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Les guerres de Poutine

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Le conflit en Ukraine est d’abord l’expression d’une crise russe. La clique au pouvoir à Moscou a enfanté un système oligarchique, militariste et propagandiste qui ne peut que conduire à la guerre. La Syrie en est le dernier exemple. En filigrane, une obsession du statu quo héritée des années Brejnev qui ont forgé Poutine.

 


©Elodie Chrisment/Hans Lucas

Des militaires inspectent les débris de l'avion MH17 de la Malaysia Airlines, touché par un missile sol-air. Seul 2% des Russes attribuent à leur pays la responsabilité de son explosion.

Certains, en Occident, ont vu en 1989, l’année même où naquit le reporter de guerre polonais Pawel Pieniazek, celle de la fin de l’histoire (1). Après les révolutions pacifiques à l’est, quelle alternative à la démocratie libérale pouvait-il bien rester ? L’État de droit avait remporté la victoire. L’intégration européenne allait aider des États plus fragiles à faire leurs réformes, et soutenir la souveraineté de tous. Peter Pomerantsev, fils de dissidents soviétiques partis se réfugier en Grande-Bretagne en 1978, pouvait « retourner » en Russie exercer son art de documentariste ; et Karl Schlögel, éminent spécialiste de l’histoire des émigrés russes, aller à Moscou consulter les sources de première main. Mais assistions-nous à l’expansion de l’Ouest vers l’est, ou à l’inverse ? En 2014, un quart de siècle plus tard, la Russie incarnait une alternative cohérente : élections factices, oligarchie institutionnalisée, national-populisme et désintégration européenne. Alors quand, cette année-là, les Ukrainiens firent une révolution au nom de l’Europe, les médias russes proclamèrent la « décadence » de l’Union, et les troupes du pays envahirent le voisin au nom d’une certaine alternative « eurasiatique ». À son arrivée à Kiev, en novembre 2013, le jeune homme de 24 ans qu’était Pieniazek put observer la dernière tentative en date, et peut-être la dernière tentative tout court, de mobiliser l’idée d’« Europe » pour réformer un État. Les Ukrainiens avaient espéré que leur gouvernement signerait un accord d’association avec l’Union européenne. Frustrés par la corruption rampante, nombre d’entre eux voyaient en ce compagnonnage un moyen de renforcer l’État de droit. Parallèlement, Moscou demandait à l’Ukraine de ne pas signer, et de prendre sa place au sein de la nouvelle zone de libre-échange « eurasiatique » entre régimes autoritaires, créée par la Russie (2). Au dernier moment, Vladimir Poutine parvint à dissuader son homologue, Viktor Ianoukovitch, de parapher le texte européen. Les médias russes jubilaient. Mais le 21 novembre, les étudiants ukrainiens, cette jeune génération qui avait le plus à perdre à la corruption sans frein, se rassemblèrent sur la place centrale de Kiev, le Maïdan, pour exiger la signature. Pieniazek arriva quelques jours plus tard. Après la nuit du 30 novembre, au cours de la laquelle la police tabassa les étudiants, des centaines de milliers d’autres Ukrainiens vinrent grossir les rangs des manifestants, qui allaient braver le froid, et bien pire, au cours des trois mois suivants.   L’« Euromaïdan », comme le mouvement fut baptisé au début, était multiculturel et anti-oligarchique. Les Ukrainiens prenaient des risques au nom d’un objectif difficile à comprendre hors de l’espace postsoviétique : l’européanisation comme moyen d’anéantir la corruption et la ploutocratie. En enrichissant une petite clique, écrit Pieniazek dans le recueil de ses reportages en Ukraine, « Ianoukovitch avait placé l’État au bord de l’effondrement » (3). En décembre 2013, le leadership russe fit de l’évacuation de la place la condition de son aide financière à Kiev. L’escalade de la répression qui s’ensuivit – d’abord la suspension du droit de réunion et de la liberté d’expression en janvier 2014, puis le massacre des manifestants en février [82 morts le 20] – transforma le mouvement populaire en révolution. Le 22 février, Ianoukovitch s’enfuit en Russie. (Deux ans plus tard, son conseiller en stratégie, Paul