alléger la pression interne et en partie pour pousser les États-Unis à signer des accords d’immigration officiels. Ce fut une fuite désespérée, émanant surtout de la partie la plus vulnérable de la population, les Afro-Cubains de l’est de l’île, désireux de franchir les 90 milles les séparant des États-Unis sur des radeaux faits de planches de bois, de draps et de vieux pneus. Pour autant que l’on sache à partir de conversations avec les réfugiés et les experts, le départ n’était pas, dans la plupart des cas, motivé par le manque de liberté politique, mais par la nécessité économique.   Sauvé par Hugo Chávez Sans expliquer comment il obtient ce chiffre, Frank estime que ce qu’il appelle la « zone grise » des mécontents non militants représente aujourd’hui 30 % des Cubains. Quelque chose cloche, reconnaît-il, lorsqu’une bouteille d’huile de cuisson peut coûter jusqu’à trois jours de salaire. Et il propose la métaphore de la « ville-usine » américaine, avec son unique épicerie où « le prix d’une livre de haricots ou de riz, d’une tête d’ail, d’un concombre, d’une mangue, de quelques oignons ou tomates, représente des heures de travail ». Mais il manque au livre de Frank des récits tangibles de la souffrance matérielle des familles et des individus qui habitent cette « ville-usine ». Il faut, pour trouver ces images d’extrême nécessité et de désespoir, se tourner vers le compte Twitter du blogueur Yusnaby Pérez, un jeune ingénieur sans emploi qui se connecte au Web via un fournisseur d’accès espagnol. Il évoque les hommes et les femmes, un sac plastique à la main, qui errent dans les rues en cherchant à « résoudre » (resolver est un verbe essentiel dans la vie quotidienne à Cuba) le problème de leur subsistance avec un salaire ouvrier d’environ 20 dollars par mois ; il décrit des cadres sans emploi qui vendent des bananes ou des briquets dans la rue ; et les radeaux qui voguent vers Miami sur une mer souvent dangereuse. Le livre de Frank tire sa force de son enquête minutieuse sur les réformes entreprises par Raúl Castro depuis sa nomination inattendue à la tête de l’État à l’été 2006 [par intérim jusqu’en 2008, puis en titre]. Entre 2007 et 2009, il a engagé certains changements administratifs, mineurs mais importants pour les Cubains, qui ont été par exemple admis dans des hôtels jusqu’alors réservés aux touristes. Mais l’essentiel, c’est l’évolution de la politique nationale et internationale, que Frank reconstitue en étudiant le processus de réconciliation avec l’Amérique latine, le Vatican et les pays européens. À la suite d’un discours de Raúl et de la publication d’un rapport d’universitaires, les 800 000 membres du Parti communiste cubain sont priés d’engager la discussion sur les défauts de l’économie cubaine. Le débat durera quatre ans, tout en se cantonnant – comme on pouvait s’y attendre – au fonctionnement économique de la « ville-usine » cubaine, à l’exclusion de toute évaluation de sa structure politique et, a fortiori, de sa raison d’être. Les modestes réformes menées entre 1991 et 1995 avaient permis d’entamer un redressement partiel, mais Cuba n’était véritablement sorti de la crise des années 1990 que grâce aux largesses d’Hugo Chávez – en pétrole, en investissements et en devises –, à partir des années 2000. (En 2010, l’aide représentait un total de près de 13 milliards de dollars, 21 % du PIB de Cuba cette année-là.) On ne s’étonnera pas que Frank, au cours d’un voyage qu’il a l’habitude de faire chaque année à travers le pays, note alors les signes d’une économie ressuscitée par le soutien vénézuélien : des fours électriques chinois, de l’électricité, du gaz, des bicyclettes. Mais l’été 2008 charrie son lot d’ouragans, naturels et financiers, dévastateurs : les tempêtes Gustav et Ike, et la crise financière mondiale. Face à cette situation, Raúl fait un nouveau pas en avant, se livrant à une sorte d’autocritique bien dans la tradition soviétique. Il devait sauver la révolution en corrigeant les « vices », les « erreurs » dans lesquels elle était tombée. Soudain, les seuls quotidiens cubains – Granma et Juventud Rebelde –, éternels gardiens de l’orthodoxie, commencent à critiquer les manquements de la bureaucratie. Selon l’autodiagnostic du pouvoir, le principal problème tenait à l’« attitude », et non à la structure ni au modèle. En 2010, Raúl lance donc une vague de réformes : il étend l’emploi non étatique (littéralement « à son compte » ou cuenta-propismo) ; encourage la redistribution et la culture des terres collectives laissées en friche ; et soutient les coopératives autonomes dans