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Flagrant délit de lâcheté dans l’Himalaya

Le 30 décembre 2006, une religieuse tibétaine en fuite est abattue par les gardes-frontière chinois, à six mille mètres d’altitude. Quarante cordées d’alpinistes occidentaux assistent à la scène… et décident de se taire.

Il manque un mot au sous-titre du livre bouleversant que publie Jonathan Green : lâcheté. Cette lâcheté omniprésente dans l’histoire du meurtre d’une religieuse tibétaine de 17 ans, Kelsang Namtso. La scène se passe le 30 septembre 2006, au Tibet, dans le camp de base du Cho Oyu, le sixième sommet le plus haut du monde. Quarante équipes d’Occidentaux, ayant payé jusqu’à 20 000 dollars chacun, attendent leur tour pour se lancer à l’assaut de la montagne. Pour rendre leur attente plus confortable, quantité de sushis, de vin, de séries télé, de préservatifs et de M&M’s ont été acheminés par des centaines de yacks et de sherpas à près de 6 000 mètres d’altitude. C’est là, à une demi-heure de la frontière népalaise, qu’arrivent en titubant, affamés et épuisés, Kelsang, sa meilleure amie Dolma et soixante-dix autres hommes, femmes et enfants. Ils enfreignent la loi qui interdit aux Tibétains de quitter leur pays sans autorisation. Le groupe est repéré par des gardes-frontière chinois, qui ouvrent le feu. De nombreux Tibétains sont touchés et Kelsang est tuée. Une centaine d’alpinistes étrangers et leurs guides assistent à l’événement. La plupart ignorent Kelsang qui gît dans la neige et les appels au secours des blessés. Certains décident de poursuivre leur ascension, d’autres de redescendre du camp de base, résolus à garder le silence. Les organisateurs sont terrifiés à l’idée que les Chinois mettent un terme à leur business très lucratif. Journaliste chevronné, Jonathan Green raconte l’histoire de manière saisissante, en portant une attention scrupuleuse aux faits. Un alpiniste occidental raconte avoir vu, au télescope, un
garde-frontière chinois s’approcher du corps de Kelsang après la fusillade : « Ils l’ont frappée deux fois de suite à coups de pied. Après avoir photographié la scène, plusieurs d’entre eux ont posé à côté du cadavre, comme des chasseurs avec du gibier. » Un membre d’une cordée de médecins britanniques se souvient de son hésitation : « Allais-je risquer ma propre vie pour examiner une femme qui était peut-être déjà morte ? J’avais le sentiment de devoir y aller. Mais je n’ai pas bougé. » Combien de lecteurs du Spectator auraient osé affronter des soldats chinois armés de fusils d’assaut et postés à côté d’une Tibétaine morte ou à l’agonie ? Mais voici ce qui mérite d’être condamné : « Quelques minutes après cette perturbation, les alpinistes se replongèrent dans leurs préparatifs, certains demandant du café chaud à leurs sherpas », affirme Green.   L’essentiel était de pouvoir revenir Le comportement d’Henry Todd, prospère responsable d’une agence, est plus abject encore. Cet homme, reconnu coupable d’avoir dirigé « le plus gros trafic de LSD jamais découvert par la police britannique », s’inquiète de la possible propagation internationale des témoignages sur l’assassinat de Kelsang, qui porterait préjudice à ses affaires. Il envoya un courriel expliquant que « la fusillade était un événement banal impliquant non des réfugiés ou des religieux sans défense, mais des trafiquants de femmes destinées à la prostitution ». Les alpinistes se sont approprié ses allégations : « Pour de nombreuses personnes, l’essentiel était de pouvoir revenir. Ils ont décidé de ne rien dire », confie l’un d’eux. Le communiqué officiel chinois sur l’événement n’a surpris personne : les gardes-frontière avaient ordonné aux Tibétains de faire demi-tour, « mais les clandestins ont refusé d’obtempérer et attaqué les soldats. […] Les gardes-frontière, obligés de se défendre, en ont touché deux. […] L’un des blessés est décédé plus tard en raison du manque d’oxygène à 6 200 mètres d’altitude ». Les Chinois auraient pu se tirer d’affaire avec ce mensonge. Mais Sergiu Matei, journaliste et alpiniste roumain, avait pris le risque de filmer la scène. Ses images, d’abord diffusées par la télévision roumaine, ont vite été reprises par la BBC et CNN. Chez de nombreux Tibétains, affirme Green, la nouvelle du film de Matéi – pourtant interdit dans le pays – fit le même effet que l’image de l’homme seul debout devant un char, sur la place Tiananmen, en 1989. Même si Green n’évite pas certains clichés et quelques approximations, il se montre dans ce livre un reporter hors pair, s’entretenant à la fois avec des survivants tibétains de l’événement et avec des témoins occidentaux. Mais sa plus grande admiration va aux deux amies : Dolma, qui a survécu et s’est confiée à lui, et Kelsang, morte seule dans la neige. Deux jeunes filles décidées à fuir le Tibet coûte que coûte, à rencontrer le dalaï-lama et raconter ce qu’elles savaient au monde entier, « vierges du pire vice de notre époque, le cynisme ». Un mal dont souffrent tant de ceux qui font des affaires avec la Chine.   Cet article est paru dans le Spectator le 17 juillet 2010. Il a été traduit par Guillaume Marlière.
LE LIVRE
LE LIVRE

Meurtre dans le haut Himalaya. Loyauté, tragédie et fuite hors du Tibet de Le calvaire des Haïtiens de République dominicaine, Public Affair

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