Les guerres de Poutine
par Timothy Snyder

Les guerres de Poutine

Le conflit en Ukraine est d’abord l’expression d’une crise russe. La clique au pouvoir à Moscou a enfanté un système oligarchique, militariste et propagandiste qui ne peut que conduire à la guerre. La Syrie en est le dernier exemple. En filigrane, une obsession du statu quo héritée des années Brejnev qui ont forgé Poutine.

 

Publié dans le magazine Books, novembre - décembre 2016. Par Timothy Snyder

©Elodie Chrisment/Hans Lucas

Des militaires inspectent les débris de l'avion MH17 de la Malaysia Airlines, touché par un missile sol-air. Seul 2% des Russes attribuent à leur pays la responsabilité de son explosion.

Certains, en Occident, ont vu en 1989, l’année même où naquit le reporter de guerre polonais Pawel Pieniazek, celle de la fin de l’histoire (1). Après les révolutions pacifiques à l’est, quelle alternative à la démocratie libérale pouvait-il bien rester ? L’État de droit avait remporté la victoire. L’intégration européenne allait aider des États plus fragiles à faire leurs réformes, et soutenir la souveraineté de tous. Peter Pomerantsev, fils de dissidents soviétiques partis se réfugier en Grande-Bretagne en 1978, pouvait « retourner » en Russie exercer son art de documentariste ; et Karl Schlögel, éminent spécialiste de l’histoire des émigrés russes, aller à Moscou consulter les sources de première main. Mais assistions-nous à l’expansion de l’Ouest vers l’est, ou à l’inverse ? En 2014, un quart de siècle plus tard, la Russie incarnait une alternative cohérente : élections factices, oligarchie institutionnalisée, national-populisme et désintégration européenne. Alors quand, cette année-là, les Ukrainiens firent une révolution au nom de l’Europe, les médias russes proclamèrent la « décadence » de l’Union, et les troupes du pays envahirent le voisin au nom d’une certaine alternative « eurasiatique ». À son arrivée à Kiev, en novembre 2013, le jeune homme de 24 ans qu’était Pieniazek put observer la dernière tentative en date, et peut-être la dernière tentative tout court, de mobiliser l’idée d’« Europe » pour réformer un État. Les Ukrainiens avaient espéré que leur gouvernement signerait un accord d’association avec l’Union européenne. Frustrés par la corruption rampante, nombre d’entre eux voyaient en ce compagnonnage un moyen de renforcer l’État de droit. Parallèlement, Moscou demandait à l’Ukraine de ne pas signer, et de prendre sa place au sein de la nouvelle zone de libre-échange « eurasiatique » entre régimes autoritaires, créée par la Russie (2). Au dernier moment, Vladimir Poutine parvint à dissuader son homologue, Viktor Ianoukovitch, de parapher le texte européen. Les médias russes jubilaient. Mais le 21 novembre, les étudiants ukrainiens, cette jeune génération qui avait le plus à perdre à la corruption sans frein, se rassemblèrent sur la place centrale de Kiev, le Maïdan, pour exiger la signature. Pieniazek arriva quelques jours plus tard. Après la nuit du 30 novembre, au cours de la laquelle la police tabassa les étudiants, des centaines de milliers d’autres Ukrainiens vinrent grossir les rangs des manifestants, qui allaient braver le froid, et bien pire, au cours des trois mois suivants.   L’« Euromaïdan », comme le mouvement fut baptisé au début, était multiculturel et anti-oligarchique. Les Ukrainiens prenaient des risques au nom d’un objectif difficile à comprendre hors de l’espace postsoviétique : l’européanisation comme moyen d’anéantir la corruption et la ploutocratie. En enrichissant une petite clique, écrit Pieniazek dans le recueil de ses reportages en Ukraine, « Ianoukovitch avait placé l’État au bord de l’effondrement » (3). En décembre 2013, le leadership russe fit de l’évacuation de la place la condition de son aide financière à Kiev. L’escalade de la répression qui s’ensuivit – d’abord la suspension du droit de réunion et de la liberté d’expression en janvier 2014, puis le massacre des manifestants en février [82 morts le 20] – transforma le mouvement populaire en révolution. Le 22 février, Ianoukovitch s’enfuit en Russie. (Deux ans plus tard, son conseiller en stratégie, Paul Manafort, allait refaire surface aux États-Unis, jouant le même rôle auprès de Donald Trump (4).) Confrontée à l’échec de sa politique de répression à distance, la Russie envahit la péninsule ukrainienne de Crimée. Et en mars, des Russes qui avaient pris part à cette campagne arrivèrent dans le bassin industriel du Donbass, l’ancien fief de Ianoukovitch dans le sud-est du pays, pour fomenter un mouvement séparatiste. Les habitants de la région avaient autant de raisons que quiconque d’être mécontents de la corruption, et leur crainte que la révolution de Kiev ne soit guère qu’un transfert de pouvoir d’une bande d’oligarques à une autre n’était pas infondée. Comment des négociations ou des élections auraient-elles pu apaiser ces inquiétudes ? Nous ne le saurons jamais. L’intervention russe empêcha les unes et les autres de se tenir, et charria à la place son lot de peurs et de carnages, changeant à jamais les calculs politiques de tout le monde. Slaviansk, une petite métropole du Donbass, devint l’un des premiers lieux de rassemblement des séparatistes. Lorsque Pieniazek y arriva, en avril 2014, il découvrit une ville grouillant de blindés de transport de troupes et comprit que l’opposition locale à Maïdan était soutenue de l’extérieur. Le Russe Igor Guirkine, qui avait participé à l’invasion de la Crimée et commandait désormais les forces séparatistes, avait fait de Slaviansk son quartier général. Sous son contrôle, un « maire du peuple » fit arrêter le maire légitime, et les nouvelles autorités assassinèrent deux élus qui s’opposaient à elles. Quand le gouvernement ukrainien envoya des policiers enquêter sur le crime, les séparatistes les arrêtèrent et les photographièrent dans des positions humiliantes – images censées