Fin de partie à La Havane
par Enrique Krauze

Fin de partie à La Havane

Qu’est-il arrivé à cette révolution faite au nom de la justice sociale ? Qu’est-il arrivé pour qu’un litre d’huile coûte trois jours de salaire, que les médecins conduisent des taxis et que les cadres vendent des briquets à la sauvette ? L’embargo américain, répondent les partisans du castrisme, oubliant un peu vite la litanie d’erreurs économiques commises par le régime. Le départ de Fidel, le rapprochement avec les États-Unis et les réformes engagées par Raúl suffiront-ils à tourner la page ?

Publié dans le magazine Books, juin 2015. Par Enrique Krauze

© MERIDITH KOHUT/The New York Times/REDUX/REA

Discours du président Raúl Castro retransmis dans un salon de coiffure de La Havane, en décembre 2014. Le rapprochement avec les États-Unis est un signe positif pour une majorité de Cubains.

L’histoire qu’on enseigne dans les écoles cubaines exalte le rôle rédempteur de la révolution cubaine mais elle la réduit aussi, pour l’essentiel, à une biographie de Fidel Castro. Un jour, peut-être, les enfants du pays auront accès à d’autres versions de leur passé. Si vient ce jour, « Visions du pouvoir à Cuba », de l’historienne américaine d’origine cubaine Lillian Guerra, devrait être une lecture obligée (et désolante). Ce livre raconte la manière dont s’est construite la plus longue dictature de l’histoire latino-américaine (qui est aussi à ce jour le plus vieux régime en place sur la planète). Lillian Guerra nous offre ici une histoire sociale de l’assujettissement, volontaire ou subi, du peuple cubain au système instauré durant les années 1960 et 1970. S’appuyant sur près de vingt ans de recherches dans les archives cubaines et américaines, l’auteure reconstitue la manière dont Fidel Castro s’y est pris pour restreindre l’espace laissé aux libertés civiques, aux institutions autonomes et, enfin, à la société elle-même. Jusqu’à les dominer totalement. Quand les révolutionnaires ont pris le pouvoir, en janvier 1959, un habitant sur six possédait une radio, un sur vingt-cinq avait un téléviseur. Il se publiait sur l’île 120 quotidiens et magazines, comme la revue politique Bohemia qui, dans les trois premières semaines de 1959, a vendu un million d’exemplaires célébrant le triomphe de la révolution. Avec une telle surface médiatique, couvrant l’île entière – la plupart des titres étaient en faveur du nouveau régime – Castro a pu démultiplier l’effet de ses discours-fleuves, souvent prononcés devant un million de personnes l’applaudissant à tout rompre. Il fut le premier révolutionnaire à utiliser la télévision avec un impact massif. L’instrumentalisation des symboles religieux par Fidel est l’une des révélations de Lillian Guerra. Il prononçait, en un leitmotiv incessant, ce genre de phrases : « Ils disent du mal de moi parce que j’ai dit la vérité. Ils ont crucifié le Christ pour avoir dit la vérité » ou « Celui qui condamne une révolution comme celle-ci trahit le Christ et se déclare capable de crucifier ce même Christ une fois encore ». Castro n’était pas croyant, malgré son éducation chez les Jésuites. Mais il a affirmé et imposé ses convictions de la même manière que des dogmes religieux. Une nouvelle foi, le Fidelismo, a commencé de se former autour de sa personne. On a vu paraître des dessins où Fidel figurait au milieu de scènes bibliques ; on a vu des pèlerinages organisés dans la Sierra Maestra, l’ancien repaire de la guérilla, ou au pic Turquino, le point culminant du massif, que Fidel avait un jour escaladé. Cette nouvelle foi a donné naissance à un vocabulaire foisonnant. « Traîtres » et vendepatrias (« vendeurs de la patrie ») comptent alors parmi ses épithètes les plus simples, qui sont d’abord appliquées aux hommes qu’on accuse d’avoir torturé et tué au service du régime de Batista vaincu. Les exécutions de ceux-là sous l’étendard de la « justice révolutionnaire », durant les premiers mois du pouvoir castriste, sont très populaires. Mais Fidel institua ensuite, selon ses propres termes, la « terreur révolutionnaire ». Le comandante révolutionnaire Huber Matos, très aimé des Cubains, en fut l’une des premières victimes. Arrêté en octobre 1959 pour avoir critiqué l’influence manifestement croissante du Parti communiste, il est condamné à vingt ans de prison, peine qu’il effectuera. Castro mène ses manœuvres politiques avec la même célérité. Il s’arroge la fonction de Premier ministre, rejette l’idée d’élections ou la séparation démocratique des pouvoirs, instaure une « démocratie authentique » (le vote à main levée sur la Plaza de la Revolución à la Havane), et pratique les premières purges dans les rangs des anciens combattants de la révolution. Dès mars 1959, Raúl Castro contacte Moscou pour organiser un programme d’entraînement soviétique de l’armée cubaine et de la police politique, que l’on connaîtra plus tard sous le nom de « G2 ».   Sucre contre pétrole Cela étant, Cuba apparaît encore en 1960 (du moins si l’on s’en tient aux objectifs affichés) comme une version radicale de la révolution mexicaine : nationaliste, égalitariste, « humaniste », et focalisée sur la justice sociale. Mais la visite sur l’île, en février de cette année-là, du vice-Premier ministre soviétique Anastase Mikoyan marque le début du rapprochement économique avec l’Union soviétique, axé sur l’échange de sucre contre du pétrole, selon des termes très favorables à Cuba. Cette étroite relation économique pousse bientôt au développement de contrôles étatiques à la soviétique dans l’ensemble de la société et à une érosion considérable de la place du marché. Tous les quotidiens et revues indépendants disparaissent. L’un des épisodes les plus tristes est la fermeture de Bohemia, autrefois ardemment révolutionnaire, et l’exil au Venezuela que s’impose son directeur, Miguel Ángel Quevedo. (Il allait se donner la mort quelques années plus tard, laissant derrière lui une description terrible de la façon dont il avait été évincé.) Seul reste le journal Revolución, qui a fusionné en 1965 avec une nouvelle publication, Granma. L’université est privée de son auto­nomie traditionnelle et les organisations étudiantes procèdent à l’exclusion de leurs membres hostiles au régime ou à l’Union soviétique. Le pouvoir confisque les stations de radio et de télévision et transforme les syndicats, autrefois chargés de défendre les droits des travailleurs, en instruments de soutien à la productivité dans les entreprises publiques, de plus en plus nombreuses. À la fin de 1960, le pouvoir nationalise environ 550 firmes (propriétés de Cubains ou d’Américains), qui représentaient 80 % du tissu industriel diversifié du pays. L’Église catholique, qui s’oppose au virage communiste, est neutralisée. Fidel s’efforce de fonder une sorte de nouvelle Église militante de loyalistes, résolue à défendre la « pureté » du régime par la force. Guerra montre en détail comment la responsabilité de cette purification échoit alors aux nombreuses organisations militantes créées, dès le début des années 1960, par le fait du prince castriste. Le but est d’intégrer la société verticalement, depuis les masses jusqu’au Comandante. L’État a mis sur pied des organisations pour tous : les femmes, les étudiants, les paysans, les ouvriers, les fonctionnaires, les écrivains, les artistes ; même les enfants défilent le fusil à l’épaule.   