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Dans les griffes de Béhémot

L’écrivaine danoise Adda Djørup convoque le chat diabolique de Boulgakov pour réaffirmer le pouvoir de la littérature dans une société tout entière vouée à la performance.


© Jeppe Bøje Nielsen

Adda Djørup s’inscrit dans la grande tradition des « écrivains négatifs » sans lesquels la littérature européenne telle que nous la connaissons n’existerait pas.

Le point de départ du nouveau livre d’Adda Djørup, c’est le rejet de l’art du roman, de la fiction. L’ouvrage débute ainsi : « J’ai ­arrêté d’écrire des romans en avril, au moment où le printemps arrivait à Copenhague. » Avec cette première phrase, le livre s’inscrit d’emblée dans la catégorie des textes fondés sur la négation de l’écriture, et son auteure dans la grande tradition des « écrivains négatifs » sans lesquels la littérature européenne telle que nous la connaissons n’existerait pas.

Parmi eux, il y a ceux qui, à l’instar d’Adda Djørup, ont écrit sur le refus de l’écriture (Kafka, ­Hofmannsthal) ; ceux qui ont arrêté d’écrire tout court (Rimbaud), ceux qui n’ont jamais écrit (Socrate) et ceux qui ont cherché une sorte de degré zéro de la littérature (Celan, Beckett, Blanchot). Et, comme chez tous ces écrivains, cette posture de ­refus se révèle très féconde chez Adda Djørup.

La narratrice est une mère célibataire qui gagne de quoi subvenir à ses besoins et à ceux de sa petite fille en écrivant des romans « de facture honnête, avec un début, un milieu et une fin ». Mais vient un jour d’avril où elle entend la voix doucereuse du bouleau devant sa fenêtre lui souffler des questions sur l’utilité de l’écriture. Sous l’effet de cette voix, elle se met à ressentir « le poids étrangement cotonneux de toutes les heures de [sa] vie [qu’elle a] passées à écrire des romans, à lire des romans, à penser aux romans, à parler de romans ». « J’ai eu le sentiment d’être face un mur massif, infiniment haut, infiniment large. Derrière lui existe une autre vie, une vie sans fiction. La vie, tout simplement. » Elle prend alors une décision définitive : « J’arrête d’écrire. J’arrête immédiatement ! »

Le sevrage romanesque de l’écrivaine s’apparente à la cure de désintoxication d’un alcoolique. Elle se débarrasse de tout ce qui pourrait constituer une tentation pour elle : son ordinateur, ses livres. Dans un premier temps, elle garde le clavier, mais elle finit par le jeter, lui aussi, parce qu’elle ne peut pas se retenir d’y taper des mots, sans produire autre chose que des sons.

La toxicomane trouve alors des échappatoires : avec un feutre bleu de sa fille, la non-écrivaine rédige un manuscrit, une histoire de meurtres à Venise, avec des va-et-vient temporels et des Doppelgänger, des doubles maléfiques. Ce manuscrit, qui est retranscrit dans le livre, est écrit d’une façon étrange, un peu à la manière d’une esquisse ou d’un synopsis qui semble se conformer à la définition de l’écriture donnée par Marguerite Duras : « Écrire, c’est tenter de savoir ce qu’on écrirait si on écrivait – on ne le sait qu’après – avant, c’est la question la plus dangereuse que l’on puisse se poser. Mais c’est la plus courante aussi. » 1

Comme on le sait, le refoulé a pour habitude de refaire surface. C’est quand la romancière décide d’abandonner l’écriture que celle-ci commence véritablement. Au moment où elle lève son regard du bureau et le dirige vers la « réalité », elle voit le vieux bouleau qui est devant sa fenêtre et fait une description verbale de son feuillage bruissant et vert clair comme seule la littérature sait le faire. La voix qui émane des feuilles de l’arbre est une figure également fort littéraire, qui s’autorise de surcroît, en ce mois d’avril, un détour par T. S. Eliot :

« Avril est le plus cruel
des mois, il engendre
Des lilas qui jaillissent de
la terre morte, il mêle
Souvenance et désir,
il réveille
Par ses pluies de printemps les racines inertes. » 2

Quand la narratrice se laisse distraire par la « réalité », c’est bien la littérature qu’elle rencontre. Elle ne parvient pas à livrer le manuscrit écrit au feutre bleu à son éditrice car, alors qu’elle pédale vers son rendez-vous par une journée d’été, elle aperçoit un énorme chat au poil noir luisant : « Il était assis sur le mur du cimetière Assistens dans une posture très humaine. Ses pattes avant reposaient sur le mur. Ses pattes arrière, écartées, ­pendaient sur le bord. De même que ses grandes couilles velues, qui se dessinaient clairement contre le mur ocre tandis qu’un grand membre rose en érection pointait vers le ciel chaud et bleu. »

