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La guerre sans fin du Bastar

C’est l’un des conflits les plus méconnus du monde. Depuis plus de trente ans, dans cette région forestière du centre de l’Inde, les rebelles maoïstes et les autorités se livrent un combat sans merci. Avec son cortège de morts et d’exactions de part et d’autre.


© Johann Rousselot / Signatures

District de Bastar, 2007. Pour combattre les insurgés maoïstes, l’État du Chhattisgarh avait mis sur pied en 2005 une milice d’autodéfense, la Salwa Judum, composée de jeunes à peine formés.

«La première victime d’une guerre, c’est la vérité », ­aurait dit le sénateur américain Hiram Johnson. Dans tous les conflits, des guerres médiques dans lesquelles s’illustra Leonidas aux batailles mythiques du Mahabharata, de la Première Guerre mondiale aux accrochages frontaliers de l’Inde contemporaine avec ses voisins chinois et pakistanais, les citoyens ordinaires se voient imposer une certaine vérité. Dans le nouveau livre de l’anthropologue Nandini Sundar, The Burning Forest, plusieurs vérités coexistent. À la page 305, l’auteure propose même une variante de la célèbre maxime de Hiram Johnson : « La vérité, quelle qu’elle soit, est un sujet de guerre. » Mais que se passe-t-il donc au Bastar, au beau milieu de ce vaste corridor de l’Inde centrale ? Qu’en est-il exactement de ce mouvement maoïste ? Est-ce un soulèvement populaire, une manifestation de colère à l’égard de ­décennies d’injustice, de mauvaise gestion et d’abandon des pouvoirs publics ? Ce soulèvement a-t-il mal tourné ? Est-ce du terrorisme ? Une résistance héroïque contre un État autoritaire qui piétine les droits de la population ? Ou bien une défense héroïque de la République indienne contre des insurgés félons ? Depuis que je m’intéresse à ce sujet, j’ai entendu toutes ces versions, ces « vérités concurrentes ». Mais, quelle que soit la vérité, une chose est sûre : ce qui se passe au Bastar est une guerre civile dans tous les sens du terme, une guerre civile qui dure depuis au moins trente ans et qui ronge l’Inde de l’intérieur. Les massacres, les haines, les divisions, les mensonges, les revendications concurrentes, les atrocités, les armes, les voyous : tout cela se déroule actuellement au Bastar, au moment même où vous lisez ces lignes. Il convient de le souligner car, pour beaucoup d’entre nous, il est trop facile d’oublier que le conflit fait rage, et ce depuis la moitié de l’histoire de l’Inde indépendante. Il est trop facile aussi de fermer les yeux sur la brutalité de la guerre, la détresse et les effusions de sang qui sont le lot quotidien de dizaines de milliers de nos compatriotes. The Burning Forest ne nous épargne rien de cette brutalité. On y trouve des témoignages des exactions commises dans l’État du Chhattisgarh par la ­police nationale, par la milice Salwa Judum, de triste réputation, et aussi par les insurgés maoïstes. Nandini Sundar ne s’attache pas uniquement à passer en revue les atrocités, elle en décrit aussi les tenants et les aboutissants. Car la guerre ne se limite pas à la souffrance et à la mort, elle fait également intervenir les modes de fonctionnement complexes des administrations, des forces armées, des mouvements politiques et des sociétés qui en forment l’échafaudage.   carte inde   Nandini Sundar est parvenue à une connaissance intime du district de Bastar au terme de nombreuses années de recherche anthropologique. En préparant sa thèse, elle a « découvert la complexité de la vie politique rurale ». Comme beaucoup d’autres en ont fait l’expérience avant elle, ce type de recherche amène inévitablement à prendre conscience des manquements des pouvoirs publics et revient de fait à prendre position. Nandini Sundar rend certes compte dans son ouvrage des crimes commis par les maoïstes. Mais, aux yeux de la police et du pouvoir poli­tique, elle est aussi au nombre des requé­rants qui, en 2011, ont obtenu que la Cour suprême prononce la dissolution de la Salwa Judum. (La milice a ensuite été reconstituée sous une autre forme.) Et, pour les esprits manichéens, si l’on est hostile à la Judum au point de saisir la justice pour demander sa dissolution, c’est qu’on est forcément du côté des maoïstes. Tel est le prix que Sundar doit payer pour son travail. Dès la première page de son livre, l’auteure rappelle que les maoïstes se sont implantés dans le district de Bastar au début des années 1980 en « aidant les villageois à résister à « une admi­nistrat
