Kazuo Ishiguro : « J’écris sur la face cachée de la mémoire »
par Minh Tran Huy

Kazuo Ishiguro : « J’écris sur la face cachée de la mémoire »

Devenu écrivain pour sauvegarder ses souvenirs d’enfance, Kazuo Ishiguro a construit une œuvre tout entière consacrée à la mémoire. Elle permet à l’artiste d’explorer mieux que personne les émotions qu’engendrent les souvenirs d’un individu, d’un couple ou d’une nation. Dans ses derniers romans, il réfléchit ainsi à ce qu’il en coûte de réprimer ou de devoir affronter la mémoire du passé.

Publié dans le magazine Books, juin 2015. Par Minh Tran Huy

© Andrew Testa/The New York Times/Redux/REA
Né en 1954 à Nagasaki, Kazuo Ishiguro vit à Londres. Connu pour la subtilité et la délicatesse avec laquelle il traite du refoulement des sentiments, il est l’auteur de six romans empreints de nostalgie, dont Les Vestiges du jour, Man Booker Prize et succès mondial, adapté au cinéma par James Ivory, et Auprès de moi toujours, adapté au cinéma par Mark Romanek.   D’où vient votre prédilection pour le thème des souvenirs, omniprésent dans votre œuvre ? Je suis certainement devenu écrivain afin de sauvegarder mes souvenirs d’enfance, même si je ne m’en rendais pas compte à l’époque. Je suis né à Nagasaki mais, à 5 ans, j’ai suivi mes parents en Angleterre – mon père, océanographe, devait y poursuivre ses recherches. Nous parlions japonais à la maison, je choyais mes souvenirs. En grandissant, ces souvenirs sont devenus les piliers d’un monde intérieur que nourrissaient les jeux et les livres pour enfants envoyés par mon grand-père, ou encore les films japonais sortis au moment de ma naissance – ceux d’Ozu notamment. Je pensais que notre séjour en Angleterre serait provisoire. Jusqu’au jour où, vers 15 ans, j’ai compris que je ne retournerais pas au Japon. Je le savais, sans doute, et si on m’avait interrogé, j’aurais d’ailleurs dit que je préférais rester là – ma vie, mes amis étaient en Angleterre. Mais vers 20 ans, je me suis demandé ce que j’allais faire de ce monde si riche que je m’étais fabriqué : fallait-il le laisser disparaître ? Bien que mon premier roman, Lumière pâle sur les collines, traite de thèmes précis, comme la responsabilité parentale, mon but principal était de mettre en mots ce Japon qui tenait autant du mythe que de la réalité. Et je me suis senti plus rassuré, plus en sécurité, particulièrement après mon deuxième roman, Un artiste du monde flottant. Même si j’oubliais tout de cet univers que j’avais construit, il survivrait dans mes deux premiers romans. Au début de ma carrière, écrire signifiait donc avant tout se souvenir.   La mémoire n’a-t-elle pas très vite cessé d’être une raison d’écrire pour devenir un sujet à part entière ? Bien sûr. Dès le deuxième roman et Les Vestiges du jour. Tout comme le héros d’Un artiste du monde flottant, Stevens le majordome revient sur son existence et constate qu’elle a été un échec – et même un double échec, professionnel et personnel, puisqu’il n’a pas pu ou voulu vivre l’amour qui lui était offert. Presque tous mes livres à partir de celui-ci, qu’il s’agisse de Quand nous étions orphelins ou d’Auprès de moi toujours, sont des voyages dans les souvenirs du narrateur et personnage principal. La mémoire est même devenue une technique d’écriture. J’en ai fait une loupe à travers laquelle j’observais des êtres humains et la façon dont ils se voyaient, se jugeaient, et affrontaient leur passé. L’ambiguïté et la subjectivité de la mémoire offrent une grande liberté artistique : on peut écrire comme un peintre abstrait pratiquerait le collage, en juxtaposant une scène d’il y a trente ans et une scène d’hier ou d’aujourd’hui, et en laissant le lecteur faire le parallèle. On peut jouer des silences et des non-dits, laisser deviner ce qui se trouve entre les lignes. D’un point de vue émotionnel, j’aime aussi beaucoup la texture incertaine et brouillée de la mémoire. Ce caractère trouble, flouté, n’apparaît pas dans Le Géant enfoui, qui n’est pas raconté à la première personne et n’est pas centré sur un personnage. C’est peut-être pour cela que j’ai créé ce mystérieux brouillard qui enveloppe tout le pays et rend tout le monde amnésique. Je suis passé d’une brume au sens figuré à une brume réelle…   Dans Auprès de moi toujours, en faisant le choix de la dystopie, vous vous aventuriez en territoire inconnu pour vous. Avec Le Géant enfoui, vous faites une incursion dans un autre genre, la fantasy – le recours au surnaturel… J’écris sur les relations humaines et des questions existentielles comme l’amour ou la mort. Il est facile pour moi de changer les paramètres extérieurs, qu’il s’agisse des lieux, de l’époque, de l’âge des protagonistes ou encore du genre. Mais je n’ai pas vraiment choisi d’écrire des livres relevant de la dystopie ou de la fantasy ; je dirais plutôt que j’y ai été amené. Dans Auprès de moi toujours, je voulais montrer des jeunes gens contraints d’affronter les épreuves normalement réservées aux personnes âgées. Pour réussir à créer cette situation, j’ai exploré diverses pistes, songeant par exemple à une maladie qui accélérerait le vieillissement de mes héros et me permettrait d’obtenir la concentration temporelle que je recherchais. Mais après plusieurs tentatives, j’ai compris que je devais…
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Commentaire

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  1. Jean-François Dauzan dit :

    Nos souvenirs d enfance un trésor enfoui que nous avons du mal à retrouver parfois et qui sait si bien se cacher…mais si nous lachons prise à la trepidation de ce monde….les traces..les signes…les images…les sons…les voix…les odeurs resurgissent. …avec un sentiment d apaisement. ..et un si grand bonheur!!! ! Merci de ce rappel!