Manafort, allait refaire surface aux États-Unis, jouant le même rôle auprès de Donald Trump (4).) Confrontée à l’échec de sa politique de répression à distance, la Russie envahit la péninsule ukrainienne de Crimée. Et en mars, des Russes qui avaient pris part à cette campagne arrivèrent dans le bassin industriel du Donbass, l’ancien fief de Ianoukovitch dans le sud-est du pays, pour fomenter un mouvement séparatiste. Les habitants de la région avaient autant de raisons que quiconque d’être mécontents de la corruption, et leur crainte que la révolution de Kiev ne soit guère qu’un transfert de pouvoir d’une bande d’oligarques à une autre n’était pas infondée. Comment des négociations ou des élections auraient-elles pu apaiser ces inquiétudes ? Nous ne le saurons jamais. L’intervention russe empêcha les unes et les autres de se tenir, et charria à la place son lot de peurs et de carnages, changeant à jamais les calculs politiques de tout le monde. Slaviansk, une petite métropole du Donbass, devint l’un des premiers lieux de rassemblement des séparatistes. Lorsque Pieniazek y arriva, en avril 2014, il découvrit une ville grouillant de blindés de transport de troupes et comprit que l’opposition locale à Maïdan était soutenue de l’extérieur. Le Russe Igor Guirkine, qui avait participé à l’invasion de la Crimée et commandait désormais les forces séparatistes, avait fait de Slaviansk son quartier général. Sous son contrôle, un « maire du peuple » fit arrêter le maire légitime, et les nouvelles autorités assassinèrent deux élus qui s’opposaient à elles. Quand le gouvernement ukrainien envoya des policiers enquêter sur le crime, les séparatistes les arrêtèrent et les photographièrent dans des positions humiliantes – images censées notifier la dissolution locale de l’État central. Comme le raconte Pieniazek, le pouvoir résidait à présent dans l’ancien siège de la police ukrainienne, devenu la base des soldats et officiers russes. En mars 2014, la Crimée fut annexée. Et personne n’excluait, en avril, que la Russie rattache bientôt de nouveaux pans du territoire : ce mois-là, Poutine parla d’une « nouvelle Russie » (Novarossiya) à propos de Donetsk et de cinq autres régions de l’est et du sud de l’Ukraine. Ce langage était étudié avec intérêt par l’historien allemand Karl Schlögel. Comme il le rappelle dans son nouveau livre, Poutine soutenait que l’usage du russe au-delà des frontières du pays justifiait une éventuelle invasion (5). Mais, si l’unification des groupes linguistiques était acceptée comme principe de gouvernement, c’en serait fini du respect des frontières internationalement reconnues.   N’est-ce pas à cause de ce genre d’arguments que la Seconde Guerre mondiale commença (songez à l’Anschluss et à la fin de l’Autriche, aux Sudètes et à la destruction de la Tchécoslovaquie, ou à Dantzig, prétexte à l’invasion de la Pologne) ? C’est pour cela que les fondateurs de l’Europe avaient insisté sur le respect des frontières et la résolution des questions de droits de l’homme à l’intérieur de leur cadre nécessairement imparfait. Pieniazek fut frappé de voir les séparatistes traiter inlassablement de « fasciste » l’ordre européen, tout en parlant de l’importance de la langue partagée et de la communauté de sang. Il finit par comprendre que les militants voulaient simplement dire ceci : « Tous ceux qui ne soutiennent pas la Russie sont fascistes. » L’Ukraine est un pays bilingue doté d’une classe dirigeante cosmopolite. Mais, parce que la quasi-totalité de la population parle russe aussi bien qu’ukrainien, elle appartient à ce que Poutine nomme « le monde russe » (russkii mir). Or ce « monde », comme le montre Schlögel, n’est en aucune manière aligné sur la politique de Moscou. En parcourant l’est et le sud de l’Ukraine en 2014 pour brosser de ses villes des croquis historiques érudits, il découvrit une réjouissante variété. Kharkiv, ville universitaire proche de la frontière, est gouvernée par des gens qui éprouvent de la sympathie pour la Russie mais rejettent le séparatisme. Dnipropetrovsk, ancien fief de l’industrie militaire où étaient fabriqués les missiles soviétiques, est devenue le lieu