notifier la dissolution locale de l’État central. Comme le raconte Pieniazek, le pouvoir résidait à présent dans l’ancien siège de la police ukrainienne, devenu la base des soldats et officiers russes. En mars 2014, la Crimée fut annexée. Et personne n’excluait, en avril, que la Russie rattache bientôt de nouveaux pans du territoire : ce mois-là, Poutine parla d’une « nouvelle Russie » (Novarossiya) à propos de Donetsk et de cinq autres régions de l’est et du sud de l’Ukraine. Ce langage était étudié avec intérêt par l’historien allemand Karl Schlögel. Comme il le rappelle dans son nouveau livre, Poutine soutenait que l’usage du russe au-delà des frontières du pays justifiait une éventuelle invasion (5). Mais, si l’unification des groupes linguistiques était acceptée comme principe de gouvernement, c’en serait fini du respect des frontières internationalement reconnues.   N’est-ce pas à cause de ce genre d’arguments que la Seconde Guerre mondiale commença (songez à l’Anschluss et à la fin de l’Autriche, aux Sudètes et à la destruction de la Tchécoslovaquie, ou à Dantzig, prétexte à l’invasion de la Pologne) ? C’est pour cela que les fondateurs de l’Europe avaient insisté sur le respect des frontières et la résolution des questions de droits de l’homme à l’intérieur de leur cadre nécessairement imparfait. Pieniazek fut frappé de voir les séparatistes traiter inlassablement de « fasciste » l’ordre européen, tout en parlant de l’importance de la langue partagée et de la communauté de sang. Il finit par comprendre que les militants voulaient simplement dire ceci : « Tous ceux qui ne soutiennent pas la Russie sont fascistes. » L’Ukraine est un pays bilingue doté d’une classe dirigeante cosmopolite. Mais, parce que la quasi-totalité de la population parle russe aussi bien qu’ukrainien, elle appartient à ce que Poutine nomme « le monde russe » (russkii mir). Or ce « monde », comme le montre Schlögel, n’est en aucune manière aligné sur la politique de Moscou. En parcourant l’est et le sud de l’Ukraine en 2014 pour brosser de ses villes des croquis historiques érudits, il découvrit une réjouissante variété. Kharkiv, ville universitaire proche de la frontière, est gouvernée par des gens qui éprouvent de la sympathie pour la Russie mais rejettent le séparatisme. Dnipropetrovsk, ancien fief de l’industrie militaire où étaient fabriqués les missiles soviétiques, est devenue le lieu de rassemblement des Ukrainiens russophones qui s’étaient portés volontaires pour combattre les séparatistes et les Russes. Quant à Odessa la cosmopolite, elle apparaît comme la championne des blagues anti-Poutine. La ville de Donetsk était tombée aux mains des séparatistes pour des raisons locales. Au printemps 2014, les oligarques du cru, indécis, tentèrent de jouer Kiev et Moscou l’une contre l’autre, avec le résultat catastrophique que l’on sait. Cette stratégie avait peu à voir avec l’appartenance ethnique ; le magnat de la ville, Rinat Akhmetov, est un Tatar de la Volga. Quoi qu’il en soit, l’ambiguïté du pouvoir local permit aux vétérans russes de la campagne de Crimée de gagner Donetsk à un moment où le gouvernement central entravait leurs mouvements vers d’autres villes de l’est du pays, comme Kharkiv. Après quoi les troupes russes purent entrer à Donetsk en traversant une frontière que les autorités étaient incapables de contrôler. Certains soldats réguliers étaient sibériens, et nombre d’irréguliers étaient tchétchènes. En d’autres termes, des gens ne parlant pas russe tuaient des russophones, au nom de la défense de cette langue sur un territoire où elle n’avait jamais été menacée. Schlögel écrit : « La ville de Donetsk, où vivaient autrefois un million d’habitants, est devenue une ville fantôme, terrorisée par des bandes criminelles, des anciens combattants de la guerre de Tchétchénie, des membres des forces spéciales, des experts en haute technologie russes et des spécialistes en relations publiques. Cette dernière catégorie valant en importance toutes les autres réunies. » Malgré l’annexion de la Crimée en mars 2014 et la prise de Donetsk en avril, Moscou subit en mai une défaite humiliante. L’intervention russe avait renforcé dans tout le pays, comme l’écrit Pieniazek, « le sentiment d’identité ukrainien ». Le « modèle de la Crimée » était inadapté à tout le reste de l’Ukraine, ou presque, et échoua dans le sud-est. À Sébastopol, la Russie pouvait s’appuyer sur un réseau de responsables locaux prêts à tourner casaque, sur le soutien massif des habitants russes et sur la présence de bases militaires. Sans ces ressources, les maigres détachements des forces spéciales, ceux que les Ukrainiens surnomment les « petits hommes verts » car ils ne portent pas d’insignes, étaient incapables de contrôler la région. Aucun mouvement séparatiste n’émergea dans quatre des six districts estampillés « Nouvelle Russie » par Poutine. L’emprise russe sur les environs de Donetsk et Louhansk était partielle et branlante. Les dirigeants de Kiev décidèrent de combattre. Malgré la modestie des forces armées du pays, les soldats ukrainiens repoussèrent rapidement les séparatistes. L’utilisation de l’aviation permit le déploiement des troupes et la destruction d’une partie des blindés que les irrédentistes avaient pris aux forces ukrainiennes ou obtenus de Moscou. En mai 2014, Kiev bruissait des rumeurs d’une prochaine offensive ukrainienne contre Donetsk. Pour mettre un terme à cette débâcle, Moscou devait anéantir l’aviation. En juin, les troupes russes traversèrent la frontière avec des tanks et des batteries antiaériennes. Une dizaine d’avions furent rapidement abattus. Ce choix de l’escalade provoqua un crime de guerre majeur. L’un des nombreux convois russes engagés dans le conflit quitta sa base de Koursk le 23 juin. Il s’agissait d’un détachement…
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  1. Niongui Yves Michel dit :