l’agriculture et les services, tout comme la liberté d’acheter et de vendre des maisons et des voitures. Le pays a besoin de trouver du travail aux 1,8 million de personnes qui vont être licenciées, en tant qu’employés superflus, de 3 700 entreprises publiques (dont la moitié perd de l’argent). Raúl cherche à encourager un certain niveau de production coopérative et privée de biens et de services. « Cuba est le seul pays au monde, remarque-t-il, où les gens peuvent vivre sans travailler. »   Des bureaucrates inquiets pour leur poste Frank décrit le foisonnement, ces dernières années, des kiosques, des étals de nourriture ambulants, des petits restaurants, tous vendant à la criée leurs marchandises à travers les rues des villes cubaines. Sa visite à une coopérative de taxis récemment privatisée révèle les tensions sous-jacentes à cette transition. Auparavant, les employés pouvaient « traîner à ne rien faire », voire emmener leur famille à la plage durant les heures de travail, aux frais de la princesse. Mais on attend d’eux qu’ils travaillent à présent. Le journaliste complète son récit par la visite d’une coopérative agricole où les travailleurs sont harcelés par les bureaucrates opposés aux réformes, qui craignent pour leur poste. Carmelo Mesa-Lago a le sentiment que ces réformes vont dans le bon sens, qu’il s’agit d’une évolution sans précédent, et (avec un Fidel idéologiquement hors-jeu) qu’elles sont irréversibles. Mais tout cela est bien trop timide à ses yeux, bien trop lent. Et le processus se heurte déjà à de nombreux obstacles qui en limitent sérieusement les effets. Les nouveaux paysans (ils sont 174 275 selon les statistiques officielles) ont bénéficié de la redistribution des terres non cultivées, mais une foule de restrictions les empêche d’augmenter substantiellement la production : les paysans eux-mêmes ne peuvent investir que sur 1 % des parcelles de 67 hectares, ce qui limite le potentiel de croissance de la production ; ils ont obligation de vendre l’essentiel de la récolte à l’État (qui fixe les prix) ; et ils n’ont qu’un contrat limité dans le temps, que l’État peut décider de renouveler ou d’annuler au bout de dix ans. Les paysans rencontrent aussi des obstacles pour embaucher des salariés hors de leur famille, ils font face au manque de crédit et d’expérience, et ne peuvent vendre sur le marché libre des produits de base comme la viande, le lait, le riz, les haricots, les pommes de terre et les oranges. Fin 2014, environ 600 000 salariés du secteur public (33 % de l’objectif initial) avaient été licenciés. Mais trop peu d’emplois privés ont été créés pour absorber les personnes renvoyées. Les travailleurs « à leur compte » sont pour la plupart des travailleurs secondaires (avec des métiers comme artistes de rue, dames-pipi ou tailleurs de palmiers). Les diplômés de l’enseignement supérieur – médecins, enseignants ou architectes – peuvent conduire un taxi mais pas exercer en privé la profession à laquelle ils ont été formés. C’est un véritable gâchis du capital humain créé par la révolution elle-même. Mesa-Lago pense que le régime cubain pourrait s’inspirer davantage des expériences vietnamienne et chinoise, pays où la propriété privée, la liberté d’embaucher et les libertés économiques générales sont bien plus grandes. Que peut-il advenir de Cuba, alors que l’économie vénézuélienne est en train de s’effondrer ? Mesa-Lago a le sentiment que la perte éventuelle de l’aide serait grave, mais pas aussi catastrophique que dans les années 1990. Le Venezuela éponge 35 % du déficit commercial cubain, un chiffre considérable mais très inférieur aux 72 % autrefois absorbés par l’URSS. Le régime attribue la responsabilité de ses problèmes à l’embargo américain. Mesa-Lago l’a toujours dénoncé, mais il affirme que la « cause fondamentale des problèmes de Cuba est la politique économique menée au cours des cinquante dernières années ». Le rapprochement en cours avec les États-Unis pourrait améliorer les choses mais, selon Mesa-Lago, rien n’est plus important que de changer le modèle économique. Il en va même de la sauvegarde des réalisations sociales du régime. Frank affirme que la plupart des Cubains sont des dissidents. Il veut dire par là qu’ils s’engagent dans une dissidence respectable en « cherchant à réformer et faire évoluer le système ». Pour lui, ce ne sont pas des « dissidents », mot qu’il flanque de guillemets pour désigner ceux en qui il voit des « alliés déclarés de Washington et de l’establishment politique de Miami qui cherche à renverser le régime ». Son raisonnement est une insulte à la légitimité