de rassemblement des Ukrainiens russophones qui s’étaient portés volontaires pour combattre les séparatistes et les Russes. Quant à Odessa la cosmopolite, elle apparaît comme la championne des blagues anti-Poutine. La ville de Donetsk était tombée aux mains des séparatistes pour des raisons locales. Au printemps 2014, les oligarques du cru, indécis, tentèrent de jouer Kiev et Moscou l’une contre l’autre, avec le résultat catastrophique que l’on sait. Cette stratégie avait peu à voir avec l’appartenance ethnique ; le magnat de la ville, Rinat Akhmetov, est un Tatar de la Volga. Quoi qu’il en soit, l’ambiguïté du pouvoir local permit aux vétérans russes de la campagne de Crimée de gagner Donetsk à un moment où le gouvernement central entravait leurs mouvements vers d’autres villes de l’est du pays, comme Kharkiv. Après quoi les troupes russes purent entrer à Donetsk en traversant une frontière que les autorités étaient incapables de contrôler. Certains soldats réguliers étaient sibériens, et nombre d’irréguliers étaient tchétchènes. En d’autres termes, des gens ne parlant pas russe tuaient des russophones, au nom de la défense de cette langue sur un territoire où elle n’avait jamais été menacée. Schlögel écrit : « La ville de Donetsk, où vivaient autrefois un million d’habitants, est devenue une ville fantôme, terrorisée par des bandes criminelles, des anciens combattants de la guerre de Tchétchénie, des membres des forces spéciales, des experts en haute technologie russes et des spécialistes en relations publiques. Cette dernière catégorie valant en importance toutes les autres réunies. » Malgré l’annexion de la Crimée en mars 2014 et la prise de Donetsk en avril, Moscou subit en mai une défaite humiliante. L’intervention russe avait renforcé dans tout le pays, c
omme l’écrit Pieniazek, « le sentiment d’identité ukrainien ». Le « modèle de la Crimée » était inadapté à tout le reste de l’Ukraine, ou presque, et échoua dans le sud-est. À Sébastopol, la Russie pouvait s’appuyer sur un réseau de responsables locaux prêts à tourner casaque, sur le soutien massif des habitants russes et sur la présence de bases militaires. Sans ces ressources, les maigres détachements des forces spéciales, ceux que les Ukrainiens surnomment les « petits hommes verts » car ils ne portent pas d’insignes, étaient incapables de contrôler la région. Aucun mouvement séparatiste n’émergea dans quatre des six districts estampillés « Nouvelle Russie » par Poutine. L’emprise russe sur les environs de Donetsk et Louhansk était partielle et branlante. Les dirigeants de Kiev décidèrent de combattre. Malgré la modestie des forces armées du pays, les soldats ukrainiens repoussèrent rapidement les séparatistes. L’utilisation de l’aviation permit le déploiement des troupes et la destruction d’une partie des blindés que les irrédentistes avaient pris aux forces ukrainiennes ou obtenus de Moscou. En mai 2014, Kiev bruissait des rumeurs d’une prochaine offensive ukrainienne contre Donetsk. Pour mettre un terme à cette débâcle, Moscou devait anéantir l’aviation. En juin, les troupes russes traversèrent la frontière avec des tanks et des batteries antiaériennes. Une dizaine d’avions furent rapidement abattus. Ce choix de l’escalade provoqua un crime de guerre majeur. L’un des nombreux convois russes engagés dans le conflit quitta sa base de Koursk le 23 juin. Il s’agissait d’un détachement de la 53e brigade de défense antiaérienne russe, qui avait pour mission de relier Donetsk avec un lanceur de missiles sol-air Buk portant le numéro 332. Le matin du 17 juillet, ce lanceur fut remorqué de Donetsk jusqu’à la ville de Snijné, puis chemina seul, alimenté par sa batterie, jusqu’à une ferme située au sud de la bourgade. Sans l’événement survenu ensuite, il n’y aurait eu là que le transport d’un armement russe parmi beaucoup d’autres, leur présence étant attestée par les photographies prises par les habitants, dans l’indifférence générale du monde. Mais le vol MH 17 de la Malaysian Airlines, emmenant 298 passagers d’Amsterdam à Kuala Lumpur, survolait alors le sud-est de l’Ukraine. À 13 h 20 GMT, il fut touché par des centaines