Surveiller la pureté révolutionnaire De toutes ces entités, les Comités de défense de la révolution (CDR) sont peut-être les plus inquiétantes et les plus intimidantes. Les CDR recrutent des volontaires, pâté de maison par pâté de maison, pour surveiller la pureté révolutionnaire de leurs voisins et dénoncer la moindre déviance. Fidel les définit comme l’« arrière-garde civile au service de l’avant-garde des milices et des Forces armées révolutionnaires (FAR) dans le combat contre l’ennemi intérieur et extérieur ». Avant d’ajouter : « Il sera impossible aux vers et aux parasites de manœuvrer si le peuple, de sa propre initiative, a l’œil sur eux. » Au début des années 1960, les villes cubaines sont le théâtre d’une vague précoce de dissidence à travers les affrontements entre ces cederistas et des groupes ou des individus que le régime stigmatise en les comparant à des gusanos (littéralement, des « vers »). Guerra reconstitue d’une manière saisissante cette agitation, en utilisant des documents récemment découverts dans les archives. Les gusanos refusaient de s’intégrer aux institutions révolutionnaires. La plupart critiquaient pourtant l’invasion de la baie des Cochons soutenue par la CIA en avril 1961, et voyaient dans les exilés de Miami les « valets des gringos ». Malgré cela, les CDR pouvaient les envoyer en prison et même (empruntant au modèle soviétique) à l’hôpital psychiatrique, où ils étaient parfois soumis à des électrochocs. « Un million de bâillons » : c’est ainsi que Castro appelait les cederistas, pour leur capacité à prévenir toute critique de la révolution. Autre événement majeur (et historiquement obscur) : l’opposition violente des paysans à la collectivisation des terres dans les provinces de l’Escambray et de Matanzas. Dans l’Escambray, écrit Lillian Guerra, la CIA a tout fait pour encourager la résistance. Six mille personnes sont mortes (en comptant à la fois les pertes subies par l’armée et par les rebelles) au cours de l’opération passée à la postérité sous le nom de « la limpia [“le nettoyage”] de l’Escambray ». Et à l’été 1963, le pouvoir transfère définitivement tous les hommes de l’Escambray vers la province de Pinar del Río, tandis que les femmes et les enfants sont envoyés dans le quartier de Miramar à La Havane. Au total, ce sont 35 000 personnes qu’on a « relocalisées ». La province sera ensuite transformée en zone militaire et en parc national. En 2005, pour la première fois en quarante ans, Raúl Castro a qualifié ces événements de « guerre civile ». Presque au même moment (et sans la moindre intervention de la CIA, selon Guerra), les paysans de Matanzas prennent eux aussi les armes contre la collectivisation. Le groupe des guérilleros de Matanzas survivra jusqu’au début de 1963. De nombreuses arrestations et exécutions sommaires ont lieu ; de vastes campagnes sont lancées pour diffuser slogans et arguments favorables à la révolution. La seconde réforme agraire (1963) imposera bientôt de nouvelles limites à la propriété privée rurale. Comme l’écrit Guerra, « le modèle égalitaire de production agricole capitaliste de Matanzas, historiquement exceptionnel, fut ramené de force à la norme communiste ». La contre-culture de la jeunesse mondiale débarque sur l’île au milieu des années 1960, avec un peu de retard. Avec leurs cheveux longs et leurs sandales, leur musique rock, leur prédilection pour un mode de vie bohème et la permissivité sexuelle, de nombreux jeunes Cubains sont culturellement rebelles, sans pour autant entrer dans l’opposition active contre le régime. Guerra rappelle que les éphémères publications associées à la contre-culture (comme El Sable ou El Puente) diffusent alors des commentaires critiques sur des sujets devenus aujourd’hui – à l’ère Raúl – monnaie courante dans les médias officiels, notamment les abus et la négligence de la bureaucratie, ou le gaspillage des ressources. Fidel n’a aucune patience envers ce qui est à ses yeux un manque de zèle révolutionnaire des jeunes. Il fait fermer ces publications et envoyer en camp de travail nombre de leurs collaborateurs, à des fins de « rééducation ». Le Comandante va jusqu’à pousser les enfants à dénoncer leurs parents s’ils expriment explicitement le désir de quitter Cuba. En 1965, Fidel avait mis sur pied les Unités militaires d’aide à la production (UMAP), des camps de travail où sont expédiés quantité de ces jeunes « antisociaux » et autres gusanos. (On estime que 35 000 personnes passeront par ces camps entre 1965 et 1968). Aux côtés des autres détenus, on y trouve des membres de sectes religieuses protestantes et afro-cubaines dont le régime se méfie (en particulier les témoins de Jéhovah et les adventistes du septième jour), et qui sont systématiquement torturés. Fort de la conviction que le révolutionnaire est nécessairement « macho », le régime se lance dans une politique de persécution des homosexuels, et les envoie en camp. Reinaldo Arenas, le brillant écrivant gay qui a quitté Cuba en 1980, a écrit le récit du traitement qu’il y avait subi, Avant la nuit (Babel, 2000) ; Guerra apporte à son tour plusieurs témoignages personnels de première main. Les homosexuels étaient soumis non seulement au travail forcé, mais aussi à de douloureuses thérapies pavloviennes censées « guérir leur maladie ». Cette persécution d’État contre les gays se poursuivra jusqu’au début des années 1980.   L’« île-plantation de Fidel » En 1968 – « l’année de la guérilla héroïque » – 58 000 petits commerces sont nationalisés en quelques jours (dont des kiosques de rue, des échoppes de cordonniers, de couturières, des blanchisseries, des instituts de beauté, des boîtes de nuit, etc.). De nombreux propriétaires (qualifiés de « petits bourgeois ») sont affectés au travail obligatoire dans l’agriculture ou le bâtiment. Désormais pleinement à la tête de ce que certains critiques ont appelé l’« île-plantation de Fidel » (son père possédait une importante hacienda), Castro fait l’une de ses innombrables grandes erreurs économiques. En 1970, il appelle à la « récolte des dix millions » de tonnes de sucre. Cela marque l’extrême limite de l’appel idéaliste au « travail volontaire », lancé par Che Guevara dès 1959.…
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Commentaires