ion tyrannique et mesquine ». Comme elle le souligne, l’histoire de l’insurrection maoïste en Inde doit inclure « le combat désespéré des ­dalits [intouchables] du ­Bihar pour leurs ­salaires et leur ­dignité face aux propriétaires terriens issus des hautes castes » et « le sort tragique du peuple kondh de l’État de l’Odisha [ex-Orissa, dans l’est de l’Inde], dont les manifestations parfaitement ­légales pour faire valoir ses droits sur ses propres terres ont été réprimées par les pouvoirs publics, qui y voyaient de l’agitation maoïste ». On pourrait même faire remon­ter cette histoire à 1967, « année où un petit village du Bengale-­Occidental, Naxalbari, est devenu synonyme d’espoir » – l’espoir qu’un mouvement né à cet endroit d’une révolte paysanne puisse en finir une bonne fois pour toutes avec l’indifférence et l’iniquité de l’État indien. Les maoïstes [aussi appelés « naxalites », en référence au village où est né leur mouvement] étaient porteurs d’une promesse d’égalité et de justice pour tous dans ces régions et, peut-être à terme, dans le pays tout entier. Mais, en faisant miroiter cette utopie aux habitants du Bastar, les maoïstes se sont inévitablement heurtés à la puissance de l’État. « S’ensuivent des années de combats sporadiques, écrit Sundar, et, en 2005, le gouvernement indien lance des opérations destinées à reprendre le contrôle de la zone. » Cela passe par la création de la Salwa Judum (expression qui, dans la langue du peuple kondh, signifie littéralement « traque purificatrice », explique Nandini Sundar), une milice d’autodéfense composée de jeunes à peine formés, armée et financée par l’État du Chhattisgarh pour combattre les maoïstes. La Salwa Judum, les efforts pour la combattre devant les tribunaux ou sur le terrain et les effets de cet affrontement sur le district de Bastar sont les axes qui structurent le livre de Nandini Sundar et la guerre en cours dans cette région.   Prenons par exemple les innombrables récits d’actes de violence perpétrés dans plusieurs villages du canton de Konta, dans le sud du Bastar. Les faits mentionnés sont extraits des témoignages livrés en juin 2007 par des villageois. À plusieurs reprises, les miliciens de la Salwa Judum ont attaqué ces villages sous prétexte qu’ils soutenaient les maoïstes. Au cours d’un assaut, ils ont « tué à coups de hache » un vieil homme qui tentait de s’enfuir. Ils ont ordonné à un homme de conduire toute la volaille du village à la rivière, où ils l’ont poignardé avant de s’enfuir avec les volatiles. Les hommes de la Judum ont « tué une petite fille de 6 ans et jeté son corps dans l’étang ». Lors d’une attaque, quelques habitants sont parvenus à fuir, mais ceux qui en étaient incapables, « surtout les vieillards et les malades », ont été tués et parfois brûlés vifs. Ailleurs, « la Judum a incendié 24 maisons » ; « une fillette de 3 ans et un bébé de 2 mois ont péri, faute d’avoir pu être évacués » ; de surcroît, les miliciens ont « poussé une femme dans les flammes ». Ce ne sont là que quelques exemples tirés de ces témoignages. Mais, comme le découvre l’anthropologue, la violence est parfois trop atroce pour pouvoir en témoigner. « Quatre-vingt-trois habitants du village de Maraipalli ont terminé une lettre tragique en ces termes : “Nous voudrions en dire et en écrire beaucoup plus, mais nos stylos n’y parviennent pas. Nous terminons ce compte rendu en vous priant de bien vouloir comprendre nos problèmes.” » Sachant ce qui s’est passé dans un seul canton, essayer de se représenter le conflit à l’échelle du Bastar tout entier devient proprement terrifiant.   