    Poutine,ne peut pas s’ empêcher de penser à la Russie éternelle. Étant issu de du système stalinien pur et dur. Ceux-ci étant, les états unis et leurs affidés de l’ union européenne ne cesse de marché sur les plate-bande d’une Russie en quête de notoriété international.
    On ne réveil pas un chat qui dort . En 2008,la Géorgie dans sa tentative d’annexion de l’apcasy et de l’ossety,avait provoquer l’ire de la Russie. Que faisait alors les grandes nations dites civilisés ( UE et USA ) ? Ces grands donneurs de leçons, en son temps étaient aphone. Il a fallu que la Russie rétablisse l’ordre. Ce n’est qu’ après coup que tout ce beau monde a fin de réagir mais en quoi faisant ?
    Condamnation du bout des lèvres.
    Prétendue Annexion, de la crimee,guerre dans l’ ouest de l’Ukraine, alors la comme par enchantement, les grands démocrates et autres donneurs des leçon pousse des cries d’orfraieset au loup. Poutine par ci , Poutine par là. Sanctions économique, par ci sanctions financière par là.
    Plutôt que de vouer la Russie et son président au gémonies, les occidentaux devrait prendre le temps d’écouter au moins les russes qui sont tout de même membre permanent du conseil de sécurité avec droit de veto. Au prix de discussion franche avec les russes le monde à mon avis pourrait allez mieux.