et au courage des vrais dissidents, d’hier et d’aujourd’hui, qui ont risqué et perdu leur liberté, voire leur vie, en raison d’un rejet profondément sincère et justifié du système. À l’image du leader dissident Oswaldo Payá – dont le plan de démocratisation interne (le Proyecto Varela) a reçu un soutien international considérable –, mort dans un accident de voiture inexpliqué en juillet 2012. Frank ne dit rien des soupçons qui pèsent sur les circonstances de sa mort. Il ne mentionne pas non plus les activités de groupes catholiques dissidents ou d’organisations comme Unión Patriótica de Cuba ou Arco Progresista, qui expriment les vues de la communauté afro-cubaine, de plus en plus coupée du leadership essentiellement blanc du pays depuis la crise des années 1990.   Blogueurs sous surveillance La blogueuse Yoani Sánchez apparaît comme l’une des personnalités les plus remarquables du pays, en l’absence d’opposition légale. Elle est passée maître dans l’art de dévoiler le double langage de la gérontocratie cubaine et 650 000 personnes suivent son compte Twitter ainsi que son blog, Generación Y, traduit en dix-sept langues. Les Cubains n’ont pas le droit d’avoir un accès Internet personnel. Personne ne peut consulter directement ce qu’écrit Sánchez, mais des clés USB de blogs et de textes circulent clandestinement. Les blogueurs ont été placés sous surveillance, interrogés par les autorités et parfois incarcérés. À l’aéroport de La Havane, une unité spécialisée de la police est chargée d’empêcher toute importation illégale d’ordinateurs ou de téléphones portables. Cuba avait 800 cafés Internet en 2013, mais leur tarif est exorbitant pour le Cubain moyen (4,50 dollars de l’heure) et l’utilisateur doit laisser son numéro de carte d’identité, son adresse et communiquer l’objet de sa recherche. Frank semble pourtant moins troublé par le contrôle ou la censure d’Internet à Cuba que par sa lenteur. Il cite la peur du pouvoir – justifiée selon lui – de voir une ouverture complète des communications déclencher une cyberguerre, une sorte d’invasion de la baie des Cochons numérique. Et le journaliste insiste sur le fait que le Cubain moyen incrimine à la fois le gouvernement et l’embargo de la médiocrité du service. Les tentatives faites par les États-Unis de subvertir la révolution cubaine d’origine ont certainement accéléré le développement de l’État policier cubain, mais la répression de la vaste opposition politique et sociale pendant plus de cinq décennies ne peut simplement être considérée comme son équivalent. L’embargo américain injustifiable ne justifie pas de telles violations des droits de l’homme les plus élémentaires. « La vie est un livre. Nous avons simplement tourné la page et continué », a déclaré un responsable vietnamien à propos de la relation de son pays avec l’ancien ennemi américain. La déclaration a impressionné Frank, qui en fait l’épigraphe de sa conclusion. Mais ces mots sont aussi une invitation à l’amnésie. Avant la révolution, Cuba produisait 80 % de sa nourriture ; l’île en importe aujourd’hui la même proportion, et cela lui coûte chaque année 2,5 milliards de dollars. « Simplement tourner la page » laisserait sans réponse la question de savoir pourquoi la production industrielle a chuté de 45 % et la production de sucre de 80 % entre 1989 et 2013. Ce ne fut pas seulement l’effet de l’embargo. Sans nier les réussites sociales considérables de la révolution, il ne faut pas oublier (comme l’ont reconnu certains historiens marxistes eux-mêmes) le réel progrès économique et social que connaissait Cuba avant la révolution. Même si c’était un pays marqué par les inégalités ethniques, sociales et régionales, dont la richesse bénéficiait à une toute petite minorité. Cuba avait le troisième PIB par habitant d’Amérique latine (dépassé uniquement par le Venezuela et l’Uruguay), la plus faible mortalité infantile, et figurait déjà parmi les nations les plus alphabétisées. « Simplement tourner la page » inciterait à passer sous silence l’immense responsabilité personnelle qui incombe à Fidel dans la ruine de l’économie cubaine, et à ignorer les effets de sa longue dictature personnelle sur des générations de Cubains.   Cet article est une synthèse de deux textes parus dans la New York Review of Books les 19 mars et 2 avril 2015. Il a été traduit par Sandrine Tolotti.
LE LIVRE
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Visions du pouvoir à Cuba : révolution, rédemption et résistance de Lillian Guerra, University of North Carolina Press, 2014

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