La vue du chat incite la narratrice à entrer dans le cimetière, où elle en oublie sa mission d’écrivaine au profit de la « vraie vie » mais finit paradoxalement par se perdre complètement dans la fiction. En effet, le chat ne tarde pas à la rejoindre dans le parc. Il se révèle n’être autre que le chat Béhémoth du ­roman de Mikhaïl Boulgakov Le Maître et Marguerite. En pénétrant dans la réalité du parc, la narratrice fait une chute comme Alice dans le roman de Lewis Carroll : « Plus bas, encore plus bas, toujours plus bas. Est-ce que cette chute ne finirait jamais ? »

Dans le roman de Boulgakov, le chat Béhémoth est à la solde de Satan. Chez Djørup, le chat géant semble également offrir à l’héroïne une sorte de pacte avec le diable. Elle se sent partagée entre le désir d’écrire et celui d’être « utile à l’humanité », mais Béhémoth lui propose une troisième voie : celle qui consiste à « reconnaître sa complète insignifiance, son impuissance, et à jouir du petit morceau de la vie qu’on a reçu ».

Le chat libertin libère le désir sexuel qui habitait depuis longtemps le corps de la narratrice : « Un coup menait à l’autre, dans le lit, sur le canapé, sur la table de la cuisine, contre des étagères vides. L’inventi­vité sexuelle de l’être humain est sans bornes. Ajoutez à cela un énorme chat très souple avec un pelage épais et doux, une queue sensible, une longue langue rose, des griffes, des moustaches et une gamme de ronronnements allant du frémissement des moustaches contre la peau tendue d’un tambour au bruit assourdissant d’un hélicoptère. »

Le chat et la femme s’envolent (Béhémoth n’est pas seulement un chat libertin, c’est aussi un chat volant) de soirée en soirée comme deux jet-setteurs. Ils sont toujours reçus comme des rois, Béhémoth en fourrure, notre héroïne en costume d’Ève. Mais, progressivement, les fêtes exubérantes se transforment en visions de vanités apocalyptiques, grotesques et bestiales, dans le style des tableaux de Jérôme Bosch.

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Dans Le Maître et Marguerite, Satan et son entourage participent d’une satire contre la bureaucratie soviétique qui étouffe l’art littéraire. Djørup donne, elle aussi, une fonction satirique à son chat diabolique. Au cours de sa longue vie, il a été Consigliere, « Éminence ». Désormais, il est « consultant » et se fait payer en âmes pour « accom­pagner les individus et les organisations particulièrement dynamiques et innovants vers une compréhension plus pragmatique et axée sur les résul­tats d’une série de concepts de base ». Chez Boulgakov, la cible de la satire était le totalitarisme, chez Djørup, ce sont les métiers du management et du conseil, qui dominent le monde postcapitaliste.

« Pourquoi tout est-il parfait pour qui ne désire rien ? » se demande à plusieurs reprises la narratrice en contemplant le bouleau au printemps ou la pleine lune en hiver. Le roman est une fable aussi comique que sérieuse sur une femme qui dési­rerait ne rien désirer mais qui finit par désirer un gros chat, ­lequel désire son âme et est prêt à satisfaire les ­désirs de la ­société, qui se résument à la jouissance, aux résultats et au calcul pragmatique.

Chez Boulgakov, le diabolique est l’arme de la satire, formant une démonie comique qui finit par tourner en dérision la dictature totalitaire. Chez Djørup, le chat diabolique incarne plutôt la cible de sa satire : l’impératif de la jouissance et l’industrie du conseil. Chez Boulgakov, le rire caractérise Satan. Chez Djørup, il réside plutôt dans l’humour ­irrésistible qui imprègne toute sa prose.

« Le rire est-il le jumeau du désespoir ? » se demande la narratrice tandis que le chat, pour l’impressionner, monte sur le clocher de la cathédrale de Copenhague et se pose à côté de la croix, telle la figure de proue d’un navire. La prose de Djørup résonne d’un rire désespéré mais aussi satirique, tendre, grotesque, critique. Et elle écrit diaboliquement bien.

— Lilian Munk Rösing est professeure de littérature à l’Université de Copenhague et critique littéraire au quotidien danois Politiken.

— Cet article est paru dans Le Grand Continent le 20 mars 2020. Cette revue en ligne, dont Books est partenaire, est publiée par le Groupe d’études géopolitiques de l’École normale supérieure. Elle traite de l’actualité dans une perspective européenne et propose chaque semaine le compte rendu d’une œuvre de fiction parue récemment dans un pays d’Europe.

Notes

1. Écrire (Gallimard, « Folio », 1995).

2. La Terre vaine, traduction de Pierre Leyris (Points, « Poésie », 2006).

LE LIVRE
LE LIVRE

Bulgakovs kat (« Le chat de Boulgakov ») de Adda Djørup, Rosinante, 2020

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