de « projectiles à haute énergie » libérés par l’explosion de l’ogive 9N314M d’un missile tiré par ce lanceur. Lesdits projectiles perforèrent le cockpit et tuèrent sur le coup ses occupants. On a extrait le métal des morceaux de corps retrouvés. L’avion fut déchiqueté à son altitude de croisière de 33 000 pieds ; ses passagers et leurs bagages furent éparpillés sur un rayon de 10 kilomètres environ. Pieniazek se précipita sur le site où les principaux fragments de l’épave et de nombreux corps avaient été localisés. Il fut le premier reporter sur place. Pourtant, dès le lendemain du crash, la télévision russe s’était emparée de l’histoire. Deux chaînes prétendirent que l’avion avait été abattu par un appareil ukrainien. Et trois autres expliquèrent pourquoi : les autorités ukrainiennes avaient voulu descendre un avion ayant à son bord Vladimir Poutine, et commis une erreur. Bien avant que les 298 corps aient été reconstitués et identifiés, les médias russes avaient clairement spécifié quelles étaient les victimes : le chef du Kremlin et son entourage. Les jours suivants, ils offrirent encore moult versions de la catastrophe : fictives, contradictoires et parfois grotesques. Parmi elles, l’histoire « zombie » (pour reprendre le nom que lui ont donné les Russes), selon laquelle la CIA avait fait exploser l’avion à distance après l’avoir rempli de cadavres, jouit d’une surprenante longévité. Mais il est plus facile de ridiculiser que de disqualifier la tactique de Moscou. L’immense majorité de la population (86 % en 2014, 85 % en 2015) impute l’accident à l’Ukraine. Seuls 2 % en attribuent la responsabilité à leur propre pays, les autres croyant en la culpabilité des États-Unis.   Comment la Russie a-t-elle pu en arriver là ? Au point où ses médias et sa classe politique trouvent le moyen de transformer en entreprise de victimisation nationale le fait que des soldats du pays ont abattu par erreur un avion de ligne au cours d’opérations d’invasion ? Et d’ailleurs, comment la population a-t-elle pu accepter si facilement l’idée que l’Ukraine, jusque-là un pays frère, était soudain devenue une nation ennemie gouvernée par des « fascistes » ? Comment les Russes peuvent-ils à la fois tirer fierté d’une invasion et nier le fait même qu’elle ait eu lieu ? Voici l’histoire « drôle », d’un humour glaçant, qui circule ces temps-ci à Moscou : La femme à son mari : « Notre fils a été tué au combat en Ukraine. » Le mari à sa femme : « Nous n’avons jamais eu de fils. » L’historien Schlögel et le producteur-auteur Peter Pomerantsev affirment de concert que cette extraordinaire souplesse psychique est le fruit d’évolutions antérieures, propres à la Russie. « La prétendue crise ukrainienne, écrit Schlögel, est avant tout une crise russe. » Comme vient encore de le confirmer la révélation des Panama Papers, les citoyens des deux pays font face au même problème majeur : la faiblesse de l’État de droit. À la différence de l’Ukraine, la Russie possède du gaz et du pétrole, une armée puissante et un appareil de propagande qui lui permet de gagner du temps, de détourner l’attention et de semer la confusion dans les esprits. Aux yeux de Schlögel, le leadership russe n’a pas su utiliser les profits tirés des exportations énergétiques pour diversifier l’économie durant la première décennie faste du XXIe siècle, quand les prix étaient au plus haut. Les stratégies d’institutionnalisation de l’oligarchie, de remilitarisation et de mise au pas des médias doivent s’analyser comme des choix politiques internes. Et ces choix malheureux ont rendu probables les guerres extérieures. D’autres observateurs, note Schlögel, ont pourtant trouvé les sirènes de la propagande russe, sur les thèmes de la justice ethnique et de l’antifascisme, plus séduisantes que les fondamentaux de l’économie politique. Ce genre de rodomontades permet à la population de se penser en victime et autorise les étrangers à discuter de la guerre « sans avoir la moindre connaissance de la Russie elle-même ». Pomerantsev passa cette éblouissante décennie de gabegie à Moscou, où il se fit le chroniqueur des espérances, et des malheurs, d’autres