Raconter l’histoire de cette guerre n’est pas chose facile. Nandini Sundar relate certes les atrocités, mais elle évoque aussi les « manifestations locales dont les participants sont tués ou arrêtés (par exemple, lors de la manifestation de Soliwada, en juin 2009) ». Elle montre également que les policiers accusés, le cas échéant, de meurtres « se vengent sur les familles des victimes, puis imputent ces meurtres aux naxalites ». Tels sont les ressorts du conflit, ses soubassements profonds dont les nombreuses ramifications doivent aussi être portées au grand jour. L’auteure n’hésite pas non plus à faire état des meurtres perpétrés par les maoïstes. Son ouvrage relate méthodiquement leurs exactions et leur plongée dans le chaos. En septembre 2005, par exemple, les maoïstes ont tué les deux leaders de la communauté villa­geoise de Patnad, « ainsi que deux garçons du Maharashtra membres de la Judum ». En avril 2006, ils ont organisé un jan adalat (tribunal populaire) dans le village de Manikonta, à l’issue duquel « 13 personnes ont été exécutées ». Un jeune garçon, témoin de la scène, a expliqué à l’auteure que les victimes avaient été battues à mort lors de ce simulacre de procès. (Ailleurs, Sundar évoque la brutalité de ces « passages à tabac par les maoïstes » : « Parfois, lui ont expliqué les villageois, le conjoint et les enfants de l’accusé(e) sont contraints de participer au tabassage, ou au moins d’y assister. ») Trois mois après les meurtres de Manikonta, poursuit l’auteure, dans le cadre d’une stratégie visant à « libérer » les camps de la Salwa Judum, « les maoïstes font une descente dans le camp d’Errabor. Mais la libération tourne mal : un incendie se déclare, faisant 32 morts, « dont un enfant en bas âge ». En avril 2010, les maoïstes tendent une embuscade et tuent 76 agents des forces de sécurité entre les villages de Mukram et de Tadmetla. En mai 2013, sur les contreforts du parc national de Kanger Ghati, les maoïstes tendent un guet-apens à un convoi d’élus ­locaux du parti du Congrès [au pouvoir à l’époque] de retour d’un meeting ; 27 d’entre eux trouvent la mort au cours de l’opération, dont le dirigeant local du Congrès, Mahendra Karma. Ces deux derniers massacres ont été méticuleusement préparés et exécutés. Les maoïstes commettent aussi nombre d’actes insensés. Ainsi, en 2015, ils « tentent d’interdire le riz distribué par les pouvoirs publics dans le cadre de l’aide alimentaire au motif qu’il ­serait porteur d’étranges maladies ». En 2013, ils tuent un journaliste qui, ironie du sort, a été auparavant « arrêté par la police au motif de ses liens avec les maoïstes ». Cette énumération sordide montre combien les maoïstes se sont éloignés de leurs idéaux de départ, quand ils incar­naient encore pour beaucoup de gens l’espoir de jours meilleurs. Comme l’écrit Sundar, les maoïstes sont « aveuglés par leurs certitudes ». Un tel aveuglement les mène à commettre et à justifier exactement le même type de crimes que ceux dont ils ont toujours accusé les pouvoirs publics.   Sundar n’est pas la première à faire état des exactions des maoïstes. Mais un livre précédent – Hello Bastar, de Rahul Pandita, paru en 2011 – s’embarrassait peu d’explications. « Après le meurtre d’un propriétaire terrien, raconte ainsi Rahul Pandita dans un passage assez ­représentatif de son ouvrage, un grand réservoir d’eau situé dans son domaine est occupé par les troupes maoïstes ­locales. » Vraisemblablement, ce sont les mêmes hommes qui ont tué le propriétaire… Mais pourquoi l’ont-ils tué ? Pandita n’en dit rien, s’attendant apparemment à ce que le lecteur glisse distraitement sur ce meurtre. Et dans Jangalnama, son implacable récit de voyage au cœur du Bastar, le journaliste pendjabi Satnam (décédé en 2016) exprime purement et simplement son mépris envers la classe moyenne ­urbaine et les élites qui osent critiquer les maoïstes : d’après lui, de telles critiques répandent « la saleté et la boue ». Mais, trop souvent, ce parti pris transforme une enquête journalistique par ailleurs estimable en une diatribe anti-élites, au détriment de sa puissance narrative. Nandini Sundar, elle, ne compte en aucune façon sur la distraction du lecteur. De surcroît, alors même qu’elle ­assume pleinement son engagement et sa colère face à tout ce qu’elle a pu obser­ver, elle évite les diatribes. Écrit avec minutie et rigueur, son livre n’en est que plus crédible.   — Cet article est paru dans le mensuel indien The Caravan en janvier 2017. Il a été traduit par Ève Charrin.
LE LIVRE
LE LIVRE

The Burning Forest: India’s War in Bastar de Nandini Sundar, Juggernaut Publication, 2016

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