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  1. BERNARD Michel dit :

    Cuba continue à faire partie du Panthéon politiquement correct boboïsant. Univers mental verrouillé par l’anti-occidentalisme qui fut l’apanage du « communisme et de ses idiots utiles ». Il serait nécessaire de faire connaître les ouvrages de Jacobo MACHOVER, intellectuel cubain acteur de la lutte contre BATTISTA et son bordel américanophile puis dissident du castrisme.
    Réfugié en France, il effectue depuis une critique rigoureuse de la dictature castriste.

  2. Marie dit :

    Il ne s’agit pas de tourner la page; il s’agit de la maintenir. Je reviens de Cuba vu je n’ai vu que des gens heureux, aux valeurs différentes des nôtres, c’est sûr. Lire,( pour les curieux qui ne se contentent pas de la doxa) la » biographie à deux voix » ou les longs entretiens que Fidel Castro a eus avec le directeur précédent du » Monde Diplomatique ». Pourquoi toujours porter un jugement négatif parce que « ils ne vivent pas comme nous »?J’ai beaucoup voyagé et c’est la première ère fois que je rencontre des gens aussi positifs, solidaires, joyeux, pas envieux, curieux. Un prof d’Economie nous avait fait réfléchir sur le « développement » que l’on ne pouvait imposer à NOTRE manière…