que lui. Son livre se présente comme les mémoires d’un jeune artiste ayant en tête un film qu’il veut mais ne peut pas faire. Ce film porterait sur le suicide des mannequins, ces modèles sublimes qui semblaient si bien réussir dans la Russie postsoviétique mais ont souvent fini par sauter du haut d’un immeuble. Il décrit « une génération de filles orphelines en talons hauts » cherchant sans la trouver la sécurité auprès d’hommes plus âgés, parvenus des années 2000. Une atmosphère de vertige imprègne le livre, avec ces chutes qui peuvent être retardées et niées, mais jamais évitées. Les photos d’une de ces filles s’étalaient encore à travers Moscou bien après sa mort, sur des affiches pour un parfum « enchanteur ».   Pomerantsev débarqua à Moscou au moment où l’État reprenait le contrôle de la télévision. En octobre 2002, les forces de sécurité russes tuèrent 129 otages durant un assaut contre des terroristes tchétchènes qui s’étaient emparés d’un théâtre de Moscou. Les caméras de télévision enregistrèrent le bain de sang. Après cela, écrit Pomerantsev, la dernière chaîne privée fut muselée, et l’État commença de mettre en scène un pluralisme de façade : des stations qui avaient l’air différentes mais disaient toutes la même chose. Les leaders des partis autorisés pouvaient se voir accorder un temps de parole plus ou moins long ici ou là. Mais leur présence avait pour seul but de confirmer le caractère incontournable de Poutine. Comme le rappelle Pomerantsev, « quand des communistes rouge tomate et des nationalistes éructant s’étripent dans les émissions de débat télévisé, le spectateur a le sentiment que le président est, en comparaison, le seul candidat sain d’esprit. » Pomerantsev étudie le destin d’une femme qui avait créé sa propre entreprise chimique, apparemment légale, en se tenant à l’écart de la propagande et de la politique. Mais il n’y a pas d’échappatoire en Russie : les entrepreneurs sont exposés à des contrôles juridiques et fiscaux arbitraires sur le simple caprice d’un rival. Elle fut arrêtée (prétendument pour trafic de stupéfiants). Une fois derrière les barreaux, le surréalisme gagne inévitablement : « Le noir est blanc et le blanc est noir, comme l’écrit Pomerantsev en paraphrasant la femme d’affaires. Il n’y a pas de réalité. Quoi qu’ils disent, c’est la réalité. » Ce genre d’histoires, dont Pomerantsev fait l’emblème d’un monde postmoderne, peut faire l’objet d’une lecture plus terre à terre : elle rappelle que la Russie, comme l’Ukraine, n’a jamais été capable d’accomplir cette tâche moderne qui consiste à instaurer l’État de droit. De nombreux Russes, d’ailleurs, réagirent à cet échec presque de la même manière que les Ukrainiens en 2013. Peu après le départ de Pomerantsev de Moscou, ils manifestèrent contre la falsification des élections législatives de la fin 2011. Poutine prétendit que l’opposition avait répondu à un signal de la secrétaire d’État Hillary Clinton, et la police russe arrêta les leaders du mouvement. Même si les médias russes suivirent alors la ligne Poutine, l’existence même des manifestations sembla montrer que le contrôle et l’instrumentalisation de la télévision ne suffisaient pas. Le stratagème émergent consista à mêler actualités russes et actualités étrangères, pour donner le sentiment que la Russie était le point de mire du monde entier, comme si les dirigeants de la planète avaient pour unique préoccupation de perturber la politique russe. Les problèmes économiques et sociaux croissants pouvaient ainsi être ignorés, au moment où le pays se croyait le centre de l’attention mondiale. Après les manifestations, Poutine se détourna des classes moyennes pour embrasser le national-populisme. L’opprobre jeté sur l’Union européenne « décadente » et la création de l’alternative eurasiatique furent aussi le fruit de cette expérience. Quand les Ukrainiens manifestèrent en faveur de l’UE fin novembre 2013, les leaders russes interprétèrent l’événement en l’intégrant au scénario qu’ils étaient en train d’écrire pour eux-mêmes. Plutôt que de s’arrêter sur les similitudes entre les problèmes des deux pays et sur l’embarrassante capacité des Ukrainiens à exiger des réformes, les médias russes définirent l’Euromaïdan comme une éruption de décadence européenne. L’Union était déjà surnommée « Gayropa ». Voilà que l’Euromaïdan fut rebaptisé « Gayeuromaidan ». Mais une fois que les troupes russes eurent envahi la Crimée, il n’y eut plus de place pour les histoires à l’eau de rose sur les écrans de télévision. L’heure était à de splendides petites guerres. Le déclin économique russe pouvait bien se poursuivre, puisqu’il était désormais présenté comme la rançon de la gloire internationale. En septembre 2015, c’était encore l’Ukraine qui focalisait l’attention. Un mois plus tard, la Syrie l’avait remplacée. Les nouvelles guerres russes relèvent d’un bonapartisme sans Napoléon. Ces aventures extérieures permettent de dépasser provisoirement les tensions internes, mais sont vouées à l’échec en l’absence de toute vision du monde. Car les idéaux ne sont reconnus que pour être tournés en dérision. « Il s’agit d’un nouveau genre de propagande du Kremlin, écrit Pomerantsev, qui consiste moins à combattre l’Occident à l’aide d’un contre-modèle, comme pendant la Guerre froide, qu’à emprunter son langage pour le narguer de l’intérieur. » En filigrane, l’idée que l’autoritarisme est le meilleur de tous les systèmes parce que les autres ne valent pas mieux, malgré les apparences. Mentir pour préserver le statu quo est parfaitement justifié, puisque les mensonges de l’adversaire sont plus pernicieux.   Tous les problèmes, dans cette vision du monde, viennent des chimériques espérances d’amélioration éveillées par les puissances étrangères. Le pouvoir policier est authentique, tandis que les mouvements populaires ne le sont pas. Tuer pour le statu quo est nécessaire, puisqu’il n’y a rien de plus dangereux que le changement. Dans les parties du sud-est de l’Ukraine sous contrôle russe et séparatiste, des millions de personnes ont perdu leur foyer et des milliers la vie, mais les biens des oligarques sont intacts – et les séparatistes qui croyaient combattre l’oligarchie ont été assassinés. Faut-il vraiment que des manifestations en faveur de la justice mènent à l’invasion étrangère et à des meurtres sordides, sur fond de propagande ahurissante, au nom de la perpétuation de la richesse de quelques-uns ? Voilà le principe essentiel de la politique étrangère russe : toute velléité citoyenne d’améliorer la politique doit entraîner la guerre et la « normalisation » – pour utiliser le terme rendu célèbre par la répression du printemps de Prague en 1968. Pomerantsev, qui s’intéresse aux liens entre le soviétique et le postsoviétique, révèle habilement à quel point les révolutions de 1968 marquèrent un tournant dans la vie politique de l’URSS et la pensée dissidente. Quand les troupes russes anéantirent les espoirs que les Tchécoslovaques avaient placés dans le « socialisme à visage humain », la mère de Pomerantsev était une écolière soviétique. Un officier du KGB qui avait pris part à l’invasion rendit un jour visite à sa classe, régalant les enfants avec ses histoires sur la défaite du mouvement réformateur. Jusqu’alors, la fillette avait gobé la version officielle : l’armée soviétique était intervenue pour arrêter un coup d’État fasciste soutenu par l’Occident. Surprise par le récit de l’agent, elle demanda : « Vous voulez dire qu’ils n’étaient pas contents de vous voir ? » Le regard que lui jeta l’homme du KGB dit tout : elle comprit ce jour-là que la version officielle était un mensonge, et que le devoir des citoyens soviétiques était de vivre en connaissance de cause avec ce genre de mensonge. Après l’occupation de la Tchécoslovaquie, Léonid Brejnev promit une « assistance fraternelle » à tout pays d’Europe de l’Est semblant s’écarter de la ligne officielle. Aux citoyens soviétiques, il proposa le « socialisme réellement existant », l’idée qu’il fallait se faire à la grisaille de la vie car rien de mieux n’était possible. Pour les hommes du KGB qui firent leurs études dans les années 1970, comme Vladimir Poutine, l’instabilité et le changement étaient des ennemis bien plus redoutables que n’importe quelle idée. Officiant en Allemagne de l’Est dans les années 1980, le futur président pouvait se faire des illusions sur la pérennité du statu quo – même si la stabilité est-allemande reposait à l’époque sur les économies occidentales. Il ne lui vint pas à l’esprit que, en pariant sur les exportations énergétiques et l’intervention étrangère, Brejnev commettait une erreur ; une fois au pouvoir, Poutine allait la répéter. La valeur d’un baril de pétrole brut culminait à 101 dollars (d’aujourd’hui) quand l’URSS envahit l’Afghanistan en 1979 ; lorsque le pays s’autodétruisit en 1991, il était tombé à 34 dollars. Quand le convoi du lanceur Buk atteignit Donetsk en juin 2014, le prix du pétrole culminait à 112 dollars ; au moment où j’écris, il est à 39. Les dissidents d’Europe de l’Est comme les parents de Pomerantsev tirèrent du naufrage de 1968 une tout autre leçon : l’importance de la vérité comme fondement d’une vie dans la « dignité » – un terme que les Ukrainiens appliquèrent à leur révolution en 2014. Schlögel, enfant des mouvements étudiants, est troublé par le fait que des membres de sa propre génération préfèrent la stagnation à la révolution. Il veut savoir « pourquoi cette génération dont les souvenirs personnels sont tournés vers le Paris de mai 1968 n’ont pas réagi à Kiev ». Pourquoi si peu de gens s’identifiant à la gauche ont-ils vu la révolution ukrainienne comme telle, et ont-ils condamné en conséquence l’invasion contre-révolutionnaire russe ? La réponse est en partie celle-ci : parce que nombre des Occidentaux qui se souviennent de 1968 se rappellent Paris et non Prague, et oublient ainsi le militarisme réactionnaire de la doctrine Brejnev. La révolution ukrainienne n’eut pas son Orwell, mais les lecteurs de Schlögel et de Pieniazek trouveront dans leurs livres un peu du cran et de la perspicacité politique qui caractérisent Hommage à la Catalogne. Pieniazek risqua sa vie pour voir ce qu’il vit, comme le firent d’autres journalistes occidentaux de grand courage et de grand talent. Peut-être bénéficia-t-il aussi de la nature apparemment inoffensive de son travail. Parce que les séparatistes pensaient que seule comptait la couverture télévisée, ils ne cessèrent de lui demander où était son cameraman. Sans doute lui fut-il aussi plus facile, travaillant pour la presse écrite, d’avoir de longues conversations et de naviguer d’un camp à l’autre. Pieniazek passa ainsi des jours avec un séparatiste avant que les deux hommes ne comprennent qu’ils se trouvaient le même jour sur la place Maïdan. L’un tabassait, l’autre se faisait tabasser. Le fait que Pieniazek n’ait pas mis fin à leur relation en dit long sur son élégance. Ce reporter incarne modestement ce vieil idéal dissident : rechercher les petites vérités, en prenant des risques pour soi-même, dans un monde de grands mensonges.   Avec une humilité semblable, Pomerantsev présente ses amis russes comme des êtres en tous points comparables à ses amis occidentaux. Leur monde n’est qu’à un tour de passe-passe du nôtre. Depuis la parution de son livre, l’auteur a remarqué les affinités entre la propagande de Trump et le modèle russe. La fragilité actuelle du pouvoir à Moscou est une maigre consolation, dès lors que ses méthodes de gouvernement sont susceptibles de fonctionner en Occident. « Ici, écrit Pomerantsev, va être là-bas. » Si le péché des intellectuels, au XXe siècle, fut de proposer des visions utopiques, il est, au XXIe, de nier toute possibilité de changement. Schlögel craint une nouvelle trahison des clercs, un abandon de la quête de vérité qui, selon Pomerantsev, porte le scepticisme insondable faisant paraître l’action politique vaine. « Nous ne pouvons pas laisser tomber, conclut-il, sur la question de la différence entre fait et fiction. » Pour détourner le titre de son livre, certaines choses sont vraies, et certaines choses sont possibles.   Cet article est paru dans la New York Review of Books le 9 juin 2016. Il a été traduit par Sandrine Tolotti.
LE LIVRE
LE LIVRE

Rien n’est vrai, tout est possible. Aventures dans la Russie d’aujourd’hui de Peter Pomerantsev, éditions Saint-Simon, 2015

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